La « petite guerre » en Amérique du Nord durant la Guerre de Sept Ans (1756-1763)

La « petite guerre » en Amérique du Nord durant la Guerre de Sept Ans (1756-1763)

Il n’est pas aisé de tracer la limite dans les évolutions de l’art de la guerre moderne occidental. Certes, la coopération entre Européens et acteurs locaux non-européens est désormais bien établie et n’est d’ailleurs qu’une variation dans une constante historique[1], dans le sens de coopération avec des acteurs externes à sa propre conception de la guerre, de ses buts et des moyens de la mener à bien.

Durant la guerre de Sept Ans (1756-1763), deux camps s’affrontent dans le cadre d’alliances d’intérêts qui, développement du colonialisme oblige depuis désormais deux siècles et demi, dépassent désormais territorialement le seul cadre de l’Europe occidentale. Nouvelles artères du commerce européen qui amènent dans le « cœur » européen du capitalisme moderne les denrées exotiques et les capitaux bruts tirés des territoires colonisés, les mers et les océans sont devenus à la fois des enjeux de pouvoir et des voies de communications par lesquelles de nouveaux flux se font et se développent. Ces flux doivent être protégés et s’accroissent dans les Caraïbes, en Asie du Sud-Est, jusqu’au Bengale ou encore au Canada.

À ce titre, dans ce contexte de rivalité tous azimuts entre puissances coloniales, l’Angleterre tire un avantage stratégique essentiel, voire déterminant, dans le conflit. En effet, sapant les communications et la logistique de la France sur le théâtre d’opérations américain, elle étouffe les ressources logistiques de la Nouvelle-France, ce qui mène, entre autres, à la défaite finale du royaume de France, qui y perd la majeure partie de son premier empire colonial[2].

Pourtant, malgré une amère défaite, des avancées tactiques limitées ont lieu durant les combats terrestres entre Britanniques et Français, dans ce qui constitue aujourd’hui le Nord-Est des États-Unis d’Amérique et la province canadienne du Québec, soit approximativement la Nouvelle-Angleterre, ainsi que la vallée du fleuve Saint-Laurent, les côtes d’Acadie, l’Iroquoisie et une partie de la chaîne montagneuse des Appalaches.

En effets, des acteurs locaux, à savoir des guerriers Amérindiens de toute la région, avec lesquels Français comme Anglais commercent et combattent dans le cadre d’alliances de circonstances, s’allient aux uns et aux autres, dans l’espoir d’en retirer un bénéfice, le plus souvent conserver, voire gagner, des territoires aux dépens de leurs ennemis. Une partie de ce conflit aux États-Unis est désigné par le nom de « French and Indian War », littéralement « guerre contre les Français et les Amérindiens », ce qui n’est pas anodin dans la mesure où transparaît ainsi une autre vision du conflit et de ses acteurs de la part de l’historiographie anglo-saxonne.

L’Amérique du Nord au XVIIIe siècle. Nous constatons que les immenses territoires français, enserrent les territoires britanniques sur la côte est américaine.
L’Amérique du Nord au XVIIIe siècle. Nous constatons que les immenses territoires français, enserrent les territoires britanniques sur la côte est américaine. Pinpin, 2007, Wikimedia Commons

Nous pouvons également noter que, loin d’être nouvelle sur le continent, la coopération de soldats européens avec des groupes locaux remonte au moins à 1520, lorsque les Espagnols surent user de la rivalité entre Mexicas et Tlaxcaltèques, s’alliant aux seconds pour combattre les premiers. Or, si l’art de la guerre européen est encore marqué par l’idéal de « guerre en dentelles »[3], ces territoires connaissent parfois des batailles peu orthodoxes, au-delà des spécificités du conflit, des acteurs et des territoires concernés.

Nous pouvons donc nous demander quelle fut l’importance stratégique des actions de petite guerre dans le camp français durant le conflit et, plus largement, dans le cadre de la rivalité de pouvoir coloniale franco-britannique au milieu du XVIIIe siècle.

L’Amérique du Nord dans le conflit : richesses, lutte de pouvoirs et représentations

Un riche territoire aux caractéristiques particulières dans la représentation du monde de l’Europe occidentale moderne

Après les tous premiers temps de la colonisation de l’Amérique du Sud au tournant du XVIe siècle par l’Espagne et le Portugal, l’Amérique du Nord est à son tour progressivement abordée par les explorateurs européens, puis bientôt par des colons. En 1534, Jacques Cartier, navigateur français, prend connaissance d’une partie du futur Québec par les eaux du fleuve Saint-Laurent, axe central des futures conquêtes françaises, car voie de communication majeure pour faire commerce, mais aussi pour livrer bataille.

D’autres voyages suivent en 1535-1536 et 1541-1542, mais les explorateurs pensent encore à cette époque atteindre les Indes et leurs épices, sources de grands profits en Europe pour les marchands qui la rapportent d’Asie du Sud-Est notamment, ou des comptoirs d’Inde font l’objet de rivalités et de conflits de la part des principales puissances coloniales occidentales. Cartier lui-même, dans la ligne de la pensée de ses contemporains, pense encore avoir abordé en Asie et donc découvrir des ressources asiatiques, comme le maïs, cultivé par certains Iroquois et qui se voit donc surnommé « blé d’Inde ».

