Quand les empires se faisaient et se défaisaient en Afrique de l’Ouest : Le cas Samory Touré.

« Depuis que le Soudan a cessé d’être une colonie militaire, il est en effet entré dans une période de conquête et de combats sanglants. Dans la région du sud-est, une de nos reconnaissances de tirailleurs auxiliaires a rencontré une colonne anglaise partie de Sierra-Leone avec 600 hommes ; les deux troupes se sont prises réciproquement pour des bandes de Samory et ont engagé une affaire sur laquelle je n’ai pas de détails, mais qui a dû être assez chaude. Nos indigènes, soldats irréguliers, ont tenu en échec les troupes de la Reine […]. Voila qui doit être fixé en France : 1° sur la valeur de nos troupes auxiliaires indigènes ; 2° sur la forces des bandes de Samory, puisqu’on peut confondre avec elles des troupes régulières européennes. »[1]

Voici un surprenant constat comparant une force native ouest-africaine avec des troupes régulières européennes. Constat dressé par nul autre que Charles Mangin[2], officier français auteur de La Force Noire, ouvrage défendant l’emploi des tirailleurs africains en cas de guerre européenne. Car c’est au Soudan français (actuel Mali), que le jeune officier fait ses premières armes. Il est donc un témoin des plus utiles pour se plonger dans l’art de la guerre africain au XIXe siècle, sujet dont les sources sont éparses, rares et proviennent majoritairement d’observateurs européens.

A plusieurs reprises d’ailleurs, Charles Mangin risqua sa vie aux côtés de supplétifs africains contre les troupes de Samory, élément non-négligeable pour saisir sa réflexion sur la valeur des troupes coloniales. Car il ne faut pas sous-estimer les armées africaines : certaines ont fait preuve d’une résistance acharnée. Et généralement, celles qui parvenaient à tenir tête, ne serait-ce qu’en partie, aux forces du vieux continent, appartenaient souvent à des puissances régionales majeures. Leur résistance était donc souvent en corrélation avec la situation pré-coloniale de leur entité politique. Il est vrai que de manière générale, les impérialismes occidentaux ont difficilement rencontré de résistance suffisamment forte à même de les faire renoncer définitivement à leurs entreprises coloniales. Les Anglais ont bien connu un désastre sanglant le 22 janvier 1879 à Isandhlwana face aux Zoulous, mais hormis ce revers, le sort de la guerre était connu d’avance et celle-ci ne s’éterniserait pas.

La pénétration française en Afrique de l’Ouest s’est faite prudemment, jouant des rivalités locales pour affaiblir les potentiels adversaires en raison du faible nombre d’effectifs disponibles. Et parmi l’ensemble des acteurs régionaux confrontés à la pénétration française, l’un d’entre-eux se démarquait aisément : l’empire wassoulou [3]. S’étendant en partie sur les actuels Sierra-Leone / Guinée à l’ouest, Côte-d’Ivoire au sud, Burkina Faso à l’est et Mali au Nord, il fallut plus d’une dizaine d’années pour neutraliser celui-ci, via une succession de campagnes. Car l’empire wassoulou tînt tête. Son fondateur, Samory Touré, l’a fondé par les armes. Et en chef redoutable, il allait opposer une résistance acharnée aux forces françaises.

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Carte de l’empire de Samory Touré entre 1885 et 1896 (PERSON Y., West African Resistance, M. Crowder, p.114) Notez son déplacement vers l’est : celui-ci s’accomplit sous la poussée française à l’ouest.

La constitution de l’empire wassoulou : l’art de la guerre africain.

L’expansionnisme wassoulou s’ancre naturellement dans les pratiques guerrières africaines traditionnelles, à l’exception près d’une réorganisation militaire s’inspirant des standards européens. A l’origine, la naissance de l’empire wassoulou s’effectue alors qu’un autre grand empire africain périclite : l’empire Toucouleur, royaume musulman fondé vers 1850 et s’étendant sur l’actuel Mali. Après la mystérieuse disparition de son fondateur, El Hadj Omar, l’empire décline et se divise sous les impulsions indépendantistes de ses différentes entités. C’est dans ce contexte qu’évolue Samory Touré.

