L’emploi de la variole pour tuer les Amérindiens du Fort Pitt (1763)

Les traces du passé nous ont montré que l’existence de l’utilisation d’armes biologiques fut bien réelle même s’il est parfois plus difficile de prouver sa réussite que son intention. En empoisonnant les pointes des flèches ou les sources d’eau grâce aux cadavres en décomposition[1], les Grecs faisaient état des premières techniques de déstabilisation de l’ennemi il y a 2400 ans. La putréfaction des cadavres humains ou animaux fut l’arme privilégiée de ceux qui souhaitaient malmener la santé physique de leurs opposants afin de dominer le combat. Au fil du temps, de nouvelles stratégies pour intoxiquer l’ennemi furent introduites dans les conflits. Par exemple, en 1346 – début de la période de la peste noire en Europe -, pendant le siège de Caffa en Crimée, « le chef des assiégeants tatars, Djanisberg »[2] ordonne de jeter, grâce aux catapultes et aux trébuchets, les cadavres des victimes de la peste par-delà les murailles.

C’est pendant la Première Guerre mondiale qu’une limite éthique et déontologique se dessine plus fortement. Malgré les démentis officiels, l’Allemagne est, par exemple, accusée d’avoir transmis volontairement le choléra en Italie et la peste à Saint-Pétersbourg. Il faut attendre le protocole de Genève en 1925 pour que soit prohibé l’emploi de « gaz asphyxiants, toxiques ou similaires, ainsi que tous liquides, matières ou procédés analogues »[3]. Chaque signataire, reconnaissant cette interdiction, acceptait l’interdiction de mener des guerres au moyen d’armes bactériologiques.

Si c’est au début du XXe siècle que la question de l’interdiction de ces moyens offensifs se pose, le tournant historique a bel et bien lieu durant la seconde moitié du XVIIIe siècle. En 1763, à la fin de la guerre de Sept Ans[4], un colonel britannique du nom de Henri Bouquet (1719 – 1765) est accusé d’avoir eu recours à la transmission volontaire de la variole à l’aide de couvertures distribuées aux Amérindiens[5]. Des échanges épistolaires ont été retrouvés, exposant un dialogue entre Henri Bouquet et Jeffery Amherst (1717 – 1797) – un officier britannique et administrateur colonial pour le royaume d’Angleterre. Si la guerre de Sept Ans se termine officiellement par le traité de Paris du 10 février 1763, le soulèvement dit de Pontiac[6] oblige les forces anglaises à rester trois années supplémentaires sur leurs gardes. C’est durant cette rébellion qu’arrive l’événement relaté par ce travail.

Ainsi, nous pouvons nous demander comment l’armée britannique aurait orchestré, par le biais de deux de ses commandants, l’assassinat de nombreux autochtones grâce à la propagation volontaire de la variole.

Nous traiterons d’abord d’une contextualisation du conflit entre l’armée britannique et les Amérindiens du Nord. Puis, nous verrons dans quelles circonstances a été préconisée l’extermination des locaux par des moyens bactériologiques.

Gravure du XIXe siècle d’Alfred Bobbet. Lors d’un conseil célèbre du 27 avril 1763, Pontiac appelle ses auditeurs à se soulever contre les Britanniques, Wikimedia.
(https://fr.wikipedia.org/wiki/Rébellion_de_Pontiac#/media/Fichier:Pontiac_conspiracy.jpg)
  1. La rébellion de Pontiac

