Entre traditions et « modernité » : Grandeur et dépendances du royaume du Kongo

La fin du XVe siècle renvoie logiquement aux Grandes Découvertes, aux grandes puissances européennes à la conquête du monde, avantagées par leur supériorité technologique. En quelque sorte, l’image d’épinal de Cortès et ses conquistadors, renversant l’Empire Aztèque à la pointe de leurs épées et de leurs arquebuses. Sans être totalement fausse – l’armement et les doctrines procurant effectivement un avantage – cette vision demeure bien naïve : en reprenant la caricature des exploits de Cortès et de son armée, ce serait oublier le jeu diplomatique qu’il exerça, notamment en nouant des alliances avec des entités politiques locales afin d’augmenter ses effectifs. Par ailleurs, tout contact avec une société nouvelle ne débute pas forcément par un déferlement de violences. Et quand bien même, les gains remportées par ces méthodes ne sont pas forcément pérennes, puisqu’ils peuvent créer un ressentiment puissant, terreau fertile à des insurrections. Il faut donc voir au-delà du simple facteur militaire. Les facteurs politiques, économiques et culturels ne sont pas à négliger et des concessions peuvent être faites sur la base de rapports cordiaux.

En 1483, les Portugais accostent à l’embouchure du fleuve Congo, au niveau de l’actuel Angola, au sud ouest du continent africain. C’est le premier contact entre les populations de cette région et des Européens. En infériorité numérique, ces derniers restent le long des littoraux, et ne se lancent pas de prime abord dans de grandes entreprises de conquêtes coloniales. Les premiers rapports sont cordiaux et s’articulent autour d’échanges : les prisonniers de guerre capturés par les Bakongos[1] sont commercés contre des produits manufacturés et notamment des armes à feu. Ces premiers liens florissent et le ManiKongo (version portugaise de Mwene Kongo, signifiant “roi” en kikongo) Nzinga a Nkuwu décide de se convertir au christianisme et change même son nom : il devient  João Ier et la christianisation du royaume pousse de nombreux nobles à modifier aussi leurs noms en s’inspirant de ceux des Portugais. La modification se poursuit même au niveau des titres, puisque ceux européens de “roi”, “comtes” et “ducs” sont réutilisés.

L’arrivée des Portugais participe à l’apogée du royaume du Kongo au cours du XVIe siècle, mais marque aussi son déclin au XVIIe. D’une entité politique ancrée dans des dynamiques régionales, les rapports avec les Portugais, puis les Néerlandais, permettent à ce royaume africain et certains de ses voisins d’évoluer dans un théâtre plus large, où leurs actions sont corrélées aux développements en cours sur le continent européen. Mais les nouveaux venus vont aussi s’étendre progressivement et transposer leurs luttes sur le continent africain. Certaines alliances seront profitables aux Bakongo tandis que d’autres scelleront le destin de lignées entières.

La confrontation entre deux mondes est typique de la fin du XVe siècle. Mais contrairement à la conquête rapide des Amériques par les Espagnols et les Portugais, la société du Kongo demeura souveraine pendant encore 350 ans, jusqu’en 1859. Comment se sont donc articulées les relations entre le royaume du Kongo et le Portugal ? Militairement, quel impact ces contacts ont-ils eu pour les différents acteurs impliqués ? L’introduction des armes à feu en Afrique a t-elle provoqué une “Révolution militaire” ?

Pour bien cerner l’ensemble de ces questions concernant les rapports entre les continents africain et européen, ainsi que les conséquences de l’introduction des armes à feu, il est nécessaire de rappeler d’abord sous quelles formes se sont incarnées les “bonnes” relations entre le Portugal et le royaume du Kongo au XVIe siècles. Tout aussi importantes sont les dépendances qui naissent de ces “bonnes” relations, notamment le besoin portugais grandissant en esclaves. Celles-ci ne sont pas étrangères à la déliquescence des rapports entre le royaume du Kongo et le Portugal au XVIIe siècle : les appétits impérialistes se confirment et pour survivre, le Kongo devra prendre les armes et même chercher des alliances, locales mais aussi internationales. Enfin, un bref bilan s’impose : il est logique de penser qu’en cette période européenne des Grandes Découvertes, l’ensemble des contacts entretenus avec le Portugal et les Provinces-Unies ont pu transformer en partie le Kongo. Pourtant, il convient de relativiser les apports européens dans ce cadre traditionnel, entre pragmatisme et opportunisme.


I) De la grandeur du Kongo…

D’après la tradition orale, le royaume du Kongo trouverait ses origines à la fin du XIVe siècle, avec le premier Mwene Kongo (ou Manikongo, “roi”, en portugais), Nimi aLukeni, conquérant et fondateur de la capitale Mbanza Kongo. Un siècle plus tard, lors des premiers contacts avec les Européens, le Kongo est devenu un état fort, à la centralisation importante et articulé autour de sa capitale. Avec une superficie d’environ 129 000 km², le royaume se décompose en provinces[2] et des entités politiques lui sont tributaires. Il est peuplé de manière inégale, bien que des chiffres précis ne puissent être évoqués faute de sources adéquates portant sur le XVIe siècle. Les estimations s’articulent aux environs de 500 000 habitants au total en 1650, d’après les calculs de l’Historien John Thornton[3].

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Carte du royaume du Kongo, ainsi que son emplacement en Afrique (British Museum, The wealth of Africa, the kingdom of Kongo, Presentation)

Pour l’administrer, le roi est secondé dans les affaires régaliennes (guerre, taxes, justice…) d’un conseil composé des membres de lignées importantes. Il appointe des gouverneurs dans les provinces, qui eux-mêmes désignent des officiels locaux. La désignation à la tête d’une province est alors le fondement de toute carrière : la nomination est temporaire et de bons services permettent de s’élever, en étant muté à une province plus importante ou en servant directement dans la capitale à des postes de plus ou moins grande envergure. De ce fait, les gouverneurs recherchaient l’efficacité, notamment en matière de récolte d’impôts, et n’investissaient pas ou peu dans le développement de leurs provinces, qu’ils étaient voués à quitter un jour ou l’autre. Concernant la sélection du Mwene Kongo, celle-ci est élective, mais aucun format spécifique n’existait dans les faits. En effet, les successions étaient souvent le théâtre de guerres civiles entre lignées différentes et leurs partisans respectifs rassemblés au sein de factions appelées Kanda en Kikongo ou Casas en portugais. La détention de la capitale était souvent importante du fait de sa prépondérance dans la gestion du royaume.

