Les Amours de la Grande Armée

Les relations hommes-femmes et plus spécialement les relations sentimentales entre les militaires de la Grande Armée de Napoléon et les femmes qui ont pu croiser leur route sont plus que tumultueuses et pourraient faire l’objet de dizaines de livres. En guise d’introduction, fatalement très succincte, nous livrons ici quelques témoignages qui évoquent, à leurs façons, de manière négative ou positive, ces relations militaires masculins-femmes durant cette période si pittoresque que furent les années 1796-1815.

Paul Thiébault (1769-1846), officier d’état-major français, relate dans cette anecdote datée du début 1800, l’effet que pouvait faire sur la gent féminine, un officier (en l’occurrence ici, Edouard de Colbert, 1774-1851) s’étant mis sur son 31 : « Un fait me rappelle encore ce bal ; c’est l’effet que produisit l’aîné des trois Colbert, au moment où il entra dans la galerie de l’hôtel de la rue du Bac. Parées des toilettes les plus brillantes, trois à quatre cents femmes étaient assises sur les banquettes en amphithéâtre dont cette galerie se trouvait entourée, et cent cinquante d’entre elles s’y disputaient la palme du luxe et de la beauté. Tous les regards leur semblaient dévolus, alors qu’elles paraissaient si éloignées de rendre à quelque homme que ce fût la moindre part des tributs reçus par elles avec de superbes dédains. Eh bien, l’arrivée de l’aîné des Colbert changea cette disposition. C’était à la vérité un jeune homme magnifique de taille, de figure, de chevelure ; son brillant costume de hussard modelait admirablement ses formes à la fois élégantes et fortes. Quand il entra dans la galerie, plus de deux cents femmes se levèrent par un mouvement spontané, pour ainsi dire irrésistible. Tel fut cet hommage, que je n’avais pas encore vu rendre à un homme. » (Thiébault, II, p. 139)

Le même Thiébault, incorrigible aventurier, se plaît à narrer, les rapports qu’il a entretenus avec une duchesse romaine alors que l’armée française occupe la ville italienne en 1798. On pourrait se croire dans une pièce de Marivaux tant la belle duchesse et le plaisant officier semblent jouer aux jeux de l’amour et du hasard mais il faut relever le tragique subtil de cette comtesse se perdant dans des aventures sans lendemains… Thiébault : « La duchesse Ceva est la plus belle brune aux yeux bleus que j’ai vue de ma vie ; femme superbe, elle était en même temps excellemment bonne. Arrêter mes pensées sur elle, la désirer, l’obtenir, l’aimer et la quitter fut l’affaire de trop peu d’instants ; mais le ciel me réserva à cet égard une consolation. Ayant à aller à Florence, elle fit, en compensation de la peine qu’elle avait attachée à mon départ de Rome, le détour de passer par Perugia, où le général Saint-Cyr, ainsi que je le dirai, m’avait envoyé ; elle y resta huit jours, dont le regret acquitta la dette, dont la reconnaissance consacra le souvenir. Dans ce trop rapide épisode, il ne fut question ni de vive passion, ni de grande exaltation ; car cette ravissante créature, pour ne tromper ni elle ni personne, et ne jamais être trompée, se livrait sans s’engager, se donnait sans rien garantir, n’exigeait que ce qu’elle accordait, affranchissant ainsi l’amour des influences du passé et des incertitudes de l’avenir. Elle consacrait tout entier au plaisir ce présent qui est la vie, que chaque instant renouvelle et anéantit, et qu’elle déifiait en un doux oubli du monde et d’elle-même, comme si les heures de bonheur ne devaient avoir ni lendemain ni suite, et n’avaient eu ni précédent ni veille. Pourtant, au moment de partir « Que dira-t-on du séjour que j’ai fait ici ? me demanda-t-elle en riant. « On dira, répondis-je, que vous n’y pouviez être remplacée par personne. J’en atteste l’honneur. Eh bien, reprit-elle avec une effusion qui m’étonna, je serai malheureuse de l’idée de ne pas vous revoir ! J’en atteste l’amour. Et nous nous quittâmes pour l’éternité. » (Thiébault, I, pp. 179-180)