«Il est, dit-on, de basse origine, fils d’un dioula de Samankoro, dans le Ouassoulou. Mais la légende s’est déjà emparée de l’Histoire de ses jeunes années, et il est bien difficile de savoir exactement la vérité sur ses débuts» [4]

Comme le relate le général Faidherbe dans l’extrait ci-dessus, il est difficile de définir avec certitude les premières années de la vie de Samory Touré. Néanmoins, certains éléments reviennent suffisamment pour établir en quelque sorte une synthèse de son parcours jusqu’à l’établissement de son empire. Fils d’un marchand, il choisit la voie des armes pour libérer sa mère captive, faute de moyens financiers, en s’engageant dans l’armée de son ravisseur, le roi Sory Ibrahima. Après un service de 7 ans durant lequel il se serait grandement illustré, il obtient la liberation de sa mère. Libéré aussi de son serment au roi Ibrahima, il ne rentre toutefois pas chez lui et devient le chef des armées d’un autre seigneur, le roi du Toron, Bitiké-Souané.  Ses différents engagements lui permettent de développer ses compétences militaires, mais aussi de juger des capacités de ses différents employeurs. Ainsi, Samory Touré ne tarde pas à supplanter le roi Bitiké et, à la tête d’une armée nombreuse par sa renommée,  se lance dans une campagne expansionniste entre 1866 et 1874. Plusieurs royaumes voisins, dont celui de son premier employeur, Sory Ibrahima,  sont défaits : c’est la naissance de l’empire samoréen.

L’art de la guerre en Afrique s’avère alors encore féodal : elle est l’affaire de chefs de guerre et de royaumes, luttant pour le butin, la gloire ou les gains territoriaux. En fonction de la topographie et des moyens, il est possible de distinguer deux types de royaumes : ceux de cavalerie et ceux d’infanterie. Les premiers évoluent dans des zones géographiques ouvertes, comme la savane et s’appuient sur une noblesse à cheval, redoutable en terrain ouvert. Le second, faute de moyens où en raison de conditions climatiques ou géographiques (forêts, montagnes…) inadaptées, s’appuie davantage sur le nombre et la force de ses fantassins. Les troupes sont non-permanentes – exception faite des gardes rapprochées des chefs et d’unités d’élite – et composées de captifs, d’esclaves entrainés au métier des armes, de volontaires et de conscrits. L’armement de est varié et il est généralement attendu des guerriers de se le procurer d’eux-même. Les armes blanches et de jets forment l’essentiel de l’arsenal offensif, tandis que celui défensif s’avère plus disparate, les armures pouvant côtoyer de simples tuniques voir le dénuement partiel ou total. Cependant, il faut préciser la perméabilité du continent à l’influence occidentale, et des armes à feu, relativement archaïques au départ (voir même inopérantes), équipent les troupes des chefs locaux : des mousquets et arquebuses sont obtenus dans le cadre des relations commerciales avec les comptoirs européens du littoral et des marchands d’Afrique du Nord[5]. Les affrontements entre les nombreux royaumes et empires qui parsemaient le continent africain au XIXe siècle, peuvent alors opposer des formations denses de combattants prenant avantage du terrain. L’infanterie forme alors la ligne, attaque principalement de front et peut tenter de déborder le dispositif adverse, tandis que la cavalerie, sur les flancs, sert surtout au choc, à la reconnaissance, à l’attaque des flancs et des arrières, et à la poursuite. Néanmoins, ce modèle n’est qu’une esquisse de pratique parmi tant d’autres. Il n’existe pas, à proprement parler, de modèle véritablement standard d’art de la guerre africain, puisqu’en fonction des moyens à disposition et de l’environnement, les puissances régionales reposent sur des fondations différentes, adaptées à leur contexte. A côté de cette guerre ouverte, une forme plus limitée à base de raids pouvait aussi être menée, avec des formations plus lâches et limitées en effectifs, favorisant les tactiques irrégulières. Cette forme de guerre avait un but matériel, comme celui de faire des prisonniers qui étaient ensuite réduits en esclavage pour venir alimenter les échanges commerciaux. En raison de cet environnement violent, les villes et villages se fortifiaient en conséquence. L’assaut de ces lieux pouvait alors vite devenir un cauchemar pour l’assaillant, chaque habitation représentant ainsi un danger.

