Il y a 60 ans : l’OAS en Algérie

Il y a 60 ans, dans les derniers instants du conflit algérien, était créé l’OAS. Cette date anniversaire est l’occasion de revenir sur cette période charnière de la fin de la guerre d’Algérie, à un moment où toutes les passions étaient exacerbées.

De la création de l’Organisation à l’échec du putsch d’Alger

Madrid, 1961. Alors que la guerre d’Algérie fait rage, un petit groupe d’hommes fonde l’Organisation Armée Secrète (OAS). Pour comprendre la création de cette organisation politico-militaire, il faut revenir quelques années en arrière.

Affaiblie, la France est touchée par une crise ministérielle après la démission du gouvernement Gaillard en avril 1958. Des manifestations se déroulent à Alger, le 26 avril, en faveur d’une Algérie française. Près de 30 000 Européens d’Algérie demandent un gouvernement de salut public. Les protestations tournent à l’émeute lorsque le 13 mai, certains manifestants s’emparent du gouvernement général. L’un des instigateurs du putsch est Pierre Lagaillarde, alors président de l’AGEA (Association Générale des Étudiants d’Algérie) et futur fondateur de l’OAS. Un Comité de salut public est mis en place sous la présidence du général Massu. Plusieurs comités insurrectionnels sont installés dans les villes algériennes et en Corse. Ils réclament alors le retour au pouvoir du général de Gaulle, absent de la vie politique depuis 1953. « Prêt à assumer les pouvoirs de la République[1] », Charles de Gaulle est investi par l’Assemblée nationale comme Président du Conseil le 1er juin 1958. Rapidement, il se rend à Alger où il prononce l’un de ses plus célèbres discours, depuis le balcon du Gouvernement général :

« Je vous ai compris !
Je sais ce qu’il s’est passé ici. Je vois ce que vous avez voulu faire. Je vois que la route que vous avez ouverte en Algérie, c’est celle de la rénovation et de la fraternité[2]. »

Ces mots suscitent de vives espoirs chez les Français d’Algérie, qui y voient un homme en faveur d’un maintien de la France en Algérie.

Pierre Lagaillarde, activiste partisan de l’Algérie française et un des fondateurs de l’OAS

Cependant, le 16 septembre 1959, la politique gaullienne prend un tournant radical. Dans un discours radiotélévisé, le Président de la République évoque pour la première fois l’idée d’un « droit à l’autodétermination du peuple algérien ». En vue d’un référendum, il propose ainsi trois options pour l’avenir de l’Algérie : la francisation, l’association ou la sécession. La population européenne d’Algérie se sent trahie par la position du général de Gaulle. Du 24 janvier au 1er février 1960, suite au rappel du général Massu à Paris, ils manifestent dans les rues d’Alger et érigent des barricades. Plusieurs morts sont à déplorer. Ce mouvement est mené par Pierre Lagaillarde, devenu député d’Alger. Il est arrêté le 1er février et emprisonné à la prison de la Santé à Paris. Au moment du « procès des Barricades[3] », il s’enfuit et trouve asile à Madrid accompagné de Jean-Jacques Susini, alors président de l’AGEA. Les deux hommes y retrouvent le général Salan et Joseph Ortiz, militant d’extrême-droite. Ensemble, ils fondent l’OAS, le 11 février 1961.