La frivolité d’une grande partie des soldats de la Grande Armée n’est, hélas, plus à présenter et pour certains, il s’agissait là d’une affaire aussi banale qu’un duel avec un camarade… Le jeune officier de chasseurs à cheval Louis Bro raconte, en 1803, comment se comportait son camarade, Antonin de Marbot : « Un peu Gascon, sa verve était intarissable, mais quelle obligeance, toujours mise au service de ses camarades Je lui fis connaître les demoiselles Masset. Antoinette, qui était la plus jeune, parut éprouver bientôt pour mon camarade une inclination qu’il encouragea pendant quelque temps, puis sa fantaisie le fit courir ailleurs. Nous fûmes à cause de cela quelques jours brouillés. car je lui avais reproché de voir dans une honnête fille la Manon qui court les rues jour et nuit, la nuit surtout. Sa réplique fut « Épouse donc cette vertu et rends-moi la paix. » Je ne pensais guère à m’engager à subir l’étreinte de pareils liens. Mme Masset connaissait là-dessus mon opinion et me permettait de traiter ses demoiselles en camarades. » (Louis Bro, p. 31)
Mais parfois, les affaires sont plus sérieuses et des problèmes insolubles viennent contrecarrer les plans sentimentaux que deux cœurs avaient formé le temps d’une rencontre fortuite… L’officier Bégot, du 3ème régiment suisse, relate une aventure assez triste arrivée en Italie du sud vers 1802. « Nous fûmes alors débarqués à Bari, où nous séjournâmes quelques jours avec le régiment. Le colonel me voulant beaucoup de bien, désigna mon logement chez le marquis de M…, où je trouvai la plus généreuse hospitalité. Logé dans une chambre très confortable, je fus admis à la table de la famille, lorsqu’un incident des plus inattendus vint changer l’agréable existence que je menais. Le marquis de M… avait une fille charmante, qui avait été élevée au couvent. Peu de jours après mon arrivée, elle devait avoir une entrevue avec son fiancée, entrevue à laquelle le marquis m’engagea à assister. Je fus très flatté, je l’avoue, de cette marque de confiance. J’étais jeune alors ! et l’impression que produisit sur moi Mlle de M… ne lui échappa point. Le fiancé était un vieillard morose, et ce mariage, arrangé au sortir du couvent, sans l’aveu de la jeune fille, ressemblait à ses tristes fiançailles qui sont un marché, plutôt que l’union de deux cœurs. Au bout de quelques jours, il s’établit une correspondance, représentée par des fleurs d’abord, puis par des billets brulants d’amour, que nous cachions avec soin, tantôt dans nos serviettes, tantôt dans la corbeille à ouvrage dont se servait ma belle Napolitaine. Mais notre bonheur ne devait pas durer longtemps : Mlle de M… fut vue par son frère, cachant un billet qui m’était destiné. Grande fut la fureur du jeune homme, qui me voyait déjà enlevant sa sœur, comme aurait pu le faire un paladin du XVIème siècle. Je réfléchis un moment sur ce que j’avais à faire, lorsque je rencontrai Mlle de M…, qui me dit, en passant rapidement : « Soyez sur vos gardes ! » Je compris que, dans un pays où la vengeance est aussi cruelle qu’expéditive, je ferais bien de me tenir sur le qui-vive. Aussi pris-je mes précautions pour la nuit. J’avais avec moi un excellent chien d’arrêt : je le fis coucher au pied de mon lit, et je m’endormis sans trop d’inquiétude, lorsqu’à une heure avancée, mon chien se précipita tout à coup avec fureur contre la porte de la chambre. J’entendis distinctement un bruit de pas qui s’éloignait, et je compris alors pourquoi Mlle de M… m’avait averti. Le moment était venu de mettre un terme à une amourette qui pouvait finir par une tragédie ; aussi, dès le lendemain, je me rendis chez le colonel, à qui je confiai en partie ma mésaventure, et je quittai, non sans de vifs regrets, la maison hospitalière où j’avais passé de si doux moments. » (Bégot, pp. 28-29)