Mais le Kongo ne se limite pas à cette noblesse, bien que sa domination économique et politique soit importante. Le système social du royaume se divise entre cette élite, des roturiers libres et des esclaves. En effet, dans sa correspondance avec les rois portugais, le roi Afonso Ier (1509-1543) évoquait à propos de ses sujets, des Fidalgos (nobles), des Gente / Naturaes / Naturaes Foros (des Bakongo libres / des citoyens) et des Espriuos / Espravos (des esclaves)[4]. Cette distinction est encore plus visible avec le découpage de la société au niveau économique, tel que développé par l’Historien John Thornton : une capitale où l’esclavage et la noblesse sont centralisés, soutenue par les surplus d’une économie rurale, centrée autour des villages[5]. Les deux pans sont d’ailleurs autosuffisants, des champs étant par exemple cultivés par des esclaves dans la capitale. Autrement, l’aide des provinces permet à l’économie de Mbanza Kongo de se focaliser sur une production adaptée au train de vie de la noblesse. C’est donc un royaume organisé, étendu et centralisé que découvrent les Portugais en 1483.

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Cette représentation d’une vente de textile est très intéressante. Par son habillement, il semblerait que le personnage de droite occupe un statut important, sûrement un noble. Notez les combattants armés d’arcs et l’étendard blanc à croix rouge, emblème du royaume (Antonio Cavazzi, slaveryimages.org).

Leurs premiers contacts avec les Bakongo sont par ailleurs plus que cordiaux. Les Portugais se sont alors établis au large de l’Afrique sur l’île de São Tomé, découverte au début des années 1470 et progressivement habitée. Cette proximité avec le continent leur permet de découvrir l’embouchure du fleuve Congo en 1483 puis le royaume du Kongo. Il n’est pas encore question de coloniser l’actuel Angola et les liens avec les Bakongo s’articulent donc davantage autour du commerce. D’ailleurs, il n’est pas d’emblée question d’esclavage : en 1483, les Amériques n’ont pas encore été explorées, de ce fait, les besoins en main d’oeuvre sont des plus limités. Les premières mentions de commerce d’humains datent ainsi de 1502 et 1506[6]

Cette rencontre avec les Portugais provoque un certain engouement d’une partie de l’élite Kongo, en témoigne le baptême du roi Nzinga a Nkuwu au catholicisme en 1491 sous le nom João Ier (en l’honneur du roi portugais João II). Des Bakongo ont aussi pu aller en Europe dès la première décennie de contacts et des Portugais se sont mis au service du roi João Ier notamment dans la répression de révoltes ou de raids. De part et d’autres, l’expérience permet le développement des idées : les Bakongo partis étudier au Portugal dès 1493 y découvrent une autre société et notamment une aristocratie dont ils ramènent chez eux certains codes, notamment vestimentaires[7]. Quant aux Portugais, ceux-ci prennent conscience des opportunités disponibles dans la région.

Le catholicisme, encore réservé à l’élite, permet aux nobles du Kongo de se rapprocher de ces nouveaux venus et d’en tirer profit. Cependant, l’émulation ne dure qu’un temps. João I se détourne de cette nouvelle foi et retourne à l’animisme[8] en raison de la résistance des Bakongo et de l’inadéquation de ce culte avec les structures traditionnelles du pays. Sa mort en 1506 est marquée par une guerre civile remportée par son fils Mvemba a Nzinga, resté catholique, qui défait son propre demi-frère, représentant plutôt les traditionnalistes. Sa victoire est donc teintée de symbolisme, et d’après la légende, que lui-même entretiendra, l’armée de son demi-frère prit panique en raison d’une apparition divine dans le ciel. Mvemba a Nzinga s’empare ainsi du trône en 1509, sous le nom d’Afonso I. C’est au cours de son règne que les liens avec le Portugal deviennent des plus notables.

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Les Armoiries du Kongo pendant le règne d’Afonso 1er. L’influence européenne y est flagrante. Les cinq bras portant des épées renverraient à la vision qui aurait terrorisé l’armée de son demi-frère. (Wikimedia commons)

Le règne d’Afonso I est l’un des plus longs du royaume du Kongo, de 1509 à 1543. Il est marqué par les efforts que ce dernier entreprend pour christianiser le pays : ainsi, des écoles sont ouvertes pour éduquer les enfants de l’élite politique, des églises sont bâties, son fils Henrique devient le premier évêque noir après avoir été nommé par le Pape au diocèse d’Utique (actuelle Tunisie), la capitale Mbanza Kongo est renommée São Salvador… L’objectif est clairement d’établir une noblesse lettrée, qui servirait à affermir le pouvoir de l’Etat ainsi que le sien. Les liens avec le Portugal se renforcent aussi, les correspondances qu’entretient Afonso avec les rois portugais sont au départ marquées de signes de respect, notamment avec Manuel Ier, les deux se surnommant “frères”[9].

Cette période correspond aussi à la période d’extension coloniale du Portugal, se taillant un empire dans les Amériques. L’Angola actuel devient alors une zone intéressante en ce qu’elle peut représenter un vivier de main d’oeuvre. En effet, les rois du Kongo se sont lancés dans une série de conquêtes dès 1497 pour étendre leur royaume : à l’est pour sécuriser l’approvisionnement en fer et en tissu et et au sud notamment pour s’emparer de la source de production des nzimbu, des coquillages servant de monnaie[10][11]. Cependant, précisons que toutes les campagnes ne remportaient pas forcément de succès, certaines entités résistant. Globalement, ces conquêtes permettaient de ramener des esclaves, mais aussi de contrôler des zones produisant ou détenant des ressources non disponibles mais nécessaires pour la capitale. Outre les conquêtes, tous les états n’étaient pas incorporés et certains étaient simplement rendus tributaires. Ce fut ainsi le cas pour  le royaume du Matamba dès 1517 ou du Ndongo aux alentours de 1535, tous deux situés au sud du royaume du Kongo[12]. Les états tributaires permettaient l’extension de l’influence du Kongo, mais aussi l’obtention de ressources sans offrir de contreparties contrairement aux échanges commerciaux[13]. Les Portugais se sont impliqués dans certaines de ces entreprises, légitimant et reconnaissant les gains obtenus. Bien entendu, leur implication demeure limitée, en raison de faibles effectifs, mais leur permet de s’afficher en tant qu’alliés du ManiKongo. Cependant, les bonnes relations entre Bakongo et Portugais ne tarderont pas à s’assombrir dès la fin du premier tiers du XVIe siècle.


