Les Forces d’Auto-Défense japonaises : De la reconstruction d’une force de défense à l’autonomie stratégique

Depuis leur création, les Forces d’Auto-Défense (F.A.D.) (jieitai 自衛隊) cristallisent la totalité des débats en matière de politique de défense au Japon. Par leur nature et leurs missions, celles-ci soulèvent en effet les questions du pacifisme ; de l’existence d’une armée et de son potentiel militaire ; de la légitimité à mener des opérations et du cadre d’intervention ; de la législation et de son contrôle ; enfin, de la juridiction. Tous ces thèmes sont entremêlés par un même tissu et nourrissent les débats à partir d’une même source : la constitution de 1947 et son article 9 en vertu duquel le japon renonce à tout jamais à la guerre. Dès qu’il est question de la Défense, la mention de cette loi fondamentale se retrouve dans chaque article des médias, chaque discours de la classe politique et chaque intervention de la société civile japonaise : nul n’y échappe, des pacifistes jusqu’aux révisionnistes. Force est de constater que traiter la question militaire revient souvent à débattre sur la légitimité constitutionnelle de ces Forces d’Auto-Défense à exister, évoluer ou bien à mener des opérations extérieures. Plus rares sont les initiatives qui remettent au cœur de la réflexion l’examen des F.A.D. elles-mêmes. Cette chronique proposera ainsi, à travers une série d’articles, d’observer, de disséquer et de présenter ces dernières sous quatre angles : leur évolution historique, la nature de leurs opérations, leur avenir dans les enjeux de défense, et pour finir, l’éventualité du premier mort sur le champ de bataille. Loin d’une volonté de contribuer aux débats, ces articles tenteront de brosser un portrait historique, militaire et politique des Forces d’Auto-Défense japonaises. J’ouvre ainsi cette chronique avec le premier article ci-dessous, traitant de la reconstruction d’une force de défense et de son développement depuis les années 1950 jusqu’à la fin du siècle dernier.


La reconstruction d’une force de défense dans une relation de protection unilatérale

En juillet 1950, pour la première fois depuis la défaite, le Japon se dote d’une Force Nationale de Police de Réserve (F.N.P.R.) de 75.000 hommes. Cette création d’un corps de police japonais marque un premier effort vers la récupération de l’autonomie du gouvernement dans la gestion de sa sécurité intérieure mais, comme la ligne politique de l’époque le souligne, il n’est pas question de déroger aux deux principes fondamentaux de la nouvelle constitution. Promulguée le 3 novembre 1946 et entrée en vigueur le 3 mai 1947, elle se fonde sur le pacifisme qui passe par la renonciation à la guerre (article 9) et sur le respect de l’individu (article 13) :

« Aspirant sincèrement à la paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, le peuple japonais renonce pour toujours à la guerre en tant que droit souverain de l’État et à la menace de la force comme instrument pour résoudre les conflits internationaux. En vue d’accomplir le but de l’alinéa précédent, il ne sera jamais maintenu de forces de terre, de mer et de l’air, ainsi que tout autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance ne sera pas reconnu. »[1]

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Yoshida shigeru (New-York Times)

Au tout début des années 1950, le pacifisme est un argument majeur en termes de politique extérieure pour le Japon qui souhaite se concentrer sur le rétablissement de son économie. Deux discours du premier ministre de l’époque, Yoshida Shigeru, illustrent cette volonté de ne prendre part à aucun conflit. Le 23 janvier et le 13 février 1950, il refuse catégoriquement l’usage de la force – même en légitime défense – ou la réalisation d’activités militaires, en affirmant que la « politique nationale sera dédiée à la démocratie et au pacifisme », et argumente : « j’entends dire : si l’on nous attaquait, nous voilà sans défense… Toujours la force, le poing ! Alors qu’on peut protéger son pays en se servant de sa tête. »[2]. Or, les impératifs stratégiques des États-Unis ne tardent pas à rattraper le premier Ministre Yoshida Shigeru : le gouvernement américain incite alors le Japon à se réarmer et, trois jours avant la guerre de Corée, lui demande de constituer une force de 300.000 hommes. Yoshida répond bien en dessous du chiffre demandé avec la création de cette Force Nationale de Police de Réserve. Bien qu’il n’accorde que peu de crédibilité au risque d’une attaque communiste, il ne sous-estime cependant pas la vulnérabilité défensive du Japon et la montée des mouvements indépendantistes en Asie. Par cette action, il concilie pression américaine, besoins défensifs, priorité économique et franchit une première étape vers un autre objectif : récupérer la souveraineté nationale du Japon.

