Les derniers instants de la Nouvelle-France : combat et défense pour « quelques arpents de neige » (1750-1760)

C’est en Amérique du Nord, ou plus précisément dans la vallée de l’Ohio, que se tiennent en 1754 les prémisses d’un conflit, pour lequel l’historiographie a retenu le nom de guerre de Sept Ans et les dates de 1756 à 1763. Véritable première guerre mondiale pour certains historiens, point médian d’une seconde guerre de Cent Ans pour d’autres1, c’est dans les colonies américaines, enjeux territorial, politique et économique considérables que Français et Anglais débutent leur affrontement. Deux ans plus tard, en 1756, ils entraînent leurs voisins Européens dans la guerre : c’est alors le Vieux Continent et l’Asie qui s’embrasent. Avant d’en venir aux faits, un rappel des contextes géopolitique et démographique s’impose.

Le continent Nord américain est partagé – outre les terres amérindiennes – entre la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne. La Grande-Bretagne possède treize colonies, regroupées, ou plutôt coincées, entre l’Atlantique et les terres Appalaches. Elles s’étendent du Nord au Sud, du Massachusetts à la Géorgie. Ces terres britanniques sont habitées par plus d’un million d’habitants. Malgré la puissance de la flotte anglaise, seuls 6 000 soldats sont déployés sur le territoire en 1756, dont une majorité concentrée dans les États du Massachusetts et de New-York.

La Nouvelle-France couvre un large territoire aujourd’hui situé au Canada. En 1756, la colonie regroupe la Vallée du Saint Laurent, la région des Grands Lacs, l’Acadie, dont l’île Royale (Cap-Breton) et l’île Saint-Jean (Nouveau-Brunswick), ainsi que la Louisiane. 70 000 personnes vivent au Canada, mais elles sont surtout regroupées dans les villes de la Vallée du Saint-Laurent. Québec comptait alors entre sept et huit mille Français, Montréal, quatre mille et Trois Rivières, moins d’un millier. Les Acadiens, au nombre de douze mille vivent en majorité sur l’île Royale. La Louisiane quant à elle, qui englobe aussi le pays de l’Illinois, compte moins de dix mille habitants. La Nouvelle France pâtit d’une faible population, mal répartie face à la haute densité démographique des Treize Colonies.

L’Espagne ne sera ici que peu ou prou mentionnée car elle n’entre officiellement dans le conflit que le 4 janvier 1762.

Il existe à cette époque plusieurs points de tension en Amérique entre la Grande-Bretagne et les Français : l’Acadie, le lac Champlain et la vallée de l’Ohio. Ces deux derniers font office de zone tampon entre les volontés expansionnistes méridionales de la France d’une part, et celles septentrionales de la Grande-Bretagne d’autre part. Aussi, la Vallée de l’Ohio est convoitée par les Iroquois. Le facteur commercial est à prendre en compte avec les fourrures de la Vallée et la pêche au large de Terre-Neuve. Les Britanniques craignent aussi l’arrivée massive des colons français catholiques aussi proches de leurs terres protestantes. A partir de 1749, la France se lance dans une démarche de conquête et envahit en 1754 la vallée de l’Ohio. La Grande-Bretagne, ou du moins les Britanniques présents sur place se voient alors dans l’obligation d’agir contre les velléités ennemies. Le 28 mai de cette même année, juste après la chute du Fort George en avril et la construction du Fort Duquesne, les relations franco-britanniques prennent un nouveau tournant. Le tout jeune lieutenant-colonel du régiment de Virginie, George Washington, attaque un contingent français et en tue le commandant, Joseph Coulon de Jumonville. Des échos de l’altercation arrivent jusqu’en Europe, la France est scandalisée par l’assassinat de son officier : sans déclaration ni sommation, la France et la Grande-Bretagne entrent en guerre en Amérique. Cet affrontement, concomitant à la Guerre de Sept Ans, est appelé en Amérique la Guerre de Conquête (1754-1763) : l’enjeu territorial dominant les considérations politiques, à l’inverse du théâtre européen. La Guerre de Conquête ou French and Indian War oppose les Français aux Britanniques et leurs tribus indiennes alliées respectives. 

Il s’agit à présent de voir comment, sur un continent majoritairement étranger et hostile aux Européens, la France s’adapte-t-elle au terrain pour combattre un ennemi – quant à lui bien connu – et quelles dispositions sont mises en place à cet effet, pour assurer la sécurité des terres et des Canadiens.