Dans ce contexte, l’armée de Samory Touré est un cas digne d’intérêt par la métamorphose qu’elle subit au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle : d’une force ancrée dans la logique continentale, celle-ci, par l’impulsion et l’ambition de son chef, va se moderniser et s’inspirer des standards européens.


L’armée, outil de la domination samorienne.

Les forces armées déployées par Samory Touré ne dérogent pas au modèle précédemment évoqué. En raison de l’environnement impropre à l’élevage équestre, celles-ci sont composées majoritairement d’infanterie. Plusieurs milliers voir dizaines de milliers d’hommes pouvaient être levés sur une base provinciale (difficile de dénombrer avec certitude les effectifs, mais il semblerait qu’au moins 20 000 hommes aient pu être déployés en 1885 contre les Français[6]) et jusqu’à 1 500 cavaliers sur volontariat. Pour assurer leur cohésion, Samory Touré pouvait compter sur plusieurs facteurs. Tout d’abord les membres de son clan et des volontaires d’autres, attirés par la gloire de Samory ou offrant leurs services pour assurer des alliances, constituent ses premières recrues. En effet, la filiation et le volontariat assurent une certaine allégeance. Ensuite, des captifs voués au métier des armes depuis leur enfance constituent le gros de l’armée dite régulière, composée d’entre 2 000 et 3 500 combattants (aux alentours de 1885) appelés Sofas[7]. Pour s’assurer de leur loyauté, des récompenses peuvent leur être accordées (avancement dans la hiérarchie, fonctions administratives, esclaves…) mais il semblerait aussi que des mesures coercitives aient pu être employées, comme la prise en otage de leurs familles ou la menace de sanctions pouvant aller jusqu’à la mort[8]. Les plus braves forment la garde personnelle de Samory Touré, tandis qu’un corps d’élite de 500 sofas est constitué sur des critères d’intelligence et de capacité physiques : c’est de ce vivier que sont issus les cadres (tous à cheval d’ailleurs) et instructeurs de l’armée samorienne. Viennent enfin les contingents alliés et les levées populaires des zones sous contrôle, formant une armée de réserve[9], venant renforcer le noyau constitué par l’armée régulière. Généralement, un homme sur dix de chaque village est mobilisé, mais en cas de campagne conséquente, le recrutement concerne un homme sur deux, excepté les chefs de familles et certaines castes exemptées de tout service (difficile de définir lesquelles, les sources restent floues à propos). Les forces se répartissent en corps de 5 000 hommes, subdivisés en bataillons de 1 000, compagnies de 100 et groupes de combat de 10[10]. La région étant par ailleurs marquée par une forte présence musulmane, Samory Touré se convertis à l’Islam. Il prend entre 1873 et 1874 le titre d’almami, guide religieux, renforçant d’autant plus sa légitimité[11]. Ce facteur religieux lui permet aussi de cimenter progressivement ses conquêtes et de fonder une base stable pour son état.

Néanmoins, l’expansion territoriale ne devient conséquente qu’une fois la supériorité de ses forces assurée : des liens commerciaux sont noués dans ce but avec  des marchands en Sierra Leone, à Freetown, et au nord / nord-ouest, dans la zone sahélienne. Ces partenariats commerciaux se traduisent par l’octroi aux forces de fusils en nombre suffisants et de chevaux, dans une zone qui ne permet pas leur élevage[12].

« Il songea qu’il avait, à dix journées de marche, dans une montagne inaccessible, 100 000 de ces cartouches et qu’un nombre égal lui venait par caravane, avec les 1 000 fusils envoyés par les traitants anglais de Sierra-Leone. »[13]

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Combattant Bambara équipé d’une carabine et d’un sabre. L’Historien Martin Legassick, dans son article « Firearms, Horses and Samorian Army Organisation 1870 – 1898 » souligne la similarité des Sofas de Samory avec les guerriers Bambara. Faute d’image des premiers, il est donc tout à fait possible d’employer une représentation des seconds. Notez cependant que les armes à rechargement par la culasse ne dotent les forces samoriennes qu’aux alentours des années 1890. Ce sont les fusils à pierre, souvent défectueux et de qualité médiocre qui composent au départ la majeur partie de leur arsenal. (Carte à collectionner de la marque de cigarette Will’s)