En pleine guerre-froide, les intérêts japonais d’un côté, et l’évolution de la stratégie des États-Unis de l’autre, convergent ainsi vers un changement de paradigme dans leurs politiques de défense respectives. Les américains ont maintenant besoin d’un allié en Asie qui leur permet de se déployer tout en assurant leur soutien logistique ; cet allié sera le Japon, mais d’abord, il leur faut rationaliser la relation diplomatique entre ce dernier et les puissances alliées. Le Traité de paix de San Francisco acte cette réhabilitation du Japon sur la scène internationale. Le 8 septembre 1951, quarante-neuf états signent le traité, excepté l’URSS, la Chine communiste et la Corée. Celui-ci, tout en affirmant « la pleine souveraineté du peuple japonais sur le Japon et ses eaux territoriales » (article 1.b), reconnait son droit naturel à la légitime défense individuelle ou collective (article 5). Le japon refuse néanmoins ce droit à la légitime défense collective, pour ne pas être impliqué dans la guerre de Corée, arguant qu’il est contraire à l’article 9. Le traité prévoit également que les forces d’occupation alliées doivent être retirées du Japon « le plus tôt possible » (article 6.a).

Chacune de ces clauses prépare, en réalité, le Traité de sécurité bilatéral nippo-américain (AMPO) (nichibei anzen jōyaku日米安全条約), signé le soir-même. Ce dernier à trois effets : diplomatiquement, il consacre le retour du Japon à l’international et le fait passer en une journée d’un pays occupé à un pays allié ; sur le plan idéologique, il marque l’entrée du Japon dans le camp occidental[3] ; militairement, l’article 1 permet de contourner la clause de retrait des troupes d’occupation, en permettant la conservation de bases américaines sur le sol japonais. Le préambule sert alors d’argument, puisqu’il statue que le « Japon n’aura pas les moyens d’exercer son droit inhérent de légitime défense parce qu’il a été désarmé ». Ces bases sont acceptées en contrepartie de garanties accordées au gouvernement japonais, qui demande de recouvrer rapidement la souveraineté nationale, d’avoir accès au marché américain et d’être protégé de l’influence communiste. Ces demandes s’inscrivent dans ce qu’on appelle la doctrine Yoshida qui consiste à placer le Japon sous la protection des américains, au risque d’affaiblir sa souveraineté sur les questions diplomatiques et stratégiques, pour privilégier la croissance économique. Le traité de sécurité n’oublie pas non plus de souligner que le Japon doit se réarmer.

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Yoshida Shigeru signant le Traité de sécurité bilatéral nippo-américain, quelques heures après la signature du Traité de San Francisco, (apjjf.org)

Ces deux traités amènent à une évolution de la force de réserve, soutenue par un nouveau discours de la part du premier ministre Yoshida Shigeru : lui qui refusait le recours aux activités militaires, soutient, dès mars 1952, que l’article 9 n’abolit pas le droit à l’auto-défense que possède le Japon en tant qu’état souverain. Son discours s’accompagne en avril 1952 de la création de la Police Des Mers (P.D.M.) et en août de la transformation de la F.N.P.R en une Force Nationale de Sécurité (F.N.S.) avec 100.000 hommes. Ces deux entités sont ensuite placées sous la responsabilité d’une Agence de sécurité.

Un autre accord, ratifié en mars 1954, concourt à la création des Forces d’Auto-Défense. En signant l’Accord d’Assistance Mutuel de Défense (MDA), le Japon s’engage à contribuer en hommes, en ressources et en installations au développement et au maintien de sa force de défense. De fait, cette clause l’entraîne dans un dispositif de sécurité régionale et de stratégie asiatique dans un contexte de tensions dû à la guerre froide, tout en tenant un cap de non-intervention, ou d’interventions indirectes dans une perspective d’autonomisation de sa stratégie de défense. Cet accord s’inscrit surtout dans la continuité d’une logique américaine de remise sur pied de l’industrie de la défense japonaise par des « commandes spéciales » entre 1950-1953 (2.3 milliards de dollars) et de « nouvelles commandes spéciales » de 1954 à 1956 (1.75 milliards de dollars). S’ensuivent ainsi deux lois, votées le 9 juin 1954 qui annoncent le début de la reconstruction d’une force militaire. Tout d’abord, la Loi sur les F.A.D transforme les Forces Nationales de Défense (F.N.D.) en Forces d’Auto-Défense (F.A.D.) dont le nombre est porté à 152.110 avec : une force Terrestre (F.A.D.T.), une force maritime (F.A.D.M.), et une force aérienne (F.A.D.A.). Les F.A.D voient leur budget augmenté et sont divisées en cinq unités géographiques : Sapporo, Sendai, Tōkyō, Itami (Osaka) et Kumamoto. Ces nouvelles forces ont désormais deux objectifs : préserver l’ordre intérieur et défendre le Japon contre des agressions directes et indirectes pour préserver la paix et son indépendance (article 3). La seconde loi remplace l’Agence de sécurité par l’Agence de Défense.