Faisons-nous face aux premiers cas avérés d’extermination par la maladie en tant qu’arme ? Les faits que nous allons relater ci-dessous ont-ils vraiment eu lieu ? Il est difficile d’assurer que la transmission d’un virus soit du chef d’êtres humains réfléchis. Pourtant, c’est bien ce qu’insinuent des échanges épistolaires retrouvés entre Henri Bouquet et Jeffery Amherst. Mais avant cela, il est pertinent de revenir sur les raisons du conflit entre l’armée britannique et une confédération d’Amérindiens. Déjà depuis 1761, les Iroquois Senecas demandaient à leurs alliés venant d’autres tribus de se joindre à eux pour « expulser les Anglais des forts de l’Ohio et des Grands Lacs »[7]. L’armée britannique était incommodante pour les Amérindiens qui vivaient dans cette région. Deux ans plus tard, le 5 mai 1763, ce mouvement fut repris par Pontiac, chef outaouais. Un conseil réunissant les représentants de dix-huit nations indiennes fit état du portrait de l’ennemi. Il était bel et bien « l’Anglais »[8] et il devait, surtout, être chassé. Les Français, qui avaient quitté le Canada depuis la signature du traité de Paris cette même année, laissèrent un territoire exclusif aux Anglais. Or, les nations amérindiennes ne virent pas cela d’un bon œil puisque si les Français faisaient preuve d’empathie lorsque des Amérindiens mouraient, ce n’était pas le cas des Anglais qui se « moquaient »[9]. Les Anglais étaient bien plus contraignants que les Français pour les peuples autochtones. L’empathie des Français était due à leur condition de nouveaux arrivants en terre lointaine, sur laquelle ils étaient bien moins nombreux que les Anglais qui, eux, pouvaient agir avec une plus grande marge de manœuvre sans prendre en compte une forme de respect. Leur marchandise était deux fois plus chère et leur matériel ne valait « rien »[10]. Toutes ces formes d’injustice, qu’elles soient matérielles ou humaines, eurent provoqué chez les dirigeants indiens une haine progressive envers l’Anglais, celui qui occupait désormais leur territoire en l’accumulant de contraintes. Alors, si « toutes les nations »[11] qui étaient amies des Amérindiens leur avaient déjà asséné un coup, pourquoi ne feraient-ils pas de même de leur côté ?

C’est ainsi que la révolte commença. Progressivement, les natifs de la région ne supportaient plus la présence de l’Anglais : il fallait lancer l’attaque. La rébellion menée par Pontiac pouvait débuter. Durant la première moitié de l’année 1763, les actions des tribus confédérées se soldèrent par des victoires. Certaines attaques furent des triomphes quand d’autres n’aboutirent pas. Si certains sièges finirent par être un succès des tribus amérindiennes, d’autres furent plus pénibles sur la durée et se révélèrent être des échecs. C’est par exemple le cas du siège de Détroit, qui débuta en mai 1763 lorsque les Amérindiens décidèrent d’entourer le fort et se termina fin octobre de la même année par un abandon de leur part. L’idée du siège est importante ici. D’autres sièges sont aujourd’hui considérés comme marquants pour l’histoire de cette rébellion. C’est notamment le cas du siège du fort Pitt qui nous intéressera pour la suite de ce travail.

  1. Comment mettre un terme au siège du fort Pitt ?

L’hostilité grandissant progressivement entre l’armée britannique et les Amérindiens fut marquée par un événement particulièrement sournois. Après que la nouvelle de l’attaque du fort de Détroit par les autochtones fut apprise par ceux vivant près de Pittsburgh, ils décidèrent de s’attaquer au fort Pitt de la même manière le 22 juin 1763. Le siège dura jusqu’au début du mois d’août de cette même année, lorsque Henri Bouquet arriva vers le fort Pitt avec une troupe de cinq cents soldats. Les Amérindiens se divisèrent pour à la fois assurer le siège et tenter d’intercepter les troupes britanniques. Grâce à cela, le colonel Bouquet réussit à soulager le siège et permit aux Anglais de récupérer la main sur ce lieu. Plusieurs échanges épistolaires furent retrouvés a posteriori entre Bouquet et Amherst, ce dernier lui demandant de donner, comme cela était prévu, les couvertures utilisées par les malades de la variole, lors de leur séjour dans les hôpitaux britanniques, aux autochtones afin de les infecter.

Peintre anonyme, Fort Pitt en 1776, 1776, Wikimedia. (lien : https://fr.wikipedia.org/wiki/Rébellion_de_Pontiac#/media/Fichier:Fort_Pitt_in_1776.jpg)

