Kirk Douglas rejoue la bataille de l’eau lourde : Les Héros de Télémark – Anthony Mann (1965)

Affiche française du film Les Héros de Télémark – Anthony Mann (1965)

Il y a un peu plus d’un an maintenant, le 5 février 2020, disparaissait l’un des derniers grands noms du fameux âge d’or hollywoodien : l’incontournable Kirk Douglas. Un acteur légendaire qui s’est, au cours de sa très belle carrière, illustré dans de nombreux genres, parmi lesquels celui – vous vous en doutez – du film de guerre.

S’il n’est de loin pas la plus connue de ses incursions dans le genre, Les Héros de Télémark (The Heroes of Telemark), dont Kirk Douglas est la tête d’affiche, s’avère en revanche notable à plusieurs titres.

Côté coulisses d’abord, ce film est l’ultime opus du réalisateur Anthony Mann (qui décèdera treize mois plus tard, au cours du tournage de son film suivant). Un réalisateur principalement connu de nos jours pour sa fructueuse collaboration avec une autre vedette de l’époque, James Stewart – au sein de laquelle une série de cinq westerns fameux[1]. Mais aussi un réalisateur qui avait déjà dirigé Kirk Douglas, cinq ans plus tôt, sur le plateau du péplum Spartacus… le temps de quelques jours seulement, avant que son acteur – et producteur ! – ne décide de le congédier, pour le remplacer par un certain Stanley Kubrick – pour qui Douglas avait déjà joué le premier rôle dans un autre film de guerre : Les Sentiers de la gloire. Sur lequel nous reviendrons peut-être un autre jour…

Ces Héros de Télémark seront ainsi, cinq ans après leur première collaboration avortée sur Spartacus, l’occasion de retrouvailles en bonne et due forme pour l’acteur Kirk Douglas et le réalisateur Anthony Mann – qui ne lui a visiblement pas fait grief de son éviction soudaine de leur tournage précédent !

Sorti en novembre 1965 au Royaume-Uni, soit l’année des vingt ans de la capitulation du Troisième Reich, ce film présente par ailleurs pour singularité d’être l’un des rares – très rares, même – et ce encore à ce jour, à traiter du sujet précis de la bataille de l’eau lourde. Une « bataille » assez méconnue du grand public (d’où le titre initial du projet, The Unknown Battle ?) qui désigne en réalité la longue entreprise de sabotage menée, avec succès, par les forces alliées entre 1940 et 1944 contre le projet de course à la bombe atomique de l’Allemagne nazie.

Plan du film Les Héros de Télémark – Anthony Mann (1965)

Après avoir envahi la Norvège en avril 1940 dans le cadre de l’opération Weserübung, l’Allemagne nazie a, en effet, eu pour projet d’exploiter la centrale de Vemork, située dans le sud du pays et qui était alors la seule usine européenne d’eau lourde : un terme à première vue surprenant qui désigne en fait un liquide dans lequel la structure de l’hydrogène est plus lourde que dans l’eau ordinaire… et qui possède en conséquence de précieuses propriétés pour l’étude de l’énergie atomique. Ceci dans l’optique, donc, de parvenir à réaliser la bombe atomique… un accomplissement qui aurait bien pu changer le cours de la guerre !

Face à cette menace, les Alliés (parmi lesquels le roi et le gouvernement norvégiens exilés à Londres) ont en réponse entrepris de saboter ce projet, et pour cela mis sur pied cinq attaques successives contre le site de Vemork, désormais sous occupation allemande. Les Héros de Télémark est le récit de cette série d’opérations militaires.

Et si, pour des raisons évidentes, le film s’autorise des libertés vis-à-vis de l’Histoire, il se veut tout de même un récit assez fidèle dans l’esprit et crédible dans les faits. Il se pose pour cela comme l’adaptation conjuguée de deux ouvrages dédiés au sujet : Skis Against the Atom, récit du militaire et résistant norvégien Knut « Bonzo » Haukelid, lui-même membre du commando norvégien chargé de la troisième attaque contre l’usine d’eau lourde ; et But for These Men de l’écrivain anglais John D. Drummond.

Dédié à tous les Norvégiens qui se sont battus pour empêcher le Troisième Reich de mettre au point son sinistre projet, Les Héros de Télémark s’ouvre aux abords de la ville de Rjukan (située dans le comté de Télémark, qui donne son nom au film). Nous sommes en 1942. La Norvège est sous occupation allemande. C’est aux abords de Rjukan que trône la fameuse usine d’eau lourde de Vemork. Son directeur, M. Nilssen, y reçoit justement la visite de dignitaires nazis… pour qui il est désormais temps que l’Allemagne accomplisse un grand pas en avant dans son projet de fabrication de la bombe atomique.