La modernisation et le perfectionnement des F.A.D pendant la guerre froide : la peur en tant que moteur de réaffirmation stratégique

Après 1954, le développement des Forces d’Auto-Défense tend à se normaliser, malgré l’opposition de la gauche japonaise et de la société civile : d’une part, le discours politique distingue désormais les F.A.D., destinées à protéger le Japon en situation de légitime défense, d’un potentiel de guerre offensif ; d’autre part, trois types de textes nationaux organisent, encadrent et chiffrent les nouvelles forces retrouvées. Tandis que Les Grandes Lignes décident de l’orientation et du contenu des politiques de défense, les Objectifs de la politique de défense (quadriennaux) et les Plans d’équipement (quinquennaux) précisent la mission des F.A.D., la nature et le seuil de leur arsenal. Ces trois textes sont rédigés en concertation avec l’Agence de défense et ne peuvent être adoptés qu’après une décision du Conseil national de sécurité, du gouvernement puis de la Diète (parlement japonais).

Les premières Grandes lignes données en 1957 reprennent l’article 3 de la Loi sur les F.A.D. : il s’agit de prévenir ou repousser une invasion directe ou indirecte, tout en protégeant la paix et l’indépendance du pays. Cette directive limite le rayon d’action des F.A.D. au territoire japonais, qui doivent, d’ici 1960, acquérir un potentiel d’auto-défense nécessaire à la sécurité des Japonais et à la protection des ressources et richesses nationales. La réponse à des attaques extérieures est cependant reléguées aux États-Unis. Pour atteindre cette capacité à sécuriser le territoire national, les premiers « objectifs d’équipement de défense » prévoient d’augmenter les effectifs des forces terrestres à 180.000 hommes avec quatre nouvelles unités, dotent les F.A.D. maritimes d’une flotte de 124.000 tonnes et 200 avions, organisent les forces aériennes en 33 unités disposant de 1300 appareils.

Les années 1960 marquent ensuite le début d’une volonté de réaffirmation stratégique du gouvernement japonais en matière de défense, notamment en Asie. Le Traité de coopération mutuelle et de sécurité qui révise, remplace et renouvelle le traité de sécurité de 1951, y participe en insistant désormais sur « l’égale souveraineté et la coopération ». Ce rééquilibrage des deux parties se constate par les clauses politiques de ce traité : elles prévoient l’interdiction pour les forces américaines d’intervenir dans les affaires intérieures japonaises et engagent les États-Unis à consulter le gouvernement japonais dès qu’ils déploient leurs troupes en Extrême-Orient (article 4). Militairement, une clause d’assistance mutuelle atténuée affirme qu’ils protègent le Japon qui, en retour, protège les bases américaines en cas d’attaque (article 5). L’accord pour conserver les bases sur le sol japonais est bien entendu renouvelé (article 6), celles-ci participant « au maintien de la paix et de la sécurité en Extrême-Orient ».

Cette volonté de mieux maîtriser sa stratégie de défense est aussi le premier signe d’une relation avec les États-Unis qui, pendant toute la guerre froide, oscille entre la peur de l’enfermement – être entraîné contre sa volonté dans un conflit – et le risque d’abandon – par son allié dans une période difficile. Tout au long des années 1960, le Japon craint d’être enfermé dans la logique interventionniste de son allié américain qui engage ses troupes sur le sol vietnamien dès 1965 ; il craint tout autant la situation en Corée qui, malgré le cessez-le-feu et l’armistice, peut à nouveau entraîner l’intervention des États-Unis en cas de tensions puisque aucun traité de paix n’a été signé. Au-delà de la sécurité régionale, c’est le contexte international qui impacte le choix japonais, le risque d’un conflit généralisé étant plus proche que jamais.