II)… Aux dépendances conflictuelles

L’une des principales raisons de la dégradation des relations entre les Portugais et les Bakongo demeure le commerce d’esclaves. Pour approvisionner les plants de canne à sucre de leurs colonies, les Portugais ont besoin d’une main d’oeuvre importante. Le commerce humain est donc florissant, et de plus en plus de marchands viennent au Kongo. Afonso Ier et ses successeurs ne sont pas totalement contre cette activité, mais tiennent à la réguler pour affermir leur pouvoir : l’achat d’esclaves doit se faire via son intermédiaire, et les Bakongos libres ne doivent pas être asservis. Des marchés, des péages et des commissions vérifiant la légalité des asservissements sont ainsi créés[14]. Néanmoins, le ManiKongo constate progressivement que des marchands portugais outrepassent son pouvoir en entrant directement en contact avec des nobles bakongo et que des citoyens libres sont soumis à l’esclavage. Malgré des plaintes adressées au roi du Portugal en 1526, rien ne change[15]. L’autorité du roi du Kongo est alors menacée, d’autant plus qu’il échoue à protéger ses sujets, renvoyant l’image d’une monarchie faible. L’esclavage prend une telle proportion au cours du XVIe siècle que les esclaves deviennent la devise d’excellence pour les dépenses internationales, tandis que les coquillages nzimbus servent aux simples achats locaux. La vente d’êtres humains permet d’obtenir les faveurs de pays européens, par exemple pour cimenter des alliances, mais aussi pour couvrir des frais[16].

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Esclaves travaillant dans un champ de cannes (Musée d’Aquitaine, France Télévision, AFP). Les Portugais réquisitionnaient de la main d’oeuvre pour travailler dans leurs colonies. Bien que cette oeuvre à l’encre de chine date du XIXe siècle, elle n’en permet pas moins d’illustrer l’asservissement d’êtres humains dans les plantations.

Ce problème de souveraineté et la menace d’asservissement des sujets libres prennent  des proportions encore plus grandes avec la fin du règne d’Afonso Ier en 1543. Les guerres civiles qui éclatent dans le cadre des problématiques de successions sont ponctuées par l’asservissement total ou partiel des partis défaits et de leurs partisans. Plusieurs de celles-ci parsèment les XVIe et XVIIe siècles : entre 1542 et 1545, 1568-1570, 1587-1591 et même après 1614[17]. Les frontières établies autour des conditions d’asservissement se brouillent et progressivement, tout sujet du Kongo peut en être victime. Pire, le royaume est envahi sous le règne du roi Alvaro (1567-1587) par les Jagas, un peuple venu de l’est, mais dont les origines demeurent floues. La capitale tombe et le roi doit se réfugier sur une île, où il demandera l’aide portugaise. Aide qui lui sera accordée, mais qui marquera aussi la naissance de la colonie de l’Angola. Cette invasion supprime définitivement le cadre qui protégeait les sujets bakongos : pour survivre, des individus n’hésitent plus à vendre leurs proches. Néanmoins, après avoir rétabli la situation, le roi Alvaro Ier rachètera une partie de ces esclaves et réintégrera les nobles qui en faisaient partie dans son administration.

Enfin, le dernier soucis posé par l’esclavage concerne le développement de certaines régions au détriment de la capitale. C’est le cas de la province de Soyo, situé au nord-ouest du royaume, qui bénéficia de l’apport commercial des Portugais, mais aussi des Néerlandais à partir de 1593[18]. Principal port du royaume, Soyo devient un centre important pour le transit des esclaves. Mais en raison des difficultés d’acheminement outre-atlantique, beaucoup sont laissés sur place, permettant à la province de suivre le modèle de la capitale São Salvador, avec une économie basée sur cette population[19]. De surcroît, les Néerlandais ne tardent pas à ouvrir des établissements —  ils en possédent 4 en 1619 — malgré les protestations des Portugais revendiquant un monopole[20]. La province gagne ainsi en puissance et, se détachant progressivement de la capitale, finit dès 1636 par afficher son envie d’indépendance. En plus d’une rivalité avec Soyo, le ManiKongo doit désormais composer avec un refuge pour les factions de prétendants vaincus : les conflits de successions prendront dès lors une nouvelle envergure. Notons par ailleurs qu’à partir du XVIIe siècle, le royaume du Kongo, au fait de sa puissance, ne se lance plus dans des campagnes d’expansion et adopte une posture défensive : la source d’approvisionnement en esclaves qu’est la guerre commence à se tarir, favorisant l’asservissement des Bakongo et l’instabilité du royaume qui dépend de ce commerce.

Finalement, après 1520, les relations entre le royaume du Kongo et le Portugal commencent à se dégrader, mais se maintiennent. Elles varient entre coopération et frictions plus ou moins violentes. Les Portugais tentèrent en effet de contrôler les mines du royaume, de soutenir des factions qui leur étaient favorables dans les crises de successions, d’imposer leurs vues et systèmes de lois mais aussi de convertir l’ensemble de la population au catholicisme et non plus seulement l’aristocratie – ce que cette dernière percevait comme une volonté de saper son autorité. La création de la colonie angolaise en 1575[21] marque un tournant important. Disposant d’une présence terrestre, les Portugais se décident à agir plus avant. Ils s’étendent progressivement, notamment vers l’est et le royaume du Ndongo qu’ils ne tardent pas à affronter. Pour faire bonne figure, tenter d’étendre son influence et assurer son autorité, le royaume du Kongo tente d’appuyer cette campagne, mais sans succès. Les Portugais finissent par se retirer avec de lourdes pertes après la défaite de Lukala en 1589. Néanmoins, ces déboires ne les stoppent pas et rapidement, les conquêtes reprennent autour de la baie de Luanda pour affermir leur colonie. Dans cette volonté de contrôler les alentours de leurs positions, les Portugais revendiquèrent des territoires à la frontière sud du Kongo. Les rois successifs Alvaro Ier (1568-1587) et Alvaro II (1587-1614) se plaignirent alors au Pape, à Lisbonne mais aussi à Madrid (Portugal et Espagne sont alors liés au sein de l’Union Ibérique depuis 1580[22]). Le Kongo et l’Angola s’éloignèrent à cet instant. Les Portugais se tournèrent de nouveau vers le Ndongo et, s’alliant avec des mercenaires, les Imbangala, menèrent une campagne victorieuse de 1617 à 1621 : la capitale est prise et plusieurs dizaines de milliers de prisonniers sont faits. Le gouverneur portugais João Correia de Sousa, inspiré par cette victoire, va alors tenter de la réitérer contre le Kongo.

