Les Anges de l’Enfer – Howard Hughes (1930)

L’amour ou le devoir ? L’héroïsme ou la vie ?

Premier des deux seuls films réalisés par Howard Hughes, Les Anges de l’Enfer (Hell’s Angels) s’avère passionnant à plus d’un titre : pour sa représentation de la Première Guerre mondiale axée sur les conflits aériens d’abord, pour sa production pour le moins tumultueuse – et au moins aussi épique que le film – ensuite, et pour la personnalité de son metteur en scène enfin. Metteur en scène par ailleurs intimement lié au monde militaire… puisque plusieurs années après avoir réalisé Les Anges de l’Enfer, Howard Hughes entreprendra la conception d’avions, hélicoptères, missiles et autres matériels électroniques et équipements militaires pour le compte de l’armée américaine.

Rembobinons :

Nous sommes en 1927 et Howard Hughes, vingt-deux ans seulement, milliardaire et doublement orphelin depuis trois ans déjà, commence le tournage de son nouveau film (qu’il se contente alors – comme tous les précédents – de produire, ayant ici laissé le soin de la mise en scène au réalisateur confirmé Marshall Neilan) :  Hell’s Angels. Les Anges de l’Enfer. Soit le récit de trois aviateurs allemands et anglais au cours de la Première Guerre mondiale. Howard Hughes étant un passionné d’aviation (il a débuté les cours de pilotage dès l’âge de quatorze ans !) et de cinéma (autrement dit de deux domaines dans lesquels il peut intelligemment dépenser sa fortune), le projet semblait évident. Sa production sera chaotique.

D’abord imaginé comme un film muet en noir et blanc (la norme à l’époque), le film sortira finalement – après une gestation longue de trois ans et pour le moins mouvementée – agrémenté de dialogues et de certaines séquences en couleur (qui restent toutefois minoritaires). Pourquoi de tels changements ? Eh bien parce qu’en 1927 sort Le Chanteur de jazz (The Jazz Singer), aujourd’hui considéré comme le premier film parlant – un évènement, donc. Evènement qui convaincra Hughes, dont le Hell’s Angels voyait son tournage déjà bien avancé, de transformer le film jusqu’alors muet en film parlant – l’obligeant par la même à remplacer son actrice principale, dont l’accent norvégien ne collait décidément pas à son rôle d’Anglaise ! Il décidera en outre d’ajouter quelques touches de couleurs à son film en réalisant l’une des scènes en couleur et en en colorant deux autres d’un filtre violet pour l’une et bleu pour l’autre.

Une production mouvementée, donc, qui verra défiler plusieurs réalisateurs (après Marshall Neilan, ce sont Luther Reed et Edmund Goulding qui seront embauchés avant d’être remerciés), jusqu’à ce que Howard Hughes décide finalement de prendre lui-même les choses en main au moment de tourner les fameuses scènes aériennes du film. Mille-sept-cents figurants engagés, de nombreux spécialistes des cascades aériennes débauchés, soixante-quinze avions ayant servi lors de la Première Guerre mondiale loués ou achetés, plusieurs aérodromes réquisitionnés… Howard Hughes se donne les moyens de ses ambitions pour mener à bien son film. Film qui coûtera finalement près de trois millions de dollars (un budget conséquent pour l’époque) et sera à sa sortie en 1930 un succès en salles (les recettes ne couvrant toutefois que péniblement son coût de production). Qu’importe : lui qui n’avait que treize ans lorsque s’est achevé la Première Guerre mondiale venait de réaliser un film de guerre qui marquerait l’Histoire : Hell’s Angels.

Rembobinons encore un peu :

Nous sommes en 1914 et l’Allemagne n’est pas encore en guerre. Les frères Rutledge, deux Anglais, sont en vacances chez leur ami Karl, un Allemand rencontré sur les bancs d’Oxford. Les trois jeunes hommes sont amis et ne se doutent encore de rien. Quelques jours plus tard, les voilà tous trois repartis à Oxford, dans l’Angleterre natale des deux frères, où l’avenir semble toujours radieux. C’est hélas le moment que choisit la grande Histoire pour surgir dans la petite : le 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Karl reçoit sa lettre de convocation et doit se résigner, lui qui a fait ses études à Oxford, lui qui se sent parfois même « presque anglais », à rentrer servir son pays. Le 4 août, c’est-à-dire le lendemain, c’est le Royaume-Uni qui déclare la guerre à l’Allemagne. Et les frères Rutledge, qui assistaient impuissants au départ de leur ami la veille, qui se retrouvent plongés à leur tour dans l’Histoire.