Équipées de ces fusils à pierre, de sabres recourbés, de chevaux, entrainées et organisées, les forces de Samory disposent dès lors d’avantages importants sur les petits royaumes voisins. La première phase de conquête entre 1866 et 1874 lui a assuré un large territoire dont les frontières sont en perpétuel mouvement : l’afflux d’esclaves et de richesses lié aux conquêtes s’avère en effet essentiel à la viabilité économique du royaume samoréen[14]. Le coeur de celui-ci fut au départ Sanankoro où se concentraient ses forces, puis, lorsque les conquêtes se multiplièrent, Bissandugu[15]. Il ne faut cependant pas imaginer un royaume à l’organisation financière poussée : la vente des biens de Samory, d’une partie spécifique des récoltes des villages  et le commerce sont les sources principales de revenus, servant notamment à équiper l’armée. Ses troupes sont alors parmi les plus expérimentées et efficaces de la région. Mais en progressant toujours plus vers l’ouest et le nord, notamment vers la région de Buré, où se trouvent des mines d’or, l’expansion samoréenne va heurter de plein fouet l’influence française. En effet, la fin du XIXe siècle marque l’apogée du partage de l’Afrique, mais aussi celle de la pénétration française en Afrique de l’Ouest.

 


La confrontation avec la France (1882-1898) : apogée et déclin d’un empire

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Carte du Soudan français. Les différentes campagnes menées entre 1892 et 1893 y sont représentées (Binger (Capitaine), pour Le Matin du 28 septembre 1893)

La confrontation avec l’impérialisme français s’étend de 1882 jusqu’à la capture de Samory par les forces françaises le 29 septembre 1898. Entre ces deux dates, il est possible de distinguer trois phases distinctes entrecoupées de périodes où les deux camps consolident leurs positions :

  • la première, de 1882 à 1886 voit les premiers affrontements entre la République francaise et l’empire wassoulou. Malgré une résistance farouche et une expansion vers le sud pour protéger ses routes commerciales avec le littoral, Samory est contraint de reconnaître les gains français. Il comprend néanmoins la menace qui pèse sur lui et tente d’adapter son armée.
  • La seconde de 1891 à 1897, durant laquelle les affrontements gagnent en intensité et où les colonnes françaises parviennent à pénétrer au cœur de l’empire. Samory mène alors une stratégie de la terre brulée couplée à une expansion territoriale vers l’est avec ses guerriers et une partie de sa population. Il oppose simultanément ses forces aux Français et à des acteurs régionaux récalcitrants.
  • 1898 marque l’ultime campagne, où l’empire de Samory est réduit drastiquement par la progression française et les dissensions internes provoquées par ces derniers. Il est capturé le 29 septembre.

De ce rappel succin, il est possible de remarquer trois éléments dignes d’intérêts :

La résistance de l’armée samorienne, l’expansion vers l’est et la multiplication des fronts simultanés. En effet, aussi bien l’armée que l’entité politique et territoriale samorienne font preuve de résilience face aux Français. L’armée subit une véritable transformation au cours des années 1880. Lors des premières confrontations, le fossé entre les deux camps est tel que les troupes de Samory, composées généralement de réservistes encadrés de sofas et attaquant de front, peinent à maintenir leurs positions face au feu français : le rechargement de leurs fusils à pierre ou à percussion, par la gueule, les oblige à rester debout et prend un certain laps de temps. Pour recharger leurs armes, les guerriers doivent donc s’exposer au feu adversaire en maintenant leur position, ou quitter la ligne pour recharger à couvert. Les embuscades aussi s’avèrent peu efficaces puisque le feu ne peut être maintenu longtemps pour les mêmes raisons précédemment citées. La cavalerie notamment, qui n’est pas employée pour le choc frontal mais pour la reconnaissance, la poursuite et le contournement, doit démonter pour ouvrir le feu lors de ses actions de harcèlement. Les combattants ont donc tendance à fuir une fois leur situation compromise et ne cherchent souvent pas à se reformer sur de nouvelles positions.  Néanmoins, la résistance opposée aux soldats français ne faiblit pas. Progressivement, ces derniers constatent alors que l’armée samorienne s’adapte :