L’offensive portugaise débute en 1622, sous prétexte que deux vassaux du royaume du Kongo recueilleraient des esclaves fuyant l’Angola proche. Malgré des négociations et un changement de Manikongo, les Portugais d’Angola passèrent à l’action, accusant même Pedro II (1622-1624) le nouveau roi du Kongo, d’avoir aussi recueilli des esclaves en fuite lorsqu’il était duc[23] de la province méridionale de Mbamba. Le gouverneur de l’Angola, Correia de Sousa proclama même que les accords passés ayant entraîné le soutien portugais contre les envahisseurs Jagas lui octroyaient le droit de sélectionner le Mwene Kongo, remettant ainsi en cause la récente intronisation. Le premier affrontement du conflit, la bataille de Mbumbi, est une victoire écrasante de l’Angola. Mais les exactions[24] commises à son issue vont unir les Bakongo derrière leurs chefs, provoquer des émeutes anti-portugaises et même entraîner la protestation de marchands portugais locaux, car les atrocités commises pouvaient nuire à leurs intérêts. L’historiographie récente a permis de souligner la présence d’une autre bataille juste après celle de Mbumbi, remportée par les Bakongo près de Mbanda Kasi[25]. Finalement les dénonciations émises en répercussion de l’invasion angolaise furent écoutées, en témoigne la destitution, puis l’arrestation et l’emprisonnement du gouverneur Correia de Sousa, ainsi que la restitution de nombreux prisonniers, parmi lesquels certains asservis dans les colonies au Brésil[26]. Il semblerait même que dans la résolution de conflit Pedro II du Kongo ait voulu tendre la main vers le royaume du Ndongo, en demandant notamment le démantèlement de la base centrale utilisée pour les opérations angolaises contre ce royaume.

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Carte représentant l’Organisation du royaume du Kongo en 1650. Notez les titres de Marquisat, comté et Duché, rappelant cette européanisation des élites bakongo(Crazy-Boris, Deviant Art)

Mais une victoire n’assurant que rarement la fin des hostilités, le roi Pedro II et le comte de Soyo se mirent en quête d’une alliance avec les Néerlandais, eux aussi présents dans la région. Les Provinces-Unies étaient alors en guerre[27] avec l’Union Ibérique depuis leur insurrection en 1568 pour obtenir leur indépendance de l’Espagne. Le conflit était toujours en cours dans le cadre de la guerre de 30 ans (1618-1648) et prit même une dimension plus large avec l’adoption du Groot Desseyn : la stratégie de s’emparer des empires coloniaux espagnols et portugais, afin que l’Espagne manque de ressources pour financer sa guerre en cours. Comme le souligne l’Historien John K. Thornton, il semblerait que la proposition d’alliance du Kongo ait fait gagner en envergure ce plan, en permettant aux Néerlandais d’envisager la prise de l’Angola et donc de la source de main d’oeuvre approvisionnant pour plus de la moitié des besoins de ces empires coloniaux. Une alliance est donc établie, les Bakongo proposant même de financer l’expédition néerlandaise en or, argent et ivoire, tout en la soutenant par une offensive terrestre[28]. Mais celle-ci est avortée en 1624 avec la mort du roi Pedro le 13 avril, fragilisant le royaume avec la création de factions rivales, le retour offensif, quoique limité, des Portugais au sud et la menace du royaume expansionniste de Loango au nord. Attaquer l’Angola en ces temps troubles paraît donc bien risqué. Les Néerlandais lancent tout de même un assaut naval entre le 30 octobre et le 6 novembre 1624, mais sans succès, en raison de l’absence d’aide du Kongo. Après une halte à Soyo, où ils réalisent ne plus pouvoir compter sur aucune aide, ils décident de repartir, furieux, le 2 janvier 1625. Néanmoins, leur départ n’est que temporaire et l’alliance connaîtra une seconde jeunesse.

La période de 1625 à 1636 est marquée par plusieurs chamboulements : les Néerlandais quittent le royaume et ferment leurs comptoirs à Soyo et les crises de successions se multiplient, avec trois rois différents pour cette simple décennie. En 1627, le Mwene Kongo, Ambroise Ier (1626-1631) ordonna au comte Paulo de Soyo la fermeture des postes néerlandais dans Soyo[29]. Il faut attendre une décennie pour voir à nouveau la création d’un de ces établissements à Soyo. En effet, en 1630, les Néerlandais cherchent à approvisionner en main d’oeuvre leurs colonies et apprennent que leur retour dans le royaume du Kongo semble possible. Néanmoins, leur retour est de courte durée, car le comte de Soyo est à nouveau contraint par le roi du Kongo, Alvaro VI (1636-1641) de les renvoyer en 1640[30]. Une nouvelle crise de succession ne tarde pas à secouer le pays en 1641 et le nouveau Mwene Kongo, frère du précédent, dispose de sympathies pour les Provinces-Unies. L’Angola le considère donc comme un ennemi et très vite, des rumeurs font état d’une ambassade du Kongo envoyée aux Provinces-Unies via le Brésil afin de réitérer la demande d’alliance. Quoiqu’il en soit, une armada néerlandaise est dépêchée et Luanda, capitale de l’Angola est prise le 26 août 1641. Cette victoire entraîne des négociations avec le royaume du Kongo, qui réclame le droit de commercer avec qui bon lui semble ainsi que l’interdiction de pasteurs protestants pouvant faire du prosélytisme en son sein. Celles-ci se concrétisent sous la forme d’une alliance le 28 mars 1642[31]. Au même moment, la fameuse reine Njinga du Ndongo[32] lance, elle aussi, des offensives contre les forces portugaises et des contacts se tissent entre ces différents acteurs, parvenant presque à chasser les Portugais de la région. Mais les hostilités cessent brutalement : les Néerlandais apprennent avec deux ans de retard, du fait de la distance, que le Portugal s’est révolté contre l’Espagne et a fait la paix avec les Provinces-Unies. Les conflits en cours, aux désavantages de l’Angola prennent alors fin. Njinga et le Kongo sont tenus à l’écart des tractations, qui permettent aux Provinces-Unies de conserver leur prise de Luanda, mais laissent aux Portugais le reste de la région. Les Bakongo, doivent quant à eux rendre les biens capturés aux Portugais présents dans leur royaume et leur laisser la possibilité de le quitter, en l’échange de la reconnaissance d’un petit territoire, le Mutemo[33]. Les alliances ne sont plus vraiment d’actualité et Njinga se retrouve seule à lutter, avec un soutien néerlandais limité.