1280px-Guerre_de_la_Conquête_(1754_-_1763)-fr.svg.png
Carte de la Guerre de Conquête (1754 – 1763) (© Sémhur / Wikimedia Commons / CC-BY-SA-3.0 )

 


Des structures préexistantes mises à profit : places fortes et initiatives civiles

La France, dans les années 1750 comme auparavant, se trouve dans la nécessité d’assurer la sécurité des colons et de sanctuariser ses conquêtes territoriales. La montée des tensions avec les Britanniques pousse les gouverneurs successifs à agir au plus vite.

Les altercations préalables à la guerre ne constituent pas des batailles à proprement parler. Lors de la lancée des conquêtes, la France et la Grande-Bretagne entrent par la même occasion dans une course à la fortification. Toute acquisition d’un lieu se fait par la prise ou la construction d’un nouveau bastion. Entre 1749 et 1754, la politique canadienne de défense s’intensifie et des grands chantiers sont lancés. En Acadie, les Britanniques érigent à l’automne 1750 le Fort Lawrence. L’année suivante, le gouverneur Jacques-Pierre de Taffanel de la Jonquière (en poste de 1749 à 1752) autorise, en guise de réponse, la construction du Fort Beauséjour. Les deux bâtiments sont situés sur l’isthme de Chignectou, et se font face, se défient. Il est intéressant de noter que Fort Beauséjour se transforme en Fort Cumberland après la défaite des forces français du 3 juin 1755. En 1750 toujours, d’autres édifices apparaissent dans la colonie, notamment celui de Gaspareaux, qui domine lui aussi la campagne acadienne. Il avait un atout, celui de donner un accès aux communications maritimes avec Louisbourg et la France. Fort Gaspareaux connaît le même sort que son voisin, lorsque le colonel John Winslow l’investit et le renomme Fort Monckton. Les Français essaient aussi de sécuriser leurs avancées au Sud. En 1754 sur le bord de la Monongahela, débute la construction du fort Duquesne, situé aujourd’hui à Pittsburgh. Enfin au sud du lac Champlain et au Nord du lac Saint Sacrement, l’ingénieur Chartier de Lotbinière fait ériger la citadelle de Carillon en 1755. Les troupes françaises présentes en Amérique était bien moins nombreuses que leurs congénères britanniques. L’établissement de forts constituait une démarche nécessaire pour assurer leurs positions tout en rentabilisant le peu de troupes disponibles.

 

FORTBEAUSEJOURFORTLAWRENCEPICHON.jpg.08f53db8
Croquis du capitaine Lawrence des forts Lawrence et Beauséjour, issus de The Forts of Chignecto de WEBSTER J. C. (Dr) et compilés ici par Charles William Jefferys (JEFFERYS C. W.,  The Picture Gallery of Canadian History Volume 1, 1942, p. 159, CWJefferys.ca). Les forts avaient souvent un atout stratégique tel que protéger les communications entre les villes principales, les zones de commerce ou constituaient des points d’appui militaire, permettant de lancer des campagnes et autres expéditions.

 

L’une des principales ressources d’hommes formés, en principe, aux armes est la milice. Elle avait été créée en 1669 par Louis XIV afin de compenser le manque de troupes armées envoyées sur place. Le gouverneur de Nouvelle-France avait charge de commander toutes les milices. Il mandatait des soldats professionnels pour entraîner mensuellement tous les hommes volontaires en âge et en capacité de manier une arme. Jusqu’alors, ces citoyens agissaient dans les cadres de la petite guerre, la guerre d’embuscade ou de la lutte contre les Amérindiens. La guerre de Sept Ans révèle cependant que ce type d’initiative n’est pas du tout adapté pour des combats traditionnels, auxquels  les miliciens n’ont pas été formés. En matière d’effectifs, on compte en 1750 165 compagnies de miliciens, regroupant entre autres 724 officiers et 11 687 miliciens2. A titre de comparaison, il y avait au même moment sur le territoire 800 soldats réguliers. La guerre fait grossir de façon substantielle les rangs des milices. En 1755, les effectifs atteignent le nombre de 15 000 et en 1759, la Nouvelle France a la plus grande masse milicienne d’Amérique. Lors du siège de Québec qui se tient du 28 juin au 18 septembre 1759, sur les 17 000 français présents, seuls 5 000 étaient de l’armée, 12 480 miliciens étaient présents. L’année suivante, 7331 miliciens issus de 87 compagnies sont faits prisonniers à la capitulation de Montréal. Une milice existait aussi en Nouvelle-Angleterre afin de combattre les Amérindiens. Elle était née en Virginie, très tôt, en 1632. Les hommes s’engagent pour une année, et elle était organisée sur le modèle de l’armée. Elle n’avait cependant pas la même prépondérance dans la masse armée britannique que son homologue français.