Leurs réactions seront aussi opposées que le sont leurs goûts en matière de femmes. Roy, le brave, l’amoureux fidèle, ne se fait pas attendre : le voilà qui s’enrôle sur-le-champ dans le Royal Flying Corps, le corps aérien de l’Armée britannique (qui fusionnera avec le Royal Naval Air Service pour fonder l’actuelle Royal Air Force le 1er avril 1918 – et ce n’est pas une blague). Monte, le coureur de jupons, n’en a lui guère l’intention, mais se retrouvera bien malgré lui dans le même bateau après un malentendu pour le moins grotesque : alors qu’il se balade dans la rue, le voilà qui passe devant un centre de recrutement improvisé, sur lequel trône une affiche « ENLIST IN THE RFC AND GET A KISS » et devant lequel une jolie jeune femme l’interpelle, bientôt suivie par une foule de témoins. Le séducteur se laisse berner… et le voilà lui aussi enrôlé dans le Royal Flying Corps, aux côtés de son frangin.

La Fliegertruppen pour Karl, le Royal Flying Corps pour Roy et Monte : deux armées opposées pour trois hommes autrefois amis. Nous n’en révèlerons pas l’issue, si ce n’est que le film déjoue – rapidement et cruellement – les attentes.

Ce faisant, Hell’s Angels met en scène deux grandes séquences aériennes dignes d’intérêt :

La première suit l’arrivé d’un zeppelin, surgissant hors de la nuit et du brouillard londoniens (peut-être le plus beau plan du film) pour bombarder Trafalgar Square, le cœur de la capitale. Une mission dans laquelle se retrouve embarqué notre héros Karl, qui devra choisir entre sa loyauté envers le Reich et son amour pour l’Angleterre… La seconde, la plus ambitieuse et la plus généreuse, présente elle nos deux pilotes anglais aux commandes d’un bombardier ennemi volé, en mission pour aller bombarder un dépôt de munitions allemand. Bombardement qui ne manquera pas de provoquer une contre-attaque en bonne et due forme et en escadrille de l’opposant. Pour ne rien arranger, de la réussite de cette opération dépend évidemment la vie de centaines d’hommes. Et les ordres sont clairs : la capture n’est pas une option.

Ces deux grandes séquences d’action/aviation sont évidemment les deux morceaux de bravoure du film. Faut-il préciser qu’il est inutile d’être féru d’aviation pour apprécier un spectacle aussi grisant que celui du ballet des avions dans le ciel ? Surtout compte tenu du charme indéfinissable de la flotte des années 1910 (les biplans !). Une époque pendant laquelle les britanniques débattaient du droit de vote des femmes (un sujet qui fait dans le film l’objet d’une réplique déjà délicieusement désuète et ironique à sa sortie, puisque le droit de vote leur sera accordé en 1918). Une époque pendant laquelle l’amant pouvait se voir défier en duel par le mari trompé (il faut voir cette scène où notre héros Monte est surpris avec sa femme par le Colonel Von Kranz, qui avec un sang-froid imperturbable et presque comique, se contente de lui expliquer sans sourciller que ses témoins viendront, selon les règles alors en vigueur, lui donner l’heure et le lieu du duel à venir) et où refuser le duel était une honte.

Et si les faits relatés dans le film sont fictifs (bien que la séquence du zeppelin évoque effectivement un épisode réel – à savoir la campagne de bombardements sur le Royaume-Uni planifiée par l’Allemagne dès 1915), le traitement s’avère tout à fait réaliste et crédible. Nous ne sommes pas ici dans le grand spectacle complètement déconnecté.

Bref, parler de Hell’s Angels, c’est parler de beaucoup de choses : du film et de ses scènes d’aviation, évidemment, mais aussi de ses coulisses pour le moins extraordinaires et de son créateur, l’aviateur, producteur, réalisateur et démiurge Howard Hughes. Qui à défaut d’avoir participé à la guerre (sa surdité précoce l’en aurait de toute façon certainement empêché s’il en avait eu l’âge) a su la faire revivre à l’écran.

Autant de raisons qui font la légende de ce film. Que nous vous invitons à découvrir !

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