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La reine Njinga du royaume du Ndongo en armes, accompagnée de sa suite. Notez son arc et sa hache. Elle aurait été particulièrement redoutable avec cette dernière arme. Au fond et à l’extrême gauche sont représentés des musiciens. Cette troupe partirait-elle au combat ? Cela n’aurait rien d’étonnant compte tenu de la réputation de guerrière et de fine stratège entourant la reine (Inconnu, Manoscritti Araldi, Museum: Biblioteca Estense Universitaria, Modena).

La fin des hostilités avec les Portugais est marquée pour les Bakongo par une guerre civile entre Soyo et le reste du royaume. En effet, la succession du comté en 1641 voit l’ascension du comte Daniel da Silva sans consentement royal, jugé non nécessaire : ce comté élirait lui même ses comtes. La guerre contre les Portugais faisant toujours rage, rien n’est entrepris contre Soyo. Il faut attendre 1645 pour que le conflit éclate. Deux armées bakongo, envoyées en 1645 et 1646 sont défaites. Une sorte de statu quo s’installe. Au même moment, Njinga lutte seule contre l’Angola et subit, elle aussi, de désastreuses défaites. Cependant, par peur de voir les Portugais se retourner contre eux, enhardis par leurs victoires, les Néerlandais repartent en guerre. Leurs forces combinées à celles de Njinga et un contingent du Kongo remportent la bataille de Kumbi en 1647. Néanmoins, deux facteurs viennent assombrir ce retournement de situation : par peur que les hostilités reprennent avec Soyo, les forces du Mwene Kongo ne sont pas totalement consacrées aux combats contre l’Angola ; par ailleurs, les Portugais dépêchent des troupes qui se ré-emparent de Luanda en 1648, chassant les Néerlandais de la région[34]. Sans ses alliés européens et l’aide totale du Kongo, Njinga se retrouve à nouveau seule et se replie. L’Angola portugaise est sauvée.

La seconde partie du XVIIe siècle s’avère catastrophique pour le royaume du Kongo, cela pour trois facteurs.

  • Tout d’abord pour des raisons de crises successorales. Au fait de sa puissance, le Kongo va connaître une croissance au niveau de ses élites. Le pays ayant limité puis stoppé son expansion territoriale entre la fin du XVIe et le début du XVIIe siècle va être confronté à un surplus de potentiels prétendants qui s’accumuleront dans la capitale à défaut d’être intégrés dans le royaume[35]. Cette multiplication de prétendants s’accompagne logiquement d’une multiplication d’autant de factions. Ainsi, lorsque le souverain décède, ce sont plusieurs candidats qui s’affrontent, tous ayant une certaine légitimité. Habituellement, les vaincus pouvaient être asservis, faisant disparaître leur faction[36]. Néanmoins, en raison du second facteur, cela allait aussi être modifié.
  • En effet, la deuxième raison du déclin du royaume du Kongo est l’émergence d’une autre province pouvant rivaliser avec la capitale. C’est le cas de Soyo, dès 1636[37]. Alors qu’auparavant les factions défaites étaient asservies ou rentraient dans le rang, la présence d’un autre pôle politique et commercial rival de São Salvador leur servit de refuge. Ainsi, la menace que représentent ces prétendants se perpétue avec des conséquences dramatiques pour le Kongo.
  • Enfin, la fragilisation du système politique du Kongo est amplifiée par ses défaites militaires et les crises successorales. En 1665, sur fond d’offensive angolaise dans la région montagneuse de Dembos située entre le Kongo et l’Angola, les armées des deux entités politiques se rencontrent. Les Portugais l’emportent, décapitant une partie de l’élite du Kongo : le roi António Ier (1661-1665) est tué, ses fils aussi, ainsi que plusieurs centaines de nobles. La crise qui s’enclenche oppose deux factions : l’une, les Kimpanzu, réunie derrière Alvaro VIII et soutenue par Soyo ; l’autre, celle des Kinlaza, toujours régnante, qui a choisi comme prétendant Alvaro VII[38]. Les deux camps vont s’entretuer pour la prise de la capitale, qui changera plusieurs fois de mains entre 1666 et 1678 jusqu’à son abandon en raison des ravages de la guerre. Les nobles bakongo se dispersèrent alors dans les provinces, divisant le royaume, jusqu’à l’ascension du roi Pedro IV en 1695 qui tenta de le réunifier en 1709[39].
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Le Kongo au XVIIIe siècle, après les guerres civiles de la fin du siècle précèdent et au début du règne de Pedro IV, qui tenta de réunifier le royaume. Celui-ci a perdu en superficie et de nouvelles entités sont apparues (Happenstance, Wikimedia Commons).

En l’espace de deux siècles, le royaume du Kongo atteignit son apogée, mais les facteurs qui la bâtirent amorcèrent aussi son déclin. Néanmoins, il serait faux d’attribuer cette déliquescence au seul fait des Européens. En effet, leur contribution au royaume est à nuancer.


III) Les contacts entre Européens et Bakongos : un bilan contrasté

Il serait facile de penser que l’avance technologique des Européens leur a conféré un avantage conséquent sur leurs adversaires extra-européens. Le théâtre angolais en est un excellent contre-exemple. Géographiquement, avec ses plateaux, le pays est parfaitement adapté à l’infanterie. La cavalerie aussi aurait pu s’y épanouir, mais les conditions climatiques et les maladies ne le permirent pas – (,) les chevaux y périssant rapidement. L’Europe ne serait donc pas dépaysée dans la savane africaine, alors même que sur ses champs de batailles la chevalerie est sur le déclin devant les armes à feu (arquebuses et canons) et les formations d’infanterie denses et bien protégées. D’ailleurs, l’infanterie est  aussi la reine des batailles chez les Bakongo. Néanmoins, leurs forces sont majoritairement légères, sans protections. Maniant la hache, l’épée, la pique et l’arc, elles comptent sur leur agilité et le sanguar, des mouvements rapides pour éviter les attaques adverses[40]. De ce fait, leur façon de combattre requiert de l’espace, les combattants se déployant en formations dispersées. Il n’empêche que ce qui a été considéré pendant un certain temps par les Européens comme un joyeux désordre, n’en consistait pas moins en une organisation tactique, avec un découpage de l’armée en un centre, des flancs et une réserve. Les troupes se rassemblaient autour d’étendards et des instruments de musique et des pavillons permettaient de donner les ordres. Ces différents éléments viennent prouver que les troupes détenaient un certain professionnalisme. D’ailleurs le royaume du Kongo était le seul de sa région à disposer d’une infanterie lourde, équipée de boucliers. En terme d’effectifs, il semblerait que les armées de la région ait pu déployer au maximum entre 15 et 20 000 hommes. La logistique devait suivre et de ce fait le train, Kikumba[41], était constitué de porteurs à pieds, levés dans les provinces et généralement plus nombreux que les effectifs combattants. Pièce stratégique, puisqu’elle permettait à l’armée de se ravitailler, le Kikumba représentait aussi une cible de choix et devait donc être protégé. Parfois, pour palier le manque de vivres, qui aurait contraint la troupe au pillage, des fonds leur étaient fournis pour payer le nécessaire à leur subsistance.