« L’affaire est plus chaude que celle du Diamanko du mois d’avril précédent. L’ennemi a -fait de grands progrès au point de vue militaire. Des sonneries, identiques aux nôtres, commandent « Cessez le feu » ou « Rassemblement » au point que nos hommes s’y trompent. Son audace s’est accrue aussi par l’armement perfectionné dont il dispose maintenant. L’impétuosité de nos tirailleurs a raison de cette première résistance les sofas reculent, seulement c’est pour se reformer à 5 kilomètres plus loin, au marigot de Diamanko, où s’est déjà battue la colonne Archinard. Le combat est encore plus vif que celui de la matinée au Sombiko, nous n’avions eu que 3 tirailleurs tués et 10 blessés; nous avions brûlé 17,000 cartouches, autant que les sofas de Samory. Or, au Diamanko, le feu de l’ennemi nous a coûté 3 Européens tués, dont le sous-lieutenant Mazerand, 5 Européens blessés et une vingtaine d’indigènes hors de combat dont 7 tués. Les troupes de Samory ont brûlé plus de 25,000 cartouches. »[16]

Dans cet extrait du supplément illustré du quotidien Le Temps, intitulé Au Soudan français, il est possible de souligner l’aguerrissement des troupes de Samory. D’une part, celles-ci se reforment en arrière pour prolonger le combat, soutiennent le feu et en délivrent un particulièrement intense. Mais surtout, les ordres sont transmis par sonneries que l’auteur de ce compte-rendu juge « identiques aux nôtres ». En effet, les forces samoriennes ont suivi un entrainement afin de se discipliner et parvenir à tenir tête aux formations adverses. Des tirailleurs transfuges viennent entrainer et encadrer les guerriers et leur transmettent alors l’instruction acquise dans les rangs français[17]. La dotation en fusil se chargeant par la culasse devient plus importante par le commerce, les butins mais aussi l’apparition de manufactures locales. Cet arsenal permet de délivrer un feu précis plus longtemps, sans devoir rompre la ligne, se mettre à découvert ou descendre de cheval pour recharger. Il est donc possible d’employer moins de combattants, tout en fournissant un feu aussi, voire même plus intense, qu’au cours des premiers affrontements : le nombre des sofas, qui étaient jusqu’alors utilisés avec parcimonie, devient alors plus important dans les troupes déployées. Les combattants s’avèrent ainsi plus efficaces, provoquant des pertes sensibles chez leurs adversaires. En outre, la tactique frontale laisse la place à des attaques sur les flancs et les arrières, menées par des colonnes mobiles. En effet, pour rester insaisissable, tout en couvrant un maximum de surface, Samory divise ses forces et place à leur tête des officiers de confiance, comme ses proches[18]. Stratégiquement, des alliances sont signées avec d’autres acteurs régionaux en lutte contre les Français, comme Ahmadou, héritier de El Hadj Omar à la tête de l’empire toucouleur[19]. Les pertes demeurent cependant toujours lourdes côté samorien, mais la désorganisation des arrières de l’ennemi et le harcèlement de ses colonnes obligent souvent ce dernier à stopper ses entreprises. Cet arrêt est alors perçu comme une victoire sur l’envahisseur blanc, augmentant le prestige mais aussi simultanément les soutiens de Samory Touré.

Les Français n’en restent pas moins maitres de la stratégie de pacification. Ils profitent des rivalités claniques et des rebellions qui éclatent dans l’empire samorien pour saper les fondations de ce dernier, fragiliser les alliances et étendre progressivement leur influence. Malgré des traités et des périodes de calme successifs suspendant les hostilités[20], celles-ci reprennent régulièrement. L’approvisionnement en armes devient aussi compliqué pour Samory Touré. Les Britanniques souhaitent respecter la convention de Bruxelles signée en 1890 contre la traite africaine, et qui limite entre autre dans ce but « l’importation des armes à feu, au moins des armes perfectionnées et des munitions dans toute l’étendue des territoires atteints par la traite »[21]. Malgré une résistance acharnée, coûteuse en hommes, les forces françaises ne cessent d’avancer et la capitale Bissandugu, désertée, est finalement investie en 1892. Samory se tourne alors vers l’est avec ses fidèles et se taille un nouvel empire s’étendant sur le nord de la Cote d’Ivoire et le Ghana actuels, tout en maintenant des colonnes à l’ouest contre les Français. Cette faculté à multiplier les fronts et à les maintenir simultanément souligne ses capacités stratégiques, qui firent de lui un adversaire redoutable, capable de rebâtir un empire malgré les pertes territoriales subies.  Samory parvient, en outre, à trouver de nouvelles sources d’armes à feu, notamment via des échanges commerciaux à l’est mais aussi avec la création d’une industrie locale quoique limitée en compétences[22]. Cependant, le nouvel emplacement de l’empire wassoulou n’en fait plus une priorité pour les Français en 1896 qui cherchent surtout alors à organiser et pacifier les nouvelles zones de ce Soudan français institué le 18 août 1890. Samory peut ainsi consolider son nouveau royaume et étendre son influence sur ceux voisins.