Plan du film Les Héros de Télémark – Anthony Mann (1965)

Le temps des expériences ne peut pas durer indéfiniment : les scientifiques nazis viennent d’adjoindre à l’équation jusque-là admise un nouveau composant et nécessitent maintenant des quantités considérables d’eau lourde. Aussi l’usine de Télémark est-elle réquisitionnée sur-le-champ et devra désormais accroître sensiblement sa production : les Allemands exigent au directeur de la centrale la livraison de cinq tonnes d’eau lourde pour l’an suivant ! Une tâche a priori impossible ? Pas pour le commissaire du Reich en présence, selon qui « ce qui est nécessaire doit trouver son accomplissement ! ». D’autant plus que l’avenir du Reich est en jeu : de la création de la bombe atomique ne dépend rien de moins que la victoire de l’Allemagne !

Bien décidé à ne pas obéir aveuglément aux consignes nazies, le directeur Nilssen envoie Knut Straud (Richard Harris), l’un de ses concitoyens lui aussi engagé dans la résistance (un personnage inspiré du véritable résistant Knut Haukelid mentionné plus haut), à l’université d’Oslo – la capitale du pays – y trouver le docteur Rolf Pedersen (Kirk Douglas) afin de lui communiquer un négatif comportant les détails du projet des nazis. Le résistant et le docteur ne tardent pas à se résoudre à rejoindre clandestinement Londres pour y avertir leur état-major de cette avancée allemande dans la course pour le contrôle de la fission de l’atome.

Sans surprise, tout ce beau monde en conclut qu’il s’avère impératif d’agir sans plus tarder : l’usine où est fabriquée l’eau lourde doit être détruite dans les plus brefs délais pour éviter que le liquide soit expédié en Allemagne. Une question demeure toutefois : quelle est pour cela la solution la plus efficace ? Faut-il bombarder l’usine ou bien l’attaquer au sol par des commandos ? Le but de l’entreprise étant, bien sûr, d’éviter au passage la destruction de la ville attenante, Rjukan, et avec elle le massacre de ses six mille habitants…

Vendons la mèche : ce sera l’option du commando au sol qui sera finalement retenue. Commando composé de résistants norvégiens dont feront naturellement partie nos deux héros, Rolf Pedersen et Knut Straud. Evidemment, rien ne va se dérouler comme prévu…

Plan du film Les Héros de Télémark – Anthony Mann (1965)

Cachés dans les montagnes enneigées de Télémark, nos personnages vont notamment être amenés, à plusieurs reprises, à confronter leurs différentes perceptions du patriotisme. Par exemple, commettre un attentat envers un véhicule nazi peut-il se justifier, sachant que seront immanquablement fusillés en représailles des otages civils ? Les héros devront par ailleurs affronter des dilemmes moraux parfois imprévus : que faire de ce témoin civil malencontreusement croisé en pleine préparation de l’assaut ? L’abattre, dans le doute ? Le garder à vue ? Ou bien prendre le risque de lui faire confiance ? L’enjeu de l’opération est majeur…

A l’instar de la véritable bataille de l’eau lourde, le film déroule en deux heures plusieurs attaques contre la production allemande – chacune de ces péripéties s’avérant en fait inspirée de la réalité historique. Et présente, outre l’assaut de l’usine de Vemork, une course-poursuite en skis entre nos deux héros et un bataillon de soldats nazis, véritable morceau de bravoure du film !

Ce faisant, Les Héros de Télémark déploie au fil de son récit une imagerie du film de guerre assez généreuse : de l’embuscade d’un convoi nazi par un groupe de résistants au saut en parachute en territoire ennemi, en passant par le peloton d’exécution, l’évasion lors d’un transfert, la découverte du corps sans vie d’un opérateur, le détournement d’un navire adverse ou encore la traversée sous tension d’un champ de mines… sans oublier les quelques explosions de rigueur.

Le tout emballé par le grand Anthony Mann dont la mise en scène est dans cet ultime opus égale à celle de ses précédents ; à savoir simple, efficace et de bon goût. Mettez-la au service d’une page de l’Histoire méconnue mais fascinante, plongez-la dans le décor enneigé des montagnes norvégiennes de Télémark, rythmez-la au son de la partition très réussie du compositeur Malcolm Arnold et ajoutez-y le charisme incandescent de Kirk Douglas : vous tenez là autant de bonnes raisons de découvrir – ou redécouvrir ? – ces Héros de Télémark.

Plan du film Les Héros de Télémark – Anthony Mann (1965)

Notes

[1] Winchester ‘73 (1950), Bend of the River (1952), The Naked Spur (1953), The Far Country (1954) et The Man from Laramie (1955).

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