En arrivant, les Portugais découvrent un art de la guerre différent du leur. Les batailles consistent en un court échange de tirs, parfois une à deux volées uniquement, avant un corps à corps qui se veut décisif. Combattant d’abord à l’européenne, en formation serrée, les Portugais comprennent vite qu’ils représentent alors des cibles adaptées aux volées de flèches[42]. Ils s’adaptent donc, en desserrant leurs formations, ou en constituant la réserve de leur dispositif, le centre et les flancs étant constitués d’alliés africains. Leurs pertes pouvaient alors être lourdes si leurs auxiliaires se débandaient, les laissant seuls face à une multitude. Précisons que le nombre de combattants européens ne dépassait généralement pas les quelques centaines d’hommes au maximum. Au niveau des sièges, les Portugais découvrent une poliorcétique[43] bien plus simple que celle européenne : les villes ne disposent pas de murs d’enceinte, mais de fossés, tranchées et palissades. Il suffisait aux défenseurs de tenir quelques jours, le temps que les vivres et les forces des assaillants s’épuisent, pour subsister à un siège.   L’artillerie s’avère d’ailleurs peu utile contre ce genre de défenses, d’autant qu’en raison de son poids, sa mobilité était des plus restreintes. Au final, les meilleures armes à disposition des forces portugaises, semblaient être leur expérience du corps à corps, leur talent à l’épée et leurs cuirasses[44].

Ces derniers ont donc dû s’adapter, avec succès, mais sans jamais parvenir à des résultats décisifs, précipitant la conquête de royaumes entiers. Mais comment les Bakongo ont-ils perçu les armes à feu ? Après leur découverte, ils ont recruté des mercenaires européens, cherchant à intégrer cette arme dans leurs forces. Ils semblaient d’ailleurs la considérer comme une arme nationale, réservée à ces combattants étrangers. Les Bakongo favorisaient donc leurs propres armes, plus adaptées à leur environnement. En effet, les armes à feu de l’époque présentaient de nombreux inconvénients : imprécision, poids et lenteur de tir. En Europe, les formations de masse de part et d’autres permettaient de contrecarrer ces inconvénients. Mais face aux Bakongos, combattant en ordre dispersé, l’arme perdait de son utilité. Elle demeura cependant utile pour son pouvoir de pénétration, notamment contre les boucliers de l’infanterie lourde du royaume du Kongo[45]. Quant à l’artillerie, celle-ci ne fut pas particulièrement employée. Il semblerait que le comté de Soyo en employa quelques pièces légères fournies par les Provinces-Unies en 1670 lors de sa grande victoire de Kitombo sur une force d’invasion angolaise. Mais leur rôle ne fut pas forcément le point décisif. Cet exemple semble d’ailleurs être le seul d’emploi d’artillerie par des BaKongo aux XVIe et XVIIe siècles.

Il n’y eut donc pas de révolution militaire provoquée par l’apparition des armes à feu, les arcs, épées, lances et haches ayant perduré majoritairement jusqu’au XVIIIe siècle.

Guerrier_Kongo
Représentation de guerriers africains de la région de l’actuel Angola. Il n’est pas certain qu’il s’agisse spécifiquement de Bakongo. Néanmoins, l’infanterie légère étant à la fois la plus nombreuse sur les champs de bataille et la plus représentée dans les armées de la région, une analyse est toujours pertinente. Ces guerriers sont légèrement vêtus et armés d’arcs, de haches, de lances et de sortes de trompettes. Si tel est le cas, c’est avec ce genre d’instruments qu’ont pu être communiqués les ordres sur le champ de bataille (Joanne Antonio Cavazzi, Historische Beschreibung Der In dern untern Occidentalischen Mohrenland liegenden drey Konigreichen/Congo, Matamba und Angola, und Der jenigen Apostolischen Missionen. 1694).

La question la plus intéressante à propos des contacts entre les BaKongo et les Portugais concerne le caractère imposé ou volontaire des changements apparus. Les développements précédents ont bien souligné le fait que ces deux genres étaient présents, se substituant l’un à l’autre ou évoluant en parallèle. Ainsi, la conversion au catholicisme évolua en parallèle à l’animisme et au départ existait  la distinction entre une élite convertie, intégrant des codes européens tels le style vestimentaire ou les titres de noblesses, fruits de l’émulation née dès 1483, et une population vivant dans un cadre traditionnel. L’utilisation de la religion à des fins politiques et diplomatiques est claire : derrière la christianisation des élites, on distingue la volonté d’obtenir une bureaucratie à l’européenne, afin de traiter de façon égalitaire avec ces derniers. Il y a aussi la recherche d’intégration dans un système plus grand, comme en témoigne les efforts d’Alvaro I (1568-1587) et Alvaro II (1587-1614) de faire reconnaître leur royaume comme membre de la chrétienté, sûrement pour obtenir une plus grande légitimité et suprématie dans la région, parvenant d’ailleurs à faire reconnaître São Salvador comme un siège épiscopal en 1596[46]. Il n’empêche que les dirigeants du Kongo n’en restent pas moins pragmatiques, ne refusant pas la présence de marchands protestants en raison des possibilités commerciales ainsi offertes. Cela, se perpétua même durant la période de la guerre de 30 ans, aboutissant d’ailleurs à une alliance militaire entre Provinces-Unies et Kongo, alors que ce conflit avait des implications religieuses sous-jacentes entre protestants et catholiques, du moins en Europe. Toujours à propos de la religion, il est aussi intéressant de noter que lorsque celle-ci finit pas s’étendre au sein de la population, elle aboutit à un syncrétisme avec les croyances animistes et le traditionalisme.