Rien de tel avec le voyage du Mayflower, navire britannique embarquant des puritains[4] partis depuis le port anglais de Plymouth et qui aborde la Nouvelle-Angleterre en 1620. Les représentations européennes évoluent et les cours royales européennes commencent à former des projets de colonisation, depuis le célèbre et mystérieux échec de la colonie de Roanoke en 1584, jusqu’à la fondation de Jamestown, en Virginie (1606-1607).

Cette implantation est considérée comme l’inauguration de la colonisation britannique sur le continent, suivie de peu par le développement de l’esclavage des Noirs africains, dont la force de travail est nécessaire à la mise en valeur et à l’exploitation de territoires et de ressources immenses, dans des espaces encore très peu occupés par les Européens, qui ne peuvent user des autochtones dans ce but pour des raisons pratiques[5].

En 1590, la colonie de Roanoke est désertée. L’expédition de ravitaillement de John White ne découvrit pour seul indice que le mot « Croatoan ». Le sort des colons demeure mystérieux.
En 1590, la colonie de Roanoke est désertée. L’expédition de ravitaillement de John White ne découvrit pour seul indice que le mot « Croatoan ». Le sort des colons demeure mystérieux. William Ludwell Sheppard et William James Linton, 1876, Wikimedia Commons

Finalement, les représentations européennes finissent par aboutir à la conclusion que ce continent n’est pas les « Indes orientales », ni même l’Asie. C’est à travers cette vision d’un « nouveau monde », qui est désormais appelé « Amérique »[6], que les puissances coloniales européennes tentent, avec des moyens, des objectifs et des fortunes diverses, de faire prospérer leur puissance. Elles exploitent alors les terres nouvelles, riches tant de ressources que porteuses de représentations nouvelles du monde, dans la lignée des grandes explorations et des découvertes, en particulier maritimes, du siècle précédent.

Pour sa part, la France forme des projets coloniaux d’abord au Nord de la Nouvelle-Angleterre, à partir de la vallée du fleuve Saint-Laurent, puis plus tard dans la région des Grands Lacs et au-delà. Tadoussac est fondée en 1600, puis Québec en 1608, Trois-Rivières en 1634 et enfin Montréal en 1642. Géographiquement, la configuration de l’Amérique du Nord, où de nombreux fleuves navigables s’enfoncent profondément dans les terres[7], jouent en la faveur des moyens maritimes des colons européens qui peuvent s’y déployer, tandis que les côtes très découpées de la Nouvelle-Angleterre sont favorables au mouillage. Cet élément est d’une importance essentielle pour la majorité des activités des colons pour les deux siècles suivants.

En effet, ces territoires recèlent bien des richesses que les puissances monarchiques se mettent rapidement à exploiter pour leur compte : fourrures et peaux précieuses, bois surabondant, minerais comme on le faisait déjà en Amérique du Sud depuis longtemps[8]… Mais aussi des richesses halieutiques, que les pêcheurs basques ou bretons venaient déjà exploiter au large de Terre Neuve, en particulier les bancs de morues et la baleine franche, et cela dès les XIe-XIIe siècles pour les Basques.

Comme nous l’avons déjà vu, le réseau fluvial facilite grandement les transports maritimes de toutes natures. Malgré des dangers évidents, ces fleuves sont de loin la manière la plus rapide et la plus sûre de traverser de larges étendues. Ils permettent de relier des points d’intérêts situés en priorité le long des rives, ainsi que les sites exploitables, zones de chasse ou fortins qu’il faut ravitailler avant le rude hiver continental et décharger des richesses acquises à la belle saison lors du voyage retour.

Les progrès récents de la cartographie et des moyens de navigation des puissances européennes facilitent grandement la colonisation initiale des territoires concernés et développent un imaginaire stimulant les intérêts mercantiles des compagnies commerciales, comme auparavant les « cités d’or » mythiques pour les conquistadors espagnols. Autant de représentations qui viennent bouleverser des sociétés autochtones poursuivant leurs intérêts propres durant toute cette période, à travers des relations avec les colons européens tantôt fraternelles, tantôt meurtrières.

Des acteurs locaux et des sociétés complexes à la poursuite de leurs intérêts propres dans le cadre d’alliances changeantes

Au XVIIe siècle, en Amérique du Nord, la France et ses colons se trouvent déjà engagés dans des conflits avec des acteurs locaux amérindiens, certains lui étant au contraire alliés. Par exemple, Samuel de Champlain (1567-1635), qui fonde Québec en 1608, s’engage aussitôt dans une alliance commerciale et militaire avec des Amérindiens Algonquins, adversaires des Iroquois dans la région.

Dès les années 1640, les Iroquois sont déjà en conflit ouvert avec les colons français de la Nouvelle-France. Ces derniers ont bien du mal à maintenir leur emprise dans la région tant la faiblesse démographique des colonies reste alors une constante, notamment en raison de la faiblesse du lien maritime avec la métropole. Par ailleurs, ce point est particulièrement paradoxal, la France étant à cette période encore le géant démographique d’Europe, et cela depuis des siècles[9].

En outre, leurs alliés Hurons sont massacrés par les Iroquois, de même qu’une partie des colons du Québec[10]. Les Hollandais, installés en Nouvelle-Néerlande[11], harcèlent également les Français pour entraver les débouchés commerciaux des trappeurs récoltant les fourrures précieuses de la faune locale[12], qui est la richesse principale alors exploitée par les colons européens, du moins celle qui leur est alors la plus accessible hormis le bois et le poisson.