Logo de l’OAS

Le nom de l’Organisation trouve sa référence dans l’Armée Secrète (AS), un regroupement de résistants français, créé en 1942 pendant la Seconde Guerre mondiale. Les quatre hommes se voient ainsi comme des résistants, militant pour le maintien de la présence française en Algérie.  C’est une organisation considérée d’extrême-droite puisque les membres fondateurs sont issus de cette mouvance politique. Toutefois, beaucoup de militants ne se revendiquent pas spécialement d’extrême-droite voire ne sont pas engagés politiquement. Cette nouvelle structure va se scinder en trois branches : OAS-Alger, OAS-Métro (OAS métropolitaine) et OAS-Madrid. Chacune opère sur un territoire et elles ne sont pas réellement coordonnées entre elles. Pour l’historien Olivier Dard, l’OAS constitue « une nébuleuse territorialisée dont la principale est Alger ». C’est l’OAS-Alger qui a l’idée de créer un réseau en France métropolitaine, au travers du résistant Pierre Sergent. Quant à l’OAS-Madrid, c’est un souhait de Pierre Lagaillarde qui ne peut pas rejoindre Alger. Toutefois, elle va rapidement échouer lorsque Franco met en résidence surveillée ses responsables en 1961. Car en effet, la création de l’OAS à Madrid questionne sur les liens qu’aurait-pu entretenir l’Organisation avec le régime de Franco. Dans les faits, il n’y a pas de relation officielle entre le régime franquiste et l’OAS. Toutefois, le beau-frère de Franco, Ramon Serrano Suñer, les soutient et les aide. Comme l’affirme Olivier Dard, les dirigeants de l’OAS se leurrent sur le réel appui du régime de Franco à leur mouvement, puisque l’Espagne ne veut pas risquer de rompre ses relations officielles avec la France gaulliste.

Le 8 janvier 1961, les Français approuvent par référendum l’autodétermination du peuple algérien à près de 75% des voix en métropole contre 69% en Algérie. Ce vote est une occasion pour le général de Gaulle d’affirmer sa légitimité en tant que chef de l’État. Certains cadres de l’armée sont révoltés par la politique menée par le gouvernement français : quatre généraux, Challe, Jouhaud, Salan et Zeller tentent un putsch à Alger dans la nuit du 21 au 22 avril 1961. Les Algérois se réveillent le lendemain avec l’annonce que l’armée a pris le contrôle du pays. Ce pronunciamiento militaire est réfuté par Charles de Gaulle, qui décide de prendre les pleins pouvoirs conformément à l’article 16 de la Constitution. Le putsch se révèle être un échec lorsque les généraux insurgés se rendent aux autorités. Les généraux Challe et Zeller sont condamnés tandis que Salan et Jouhaud passent à la clandestinité, rejoignant l’OAS en Espagne. Avant le coup d’État, les actions de l’OAS consistaient en des tractages et quelques bombages. Il est important de préciser toutefois que le putsch n’est pas du ressort de l’OAS, l’opération étant d’abord menée par des militaires. C’est véritablement après le putsch d’Alger que l’Organisation devient importante et entre dans l’action totale.

Une de L’Écho d’Alger du 22 avril 1961, qui titre sur le putsch de la veille.

De l’activisme de l’OAS aux accords d’Évian

Selon le politologue Jean-Yves Camus, l’OAS aurait compté près de 3 000 membres. Ce chiffre est à nuancer puisqu’il n’y a aucun moyen de prouver que quelqu’un ait pu faire partie de l’Organisation, étant donné qu’il n’existe pas de carte d’adhésion. Ainsi, certains civils sont recrutés ponctuellement pour une action. Dans un article[4], l’historienne Sylvie Thénault dresse une sociologie des membres de l’OAS. Tout d’abord, ce sont principalement des hommes. Puis, elle identifie parmi eux beaucoup de jeunes, notamment des étudiants. L’OAS était en effet très présente dans les milieux estudiantins, comme en témoignent les rôles joués par Lagaillarde et Susini à l’Université d’Alger. Cependant, l’embrigadement dans l’OAS touche tous les milieux socio-professionnels représentatifs de ceux fréquentés par les Européens d’Algérie.

Sur le territoire algérien, l’OAS mène des actions de répression violente, sous la forme d’un « contre-terrorisme[5] » face au terrorisme du FLN (Front de Libération Nationale). Près de 13 000 explosions au plastic et plus de 2 500 attentats sont ainsi perpétrées par l’Organisation. Il y a constamment un débat voire une controverse entre un acteur politique qui va être accusé de terrorisme et l’accusé qui va retourner l’accusation pour se définir comme un combattant ou un résistant. Le FLN et l’OAS mènent des actions similaires, défendant pourtant une cause politique différente. Chacun de leurs membres se définissent comme des résistants et sont perçus par leurs ennemis comme des terroristes. Il est ainsi intéressant de voir que l’OAS choisit un nom faisant référence à la résistance et que parmi ses dirigeants, certains ont été des résistants pendant la Seconde Guerre mondiale. Alors, sont-ils devenus des terroristes ou sont-ils restés résistants ? Qu’est-ce qui change entre la résistance envers le gouvernement de Vichy dans les années 1940 et la résistance de l’OAS contre le gouvernement gaulliste ? La question reste ouverte.