Milice_canadienne_francaise_1759_-_Mary_Elizabeth_Bonham
Milice canadienne française (1759), aquarelle sur crayon, Mary Elizabeth Bonham, circa 1910 ( Bibliothèque et Archives Canada)

Le royaume de France a toujours privilégié les forces terrestres à la Marine qui était son talon d’Achille dans les luttes contre l’Angleterre. Toutefois, l’établissement outre-Atlantique et la possibilité d’une guerre contraint le Ministère de la Guerre à relever de nouveaux défis. La métropole doit notamment maintenir les approvisionnements en vivres, les récoltes de 1755 à 1759 ayant été particulièrement mauvaises. Elle doit en même temps assurer le transport de troupes. Il existe en France deux ports de guerre pour relier tant la Vallée du Saint Laurent que les Antilles. Il s’agit de Brest et Rochefort. En un trajet variant de quatre à six semaines il était possible de rejoindre le Québec. Les Britanniques ont quant à eux ceux de Portsmouth, ou Chatham sur la Tamise, qui sont en liaison avec New-York, Boston ou encore Halifax. La Nouvelle-Angleterre a cependant l’avantage d’être autosuffisante en nourriture ce qui lui permet de se consacrer exclusivement au transit d’hommes et d’armes. Il existe depuis 1674, en Acadie et en Nouvelle-France, un détachement de marine permanent maintenu à 24 compagnies depuis 1685, se nommant les Compagnies Franches de la Marine3. Elles avaient été créées à l’origine pour protéger les navires et les côtes. Le gouverneur a autorité sur elles mais elles restent indépendantes les unes des autres. Concernant les effectifs, on compte avant la guerre 1100 soldats des Compagnies Franches à Louisbourg et jusqu’à 2400 en Nouvelle-France. Le début des affrontements fait naître de nouveaux besoins en hommes. En avril 1750, Louis XV fait augmenter le nombre de compagnies à 30 (contre 28 auparavant) et leurs effectifs passent de 29 à 50. De plus, une compagnie de canonniers-bombardiers est créée. Entre 1755 et 1760, 2812 hommes sont envoyés dans les compagnies franches d’Acadie et de Nouvelle France.


L’arrivée des renforts et la création nécessaire de nouveaux Corps d’armée

Lorsque les combats dans la vallée de l’Ohio débutent, la France comprend qu’elle doit se hâter d’envoyer des détachements français, car les miliciens et les hommes des Compagnies Franches ne sont pas à la hauteur face à l’armée britannique.

Jusqu’aux années 1750, la France bénéficiait d’un petit contingent armé permanent. Lorsque l’on observe les effectifs des troupes envoyées, le peu de moyens mis en oeuvre est frappant, le théâtre américain semblant relégué au second plan par le Ministère de la Guerre. En effet, sur les 398 bataillons terrestres que l’armée avait à sa disposition, seuls onze d’entre eux partent pour l’Amérique. A vrai dire, les généraux et ministres se sont penchés sur la question, et une conclusion en a été tirée : la guerre en Nouvelle France sera une guerre navale, la France ne peut pas la gagner par supériorité technique. Ainsi, si l’on veut préserver les territoires américains, il faudra se battre en Europe, à terre, puis négocier la garde des colonies. L’armée envoyée a alors pour buts de maintenir la population le plus à l’abri, repousser les avancées britanniques, mais pas d’anéantir les Red Coats. La Grande Bretagne est quant à elle confiante en ses capacités à mener une guerre navale et envoie traverser l’Atlantique 22 de des 90 milliers de soldats disponibles. Côté français, entre 1755 et 1756 des soldats ont été détachés des régiments de Béarn, Guyenne, la Reine, Royal-Roussillon et la Sarre, et ont débarqué au Canada constituant un total de 2722 soldats répartis en six bataillons4. A la même époque, on compte deux bataillons des régiments d’Artois et de bourgogne (soit 1046 hommes) à L’île Royale, épaulés par 989 soldats des Compagnies Franches. 1200 soldats se trouvaient en Louisiane. Concernant les Britanniques, six milliers étaient stationnés de façon permanente en Nouvelle Écosse et à New York.