Si les Européens voient leurs représentations de la région et de ses habitants évoluer durant cette période, les Amérindiens ne sont pas en reste : armes à feu, représentations du monde et coutumes se confrontent alors déjà depuis des décennies, avec des modalités et des issues diverses. Le cas du Canada français de l’époque est intéressant à observer, car il est relativement méconnu et bouscule nombre de lieux communs et de représentations pourtant communément associés à ces sociétés en Europe.

Ainsi, les relations avec certains groupes autochtones de la région, particulièrement les Algonquins et les Hurons, sont dans leur majorité amicales, allant jusqu’à des alliances commerciales et militaires importantes, qui demeurent actives aux XVIIe et au XVIIIe siècles. Il n’est pas rare que des Européens rapportent des relations diplomatiques et des échanges parfois très cordiaux entre eux et divers groupes locaux, qu’ils s’agisse de propositions commerciales ou autres. Il faut rappeler ici encore que l’exact inverse se vérifie avec les Iroquois, opposés aux Français et à leurs alliés amérindiens ; bien qu’ils entretiennent, pour leur part, une alliance avec les Britanniques installés sur les côtes de la Nouvelle Angleterre, à l’est et au sud-est de la Confédération iroquoise, qui regroupe plusieurs « nations » partageant des langues et des références culturelles communes[13].

Carte du territoire iroquois entre les XVIIe et XVIIIe siècles
Carte du territoire iroquois entre les XVIIe et XVIIIe siècles. Auteur inconnu, vers 1600, Steven Schoenherr, Department of History, University of San Diego, Pinterest

Plus généralement, des rapports complexes se nouent entre ces divers acteurs, certaines tribus cherchant notamment à jouer les intermédiaires dans le commerce lucratif de fourrures et le contrôle de certains axes fluviaux qui, comme nous l’avons vu, font office de voies commerciales privilégiées ; ou à obtenir plus de terres que certains de leurs ennemis, afin de prospérer et de pouvoir y chasser, pêcher ou cultiver la terre, et assurer ainsi leur subsistance face aux longs hivers continentaux. En effet, bien loin là encore d’un cliché tenace qui ne verrait que des chasseurs de bisons parmi ces peuples, les Iroquois, pour ne citer qu’eux, cultivent, outre le maïs et le tournesol, différentes variétés de courges et de haricots, pratiquant une agriculture assez avancée, aussi bien que la cueillette hors des terrains qu’ils cultivent en commun.

En ce qui concerne l’art de la guerre, malgré des pratiques qui semblent aux contemporains européens cruelles, les conflits entre Amérindiens sont moins meurtriers que ceux qui déchirent les Européens. En effet, en ce milieu de XVIIIe siècle, les monarques européens ont à leur disposition des armées nombreuses, dont les armes à feu même si parfois encore peu efficaces sont meurtrières. Ainsi, on meurt plutôt d’une blessure mal soignée, du froid, de faim et de maladies que d’un tir direct en campagne militaire, dont l’objectif est avant tout de contraindre l’adversaire à négocier des termes de paix dans la position la moins avantageuse pour lui, en minant si possible son commerce en parallèle.

Rien de tout ceci dans de nombreuses sociétés autochtones non européennes en contact avec les colonisateurs dès les siècles précédents, de l’Asie à l’Amérique, le plus souvent infiniment moins peuplées[14], qui ont par conséquent une approche très différente de ce que doit être un conflit, comment il se déroule et surtout ce que doivent être ses objectifs.

Ainsi, elles ont une approche de l’art de la guerre majoritairement moins meurtrière que celle de l’Europe occidentale de l’an 1750. Outre le fait de se battre plutôt à l’arme blanche, on ne cherche pas à anéantir un ennemi sur le champ de bataille, mais plutôt à faire des prisonniers, qui servent soit de force de travail sous forme d’esclaves, soit de levier diplomatique par exemple, ceci dans des sociétés qui sont alors bien moins peuplées que les royaumes chrétiens d’Europe occidentale. Les Iroquois ne comptent donc guère plus de quelques dizaines de milliers d’âmes, quand les Treize Colonies en comptent déjà quasiment un million, pour ne pas citer la métropole britannique elle-même.

Un espace conflictuel d’expression de la rivalité coloniale franco-britannique au XVIIIe siècle, à travers des représentations, des stratégies et des objectifs différents

L’aspect fondamental du conflit reste la rivalité de puissance coloniale franco-britannique, bien qu’elles soit superposée à des rivalités dynastiques plus générales, non seulement entre France et Angleterre depuis plusieurs siècles[15], mais globalement entre les maisons régnantes d’Europe dans une lutte d’influence continentale. Paradoxalement, celle-ci survit aux règnes de certaines d’entre elles à travers les nationalismes du XIXe siècle, s’appuyant notamment sur les futurs immenses empires coloniaux et leurs ressources pour asseoir leur puissance militaire.