« L’OAS frappe où elle veut, quand elle veut » peut-on lire sur des graffitis dans les rues d’Alger ou d’Oran. Cette devise se veut l’illustration de la domination de l’Organisation sur un territoire donné. Dans les faits, et pour prendre l’exemple de la capitale algérienne, les quartiers sont délimités par des frontières invisibles. Le quartier de Belcourt, dont est originaire Albert Camus, est l’image du quartier hétéroclite avec une population autant musulmane qu’européenne. La commune de Bab-el-Oued à Alger est à dominante européenne, ce qui en fait rapidement un point d’ancrage territorial de l’OAS.  Cette dernière se veut proche des civils : elle communique avec la population au moyen d’une radio quotidienne qui a son propre canal. De nombreuses distributions de tracts sont organisées, surtout dans les milieux étudiants.

Néanmoins, l’activité principale de l’OAS demeure l’assassinat de personnalités politiques et les attentats. Le 31 mai 1961, le commissaire principal d’Alger, Roger Gavoury, est tué alors qu’il enquêtait sur de récentes explosions au plastic. Cet assassinat signe la première opération ponctuelle décidée par l’état-major de l’OAS. Plusieurs attentats marquants sont à citer, lors de la « nuit bleue » du 16 août 1961 où près de 25 explosions ont lieu, au cours de la « nuit blanche » du 24 au 25 janvier 1962 avec plusieurs attentats au plastic à Paris, et enfin lors de la « nuit rouge » du 5 mars 1962 dans les quartiers de la Casbah, Bab-el-Oued et Belcourt. Ces attentats visaient en priorité des personnalités communistes et des Algériens musulmans. De surcroît, seulement deux jours avant les accords d’Évian, l’écrivain kabyle, Mouloud Feraoun, est tué avec cinq de ses collègues alors tous dirigeants des Centres Sociaux Éducatifs (CSE) algériens, par un commando Delta de l’OAS. Agissant comme bras armé de l’OAS, les commandos Delta sont créés par le lieutenant Roger Degueldre. Ils sont composés d’anciens militaires et d’Européens d’Algérie anti-indépendantistes. Face à cette violence, des « barbouzes[6] » sont chargés de la  «contre-répression». La guerre d’Algérie se transforme alors en une myriade de guerres enchevêtrées : l’OAS contre le pouvoir français officiel et le FLN; le FLN contre l’armée française; les « barbouzes » contre les commandos de l’OAS.

Explosion d’une bombe de l’OAS le 1er janvier 1962 à Alger, dans le quartier de Bab-el-Oued.

Les actions de l’OAS révulsent les métropolitains contrairement aux Européens d’Algérie qui expriment une forme de soutien parfois tacite. On ne vit pas la guerre de la même façon, qu’on soit en Algérie ou en France métropolitaine. Les attentats sont coutumiers, depuis 1954, pour la population algérienne. Une manifestation contre les actions de l’OAS (plus précisément l’OAS-Métro) est organisée le 8 février 1962 à Paris. On se trouve alors dans un contexte de multiplication des exactions de l’Organisation en région parisienne. Des intellectuels comme Jean-Paul Sartre ou André Malraux sont visés par des plasticages. La répression policière fait 9 morts au métro Charonne. Ce drame qui touche vivement la population métropolitaine renforce sa volonté d’en finir avec le conflit algérien.

Manifestation anti-OAS à Toulouse, sur la place du Capitole, le 16 janvier 1962. © Fonds André Cros, Archives municipales de Toulouse.

C’est le 18 mars 1962 que sont signés à Évian les accords qui mettent fin à près de huit ans de guerre. Les négociations entre le gouvernement français et le GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne) peuvent ainsi commencer. Un cessez-le-feu est décrété pour le 19 mars, à midi. Pourtant, les combats continuent. À cette date, l’OAS entre dans l’action clandestine.