Des drames sentimentaux se nouent ainsi au gré des pérégrinations de ces centaines de milliers de soldats à travers l’Europe et il n’est pas rare que les locaux voient cela d’un très mauvais œil… Les amours brisés ont été légions dans cette période cruelle… Le sous-lieutenant Jules Marnier (1785-1865), 24 ans, du 24ème de ligne, a pu le vérifier lors d’une tragique histoire en Espagne alors qu’il vient de rencontrer la belle Dolores…
« Je ne pouvais me défendre d’un grand entraînement, vers la belle Dolorès… Chaque jour mes sentiments devenaient plus vifs, plus ardents ; nos causeries se transformèrent en confidences, en épanchements, c’était déjà la fervente intimité. J’osai déclarer mon amour à la charmante fille du marquis, et lui manifester mon désir de lui consacrer ma vie. Mais c’était au marquis que je devais adresser ma demande. Cependant, la belle Dolorès croyait avoir remarqué dans mes conversations quelques souvenirs, accompagnés de regrets, touchant une grande dame et un certain mouchoir. Je lui avais effectivement parlé de cet objet dans des termes qui avaient éveillé chez elle des soupçons tout à fait en dehors de la vérité. Dolorès, que cette pensée tourmentait, me demanda, comme preuve de la sincérité de mon amour pour elle, le sacrifice du mouchoir. À force d’instances je cédai, et surtout par crainte de voir s’attiédir les sentiments de ma Dolorès ; je lui confiai le mouchoir, mais je lui fis jurer de me le rendre, si Dieu ne permettait pas notre union… Vous jugez, d’après l’état de nos cœurs, combien doux étaient nos entretiens et combien ils nous semblaient courts. » Précisons que Marnier tient son mouchoir d’un cadeau de la reine Louise de Prusse même d’où son côté précieux. Mais les choses ne tournent pas comme le veulent les deux tourtereaux et sitôt le régiment de Marnier parti, Pepito, le frère de Dolorès, ayant appris ce début de relation, décide d’enfermer sa sœur au couvent pour toujours, l’estimant déshonorée… Désespérée, elle parvient tout de même à envoyer cette lettre terrible à Marnier : « Je dois me résigner et courber le front, sous la brutalité de la tyrannie. On me force à entrer au couvent… Je ne saurais me soustraire à la volonté d’un frère sans cœur, il a pour lui l’autorité inique de la loi. Suivez votre destinée… La mienne est de me consacrer à implorer Dieu pour qu’il vous fasse heureux un jour… » Marnier, au comble de la douleur de perdre tout espoir de revoir Dolorès, se souvient avec amertume : « Après la lecture de cette lettre, je voulais partir immédiatement pour Madrid ; je voulais aller tuer Pepito et enlever Dolorès… mais des obstacles insurmontables me rendaient fou de rage : l’impossibilité de quitter l’armée, en lutte chaque jour… Puis le temps qui me manquait pour arriver, avant que Dolorès eût prononcé ses vœux… N’y avait-il pas là de quoi mourir cent fois ? » (Marnier, pp. 44-48)

Les relations sentimentales à la Grande Armée sont aussi des relations maritales et il existe quelques exemples, assez magnifiques, souvent touchants de ces couples qui, envers et contre tout, affrontent les horreurs de la guerre en restant unis. C’est bien sûr le cas lorsque les deux époux font la guerre ensemble comme l’illustre cette anecdote rapportée par le colonel du 4ème de ligne, Raymond de Montesquiou-Fezensac, lors de la campagne de Russie : « On a cité surtout celui d’un tambour du 7ème régiment d’infanterie légère ; sa femme, cantinière au régiment, tomba malade au commencement de la retraite ; le tambour la conduisit tant qu’ils eurent une charrette et un cheval. À Smolensk, le cheval mourut, alors il s’attela lui-même à la charrette et traîna sa femme jusqu’à Wilna [Vilnius]. En arrivant dans cette ville, elle était trop malade pour aller plus loin et son mari resta prisonnier avec elle. » (Fézensac, p. 132)
Mais pour la majorité des couples, l’éloignement c’est aussi la séparation avec l’être aimée et pour ces femmes qui attendent le retour de leurs hommes, le temps, parfois insupportable de l’attente… Quelques exemples de lettres d’officiers à leurs épouses… D’abord, une courte lettre du général Auguste de Colbert (1778-1809) à sa femme durant l’année 1808 : l’éloignement n’empêche pas de faire des projets… « Ma chère amie, notre petite famille va bientôt s’augmenter, tu es trop à l’étroit dans ton petit appartement ; j’ai vu une maison rue X. qui nous conviendrait : il y a un jardin ; le quartier est beau ; si tu veux nous l’achèterons. Eh bien ! encore dix ou douze années de service, et j’irai me retirer près de toi ; nous vivrons et vieillirons ensemble comme Philémon et Baucis. ». (N-J. Colbert, V, p. 130)

Ensuite, deux lettres du colonel Louis Bro (1781-1844) : il écrit à sa femme Laure, alors qu’il vient de partir pour rejoindre la Grande Armée pour traverser l’Allemagne en vue d’envahir la Russie au printemps 1812… « Il m’a été impossible, ma Laure, de trouver depuis Verdun un seul petit moment pour te donner de mes nouvelles. […] Ô mon ange, ô ma Laure, que le sort nous soit favorable ! Chère amie, si tu ne m’as encore point écrit, adresse ta première lettre à Dresde, poste restante. J’y serai bientôt et probablement j’y resterai quelques jours. Que le diable emporte les dérangeurs ! Tout à l’heure, je reviens à toi. Tu iras à Passy, n’est-ce pas, mon amour, donner à ma vieille bonne sa robe, non pas de ma part, mais de la tienne, entends-tu ? […] Vois mon père et donne-lui de mes nouvelles ; fais-toi pardonner le silence que je garde envers lui, car tu en es la cause. Sans toi, je lui écrirais. Bon père, il nous pardonnera, il est content de notre amour. Adieu, ange de ma vie. Je vais franchir le Rhin, pour peu de mois, je l’espère. Quel beau jour que celui qui me reverra, dans cette même chambre, t’écrire de venir à ma rencontre, tel jour et à telle heure ! Chère amie, ça ne sera pas bien long. » (Bro, pp. 92-93)