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Satō Eisaku en 1960

Dans ces conditions, Eisaku Satō, premier ministre de novembre 1964 à 1972 décide d’adopter une posture exclusivement défensive et non-nucléaire : d’abord par des normes antimilitaristes (refus de l’usage de la légitime défense collective ; trois principes non-nucléaires ; interdiction d’exportation d’armes) ; ensuite, par la modernisation des Forces d’Auto-Défense de 1961 à 1966. Celles-ci doivent être capables de protéger le Japon d’éventuelles menaces par le développement d’un arsenal défensif de prévention et de dissuasion, tout en renforçant les mécanismes de « soutien arrière » par la finalisation d’installations telles que les bases. Le deuxième plan des « objectifs d’équipement de défense », pour éviter de se montrer trop offensif, limite l’effort de réarmement des forces terrestres au seuil des 180.000 hommes accompagnés d’une réserve de 30.000 et prévoit une centaine de nouveaux chars modernes en plus des 800 autres presque tous obsolètes. Les F.A.D. aériennes, quant à elles, atteignent les 45.000 d’effectifs et sont dotées d’intercepteurs : 174 F-104J Starfighter, 100 F-86D Sabrejet, 300 F-86F. Quatre unités de missiles sol-air les rejoignent. Du côté de la marine, trois flottes d’un total de 144.000 tonnes et de 36.380 marins accueillent 230 nouveaux navires et quelques Destroyers d’escorte équipés de radars, sonars et de missiles sol-air TARTAR d’une portée de 18 km. 200 avions y stationnent, notamment des P2V’S ou S2F’S pour les patrouilles anti-sous-marines.

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En haut à gauche un P2J (équivalent du P2V’S) et à droite un S2F-C ; en bas à gauche un F-104J Starfighter et à droite un F-86D Sabre

Satō Eisaku, redoutant toujours l’enfermement dans un conflit non-souhaité, poursuit sa politique défensive de réarmement. Il est désormais question, avec l’adoption en 1966 du troisième « programme d’équipement de défense », de perfectionner la modernisation sur la période 1967-1971. Pour la première fois, les objectifs de défense prennent le pas sur les discours diplomatiques ou les directives bilatérales nippo-américaines en proposant comme objectif l’amélioration des « capacités de défense des mers environnantes et la défense aérienne des territoires terrestres importants ». Ce potentiel de défense maritime et aérien est primordial pour que le Japon puisse maintenir une action continue en cas de crise. Pour réaliser au mieux cet objectif, ce dernier souhaite un commandement unique des trois forces ainsi qu’un entrainement des troupes plus performant. Les F.A.D. terrestres gagnent ainsi en mobilité :  ils obtiennent 83 hélicoptères, 160 véhicules de transport blindés, 10 véhicules de transport, 280 chars de production nationale et 4 nouvelles unités de missiles Hawk. Les Forces maritimes sont aussi dotées de 14 frégates équipées d’hélicoptères, mais l’accent reste mis sur la lutte anti-sous-marine avec 5 sous-marins, 60 avions et 33 hélicoptères anti-sous-marins. Les F.A.D. de l’air continuent d’utiliser majoritairement l’intercepteur F-104J Starfighter dont le nombre est porté à 250, mais leurs capacités sol-air sont développées par l’obtention de missiles guidés Hawk et Nike-Hercules de production nationale. Enfin, l’entrainement devenant une priorité, les instructeurs reçoivent 55 appareils et 4 navires d’un total de 5000 tonnes.

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Missile Nike-Hercule utilisé par les F.A.D. terrestres (Olive-Drab)

Vers la fin des années 1960, le monde entre dans une phase de transformation géopolitique, marquée par le début de la détente. On assiste en effet, sous l’impulsion aussi peu maîtrisée que contrôlée du président Nixon et de son conseiller Kissinger, à l’émergence d’un monde globalisé – autrement dit, d’un « système international plus interdépendant post-guerre froide »[4]. Nixon parlera d’un monde en cinq centres de pouvoir : les États-Unis, l’URSS, la CEE, la Chine et le Japon. Dans cette configuration mondiale, l’administration Nixon décide de commencer à ajuster sa politique internationale à un monde où l’hégémonie américaine touche à sa fin : économiquement, sa balance commerciale décline et sa balance des paiements devient déficitaire ; politiquement, la domination américaine en Europe cesse avec la France de De Gaule qui se retire du commandement intégré de l’OTAN, la S.D.P. en Allemagne de l’ouest qui soutient l’Ostpolitk et la Grande Bretagne qui montre son enthousiasme envers le projet européen ; enfin, militairement, un demi-million d’hommes s’embourbent dans le sud du Vietnam et la supériorité de l’arsenal de dissuasion américain est remise en question, car les soviétiques atteignent la parité nucléaire, même si leurs ressources restent limitées. La réponse américaine à cette nouvelle situation par la Realpolitik de la doctrine Nixon impacte la politique de défense japonaise. Cette doctrine entendait que les États-Unis n’assureraient plus la défense du « monde libre » seuls. Par une contraction des dépenses gouvernementales américaines à l’étranger en réduisant le personnel militaire, l’administration américaine incitait le Japon et l’Allemagne de l’ouest à davantage participer à leurs efforts en matière de défense[5].

