Editorial : la modernité, un pari risqué ?

Ce que l’on appelle en France l’”époque moderne”[1] est caractérisée par l’essor de l’idée d’Etat-nation et le début d’une proto-mondialisation. Le développement et le renforcement des Etats européens ont permis à ces derniers de se projeter au delà du Vieux Monde et de se confronter à d’autres cultures, d’autres espaces. Ces flux et contacts entre peuples ont nécessairement abouti à des rapports de domination et/ou de cohabitation.

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La bataille d’Otumba entre les Espagnols aidés par leurs alliés Tlaxcaltèques contre les Mexicas en 1520, telle que représentée dans le codex colonial tlaxcaltèque Lienzo de Tlaxcala. Bien que l’armement des Espagnols ait pu constituer un véritable avantage contre les Mexicas, il ne faut pas non plus négliger les alliances constituées avec certains états, comme Tlaxcala. Celles-ci allaient fournir ravitaillements et combattants supplémentaires essentiels pour la conquête espagnole du Nouveau-Monde (Inconnu, représentation du XVIIIe siècle de Manuel Yllanes ?, Université autonome du Nuevo León).

Bien que s’inscrivant dans la continuité de l’époque médiévale, la période moderne s’en démarque par une succession de transformations dues à ces rapports complexes, parfois enchevêtrés, de domination ou de cohabitation. En effet, au cours de cette période les armes à feu et l’artillerie se développent et se diffusent, des produits exogènes, notamment alimentaires, sont introduits. Par ailleurs, les progrès techniques de l’imprimerie européenne donnent une grande impulsion à la circulation des savoirs et des idées. Ainsi apparaissent de nouvelles considérations sociales et politiques, tel que l’humanisme. Enfin, des Etats apparaissent ou se transforment politiquement : certains se centralisent, tandis que d’autres voient leurs structures bouleversées par des révolutions.

Toutes ces mutations semblent mélioratives: nous avons tendance à les considérer comme des progrès. Néanmoins, cette classification temporelle qu’est « l’époque moderne » demeure bien trop euro-centrée. Et, au sein même de l’Occident, sa conception fait débat : les anglo-saxons y incorporent aussi ce qui, en France, est appelé « époque contemporaine »[2]

Le sens même du terme de “modernité” semble donc nous échapper, ne pas aller de soi  : au fond, de quoi est-il question lorsque nous évoquons “la modernité” ou l”’époque moderne” ? Ces deux notions se rejoignent-elles dans leur acception? Quelles productions sont marquées du sceau de la modernité ? Et, par delà les frontières du Vieux Continent, quelle forme revêt-elle, quelles mutations et défis entraîne-t-elle aux quatre coins du monde ?

Dans le dessein d’apporter une réponse à ces questions et de sonder cette notion de modernité, il convient -tout en conservant les bornes temporelles 1453-1799- de sortir des marges territoriales européennes afin de s’intéresser aux autres continents et à leurs incarnations de la modernité, aux effets et aux conséquences des “progrès” précédemment évoqués. En effet, la diffusion de l’ensemble de ces transformations ne fut pas monolithique dans son étendue : certaines sociétés allaient les embrasser, d’autres les subir.

Toutefois, il ne faut pas concevoir ces mutations de manière universelle. Les Européens se confrontèrent ainsi au dilemme de l’adaptation face aux nouveaux théâtres et cultures rencontrés. Deux mondes se télescopent alors, et les mutations qui ont émergé de l’un peuvent ne pas être transposables à l’autre. Nous pouvons citer l’exemple phare de l’art de la guerre européen en Amérique du Nord : celui-ci peine à s’exprimer dans les étendues boisées du Nouveau Monde, alors même que la pratique guerrière amérindienne, pourtant efficace, est décriée et ceux qui s’en inspirent, marginalisés.

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Bataille de la Monongahela, le 9 juillet 1755 : une colonne britannique se fait sévèrement étriller par une force réduite franco-indienne. Cette bataille résume bien la problématique précédente : les réguliers britanniques en uniformes voyants, négligeant la reconnaissance des lieux, combattirent à l’européenne (en rangs et par salves) contre un adversaire dissimulé le harcelant sur ses flancs. Notons d’ailleurs sur cette illustration que des miliciens combattent à couvert d’une souche d’arbre en bas à gauche, tactique bien plus efficace que les rangs serrés dans un environnement forestier. (source : inconnu, https://www.historicalfirearms.info)

Qu’il s’agisse de l’art de la guerre en Amérique du Nord lors de la guerre de 7 ans, de l’ascension au pouvoir de Catherine II de Russie, de l’introduction des armes à feu au Japon pendant l’époque des provinces en guerre (Sengoku-jidai), ou encore de la résistance à l’expansionnisme portugais dans l’actuel Angola au XVIIe siècle, découvrez donc ce contraste propre à l’époque moderne, entre continuités, ruptures et évolutions…

[1] Par “moderne”, nous entendons la période se déroulant depuis la prise de Constantinople en 1453 ou la découverte des Bahamas et Cuba par Christophe Colomb en 1492, jusqu’aux environs de la Révolution Française soit à la fin du XVIIIe siècle.
[2] Les Anglo-Saxons distinguent la Early Modern Era correspondant aux bornes chronologiques françaises mais aussi la Late Modern Era qui s’étend jusqu’à l’après Seconde Guerre mondiale voir jusqu’à nos jours. Le concept de « période contemporaine » existe dans le monde anglo-saxon et peut-être considérée comme une sous-catégorie de la Late Modern Era ou alors comme une sous catégorie de l’Histoire moderne, au même titre que la Early Modern Era et la Late Modern Era.

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