Il est également possible de retrouver dans le journal de William Trent (1715 – 1787)[12] – le commandant de la milice britannique au moment du siège du fort Pitt – les preuves d’une volonté d’attaquer les Amérindiens grâce à la maladie. Sur ce journal, il est écrit : « Par égard pour eux, nous leur avons donné deux couvertures et un mouchoir provenant de l’hôpital qui traite la variole. J’espère que cela aura l’effet escompté. »[13] Quant aux échanges entre Bouquet et Amherst, ils se composent de ces mots écrits par Amherst : « Ne serait-il pas possible d’envoyer la variole parmi les tribus d’Indiens désabusés ? Pour cette occasion, nous devons utiliser tous les stratagèmes en notre pouvoir pour les affaiblir. »[14] Bouquet, qui n’avait pas l’air d’être en désaccord avec les propos d’Amherst, lui répondit : « J’essaierai d’inoculer les salauds avec des couvertures qui pourraient leur tomber entre les mains, et je veillerai à ne pas attraper moi-même la maladie. »[15] Enfin, l’échange se termina par la réponse d’Amherst, tout aussi explicite : « Vous ferez bien d’inoculer les Indiens au moyen de couvertures, ainsi que de tout autre moyen pouvant servir à extirper cette race exécrable. »[16]

Les propos tenus dans ces échanges de lettres de juin et juillet 1763 laissent donc très fortement penser qu’il y eut une véritable volonté d’infecter les Amérindiens. Si l’intention n’est plus à prouver, son efficacité et sa réussite le sont encore. En effet, la volonté de diffuser la variole dans les travées ennemies s’est confondue avec le fait que cette maladie était vraisemblablement déjà en train de se propager naturellement chez les Amérindiens selon l’étude réalisée par Elizabeth A. Fenn en 2000 sur ce conflit[17]. Depuis plus de deux siècles, la variole, comme le choléra ou la grippe, se propageaient fortement dans les régions autochtones. Selon une estimation d’Adriaen van der Donck (1620 – 1655), 90 % de la population amérindienne est morte des suites d’une épidémie apportée par les Européens depuis qu’ils sont arrivés sur le Nouveau-Monde[18]. Il n’était donc pas surprenant que la variole se propage déjà dans le fort Pitt avant même qu’elle soit délibérément transmise par les Anglais. Dans les dialogues entre les concernés britanniques, il n’y avait pas de marques de surprise, d’étonnement, quant à la manière de tuer. Peut-être est-il possible que l’emploi de techniques bactériologiques au service d’un conflit n’était pas si rare que cela ?

Pour conclure, nous avons pu voir que la rébellion de Pontiac fut le théâtre d’événements éthiquement marquants. Bien qu’il soit difficile de prouver la réussite de ces actions menées contre les populations amérindiennes, l’intention, elle, était bien claire. Les propos tenus à leur égard sont marqués par la volonté de réduire au plus bas la simple condition humaine des autochtones. Nous pouvons parler de guerre bactériologique dans la mesure où la volonté d’exterminer par la variole était réelle et prouvée par les échanges épistolaires entre Bouquet et Amherst, et les propos retrouvés dans le journal de William Trent.

Bibliographie

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d’ERRICO Peter (éd.), AMHERST Jeffery et BOUQUET Henri, « Jeffery Amherst and Smallpox Blankets – Lord Jeffery Amherst’s letters discussing germ warfare against American Indians », dans UMass Amherst, Amherst, University of Massachusetts Amherst, 2020 (1re éd. 2001), [en ligne] https://people.umass.edu/derrico/amherst/lord_jeff.html (dernière consultation le 31/10/2021)

FENN Elizabeth, « Biological Warfare in Eighteenth-Century North America: Beyond Jeffery Amherst », dans The Journal of American History,  vol. 86, n°4, Oxford, Oxford University Press, 2000, 1932 p., pp.1552-1580, [en ligne] https://www.jstor.org/stable/2567577 (dernière consultation le 31/10/2021)

MARIENSTRAS Élise, La résistance indienne aux États-Unis : XVIe – XXIe siècle, Paris, Gallimard, 2013, (1re éd. 1980 ; 221 p.), 349 p., [en ligne] https://www.cairn.info/la-resistance-indienne-aux-etats-unis–9782070453986.htm (dernière consultation le : 26/10/2021)

Ministère des Affaires étrangères et du Développement international, « Le saviez-vous ? La France et le protocole de Genève », dans Représentation permanente de la France auprès de la Conférence du désarmement à Genève, Paris, Ministère des Affaires étrangères et du Développement international, 2020, [en ligne] https://cd-geneve.delegfrance.org/Le-saviez-vous-La-France-et-le-protocole-de-Geneve-de-1925 (dernière consultation le : 25/10/2021)

[1]BINDER Philippe, DEBORD T., ROUÉ René, et al., « Les armes biologiques », dans Topique, n°81, Paris, L’Esprit du temps, 2002, 200 p., pp. 93-101, p. 94, [en ligne] https://www.cairn.info/revue-topique-2002-4-page-93.htm (dernière consultation le : 21/10/2021)

[2]Ibid., p. 94.