Sur terre, les Britanniques prennent Beauséjour et Gaspareau, les Acadiens sont déportés. En mer, Boscawen confisque le Lys et l’Alcide. La France de son côté prend le fort Chouaguen (Oswego pour les Britanniques) et célèbre une victoire navale mais européenne, celle du siège de Minorque. Pierre de Rigaud de Vaudreuil devient Gouverneur-général canadien-français en 1755 et se voit dans l’obligation l’année suivante de demander des renforts à Versailles. Il réclame une augmentation des effectifs des compagnies, soit 1080 hommes au total, auxquels il faut ajouter 300 hommes en bataillons, 200 fusiliers de Montagne, augmenter la compagnie des canonniers-bombardiers et faire venir des ingénieurs qualifiés. Concernant la Marine, il réclame que chacune des dix compagnies soit augmentée de 65 hommes5. 1757 est l’année de l’arrivée massive de renforts que sans doute, Versailles aurait dû prévoir quelques années auparavant. C’est cette année que la Marine atteint son pic d’effectif avec 2300 recrues, qui décroît par la suite. Aucune des troupes de Mer, de Terre ou du Génie n’est laissé en reste.

Fort_Oswego
Prise du fort Oswego par l’armée française le 14 août 1756 (WALKER J., pour le Tuttle’s Illustrated History of the Dominion, 1877 ; Journal de Montréal). Montcalm fait détruire les fortifications. Cet acte lui permet de ne pas disperser ses troupes en détachant une garnison, mais aussi de conforter ses alliances avec les Amérindiens, qui, entrevoyant la possibilité de la défaite britannique, espèrent alors pouvoir s’établir de nouveau sur ces terres.  De même, la liaison entre Québec et la Louisiane, entravée par les positions fortifiées britanniques, est ainsi de nouveau assurée.

C’est à ce moment-là, en 1757, qu’entre en jeu le corps des Volontaires Étrangers. Les troupes annexes supplémentaires sont généralement relevées par la marine. Face à l’urgence de la situation en Amérique, le gouvernement cherche d’autres moyens, par le biais de particuliers ayant un large réseau. Le lieutenant-colonel Pierre Gignoux, d’origine suisse, avec déjà engagé de nombreuses recrues pour la Marine depuis 1752. Dès 1756 c’est au tour du chevalier Alexis Magallon de la Morlière et de Jean Chrétien Fischer de s’illustrer dans la levée rapide d’hommes. Le premier avait profité de la démobilisation de 1748 pour trouver à Paris, Grenoble ou encore Liège des hommes prêts à retourner au combat. Fischer, originaire de Lorraine ou de Stuttgart avait travaillé pour le Maréchal de Belle-Isle lors de la Guerre de Succession d’Autriche puis s’était vu attribué une Compagnie Franche de Chasseurs. Avant de se consacrer aux troupes terrestres américaines, il avait déjà recruté pour les Comptoirs indiens et pour la Marine de Nouvelle France. Une ordonnance de 1756 officialise son Corps des Volontaires Etrangers. La guerre à l’époque moderne a toujours fait appel à des mercenaires, des officiers étrangers, mais la démarche est ici inédite par son organisation. Fischer avec pour objectif de recruter exactement 4002 hommes. Ces hommes sont réunis à Phalsbourg, Metz, Verdun et Belfort. Par exemple en 1758, 598 personnes répartis en 66 compagnies embarquent pour Louisbourg. Sur ce contingent on répertorie vingt régions d’origine différentes, les quatre plus importantes étant alsacienne, lorraine, palatine et suisse6. Il est intéressant de se pencher sur l’aspect démographique : l’âge médian est de 21 ans. Autrement dit, ses hommes n’ont aucune expérience de la guerre et étaient jeunes garçons lors de la guerre précédente. Les taux de désertion et de pertes sont assez importants. Beaucoup des recrues sont mécontentes, il semblerait que personne n’ait pris la peine de les prévenir qu’ils embarquaient pour le Canada… La mortalité en mer est variable selon les navires. Le Raphaël, perd un quart de se recrues tandis que le Liberté perd 46 soldats sur les 50 qui ont embarqué. Une fois sur place ils ne servent pas en tant que nouvelles unités combattantes mais sont incorporés à celles existantes avec tout ce que cela peut entraîner en matière de tension avec les soldats de métiers. On a écho du mécontentement de la part des soldats qui voient des gens inexpérimentés pour la plupart débarquer à Louisbourg. Le commissaire des guerres sur place dit d’eux qu’ils sont “d’une très mauvaise espèce tous égard ; nous passons notre vie à faire punir les fripons”. Les Volontaires Étrangers de Fischer sont mobilisés sur place jusqu’à la capitulation de Montréal. Après septembre 1760, beaucoup repartent en France. En décembre ceux de la Marine entrent à Rochefort. Quelques troupes engagées sur terre restent mobilisées. On retrouve certains de ces combattants durant les campagnes suivantes en Allemagne ou en Bretagne. Parallèlement à l’engagement américain, 308 Volontaires en 1756 ont été envoyés aux Indes Orientales.