Mbanza Church
Les ruines de la cathédrale de São Salvador. La capitale du royaume de Kongo devint un siège épiscopal en 1596; soit plus d’un siècle depuis la conversion de João 1er (Madjey Fernandes, Wikimedia Commons)

Un autre fait notable concerne l’esclavage. Celui-ci était important pour la capitale, même avant l’arrivée des Européens, puisqu’il permettait de libérer une main d’oeuvre réutilisable pour d’autres projets ou même pour lever des armées importantes. Le train de vie des nobles en dépendait aussi. Malgré son importance, celui-ci était réglementé et limité aux prisonniers de guerre et criminels, le Mwene Kongo devant protéger ses sujets. Les Bakongo libres en étaient donc préservés. Mais l’arrivée des Européens a induit une accélération de ce système, brouillant de plus en plus les réglementations, jusqu’à les faire disparaître. L’esclavage s’est imposé d’une part par la pression née de la présence européenne : monnaie d’échange, moins d’esclaves signifiait moins de produits étrangers mais aussi la difficulté d’entretenir des relations et demander des services à ces pays. Ceux-ci, toujours en besoin de main d’oeuvre pour leurs colonies, pouvaient alors outrepasser l’autorité du roi et empiéter sur sa souveraineté pour obtenir cette précieuse main d’oeuvre. D’autre part, l’asservissement s’était aussi imposé par la structure même de la société du Kongo : le train de vie des nobles s’était aligné sur celui de leurs homologues européens, nécessitant plus de ressources pour souligner leur faste, prestige et puissance ; l’économie de la capitale reposant sur les esclaves, il était important de bénéficier de la main d’oeuvre nécessaire à son bon fonctionnement, et ce malgré l’arrêt des conquêtes au XVIIe siècle ; enfin, les invasions étrangères et l’intensification des conflits vont pousser des personnes à asservir leurs proches pour survivre. D’une pratique limitée et encadrée, l’esclavage est devenu un véritable “ réseau machinique” mût par les contacts avec les Européens, mais aussi par les décisions politiques des BaKongo : en résumé, entre volonté, contrainte et nécessité.


Conclusion

Les Portugais auront rencontré les BaKongo au faîte de leur puissance. Ils seront aussi témoins et acteurs (parmi d’autres) de leur déclin. S’organisant d’abord de manière cordiale et égale, les relations que les deux royaumes entretenaient se sont très rapidement distendues, jusqu’à l’éclatement de guerres. Les Portugais ne furent pas les seuls Européens en contact avec eux. Les Néerlandais aussi étaient présents, mais constituèrent davantage des alliés que des rivaux, malgré une opposition religieuse. Ici, les rapports étaient davantage pragmatiques, en raison d’atouts commerciaux mais aussi d’un ennemi commun. Il serait cependant faux d’imputer le déclin du Royaume du Kongo aux seuls Européens. Des tendances sous-jacentes sont clairement du ressort des décisions politiques du royaume, tant au niveau de sa structure, que de la volonté de ses élites.

Les liens qui se tissèrent entre les deux continents n’ont pas été sans impacts. Des échanges eurent lieu ainsi que des adaptations, qu’elles aient été volontaires ou non : ainsi en est-il de la religion catholique ou de l’asservissement généralisé. Notons par ailleurs que la technologie employée par les Européens, sans forcément trouver d’équivalent dans la région, ne provoquera pas une émulation suffisante pour permettre son appropriation à grande échelle. Cela en raison d’une inadéquation avec les conditions locales, comme ce fut le cas avec les armes à feu. A l’inverse, il y a eu des adaptations dans le sens contraire, à l’instar des Européens, notamment au niveau militaire. En effet, l’environnement est à même de contrecarrer l’avantage technologique.

En dernière analyse, précisons un élément important : les exemples emblématiques des conquêtes coloniales sont ceux du XIXe siècle, où l’apparition d’armes sophistiquées pouvait engendrer une différence notable. Mais, au cours de l’époque moderne, l’armement procure un avantage tout relatif. Les cas phares, souvent avancés, dans une tentative de rapprochement évidente avec la période coloniale du XIXe siècle, sont ceux concernant les Amériques. Cependant, ceux-ci ne sont pas toujours contextualisés : lorsque les Mexicas[47] se confrontent aux Espagnols, leur empire est ultra centralisé, mais sans détenir une domination totale sur les entités sous son influence. Ils ont aussi de nombreux ennemis, dont Cortès saura profiter. Quand aux Incas, ceux-ci sortent d’une guerre civile. Pour faire simple, deux Empires fragiles, dont les failles seront largement exploitées par les Européens. Il n’en va pas ainsi du Kongo, alors au faîte de sa puissance lors de sa rencontre avec les Portugais.


Notes :

[1] En kikongo, le préfixe Ba- correspond au pluriel

[2] Entre 6 et une quinzaine en fonction des sources et des époques.

[3] Thornton, John K. “Demography and History in the Kingdom of Kongo, 1550-1750.” The Journal of African History, vol. 18, no. 4, 1977, pp. 507–530.

JSTOR, www.jstor.org/stable/180830. Accessed 7 July 2020.

[4] Heywood, Linda M. “Slavery and Its Transformation in the Kingdom of Kongo: 1491-1800.” The Journal of African History, vol. 50, no. 1, 2009, pp. 1–22, p.4

JSTOR, www.jstor.org/stable/40206695. Accessed 7 July 2020.

[5]Thornton, John K. “The Kingdom of Kongo, ca. 1390-1678. The Development of an African Social Formation”, Cahiers d’études africaines, vol. 22, n°87-88, 1982. systèmes étatiques africains. pp. 325-342, p.326-328

[6] Heywood, Linda M. “Slavery and Its Transformation in the Kingdom of Kongo: 1491-1800.” Op. Cit. p.3 et 4

[7] Thornton John K. Warfare in Atlantic Africa 1500-1800, London : UCL Press, 1999, 194p., p.100

[8] Croyance traditionnelle conférant une force vitale ou un esprit à diverses choses, qu’il s’agisse d’objets, d’éléments naturels ou même d’animaux. Il s’agit généralement de traditions transmises oralement.

[9] Id.