[3]Ministère des Affaires étrangères et du Développement international,
« Le saviez-vous ? La France et le protocole de Genève », dans Représentation permanente de la France auprès de la Conférence du désarmement à Genève, Paris, Ministère des Affaires étrangères et du Développement international, 2020, [en ligne] https://cd-geneve.delegfrance.org/Le-saviez-vous-La-France-et-le-protocole-de-Geneve-de-1925 (dernière consultation le : 25/10/2021)

[4]La guerre de Sept ans est un conflit d’envergure mondiale. Dans le cadre de ce travail, il est question de l’opposition entre le Royaume de France et celui d’Angleterre – en guerre, principalement à cause du commerce et des colonies – qui se sont battus en compagnie de différents alliés Amérindiens. Au final, la France a dû céder à l’Angleterre un certain nombre de territoires, comme le Canada et l’île Royale (Cap-Breton).

[5]Le terme « Amérindien » est utilisé dans ce texte pour désigner un ensemble de personnes, appartenant à différentes tribus et qui s’unifiaient de manière ethnique et linguistique plus que politique.

[6]Pontiac est un chef de guerre des Outaouais de Détroit. Sa date de naissance est floue et diverge entre 1712 et 1725. C’est en tout cas le 20 avril 1769 qu’il est assassiné par un jeune guerrier peoria de la Confédération des Illinois, Pihi, à Cahokia.

[7]MARIENSTRAS Élise, La résistance indienne aux États-Unis : XVIe – XXIe siècle, Paris, Gallimard, 2013, (1re éd. 1980 ; 221 p.), 349 p., p. 93, [en ligne] https://www.cairn.info/la-resistance-indienne-aux-etats-unis–9782070453986.htm (dernière consultation le : 26/10/2021)

[8]Ibid., p. 93.

[9]Ibid., p. 94.

[10]Ibid., p. 94.

[11]Ibid., p. 94.

[12]William Trent était à l’origine un marchand de fourrures basés en Pennsylvanie.

[13]Traduit par nos soins. Original : « Out of our regard for them, we gave them two Blankets and an Handkerchief out of the Small Pox Hospital. I hope it will have the desired effect. », d’ERRICO Peter (éd.), AMHERST Jeffery et BOUQUET Henri, « Jeffery Amherst and Smallpox Blankets – Lord Jeffery Amherst’s letters discussing germ warfare against American Indians », dans UMass Amherst, Amherst, University of Massachusetts Amherst, 2020 (1re éd. 2001), [en ligne] https://people.umass.edu/derrico/amherst/lord_jeff.html (dernière consultation le 31/10/2021)

[14]Traduit par nos soins. Original : « Could it not be contrived to send the smallpox among the disaffected tribes of Indians? We must on this occasion use every stratagem in our power to reduce them. », ibid..

[15]Traduit par nos soins. Original : « I will try to inoculate the bastards with some blankets that may fall into their hands, and take care not to get the disease myself. », ibid..

[16]Traduit par nos soins. Original : « You will do well to inoculate the Indians by means of blankets, as well as every other method that can serve to extirpate this execrable race. », ibid..

[17]FENN Elizabeth, « Biological Warfare in Eighteenth-Century North America: Beyond Jeffery Amherst », dans The Journal of American History,  vol. 86, n°4, Oxford, Oxford University Press, 2000, 1932 p., pp.1552-1580, p. 1552, [en ligne] https://www.jstor.org/stable/2567577 (dernière consultation le 31/10/2021).

[18]MARIENSTRAS Élise, op. cit., p. 55.

Une réflexion sur “L’emploi de la variole pour tuer les Amérindiens du Fort Pitt (1763)

  1. Voir aussi:

    Dowd, Gregory Evans. Groundless: Rumors, Legends, and Hoaxes on the Early American Frontier. Baltimore: Johns Hopkins University Press, 2015. Chapitre 2: Pox: The Blanket Truth

    Ranlet, Philip. “The British, the Indians, and Smallpox: What Actually Happened at Fort Pitt in 1763?” Pennsylvania History 67, no. 3 (Summer 2000): 427–41.

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