Pour ce qui concerne les territoires colonisés en Amérique du Nord durant les décennies 1740-1750, le conflit repose tant sur ces rivalités de puissance dynastiques que sur des éléments plus triviaux de débouchés commerciaux et de recherche de nouveaux territoires. On cherche à empêcher l’ennemi de faire commerce, tout en protégeant ses propres navires, et à maximiser ses profits tout en limitant ses pertes. La marine, et plus largement la navigation, joue déjà un rôle central dans le fonctionnement du commerce européen, ce qui a son importance de façon plus concrète en matière de combat naval et de logistique.

Le traité d’Utrecht de 1713 est l’acte majeur des relations diplomatiques balbutiantes de l’époque entre puissances européennes. Il comporte pour l’Amérique du Nord des éléments importants qui influencent sur l’éclatement, le déroulement et la résolution du conflit à venir : essor de la puissance maritime de la Grande-Bretagne, établissement d’un protectorat sur les Iroquois, cession de l’Acadie à la couronne britannique par le royaume de France, confirmation de Terre-Neuve et de la baie d’Hudson comme territoires britanniques. Si la France sort alors de la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714) dans une position relativement stable, et reste la première puissance démographique et militaire du continent, le cours des décennies séparant les traités évoqués ici de la guerre de Sept Ans, favorise la stratégie britannique.

Nous pouvons d’ors et déjà noter que la France et la Grande-Bretagne ont des représentations bien différentes de ces territoires coloniaux, de leur place parmi leurs intérêts respectifs et donc des différentes stratégies de conquête qui sont déployées dans cet espace au cours du conflit à venir. Les formes de lutte armée – qui s’apparentent à de la guérilla – trouvent ici une expression qu’il est utile d’analyser, afin d’en retracer autant que possible l’importance et l’impact réel, aussi bien dans le cadre précis des guerres interétatiques de la fin de l’ère moderne, que dans les évolutions plus contemporaines de ces dernières.

Nous notons, en effet, que c’est notamment l’acteur théoriquement le plus faible militairement sur ce théâtre d’opérations, la France, qui utilise une forme de lutte qui sort du cadre très codifié des combats de ligne du XVIIe siècle, tout en l’appliquant à des hommes qui ne sont majoritairement pas des soldats de métier, mais des troupes que nous qualifierions aujourd’hui d’« irrégulières ». Soit des troupes plus habituées à la chasse qu’à la bataille rangée, qu’il s’agisse d’ailleurs d’alliés amérindiens que de colons français du Canada.

Dans le cadre du conflit, l’objectif territorial affiché est la possession de la vallée fertile du fleuve Ohio, séparant les zones d’influence et de contrôle française et britannique. Par ailleurs, c’est dans ces territoires convoités que les premières escarmouches ont lieu entre Français et Anglais dès 1755, avant même la déclaration de guerre officielle du printemps 1756, alors qu’ils sont encore théoriquement amérindiens. En effet, ce qu’on nomme aussi « guerre de la Conquête » débute quelque temps avant le conflit de la guerre de Sept Ans, qui n’est localement qu’un état de guerre ouverte opposé à une situation de guerre non-officielle jusque-là.

En définitive, l’état d’esprit des belligérants à propos de l’Amérique du Nord est bien différent dans les deux camps. Pour les Français, il s’agit d’une préoccupation mineure du fait que les « îles à sucre » des Antilles leurs sont bien plus lucratives que « quelques arpents de neige »[16]. Tandis que les Britanniques voient, avec la victoire possible, l’occasion de régler la question de la rivalité de puissance avec leur ennemi français dans cet espace définitivement, mais encore la possibilité de renforcer leur présence effective dans la région, en obtenant des territoires nécessaires à l’expansion économique et démographique de ses colonies.

Il est vrai que la faiblesse démographique des colonies françaises face aux Treize Colonies britanniques de la région, ainsi que l’occupation encore importante de territoires par des groupes amérindiens, limite les avancées des entreprises colonialistes pour un temps, tandis que le travail d’esclaves à grande échelle est inenvisageable dans ces colonies de peuplement pour des raisons pratiques. Aussi peut-il sembler cohérent que le camp français ait adopté des tactiques jouant sur ses points forts locaux, plutôt qu’une manière de combattre absolument conforme aux usages européens de l’époque, qui eut sans doute rapidement mené à la défaite au vu du rapport de force numérique terrestre, mais aussi naval, en sa défaveur.

Les luttes de pouvoir royales, territoriales, commerciales et en définitive de puissance importent donc sur de nouveaux espaces leurs propres représentations de ce qu’est la guerre ou la diplomatie. Ces luttes vont jusqu’à pousser à la formation d’alliances avec des acteurs locaux qui sont tour à tour partenaires, amis ou ennemis, égaux ou bien jugés comme « sauvages » et rejetés hors de l’humanité.

Or, c’est bien en s’alliant avec des Amérindiens et en rapprochant leurs tactiques d’un art de la guerre non européen, sinon extra-européen ou non conventionnel pour l’époque, que les colons français bouleversent un rapport de force militaire qui leur est défavorable. Des victoires comme la bataille de Fort Carillon auraient sans doute été bien différentes sans cela, et c’est ce que nous allons tenter d’étudier dans un second temps, en traitant plus spécifiquement des questions militaires.