Seconde lettre du colonel Bro à sa Laure où transparaît un sentiment que l’on ne prend pas souvent en compte : si les femmes s’inquiètent légitimement pour leur mari, ces derniers peuvent également s’inquiéter pour elles surtout à une époque où un simple rhume pouvait emporter une personne en quelques jours… Ici, cette lettre de Bro, datée du 26 mai 1812, alors que le colonel a rejoint son unité en Pologne et qu’il n’a plus reçu de lettres de sa femme depuis une semaine… « Voilà dix jours que je me raisonne pour me persuader que je ne dois pas m’inquiéter, et puis qu’on dise que je n’ai pas de raison. Ô mon Dieu ! conserve ma Laure, conserve sa santé. Je suis prêt à me désespérer quand je me figure qu’il est possible que tu sois bien malade. Mais alors notre bonne tante Sophie (Arnault) m’en avertirait ; elle ne me laisserait pas dans une cruelle incertitude comme celle que j’éprouve. Demain, n’est-ce pas, demain j’aurai de tes nouvelles. Je suis resté tout stupéfait quand le général Monthion, à qui ton cousin m’a dit qu’il adresserait tes lettres, m’a répondu qu’il n’avait rien pour moi. […] Tu n’as pas d’idée du chemin que fait mon imagination. Tiens, ce matin, quand ce pauvre capitaine de mon régiment dont la femme est morte subitement est venu me voir, une voix que je voulais et ne pouvais ne pas écouter me disait ‘’Tremble que cela ne soit de même pour ta Laure !’’ Amie, mes cheveux se dressent en écrivant ceci, et mes larmes coulent malgré moi. Mon Dieu, conservez ma Laure. Comment pourrais-je vivre sans elle ?… I1 est minuit. Je ne sais pourquoi cette heure est lugubre. Je te quitte un instant, je vais prendre l’air quelques minutes. Deux heures au matin. La nuit est superbe, ma mie. J’ai vu notre étoile si belle, si brillante, que cela m’a tranquillisé. Vois comme je deviens superstitieux. J’ai ouvert ton petit médaillon, et à la clarté de la lune j’étais à le regarder et j’y serais peut-être encore si une patrouille de gardes nationaux n’était venue à passer. Je sais assez de polonais pour demander quelle heure il est, les hommes m’ont répondu « Bientôt deux heures » et je suis rentré. Bonsoir, me voilà tranquille. Demain, bien sûr, j’aurai une lettre de toi. 26 mai, au matin. J’ai passé une assez mauvaise nuit ma mie ; des soldats, qui sont logés à côté de moi, ont fait un tel tapage que j’ai mal dormi. En revanche, j’ai beaucoup rêvé, mais pas toujours agréablement, Je te voyais dans des positions affligeantes, malheureuse, errante. Une fois, je t’ai rencontrée déguisée en vivandière et prête à être maltraitée par des soldats ivres. Je me réveillais toujours quand je ne pouvais plus supporter la peine que j’éprouvais. Je n’ai pu dormir assez bien que le matin. Alors j’ai encore rêvé de toi, mais agréablement. J’ai aussi éprouvé ma fidélité contre une tentative assez forte. J’étais logé dans un château, chez une jeune veuve. On vient m’interrompre, je te conterai mon rêve plus tard. » (Bro, pp. 100-101)

N’est-ce pas touchant de voir ce grand gaillard de colonel Louis Bro, un homme capable de couper des bras à coups de sabre, devenir aussi inquiet en raison de l’absence de lettres de sa femme ? Rassurez-vous, le lendemain 27 mai, il recevra enfin une lettre de sa Laure et pourra partir le cœur confiant pour affronter les armées russes…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Bibliographie

-Bro Louis, Mémoires du Général Bro, Plon-Nourrit, Paris, 1914, 310 p.
-Colbert Napoléon-Joseph, Mémoires touchant le temps et la vie du général Auguste Colbert (1777-1809), Firmin Didot Frères, fils & cie, Paris, 1863, 5 volumes.
-Montesquiou-Fézensac Raymond de, Journal de Campagne de Russie en 1812, 1849, Laville, Paris, 2012, 175 p.
-Marnier Jules, Souvenirs de guerre, Paris, 1867, 416 p.
-Thiébault Paul, Mémoires du général baron Thiébault, Paris, Plon, 1893-1895, plusieurs volumes.

Laisser un commentaire