Faire la guerre en Amérique, faire la guerre aux côtés des Indiens

La France bénéficie d’un appui de taille vis à vis de la Grande-Bretagne, celui des Amérindiens. Les peuples amérindiens ont des relations de longue date avec les colons français. Elles sont principalement d’ordre commercial, tant celui de la fourrure que des armes. Les Français fournissaient des tribus en armes européennes afin que celles-ci puissent mener la guerre, en échange de services. La France avait en effet elle aussi besoin de ses voisins. Les généraux présents, les Dieskau, Montcalm et autre Lévis sont des hommes d’expérience, qui ont combattu en Europe auparavant. Ils ont participé aux campagnes d’Allemagne, d’Italie et de Pologne. Ils sont compétents mais réalisent qu’ils doivent changer leur façon de mener la guerre et s’adapter au terrain. Le rythme de l’année militaire, qui dépend sur Saint Laurent doit être changé. Ils doivent mettre en place des lignes de communication quasi-inexistantes jusqu’alors. Les Indiens apportent alors une véritable aide topographique. Ils connaissaient mieux que quiconque le terrain, ses failles, ses atouts. Les natifs permettaient aussi de pallier le manque de troupes vis à vis des Britanniques. L’historiographie européenne semble avoir oublié qu’ils ont combattu durant l’entièreté de la guerre en Nouvelle-France, soit de 1754 à 1760. La Guerre de Conquête est d’ailleurs appelée depuis French and Indian War par les Américains. Ce qui ne manqua pas aux troupes amérindiennes, fut la motivation au combat. Ils vivaient encore dans une configuration tribale qui consacrait l’honneur comme vertu supérieure. A l’instar de l’idéologie européenne du preux chevalier, le soldat Indien devait se battre avec bravoure pour ne pas perdre son honneur et ce que cela incombe. L’une des principales caractéristiques de leurs techniques de combats était la capture systématique de prisonniers, vu par eux comme un facteur de prestige et qui servait grandement les intérêts français.

97.jpg
La fin de l’expédition Braddock (RAVA G., The end of Braddock’ collumn, technique gouache sur papier). Amérindiens et Français vont parvenir, lors de la bataille de la Monongahela le 9 juilet 1755, à défaire une forte colonne britannique. Confrontés simultanément à la guérilla des Amérindiens et des compagnies franches sur leurs flancs et leurs arrières et au combat de lignes des réguliers français sur leur front, les Britanniques subiront un revers terrible.

Les Indiens, qui ont déjà manié des armes européennes étaient aptes à combattre correctement. Pourtant la collaboration franco-indienne se heurte à de nombreux obstacles. Le premier, culturel, civilisationnel, empêche les deux partis de véritablement mener front commun. Les Indiens était notamment doués et formés à la petite guerre, aux manoeuvres annexes. De plus, la vision sacrificielle du soldat divergeait complètement de celle des Européens. Chaque vie comptait réellement, et il était pour eux impensable d’envoyer une masse armée en ordre de bataille pour se faire anéantir par l’artillerie des places forces britanniques. Ils menaient ainsi une lutte parallèle contre l’ennemi. Le célèbre Lieutenant-Général Louis-Joseph Montcalm avait conscience comme d’autres de ses collègues que les arts de la guerre européen et indiens devait s’adapter et se compléter pour mener à bien la campagne. Il écrivait à ce propos le 12 avril 1759, “joindre au système tactique d’Europe l’usage à faire des sauvages, voilà ce que je dis continuellement”. Toutefois, quelques temps plus tard, le 13 septembre plus exactement, sa volonté d’imposer un combat européen en territoire américain porta préjudice dans les Plaines d’Abraham à l’armée française qui perdait la bataille tandis que lui, y perdit la vie.