Un aspect secondaire d’un conflit européen majeur

Les prémices de la guerre de Sept Ans : la « petite guerre » comme innovation militaire discrète et en marge du XVIIIe siècle

Tout d’abord, il faut bien garder à l’esprit que le conflit ne se déroule pas uniquement dans le cadre d’embuscades ou de raids de la part des Franco-Amérindiens. De fait, de nombreuses batailles restent conformes aux règles du combat de l’époque, que ce soit dans le déploiement, la composition des troupes ou la manœuvre. Notons cependant que ces engagements ne sont pas d’une échelle incomparable avec les immenses batailles menées en parallèle sur le sol européen[17].

Par exemple, la victoire française de Fort Carillon le 8 juillet 1758 est avant tout un siège, certes mal engagé de la part d’une armée britannique supérieure en nombre à ses adversaires et faisant preuve d’une relative imprudence par la faute de son commandant. Soit absolument pas ce qu’on se figure d’une lutte armée de guérilla, comme le harcèlement d’une colonne ennemie au travers d’un terrain difficile par des troupes plus légères.

C’est d’ailleurs précisément ce qui arrive quelques années plus tôt lors de la bataille de la Monongahela, le 9 juillet 1755. Une colonne britannique se fait alors vaincre par une force réduite franco-amérindienne qui attaque la colonne sur ses flancs en barrant également sa progression vers l’avant. Cette bataille résume bien la problématique précédente. En effet, les réguliers britanniques en uniforme rouge sang, négligent la reconnaissance des lieux et combattent à l’européenne, c’est à dire en rangs et par salves, contre un adversaire dissimulé les harcelant sur les flancs, en terrain particulièrement accidenté et densément boisé, pour ainsi dire impossible à manœuvrer selon les procédures habituelles du combat à l’européenne.

La bataille de la Monongahela. La colonne britannique est prise en embuscade
La bataille de la Monongahela. La colonne britannique est prise en embuscade. Henry Davenport, Northrop, 1901, The Library of Congress, Wikimedia Commons

Aussi l’efficacité de l’usage de tactique de « petite guerre » est-il certain dans ces engagements limités. Par ailleurs, cette stratégie choque l’adversaire qui, en réponse, se place sur le terrain du droit de la guerre en vigueur, refusant parfois d’accorder le statut de prisonniers à des ennemis jugés déloyaux qui se battent comme des « sauvages » et pas comme des soldats faisant partie d’une armée régulière. Bien souvent, cela les conduit à la mort puisqu’ils ne bénéficient pas des droits habituellement accordés en pareille circonstances, notamment d’être épargnés s’ils ne résistent pas à leur capture.

Par un énième paradoxe, ces tactiques sont employées quelques années auparavant sur les champs de batailles européens par quelques généraux précurseurs. En témoignent les récits de la bataille de Fontenoy (1745), où Maurice de Saxe, commandant de l’armée française, fait disposer des régiments « en tirailleurs » (ici, dispersés et non en rangs), dans un bois bordant son flanc gauche, face à l’armée austro-hollando-britannique.

Si l’effet n’est pas particulièrement marquant (la colonne ennemie manque d’ailleurs d’emporter le dispositif savamment établi de redoutes et de ligne de bataille effectué par le maréchal de Saxe), le fait même que des chefs militaires aguerris à l’apogée de leur carrière expérimentent et théorisent déjà ces tactiques nous interpelle. Cela nous permet aussi d’en établir une généalogie relative, car il est certain qu’elles n’ont pas émergé du néant durant le conflit dont il est question ici.

Enfin, cela nous amène à nous poser des questions : les chefs militaires français d’Amérique du Nord ont-ils lu et étudié Maurice de Saxe, ou bien improvisent-ils leur stratégie avec les moyens dont ils disposent, adoptant naturellement une posture que l’on qualifierait de nos jours « du faible au fort », en dérogeant aux usages en vigueur dans l’art de la guerre européen ? La question est volontairement presque anachronique : le livre de réflexion stratégique et tactique de Maurice de Saxe sur l’art de la guerre de son temps, intitulé Mes rêveries, n’est publié à titre posthume qu’en 1757. Il est donc peu probable qu’il ait inspiré la chose.

Cela n’en démontre pas moins que, tant en théorie qu’en pratique, les idées relatives à la petite guerre et aux tactiques qui en découlent sont alors actuelles, malgré la continuation de la guerre selon des standards bien différents. Par la suite, elles s’imposent en parallèle de nombreux conflits, lors des guerres napoléoniennes, notamment, par exemple en Espagne[18] ou encore en Russie[19].

Des victoires limitées inexploitables menant à une défaite de plus en plus inéluctable

Les victoires françaises s’enchaînent au début du conflit : bataille du Fort Oswego (août 1756), bataille du Fort William Henry (août 1757), puis bataille de Fort Carillon (juillet 1758). Toutefois, ces victoires ont pour point commun de n’être jamais décisives, au vu du contexte général. À Fort Oswego, ce ne sont que quelques milliers d’hommes qui s’affrontent, et la victoire n’est donc pas décisive. À Fort William Henry, la victoire française, certes importante, ne gêne les opérations britanniques au sud de Montréal que durant une courte saison, c’est donc une victoire tactique très relative. Enfin, la grande victoire de la bataille de Fort Carillon, de la part d’une troupe française se battant à un contre cinq, n’empêche pas la place forte d’être abandonnée dès l’année suivante par manque de ressources humaines et matérielles pour la tenir et la préparer en vue de combats futurs dans la région.