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Nixon (à gauche) et Kissinger (à droite) (BBC)

Le Japon, dans les années 1970, passe ainsi de la peur de l’enfermement à celle de l’abandon, redoutant le retrait militaire de son allié américain de l’Asie. Satō Eisaku, toujours premier ministre, reconnait, de fait, dans un communiqué conjoint avec Nixon en novembre 1969, l’importance de la sécurité des pays d’Extrême-Orient, s’engage à ne pas entraver l’action des États-Unis au Vietnam et indique que Taïwan et la péninsule coréenne doivent entrer dans le périmètre de sécurité du Japon, pour permettre aux bases américaines d’intervenir en cas de danger. Néanmoins, le Japon ne participera pas à de potentielles opérations. Après cette déclaration, le cabinet Satō entreprend, avec les textes nationaux qui anticipent à nouveau les textes bilatéraux, l’extension du champ d’action des F.A.D. à la défense des mers environnantes. Les objectifs des Forces d’Auto-Défense insistent toujours sur ce point précis et réitèrent l’importance de la coopération sous un commandement unique, la modernisation des armements, l’entrainement et, pour la première fois, s’attachent à améliorer la perception auprès de la population. La finalité est bien de créer une force militaire moderne, et l’adoption du quatrième « plan quinquennal d’équipement de défense » en 1971 pour la période 1972-1976 contribue à cette volonté de renforcer sa puissance dissuasive et défensive. Les F.A.D. terrestres acquièrent 170 blindés et 159 avions ou hélicoptères supplémentaires, tout en développant leurs capacités balistiques avec une frégate équipée de missiles mer-sol et une autre dotée de missiles guidés mer-mer. Trois autres unités sont équipées de missiles guidés sol-air Hawk. Les forces maritimes gagnent 54 nouveaux bâtiments représentant 69.000 tonnes. L’amélioration la plus notable est celle des F.A.D. aériennes : elles intègrent la possibilité de mener des opérations de reconnaissance rapide avec 14 RF-4E et se dotent d’avions de combat avec 46 F4-EJ et 24 C-1. Des avions de combat de soutien les complètent avec 68 FST2 transformés. Enfin, comme pour l’armée de terre, les capacités balistiques sont renforcées avec 1 unité de missiles sol-air Nike J. La modernisation des Forces d’Auto-Défense signe, avec ces deux programmes d’équipement successifs (1966 et 1971), un renouveau de l’affirmation et de l’autonomie japonaise dans sa stratégie de défense. Les textes nationaux devancent en effet les déclarations bilatérales, en faisant apparaître le concept de « protection des mers (régions) environnantes ». Cette période ouvre alors la voie à une standardisation des forces japonaises et à l’initiative militaire par les deux prochains premiers ministres.

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Un escadron de F4-EJ des F.A.D. aériennes (Vietnam Conflit aviation ressources center)

Du sous-marin insubmersible à la redéfinition des F.A.D. post-guerre froide par l’intégration à une politique d’actions onusienne

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Miki Takeo (jijitsushisha)

A partir de 1976, la politique de développement des F.A.D. poursuit un nouvel objectif. Les grandes lignes adoptent en effet une nouvelle posture, constatant la Détente et l’équilibre stratégique qui s’est amorcé entre les deux grands blocs, ainsi que la faible probabilité d’un conflit dans la région pacifique. En 1976, le cabinet de Takeo Miki entreprend une remilitarisation – toujours encadrée par les prescriptions de l’article 9 – en se fondant sur le concept d’une « force de défense standard » capable d’assurer une défense minimale de dissuasion contre une agression de petite envergure. Ce recalibrage stratégique tend vers une harmonisation des Forces d’Auto-défense par la standardisation, avec le maintien d’un d’effectif restreint pour être en capacité de mener des représailles, repousser une invasion d’ampleur limitée et être capable d’organiser des secours. Ce dernier objectif pose la question de la relation inter-armée des F.A.D. car celles-ci sont, de fait, amener à effectuer un soutien logistique, ce qui admet la possibilité d’une intervention aux côté des États-Unis. Elles doivent pouvoir mobiliser, dans ce cadre, toutes les ressources nécessaires pour le bon déroulement des opérations de soutien (équipements, commandement, transport, ravitaillement). Parallèlement, le Japon contribue, davantage financièrement aux frais de fonctionnement des bases américaines. Il prend alors en charge les salaires des employés japonais travaillant sur les bases, la réparation et l’amélioration des infrastructures ainsi que les dépenses d’électricité.