 

Montcalm_blesse_est_ramene_a_Quebec
Montcalm blessé à la bataille des plaines d’Abraham et ramené à Québec, Illustration de BOMBLED L. (dans GUENIN E., La Nouvelle-France, Paris : Hachette, 1900, 415 p. , orné de 100 gravures & 5 cartes). Cette illustration permet de visualiser les uniformes des forces régulières envoyées défendre la Nouvelle-France. En menant une bataille « à l’européenne », Montcalm se confronte aux Red Coats, redoutables dans une telle configuration.

 

Que dire de plus sur la Guerre de la Conquête si ce n’est que la certitude de Versailles de pouvoir récupérer la Nouvelle France à la fin du conflit fut mise à mal par le traité de Paris de 1763. La France, qui comptait sur une victoire militaire en Europe comme atout dans les négociations, voit à la fin de la guerre cette stratégie s’effondrer. Contrairement aux traités de Ryswick, Utrecht et Aix, celui de Paris marque nettement la victoire des Britanniques par ses acquisitions territoriales. Pendant la campagne américaine, l’éloignement avec Londres et Versailles a permis aux généraux de bénéficier davantage de marges de manoeuvre, et de moins d’entrave de la part du pouvoir politique. Cependant, des généraux sans troupes ne peuvent rien et restent ainsi dépendants de la Métropole. Entre miliciens, Volontaires Étrangers, Indiens et troupes régulières, la principale caractéristique qui se dégage de cette guerre est l’hétérogénéité des forces et leur manque de formation. Les conseillers du roi ont cru à tord, que les généraux Canadiens avaient les moyens de mener une guerre de siège. Sans doute, n’avaient-ils pas conscience du besoin d’expérience et d’entraînement à cet art qui fit défaut aux troupes envoyées en renfort. De plus, une des demandes de Vaudreuil lors de sa requête concernant l’arrivée de renforts était de prévoir l’envoi supplémentaire de troupes si les Britanniques faisaient grossir leurs rangs. Or, à l’automne 1757, ceux-ci ont 21 bataillons et sept compagnies indépendantes en Amérique du nord, soit 20 268 soldats et officiers. La France ne peut plus suivre la cadence que prend la guerre. Au même moment, William Pitt l’Ancien accède au ministère de la guerre britannique. Il fait de la conquête du Canada son objectif premier et est prêt à y engager tous les moyens disponibles. Les prévisions de Versailles se révèlent alors tristement correctes : la Guerre de Sept Ans ne serait pas gagnée en Amérique.

 

 

Crédit iconographique de l’image en une : Victoire des troupes de Montcalm à Carillon par Henry Alexander Ogden, début XXe siècle, musée Fort Ticonderoga (NY)

 

1 Roland Mousnier et Ernest Labrousse, Le XVIIIe siècle : époque des Lumières (1715-1815), Paris, PUF, 1963.

2 Luc Lépine, “Les stratégies militaires et britanniques lors de la guerre de Sept Ans en Nouvelle-France (17(5-1760) dans La guerre de Sept Ans en Nouvelle-France.

3 Marcel Fournier, Les officiers de troupes de la Marine au Canada (1683-1760), Archives et Culture, Paris, 2017. 

4 Louis-Antoine de Bougainville, “lettre de Vaudreuil de Cavagnial au ministre, le 6 novembre 1756” dans Ecrits sur le Canada. Mémoires, journal, lettres, Sillery, Éditions du Pélican, 1993.

5 Lettre de Vaudreuil au ministre du 6 novembre 1756

6 “Rolle général des officiers majors, noms et surnoms, âge, tailles et lieux de naissance des officiers et soldats du second bataillons du régiment des Volontaires-Étrangers […] les dix-sept et dix-huit pars 1758” (SHD, DAT XC 87)

 

 

 

Une réflexion sur “Les derniers instants de la Nouvelle-France : combat et défense pour « quelques arpents de neige » (1750-1760)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s