Nous voyons ici là le problème central du camp français, qui n’est pas en mesure d’exploiter ses succès initiaux. Surtout qu’il ne peut raisonnablement espérer rivaliser sur la durée avec les Britanniques compte tenu des conditions objectives du combat, aussi bien sur mer que lors d’opérations terrestres.

L’assaut des tuniques rouges sur les versants du Fort Carillon fut brisé par un feu d’enfer particulièrement létal
L’assaut des tuniques rouges sur les versants du Fort Carillon fut brisé par un feu d’enfer particulièrement létal. John Henry Walker, 1877, Wikimedia Commons

Ainsi, nous constatons qu’obtenir des succès tactiques dans ce cadre n’est utile qu’à très court terme. Faute de stratégie plus adaptée, le cours de la guerre tourne rapidement au désavantage des Franco-Amérindiens. En effet, ces derniers ne peuvent compter sur un secours conséquent de la métropole, qui ne parvient pas à se dégager de l’emprise de la Royal Navy, tout en n’obtenant pas de succès dans ses batailles européennes, qui eussent le cas échéant sans doute permis de négocier une paix plus avantageuse en ce qui concerne ses colonies de la Nouvelle-France.

Comme nous l’avons évoqué précédemment, les facteurs tactiques et stratégiques terrestres ne sont pas les seuls menant à la défaite française, loin s’en faut. Au-delà du peu d’intérêt et de moyens accordés au théâtre canadien dans la guerre de la part du roi Louis XV, ce sont aussi les cinglants échecs de la marine royale française qui amènent la logistique à ne pas pouvoir soutenir ses colonies par des renforts et des fournitures suffisantes, ne serait que pour lui permettre d’épuiser les Anglais par une guerre d’attrition, qu’elle n’a en définitive pas les moyens de mener.

La fin de la guerre est cruelle pour les Français. La ville portuaire de Louisbourg, porte d’entrée de l’Acadie et du golfe du Saint-Laurent, capitule devant une force anglaise au cœur de l’été en juillet 1758. Le Fort Duquesne est saboté à peine un mois plus tard par le commandant Le Marchand De Lignery, devant un assaut anglais combiné à un abandon diplomatique et militaire des tribus indiennes de la vallée de l’Ohio, ralliées aux Britanniques par un traité. Fort Niagara tombe à peine un an plus tard, au mois de juillet 1759, contre une armée largement supérieure en nombre, enfermée dans un siège dont elle ne peut espérer aucune issue favorable.

Enfin, une armée anglaise, commandée par le talentueux James Wolfe, assiège la ville de Québec dès juin 1759. Négligeant les tactiques victorieuses, mais limitées, de la guérilla franco-indienne, le marquis de Montcalm, qui commande les troupes françaises, choisit de livrer une bataille régulière devant les murs de la ville le 13 septembre.

Environ 4 500 Britanniques affrontent 2 000 soldats français, ainsi que 1 500 francs-tireurs. Le rapport de force n’est donc pas extrêmement déséquilibré. Néanmoins, Joseph de Montcalm n’a pas choisi le terrain, et c’est le commandant britannique qui, ayant trouvé le terrain qui lui convient, à savoir relativement plat et dégagé, s’assure que le combat ait lieu à cet endroit. Deux petites lignes de bataille se font face. Montcalm dispose ses troupes légères aux flancs. La charge française initiale est désordonnée et, après un bref échange de tirs à l’avantage des Britanniques, le repli l’est tout autant, alors que les tuniques rouges avancent.

Cependant, les troupes légères continuent le combat au nord, et leur retraite est moins désastreuse que celle des soldats de ligne. Les miliciens et leurs alliés amérindiens couvrent la retraite pendant une heure. Bougainville, arrivé avec du renfort, décide de se replier. Les Français concèdent leur défaite.

La bataille des Plaines d’Abrahams
La bataille des Plaines d’Abraham. Hervey Smythe, 1797, Library of the Canadian Department of National Defence, Wikimedia Commons

Québec tombe le 18 septembre 1759. Les dernières années de guerre voient les Français quasiment impuissants contre les forces britanniques, ne pouvant empêcher la défaite. Cela malgré le dernier coup d’éclat de la bataille de Sainte Foy, victoire limitée des Français revenant devant Québec depuis Montréal début mai 1760, et surtout malgré un ultime baroud d’honneur lors de la bataille de Signal Hill en 1762 à Terre-Neuve, ultime escarmouche limitée sans grandes conséquences.

En novembre de la même année, des préliminaires diplomatiques sont signés en vue d’une paix prochaine entre les Britanniques et les Français dans le cadre de la guerre de Sept Ans à Paris. Le 10 février 1763, le traité de Paris est signé. C’est la fin de la Nouvelle-France.

Conclusion

Pour le royaume de France, la défaite dans les théâtres coloniaux du Canada et des comptoirs indiens achève le désastre militaire. Battu sur chaque front, enlisé et incapable d’emporter la décision en Europe, relégué sur terre face à de lourdes défaites navales, il n’a pas les ressources diplomatiques pour éviter des conditions de paix défavorables à ses intérêts coloniaux. Le premier empire colonial français disparaît presque dans sa totalité, même si la France conserve la plupart de ses îles à sucre des Antilles, au prix du sacrifice des territoires américains de la Nouvelle-France et des comptoirs de l’Inde. La Grande-Bretagne s’affirme comme la puissance océanique dominante, même si la suprématie au XIXe siècle en Europe est disputée par l’Empire napoléonien (1802-1815)[20].