Or, une rupture se produit dès la fin des années 1970, avec l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique. Cette nouvelle rend plus que jamais réel le risque d’une attaque par le nord du Japon, qui entraînerait une intervention des F.A.D. terrestres en première ligne[6]. Ce scénario semblait d’autant plus probable que l’URSS n’envoyait aucun signe de détente à l’égard du Japon : le 10 octobre 1973, elle juge défavorable le communiqué nippo-soviétique et constate qu’après l’invasion de l’Afghanistan, le Japon appuie les sanctions internationales. Les mouvements stratégiques des Soviétiques en région Asie-Pacifique avec le déploiement de 135 missiles SS-20 dans une dizaine de bases sibériennes[7] et la présence de troupes dans les Kouriles sud en 1979 participaient également à la crispation des tensions. Un rapport du Groupe d’Étude sur la Sécurité Globale, publié le 2 juillet 1980, tire des leçons de ces nouveaux paramètres mondiaux. Celui-ci diagnostique un rapport de forces des deux blocs en défaveur des États-Unis, avec pour conséquence une protection moins efficace de leur part, notamment de leur parapluie nucléaire, due à un déséquilibre des dépenses d’armement. La rapport propose comme solution l’amélioration des capacités défensives propres du Japon, en remédiant au retard technologique et en augmentant le budget dédié à l’armement.

Deux gouvernements successifs vont, au cours des années 1980, mettre en application ces recommandations et incarner l’intégration du Japon dans la stratégie anti-soviétique américaine et la remilitarisation. Suzuki Tenkō, premier ministre de 1980 à 1982, lors d’une rencontre avec Ronald Reagan en mai 1981, dépasse même les engagements des Grandes lignes de 1976 (protection des navires en surface et surveillance des mers alentours) : il annonce l’élargissement de la défense des voies maritimes à 1000 miles, tout en promettant l’achat de 150 avions de combat F-15 et 75 avions de lutte anti-sous-marine PC-3 sur six ans. Dans un autre discours de janvier 1982, il confirme sa résolution d’accroître les capacités de défense par trois mesures : le développement et la construction en collaboration avec les États-Unis de 14 FS-X censé devenir le nouveau modèle d’intercepteur ; l’acquisition de 65 F-15 et 50 P-3C ; la révision du budget de défense en le réhaussant à une échelle d’environ 4400 à 4600 milliards de yen par an. Même si le projet des FS-X, avorte, les deux points restants seront concrétisés tout au long des deux mandats de son successeur au poste de premier ministre.

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Ronald Reagan à gauche et Suzuki Tenkō à droite (ABC news)

Les F.A.D. voient par conséquent leur arsenal évoluer : dès les années 1980, les « objectifs d’équipement de défense » sont remplacés par les « programmes de moyens termes d’équipement de défense ». Deux années sont nécessaires à la rédaction de ce nouveau programme adopté pour la période 1980-1984. Tandis qu’on assiste à la création d’une cinquième unité aérienne pour la protection d’Okinawa et d’une force aérienne d’alerte précoce, l’accent est mis sur le renseignement et la préparation à une guerre électronique. Les forces terrestres acquièrent alors 300 chars, 110 véhicules blindés, 115 hélicoptères antichars et des transports multifonctions. Les F.A.D. maritimes renforcent leur lutte anti-sous-marine avec 37 P-3C et 51 hélicoptères HSS-2B. Enfin, l’achat des F-15 est effectué avec 77 appareils pour les forces aériennes, auxquels s’ajoutent 13 F-1 de soutien, 4 E-2C, 12 C-130 pour le transport et 23 T-2 pour l’entrainement.

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En haut à gauche un P-3C et à droite un HSS-2B ; en bas à gauche un F-15 et à droite un T-2 d’entrainement
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Nakasone Yasuhiro (Alchetron)

Yasuhiro Nakasone prend la tête du gouvernement en novembre 1982 et, s’il est un nationaliste convaincu, il n’en reste pas moins réaliste : il considère que le Japon doit se réarmer de manière contrôlée sous l’égide du traité de sécurité[8]. Il étaye sa proposition par le décloisonnement du budget de la défense et par une politique de défense réactive à l’équilibre constitutionnel instable. Dans son discours de janvier 1983 à Washington, il déclare que « l’archipel japonais doit être comme le « sous-marin insubmersible des États-Unis contre les Soviétiques ». Cette expression marque la relation nippo-américaine des années 1980, considérée comme une véritable « alliance » depuis 1981. Pour atteindre cet objectif, il promet le contrôle total de quatre détroits – entre Guam et Tōkyō ; entre Taiwan et Ōsaka – afin de contrer toute activité soviétique. Il n’hésite pas à négliger l’interdiction de la légitime défense collective pour permettre aux F.A.D. de porter assistance aux bâtiments américains en territoire japonais et en haute mer si ces derniers se dirigent vers le Japon pour le défendre. Enfin, il décide d’assouplir les principes limitant l’exportation d’armes. De fait, le « programme de défense à moyen terme » pour le période 1986-1990 donne la priorité à la défense des îles principales et aux voies maritimes autour du Japon pour résister à une invasion terrestre. La nécessité de travailler à l’amélioration de la communication et du système de renseignement est renouvelée afin de mieux coopérer avec l’armée américaine. Des recherches sur le ravitaillement en vol sont également effectuées.