Néanmoins, les hostilités sont relancées par la neutralisation d’une colonne française devant la ville de Bouna le 20 août 1897 par Saranké Mory, l’un des fils de Samory[23]. La chute successive des autres puissances anti-coloniales de la région (Empire toucouleur, Royaume du Kénédougou), dont certaines que Samory avaient pu approcher pour alliance, permet aux forces françaises d’isoler l’empire wassoulou. Dès lors, leurs colonnes se multiplient et Samory est contraint une nouvelle fois de fuir. Talonné par les troupes françaises, il tente en vain de résister. Ses forces sont vaincues à plusieurs reprises, réduisant ses effectifs considérablement au fur et à mesure des défaites et des redditions. Le 29 septembre 1898, la colonne du capitaine Gouraud investie son camp et le capture. S’en est fini de l’épopée de celui qu’on comparait à un napoléon africain[24].


 

La résistance samorienne à l’impérialisme français a été le déclencheur d’un processus d’adaptation. D’une armée ancrée dans des logiques régionales, les forces de Samory sont parvenues à intégrer certains des éléments majeurs de la puissance militaire de leur adversaire. Elles n’en gardent pas moins la faiblesse inhérente à tous les royaumes africains de cette époque : l’importance vitale du chef. Ce dernier est en effet à l’origine de l’entité militaire et politique, qui gravite autour de lui. Sa renommée agit alors comme un véritable ciment, attirant soutiens et partisans. Cependant, le pouvoir étant dynastique, le chef-fondateur est à la fois la force de l’entité, qui peut durer tant que la descendance est assurée, mais aussi son talon d’Achille : le chef et sa famille étant les figures centrales de l’entité, leur disparition entraine généralement la chute ou l’affaiblissement de cette dernière. La capture de Samory signe la fin effective de son royaume. Néanmoins, le souvenir de sa résistance, lui, demeure toujours.


[1]MANGIN C., Lettres du Soudan (circa 1894), dans La revue des deux mondes, recueil de la politique, de l’administration et des moeurs,  Revue des deux mondes, 1930, 974 pages; p.594 [en ligne] : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4319480/f594.item (dernière consultation le 06/11/18) 

[2]Charles Mangin (1866-1925), officier français, débutant sa carrière sur les théâtres coloniaux à la tête de tirailleurs sénégalais. Il atteindra le grade de général d’Armée durant la première guerre mondiale.

[3]Empire (du) wassoulou, Royaume (du) Wassoulou, Royaume samoréen… les dénominations sont nombreuses et le terme wassoulou (Ouassoulou dans certains textes) renvoi à une région précise d’Afrique de l’Ouest. Quoiqu’il en soit, l’ensemble de ces noms désignent  l’entité politique et territoriale constituée et dirigée par Samory Touré qu’elle soit dans le Wassoulou ou plus à l’est.

[4]FAIDHERBE L. (général), Le Sénégal : la France dans l’Afrique occidentale, Hachette, 1889, 501 pages, p.317 [en ligne] : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k25566w/f329 (dernière consultation le 12 décembre 2018)

[5]LEGASSICK Martin. “Firearms, Horses and Samorian Army Organization 1870-1898.” The Journal of African History,  JSTOR, 1966, vol. 7, no. 1, pages 95–115, p.115 [en ligne] : www.jstor.org/stable/179462 (dernière consultation le 10 décembre 2018)

[6]Ib. p.109

[7]Ib. p.96

[8] GUIGNARD A., « Le général Mangin, l’homme et l’écrivain », dans La revue hebdomadaire, Plon, Nourrit et Cie, numéro 19, 9 mai 1925, pages 171-195, p.175 ; [en ligne] : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4062083/f181 (dernière consultation le 5 décembre 2018) et PARISET C., »Au Soudan français », dans Le temps, Supplément du 28 septembre 1893 ; [en ligne] : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k233857s/f1 (dernière consultation 04 décembre2018)