C’est aussi une évolution des rapports entre des représentations du monde qui trouvent une manière d’évoluer, que ce soit par le commerce ou la guerre, par la coopération ou l’affrontement. Dans notre cas, les Français trouvent des avantages stratégiques et tactiques dans leur façon de manœuvrer sur le théâtre nord-américain, malgré la défaite finale. Tandis que l’art de la guérilla, lui, laisse une marque, un siècle avant les premières grandes défaites purement coloniales de certaines puissances en Afrique ou ailleurs, justement face à des acteurs locaux non européens et de culture stratégique extra-européenne (Afrique du Sud, Maroc, voire bien plus tard Indochine).

En outre, les tribus amérindiennes locales ne sont pas en reste et une véritable confédération, « la conspiration de Pontiac »[21], regroupe entre 1763 et 1766, des tribus venues des Grands Lacs, de la vallée de l’Ohio et du pays des Illinois, qui s’élèvent contre l’Empire britannique. C’est une véritable insurrection visant le départ des colons, dans un contexte de relations dégradées entre Européens et Amérindiens après déjà des années de conflits. S’achevant sur un semblant de statu quo[22], cet échec relatif de la part de la couronne britannique a pourtant de lourdes conséquences.

En effet, les souhaits des colons voulant s’installer plus à l’ouest dans les terres fertiles de l’Ohio ne peuvent être satisfaits. Face à un pouvoir lointain, oppressif et incapable de vaincre les tribus amérindiennes hostiles, la colère se transforme rapidement en une révolte ouverte. Celle-ci lutte contre une occupation armée quasi étrangère et défend l’instauration de colonies culturellement et politiquement différentes de la métropole britannique. La naissance d’une mentalité « américaine » pragmatique, influencée par le puritanisme et les mentalités des marchands et des pionniers, de représentations et d’un esprit non plus britanniques, mais américains, amène une rupture politique bientôt irréversible.

Une révolution éclate donc dans les colonies américaines au cours des décennies 1770-1780. Conflit durant lequel les colons insurgés des Treize Colonies reçoivent le soutien militaire et financier décisif d’un royaume de France, revanchard contre leur ancien souverain britannique, durant la guerre d’Indépendance américaine (1775-1783). La bataille de la baie de Chesapeake (1781) et la participation du marquis de La Fayette au conflit comme général à l’âge de seulement 19 ans, sont restés deux éléments parmi d’autres de la mémoire collective américaine et française autour de ce conflit. Là encore, des tribus amérindiennes[23] rejoignent les deux camps, dans la poursuite de leurs intérêts propres.

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Bibliographie

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[1] Que nous songions seulement à l’Empire romain et ses nombreuses troupes auxiliaires par exemple, manière commode d’intégrer des troupes spécialisées dans les armées de la République, puis de l’Empire.

[2] À noter que la Royal Navy inflige deux cinglantes défaites coup sur coup cette année là à la marine française : la première lors de la bataille de Lagos (19 août), dans laquelle la flotte de Toulon est battue ; la seconde lors de la bataille de Quiberon (20 novembre), où la flotte de Brest subit le même sort. Cela a une importance majeure sur le rapport de force franco-britannique dans l’océan Atlantique, par extension sur les côtes et fleuves d’Amérique du Nord et, en définitive, sur le rapport de force global durant le conflit.

[3] Lointain héritier des traditions chevaleresques de l’art de la guerre encore pratiquées par une classe régnante nobiliaire et proche d’une période de déclin avec les bouleversements et les innovations techniques et stratégiques des guerres napoléoniennes.

[4] Protestants anglais cherchant à « purifier » l’Église d’Angleterre des pratiques catholiques.

[5] Résistance parfois efficace, contamination des habitants locaux qui ne résistent pas aux microbes apportés par les Européens…

[6] Le continent est ainsi nommé d’après Amerigo Vespucci (1454-1512), navigateur, marchand, explorateur et cartographe florentin, puis castillan, qui publie deux livrets évoquant le terme au tournant du XVIe siècle. D’autres personnes aux fonctions similaires agissent de même dans les décennies 1500-1510, achevant d’ancrer le terme dans les représentations collectives et les cartes pour plusieurs siècles. En 1532 le travail de certains cartographes et les conventions des décennies précédentes achèvent de nommer ce nouveau continent « Amérique ».

[7] Hudson, Potomac, Saint-Laurent, Mississippi, pour n’en citer que quelques-uns.

[8] Par exemple, les mines du Potosi, très lucratives, où les colons espagnols esclavagisent des dizaines de milliers d’Amérindiens du Pérou pour en exploiter l’argent. La mine était tellement productive que l’équilibre monétaire mondial de ce métal précieux reposait alors en grande partie sur elle et que les pièces d’argent en étant issues servent plus tardivement au commerce intra-Pacifique, notamment entre marchands espagnols et chinois via les Philippines aux alentours de l’an 1600.