[10] Thornton John K. Warfare in Atlantic Africa 1500-1800, Op. Cit. p.100

[11] Thornton, John K. “The Kingdom of Kongo, ca. 1390-1678. The Development of an African Social Formation”, Op. Cit. p.334

[12] Thornton John K. Warfare in Atlantic Africa 1500-1800, London : UCL Press, 1999, 194p., p.100 et Thornton, John K. “The Kingdom of Kongo, ca. 1390-1678. The Development of an African Social Formation”, Op. Cit. p.335 (Cependant, cette source antérieure à la première précise que le Matamba devient tributaire aux alentours de 1535)

[13] Thornton, John K. “The Kingdom of Kongo, ca. 1390-1678. The Development of an African Social Formation”, Op. Cit. p.335

[14] Heywood, Linda M. “Slavery and Its Transformation in the Kingdom of Kongo: 1491-1800.” Op. Cit. p.9

[15] Ib. p.6

[16] Ib. p. 11-12. Concernant la problématique morale de transformer des êtres humains en devises monétaires, le roi Garcia II est le premier à la soulever en 1643. Il n’empêche que lui-même perpetua cet usage, rejetant la faute sur ses prédécesseurs et les Portugais.

[17] THORNTON, JOHN K. “The Kingdom of Kongo and the Thirty Years’ War.” Journal of World History, vol. 27, no. 2, 2016, pp. 189–213., p.194

www.jstor.org/stable/43901848. Accessed 8 July 2020.

[18] THORNTON, JOHN K. “The Kingdom of Kongo and the Thirty Years’ War.” Journal of World History, vol. 27, no. 2, 2016, pp. 189–213., p.196

www.jstor.org/stable/43901848. Accessed 8 July 2020.

[19] Thornton, John K. “The Kingdom of Kongo, ca. 1390-1678. The Development of an African Social Formation”, Op. Cit. p.336-337

[20] THORNTON, JOHN K. “The Kingdom of Kongo and the Thirty Years’ War.”, Op. Cit., p.196-197

[21] Ib. p.195

[22] La bataille des Trois Rois en 1578 au Maroc provoque la décapitation de l’élite portugaise. Une crise de succession débute, remportée par Philippe II d’Espagne, unissant les deux couronnes en 1580-1581

[23] A la fin du XVIe siècle, les rois bakongo Alvaro I et II ont tenté de faire reconnaître leur royaume comme partie intégrante de la chrétienté, adoptant alors des titres européens.

[24] Parmi lesquelles auraient eu lieu des actes d’anthropophagie rituelle pratiqués par les Imbangala

[25] THORNTON, JOHN, and ANDREA MOSTERMAN. “A re-interpretation of   the Kongo-Portuguese war of 1622, according to new documentary evidence.” The Journal of African History, vol. 51, no. 2, 2010, pp. 235–248.

JSTOR, www.jstor.org/stable/40985072. Accessed 8 July 2020.

[26] Id.

[27] Guerre de 80 ans, 1568 – 1648

[28] THORNTON, JOHN K. “The Kingdom of Kongo and the Thirty Years’ War.”, Op. Cit., p.199

[29] Ib. p.204

[30] Ib. p.206

[31] Ib p.209

[32] Lire à son propos l’article de El Hage Fadi, “L’odysée de Njinga, l’African Queen” Guerres et Histoire, Reworld Media, n°55, pp 80-84

[33] Ib. p.210

[34] Thornton John K. Warfare in Atlantic Africa 1500-1800, London : UCL Press, 1999, 194p., p.102

[35] Thornton, John K. “The Kingdom of Kongo, ca. 1390-1678. The Development of an African Social Formation”, Op. Cit. p.336

[36] Heywood, Linda M. “Slavery and Its Transformation in the Kingdom of Kongo: 1491-1800.” Op. Cit. p.16

[37] Thornton, John K. “The Kingdom of Kongo, ca. 1390-1678. The Development of an African Social Formation”, Op. Cit. p.337

[38] Id.

[39] Ib. p.338

[40] Thornton, John K. “The Art of War in Angola, 1575-1680.” Comparative Studies in Society and History, vol. 30, no. 2, 1988, pp. 360–378, p.364

JSTOR, www.jstor.org/stable/178839. Accessed 8 July 2020.

[41] Ib. p.370

[42] Ib. p.377

[43]Art d’assiéger une ville

[44] Thornton, John K. “The Art of War in Angola, 1575-1680.”, Op. Cit. p.375

[45] Ib. p.374

[46]  THORNTON, JOHN K. “The Kingdom of Kongo and the Thirty Years’ War.”, Op. Cit., p.195

[47]  « Mexicas » est une dénomination plus correcte qu' »Aztèques » pour désigner les adversaires auxquels se sont confrontés les conquistadors. Ce nom est hérité de la ville de Mexico-Tenochtitlan. Lire à ce sujet notre article sur leur art de la guerre : https://larevuedhistoiremilitaire.fr/2018/10/11/quand-guerre-devient-rituel-guerre-fleurie/


Bibliographie :

El Hage Fadi, “L’odysée de Njinga, l’African Queen” Guerres et Histoire, Reworld Media, n°55, pp 80-84

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Thornton, John K. “Early Kongo-Portuguese Relations: A New Interpretation.” History in Africa, vol. 8, 1981, pp. 183–204. JSTOR, www.jstor.org/stable/3171515. Accessed 8 July 2020.

Thornton, John K. “The Art of War in Angola, 1575-1680.” Comparative Studies in Society and History, vol. 30, no. 2, 1988, pp. 360–378. JSTOR, www.jstor.org/stable/178839. Accessed 8 July 2020.

Thornton, John K. The Kingdom of Kongo, ca. 1390-1678. The Development of an African Social Formation. In: Cahiers d’études africaines, vol. 22, n°87-88, 1982. systèmes étatiques africains. pp. 325-342. Persée : https://www.persee.fr/doc/cea_0008-0055_1982_num_22_87_3380 dernière consultation le 8 juillet 2020

Thornton, John K. “The Kingdom of Kongo and the Thirty Years’ War.” Journal of World History, vol. 27, no. 2, 2016, pp. 189–213., www.jstor.org/stable/43901848. Accessed 8 July 2020.

Thornton, John K. “The Origins and Early History of the Kingdom of Kongo, c. 1350-1550.” The International Journal of African Historical Studies, vol. 34, no. 1, 2001, pp. 89–120. JSTOR, www.jstor.org/stable/3097288. Accessed 8 July 2020.

Thornton John K. Warfare in Atlantic Africa 1500-1800, London : UCL Press, 1999, 194p.

Une réflexion sur “Entre traditions et « modernité » : Grandeur et dépendances du royaume du Kongo

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