Du cessez-le-feu à l’indépendance, l’OAS comme « acteurs de la violence[7] »

Le 23 mars 1962 commence le siège de Bab-el-Oued par l’OAS. Le quartier est pris d’assaut par l’Organisation qui en prend le contrôle. Cette implantation territoriale est une caractéristique partagée par plusieurs organisations qualifiées de “terroristes” par leurs ennemis en raison de leurs méthodes comme l’IRA (Irish Republican Army) à Belfast et Derry ou le FLN dans la Casbah. Cette volonté de maîtriser un territoire donné permet à l’Organisation d’inscrire son combat sur la durée. À partir du moment où sont signés les accords d’Évian, l’OAS n’a plus rien à perdre puisque l’Algérie est perdue. Le général Salan déclare ainsi :

« Je donne l’ordre à nos combattants de harceler toutes les positions ennemies dans les grandes villes d’Algérie. Je donne l’ordre à nos camarades des Forces Armées, Musulmans et Européens, de nous rejoindre dans l’intérieur de ce pays qu’il leur appartiendra de rendre immédiatement à la seule souveraineté légitime; celle de la France[8]. »

Par là, il ordonne l’insurrection armée contre les représentants de l’autorité française, afin de perturber les négociations d’Évian. De sanglants affrontements ont lieu entre les deux parties. L’escalade de la violence s’échafaude jusqu’au 26 mars, où 80 Européens trouvent la mort lors de la fusillade de la rue d’Isly. Ce tragique évènement marque la fin de tout espoir pour la population européenne encore favorable à l’Algérie française. Il signe aussi le début de l’exode vers la France pour beaucoup d’entre eux. Les principaux responsables de l’OAS sont arrêtés et condamnés. Dans les derniers instants de la guerre d’Algérie, l’Organisation mène une politique de la terre brûlée. Puis, les derniers commandos Delta quittent l’Algérie début juillet 1962 pour la métropole alors que l’Algérie devient officiellement indépendante.

Les derniers faits d’armes majeurs attribués à l’OAS sont les attentats manqués du Petit-Clamart du 22 août 1962 contre le général de Gaulle, mené par le colonel Bastien-Thiry, et l’attentat du Mont-Faron du 28 août 1964. Selon Olivier Dard, certains participants de ces attentats ont pu être des anciens membres de l’OAS, pourtant celle-ci n’aurait pas directement commandé ces actions. Effectivement, après 1962, la majorité des militants abandonnent la lutte politique.  Seuls certains, comme l’OAS-Métro-jeunes, cherchent à continuer l’affrontement. Ainsi, selon l’expression consacrée, le combat de l’OAS devient baroud d’honneur.

Notes

[1]Propos extraits d’une déclaration à la presse du général de Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises le 15 mai 1958.

[2]Extraits du discours de Charles de Gaulle prononcé le 4 juin 1958 depuis le balcon du Gouvernement général d’Alger.

[3]Le mouvement d’opposition, du 24 janvier au 1er février 1960, à la proposition d’autodétermination du général de Gaulle est désigné sous le nom de « Semaine des barricades ». Ce nom renvoie aux barricades érigées par les manifestants.

[4]THÉNAULT Sylvie, « L’OAS à Alger en 1962. Histoire d’une violence terroriste et de ses agents », Annales. Histoire, Sciences sociales, vol. 63ème année, n°5, 2008, pp. 977-1001.

[5]Expression choisie par l’historien Olivier Dard dans son ouvrage Voyage au cœur de l’OAS paru en 2005.

[6]Pendant la guerre d’Algérie, les « barbouzes » désignent des militants gaullistes chargés de réprimer l’OAS à l’aide de méthodes similaires. De fait, ils n’étaient pas reliés à la police, donc à l’État.

[7]THÉNAULT Sylvie, « L’OAS à Alger en 1962. Histoire d’une violence terroriste et de ses agents », Annales. Histoire, Sciences sociales, vol. 63ème année, n° 5, 2008, pp. 977-1001.

[8]COURRIÈRE Yves, La guerre d’Algérie, tome 4 : Les feux du désespoir, Fayard, 1969, p. 562.

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