[9] La puissance militaire ayant longtemps été fondée, entre autres, sur la puissance démographique, capable de fournir de nombreux soldats et de remplacer ses pertes le plus facilement possible, la France fait figure de géant à de nombreuses reprises dans son histoire, et cela de façon constante à l’époque moderne. Aussi, nous comptons déjà environ 12 millions d’habitants en Gaule romaine au IVe siècle, avant un lent déclin de cinq siècles, 17 millions dans le royaume de France vers 1320, et même 20 millions en 1345, ce qui est considérable sachant que le territoire alors « français » ne concerne que la moitié de la France actuelle et surtout que l’Europe entière n’abrite alors que 75 millions d’habitants. Environ un quart de l’Europe médiévale du milieu du XIVe siècle est donc « française ». En 1457, nous trouvons à nouveau 17 millions d’habitants, malgré les épidémies catastrophiques de peste noire du XIVe siècle et la guerre de Cent Ans, puis 20 millions à nouveau vers 1600, stagnant de 20 à 21 millions durant un siècle. Jusqu’en 1795, la France reste ainsi le pays le plus peuplé d’Europe, Russie incluse, avec près de 28 millions d’habitants, encore une fois en dépit des guerres, des épidémies et des famines. Bien que s’agissant d’estimations, il est très clair que la France est le pays le plus peuplé du continent durant une large partie du bas Moyen Âge, de la Renaissance et de toute une partie de l’époque moderne, avant l’explosion démographique européenne concomitante de la Révolution industrielle, où plusieurs pays rattrapent et dépassent la croissance démographique française, en particulier le Royaume-Uni et l’Allemagne.

[10] Notons par exemple le massacre de Lachine (5 août 1689), qui marque durablement la mémoire du Québec et de ses habitants.

[11] Depuis le Delaware jusqu’au cours moyen de l’Hudson au nord de Manhattan.

[12] Castor, ours, loups, grand gibier…

[13] La Confédération iroquoise (1142-1779), est une entité tribale confédérale, qui regroupe cinq nations amérindiennes (Senecas, Onondaga, Cayugas, Oneida et Mohawks), occupant le territoire de ce que nous pouvons désigner comme l’Iroquoisie, dans une large zone située au sud-est du lac Ontario.

[14] Cependant, la question ne concerne pas les sociétés indienne et chinoise de l’époque, qui sont, outre des géants démographiques, des compétiteurs économiques reléguant alors la France en troisième place au niveau mondial, pour leur production intérieure brute et le volume de leur commerce.

[15] En effet, la guerre de Cent Ans (1337-1453) n’est qu’un épisode parmi d’autres de la longue rivalité franco-britannique remontant au moins au XIe siècle. Citons la rivalité ayant existé entre Richard Cœur de Lion, (1189-1199) et Philippe Auguste (1180-1223) à la fin du XIIe siècle durant les croisades à propos de territoires, mais surtout de questions de vassalité. En effet, les rois d’Angleterre étaient pendant plusieurs siècles à la fois ducs (de Normandie, d’Anjou, du Maine… territoires français), donc en théorie vassaux du roi de France, ainsi que égaux de ce dernier par leur pouvoir royal (voire prétendants à la couronne de France à certaines périodes selon les généalogies imbriquées des puissantes familles concernées).

[16] La formule, caricaturale, est attribuée à Voltaire et serait contemporaine du conflit, mais il faut noter que l’opinion est parfois répandue par méconnaissance dans certains milieux métropolitains de l’époque, par préjugés. Le royaume de France considère le Canada comme une colonie de rang secondaire, car les plantations de canne à sucre, de vanille ou d’épices des « îles à sucre » des Antilles, exploitées grâce à l’esclavage et qui font la fortune des villes portuaires françaises de l’Atlantique, comme Nantes ou Bordeaux, lui sont bien plus profitables économiquement. Le potentiel économique à long terme des immenses ressources du continent n’est pas pris en compte dans cette représentation des choses, qui ne considère que l’intérêt effectif à court terme des finances du royaume.

[17] À titre de comparaison, la bataille de Rossbach du 5 novembre 1757, opposant une coalition franco-austro-impériale à la Prusse, voit pas moins de 60 000 hommes s’affronter. À Krefeld (juin 1758), ce sont 50 000 Français qui affrontent 32 000 coalisés anglo-hanovriens ; à Kunersdorf (août 1759), 50 000 soldats prussiens sont défaits par 60 000 coalisés austro-russes. Les combats sont d’une échelle bien moindre en Amérique du Nord, sans compter que les soldats ne constituent que rarement la majorité de l’effectif engagé, aux côtés de miliciens coloniaux et d’alliés amérindiens.

[18] Les partisans espagnols accrochent parfois durement les colonnes françaises et fixent de nombreux soldats dans la péninsule.

[19] Les Cosaques forgent une partie de leur légende en harcelant continuellement la Grande Armée et ses lignes logistiques lors de la retraite de Russie, usant d’une stratégie fort peu conventionnelle pour son époque, mais cruellement efficace.

[20] Napoléon ne parvient cependant pas à menacer cette suprématie, en témoigne l’échec retentissant de la flotte française à Trafalgar (1805) par exemple.

[21] Du nom d’un chef éminent de la tribu des Outaouais.

[22] Les colons restant présents en Amérique, mais ne parvenant pas à repousser les frontières de leurs territoires vers l’ouest et le Mississippi.

[23] Principalement diverses branches des tribus iroquoises.