La fin de la guerre froide suivie par l’éclatement du bloc soviétique amènent à la redéfinition de la stratégie de défense japonaise et américaine. Une fois la menace soviétique disparue, une série de crises coréennes et chinoises successives relance en effet la probabilité d’un risque de conflit dans la région Asie-Pacifique. D’abord, la première crise coréenne ébranle l’alliance : après la découverte du programme nucléaire nord-coréen en 1992, Pyongyang, l’année suivante, tire un missile Rodong 1 qui atterrit en mer du Japon. Ensuite, le Chine, par son renforcement militaire, commence à inquiéter Washington et Tōkyō qui font face en 1995 à un essai nucléaire chinois et, de juillet 1995 à mars 1996, à une série de tirs de missiles dans le détroit de Taïwan. Le Japon avait, en 1990, voté un nouveau « programme de défense à moyen terme » pour la période 1991-1995 qui devait prévenir ce type de crises. Il prévoyait ainsi l’introduction du système de lancement multiple de roquettes (MLRS), du système Aegis pour certaines frégates et l’acquisition de missiles sol-air Patriot.

Or, le Japon, entré en récession depuis le début des années 1990, subit une diminution des effectifs des F.A.D. terrestres à 160.000 hommes ainsi qu’une réduction globale de son arsenal. La montée des tensions dans la région et l’affaiblissement du budget de la défense due à la crise, avec le retour au 1% du PIB, amènent le gouvernement japonais à vouloir renforcer l’alliance nippo-américaine. Le premier ministre Hosokawa Morihiro souhaite ainsi réviser les Grandes lignes de 1976 pour redéfinir les F.A.D. et les adapter aux tensions d’un monde globalisé post-guerre froide[9]. Cette volonté s’inscrit dans la continuité de la Loi PKO (Peace Keeping Operation) votée en 1992, qui a pour effet de permettre aux F.A.D. de participer sous conditions à des opérations de maintien de la paix des Nations-Unis. Élu en novembre 1995, Murayama Tomiichi lui succède et soutient les nouvelles Grandes lignes de la défense. Celles-ci prévoient que les F.A.D. puissent être capables de faire face aux facteurs d’instabilités régionales, tout en mettant l’accent sur le besoin de renforcer la collaboration entre les forces japonaises et les forces américaines, l’échange d’informations et la recherche conjointe de technologies. Dans ces nouvelles conditions, la mission des Forces d’Auto-Défense se tourne vers un nouvel horizon : la participation aux activités de maintien de la paix dans le cadre des opérations de l’O.N.U. et des États-Unis dans des « situations de crise autour du Japon ». Les Grandes lignes de 1995 consacrent ainsi un nouveau champ d’action des F.A.D. beaucoup plus élargi et devancent les directives bilatérales de sécurité nippo-américaines, ce qui témoigne d’une autonomie stratégique retrouvée et affirmée. [10]

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Un membre des F.A.D. terrestres intervenant au sud du Soudan dans le cadre de la loi PKO (Asahi Shinbun Globe)

Depuis leur reconstruction jusqu’à leur perfectionnement, l’évolution des Forces d’Auto-Défense japonaises s’est déroulée sur trois grandes périodes, chacune nettement marquée par une politique de défense particulière. Yoshida Shigeru revendiquait une posture purement pacifique avant de reconnaître le droit à l’auto-défense. Satō Eisaku, redoutant la peur puis l’abandon, se démarque par une politique de défense exclusive, antimilitariste et non-nucléaire pour ensuite accélérer le processus de remilitarisation. Enfin, le couple Suzuki-Nakasone incarne la remilitarisation et le soutien aux Etats-Unis dans un contexte de fin de guerre froide. A chaque époque, la politique de défense et de modernisation des F.A.D. connait ainsi un revirement, excepté dans des années 1980. Or, au-delà de ces ruptures, il faut souligner la continuité de l’effort entrepris par le gouvernement japonais pour réaffirmer son autonomie stratégique : les Grandes lignes ou les programmes d’équipement de défense, à partir de 1960, anticipent les directives bilatérales en ciblant les enjeux nationaux et régionaux à moyen-long terme, afin de mieux répondre aux besoins défensifs du Japon et, parfois, à ceux qui impacteront la coopération nippo-américaines dans le futur. L’évolution des Forces d’Auto-Défense permet de mieux appréhender ce lien entre décisions politiques et adaptations opérationnelles dans des contextes géopolitiques donnés. L’histoire militaire contribue ainsi, par l’étude des développements des techniques de guerre,  à comprendre la manière dont s’ancrent et s’articulent entre elles des actions à l’intérieur d’une politique et d’une stratégie de défense.