[9]PEROZ E., Au Soudan français : souvenirs de guerre et de mission, Levy, 1889, 467 pages, p.408; [en ligne] : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k104886s/f414.image.r=p%C3%A9roz%20au%20soudan (dernière consultation 10 décembre 2018)

[10]Ib. p.409

[11]CHATELIER A. (Le), L’islam dans l’Afrique Occidentale, G. Steinheil, 1899, 376 pages, p. 227 ; [en ligne] : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5784368r/f245 (dernière consultation 07 décembre 2018)

[12]LEGASSICK Martin. “Firearms, Horses and Samorian Army Organization 1870-1898.”, Op. Cit., p.106

[13]GUIGNARD A., « Le général Mangin, l’homme et l’écrivain », dans La revue hebdomadaire, Op. Cit., p.177

[14]FAIDHERBE L., Le Sénégal : la France dans l’Afrique occidentale, Op. Cit., p.525-526

[15]PEROZ E., Au Soudan français : souvenirs de guerre et de mission, Op. Cit., p.403

[16]PARISET C., »Au Soudan français », Op. Cit.

[17]LEGASSICK Martin. “Firearms, Horses and Samorian Army Organization 1870-1898.”, Op. Cit., p.111

[18]PEROZ E., Au Soudan français : souvenirs de guerre et de mission, Op. Cit., p.409

[19]PARISET C., »Au Soudan français », Op. Cit..

[20]« La mort de Samory : anecdote sur le Napoléon des nègres » dans Le matin,  25 juin 1897, numéro 4866 ; [en ligne] : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k557091m/f1 (dernière consultation 05 décembre 2018). L’information sur la mort de Samory publiée dans ce journal s’avéra au final erronée. Il mourut en captivité le 2 juin 1900.

[21] CLERQ Jules (de), Recueil des traités de la France, A. Durand et Pedone-Lauriel, 1880-1917, Tome 18, p.500, [en ligne] : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k96082f/f532.item# (dernière consultation 7 décembre 2018)

[22]LEGASSICK Martin. “Firearms, Horses and Samorian Army Organization 1870-1898.”, Op. Cit., p.104-105

[23]Historique du 2e régiment de tirailleurs sénégalais : 1892 – 1933, L. Fournier, 1934, 208 pages, p.61 ; [en ligne] : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k63178642/f71 (dernière consultation 30 novembre 2018)

[24]]« La mort de Samory : anecdote sur le Napoléon des nègres », Op. Cit.


Bibliographie

 

ANDURAIN J. (d’), La capture de Samory, 1898 : l’achèvement de la conquête de l’Afrique de l’Ouest, Soteca, Saint-Cloud, 2012, 208 pages

CHATELIER A. (Le), L’islam dans l’Afrique Occidentale, G. Steinheil, 1899, 376 pages

FAIDHERBE L. (général), Le Sénégal : la France dans l’Afrique occidentale, Hachette, 1889, 501 pages

INCONNU, Historique du 2e régiment de tirailleurs sénégalais : 1892 – 1933, L. Fournier, 1934, 208 pages

PEROZ E., Au Soudan français : souvenirs de guerre et de mission, Levy, 1889, 467 pages
STAPLETON T., A Military History of Africa, Praeger, 2013, 3 Vol., 977 pages

Périodiques :

« La mort de Samory : anecdote sur le Napoléon des nègres » dans Le matin,  25 juin 1897, numéro 4866

GUIGNARD A., « Le général Mangin, l’homme et l’écrivain », dans La revue hebdomadaire, Plon, Nourrit et Cie, numéro 19, 9 mai 1925, pages 171-195

LEGASSICK Martin. “Firearms, Horses and Samorian Army Organization 1870-1898.” The Journal of African History,  JSTOR, 1966, vol. 7, no. 1, pp. 95–115.

MANGIN C., Lettres du Soudan (circa 1894), dans La revue des deux mondes, recueil de la politique, de l’administration et des moeurs,  Revue des deux mondes, 1930, pages 564 -598

PARISET C., »Au Soudan français », dans Le temps, Supplément du 28 septembre 1893

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