Bibliographie

Bōeihakusho 防衛白書 [Livre blanc de la défense], Agence de Défense

Jieitai no seibi nenkan 自衛隊の整備年間 [Annuaire de l’armement des FAD], Asagumo shinbunsha

Shikata Toshiyuki 志方俊之, 『自衛隊』(jieitai) (Les Forces d’Auto-Défense), Nihonbungeisha, Tōkyō, 2004, p. 318

Guibourg Delamotte, La politique de défense du Japon, octobre 2010, PUF, pp. 329

Céline Pajon (dir.), John Seaman, Alice Ekman, Françoise Nicolas, L’alliance nippo-américaine à l’horizon 2030, Structure, dynamique, évolution, février 2016, IFRI, pp. 133

Michael Shaller, Altered States: The United States and Japan Since the Occupation, Oxford, Oxford University Press, 1997, p. 21.

Hiroo Nakamura, Le pacifisme de la Constitution japonaise : un pur optimisme ou une lumière au XXIe siècle ?, Cités 2006/3 (n° 27), p. 21-32.

Fukase Tadakasu. Le fonctionnement de la constitution japonaise de 1946, Revue internationale de droit comparé, Vol. 11 N°2, Avril-juin 1959, pp. 365-382

Focsaneanu Lazar, Les Traités de paix du Japon, Annuaire français de droit international, volume 6, 1960, pp. 256-290

Jussi M. Hanhimäki, Un temps d’adaptation : les Etats-Unis et la globalisation dans les années 1960 et 1970, Relations internationales/4, n°124, 2005, pp. 83-93

De Tinguy Anne. Jacques Levesque. L’URSS en Afghanistan. De l’invasion au retrait, Politique étrangère, n°1 – 1991, 56ᵉannée, pp. 340-342

Notes et références

[1] Intitulé de l’article 9 : voir Céline Pajon (dir.), John Seaman, Alice Ekman, Françoise Nicolas, L’alliance nippo-américaine à l’horizon 2030, Structure, dynamique, évolution, février 2016, IFRI, p. 11

[2] Guibourg Delamotte, La politique de défense du Japon, octobre 2010, PUF, p. 29

[3] Guibourg Delamotte, La politique de défense du Japon, octobre 2010, PUF, p. 34 / Céline Pajon (dir.), John Seaman, Alice Ekman, Françoise Nicolas, L’alliance nippo-américaine à l’horizon 2030, Structure, dynamique, évolution, février 2016, IFRI, p. 18

[4] Jussi M. Hanhimäki, Un temps d’adaptation : les Etats-Unis et la globalisation dans les années 1960 et 1970, RELATION INTERNATIONALES/4, n°124, 2005, pp. 92

[5] Jussi M. Hanhimäki, Un temps d’adaptation : les Etats-Unis et la globalisation dans les années 1960 et 1970, RELATION INTERNATIONALES/4, n°124, 2005, pp. 89

[6] Guibourg Delamotte, La politique de défense du Japon, octobre 2010, PUF, p. 100

[7] Idem, p.41

[8] Intitulé de l’article 9 : voir Céline Pajon (dir.), John Seaman, Alice Ekman, Françoise Nicolas, L’alliance nippo-américaine à l’horizon 2030, Structure, dynamique, évolution, février 2016, IFRI, p. 15

[9] Mirihiro tire ici les conséquences de l’échec de la contribution du japon à la guerre du gold (1191-1992). Dès le début du conflit, Washington demande au Japon son soutien pour la reconquête du Koweit. Tōkyō, coincé par les normes antimilitaristes mises en place par Satō Eisaku à la fin des années 1960, ne peut répondre qu’avec une aide financière de 13 milliards de dollar. On parlera de « diplomatie du portefeuille », qui sera vue par le gouvernement japonais de l’époque, comme un échec. Voir voir Céline Pajon (dir.), John Seaman, Alice Ekman, Françoise Nicolas, L’alliance nippo-américaine à l’horizon 2030, Structure, dynamique, évolution, février 2016, IFRI, p. 16

[10] Guibourg Delamotte, La politique de défense du Japon, octobre 2010, PUF, pp. 95-96

 

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