Le dernier combat du général Gordon par George W. Joy

Le 11 février 1885, la ville ouvrière de Manchester, oubliant presque la grisaille de ses puits de mine et de ses ateliers textile, se lève dans l’effroi des lignes sordides qui font la première page du Manchester Guardian : « Campagne du Soudan-Mort de Gordon-Terribles massacres à Khartoum-Les femmes et les enfants n’ont pas été épargnés-Tous les notables passés au fil de l’épée-Secours du général Charles Wilson-Combats courageux contre les Arabes » Au-delà de ces nouvelles dramatiques, c’est bien le second titre qui interpelle avec horreur les Mancuniens. Et à travers tout le Royaume-Uni, une seule et douloureuse plainte se fait entendre : Gordon est mort ! Gordon est mort ! Personne n’aurait cru cela possible, pourtant, il faut l’accepter ; Gordon est mort ! Après la peine et la douleur, c’est la haine envers un gouvernement que l’on suppose être responsable de la mort du général Charles George Gordon, l’un des militaires britanniques les plus remarquables de tous les Temps.  

Près de huit après ce drame, un peintre irlandais de 49 ans tient enfin l’un de ses plus beaux sujets. Cela fait plusieurs années que la mort du général Gordon à Khartoum hante les désirs artistiques de George W. Joy. Pour réaliser son œuvre, ce peintre au succès modeste mais tout de même assez en vogue dans les cercles londoniens, a décidé de voir les choses en grand. Il a lu tous les livres retraçant ce siège de Khartoum, a étudié tous les portraits connus de Gordon, s’est procuré les plans du palais, de la cour et des escaliers qui ont été, selon toute vraisemblance, les lieux de la mort de Gordon ; il est allé jusqu’à contacter des officiers comme le général Reginald Wingate ou le colonel Watson, membres de la colonne de secours arrivée trop tard pour sauver Gordon, dans le but d’avoir des renseignements sur les derniers instants de celui considéré comme un héros au Royaume-Uni, un dieu au Soudan et un envoyé du ciel en Chine… Celui qui, selon les termes même de Joyce, fut victime de « la trahison de l’un de nos plus grands hommes qui jamais vécu ; et également de la cause anti-esclavage au Soudan. »

Ayant effectué ses travaux préparatoires, Joyce peut commencer son œuvre en 1893. Se décrivant comme un « rêveur de rêves », Joyce, élève de l’école française réaliste dont notamment Jean Gérôme qui fut son maître pendant deux ans à Paris, décide de profiter du matin entre soleil et brume de sa campagne londonienne pour donner vie à son idée… Cette idée s’exprime à travers les pages de l’autobiographie de Joyce. Celui-ci veut rendre tout le tragique du personnage de Gordon s’avançant, serein, presque religieusement à la mort. Joyce se fonde notamment sur le récit du serviteur de Gordon qui assure que le général, voyant la ville perdue, a pris sa grande tenue d’officier puis simplement armé de sa canne, est allé défier les masses ennemies dans les escaliers de son palais envahi. Par le contraste instauré entre la gravité digne et statique de Gordon et celle tumultueuse de la foule de ses ennemis se précipitant sur lui, Joyce essaye de faire passer tout le sublime de cette mort ‘’seul contre tous’’. Le contraste des couleurs, sombre pour Gordon et son officier, blanche pour les ennemis renforce cela. Enfin, il faut noter la touche finale voulue par Joyce : le regard tout empreint de drame accepté, quasi christique de Gordon qui sait que sa mort va également entrainer le massacre ou la mise en esclavage des quelques 40 000 civils soudanais et militaires égyptiens de la ville de Khartoum qui avaient cru en lui… Aussi, sous les doigts, presque tremblants mais plein de volonté de Joyce, Gordon revit et vient reprendre place dans la cour de l’escalier du palais du gouverneur de Khartoum pour ces derniers fatals instants… Joyce écrit : « Aussi anxieux que j’étais à vouloir représenter chaque détail avec le plus de précision possible, je changeais, alors que la toile était bien avancée, complètement mon premier effet pour que les rais de lumières de l’aube soient plus en accord avec ceux qui durent apparaître au moment spécifique de la mort de Gordon. » Passant ainsi tous ses petits matins pour capter les rais de lumière entre aube et lever du soleil, Joyce veut essayer de retrouver cette lumière si particulière du matin de ce 26 janvier 1885 où les 50 000 guerriers fanatisés d’un prophète musulman autoproclamé, le Mahdi, firent irruption dans la capitale du Soudan alors protectorat anglo-égyptien et seulement défendue par moins de 7000 soldats égyptiens démoralisés… Oui mais voilà, ils étaient commandés par Gordon. Véritable soldat aventurier du XIXème siècle, devenu une légende en Chine après avoir mené les soldats de l’Empereur à la victoire en s’habillant comme un mandarin et citant Confucius de mémoire, ayant parcouru le monde, ayant déjà été gouverneur du Soudan dans les années 1870 et reconnu comme un prince juste par sa lutte contre l’esclavage et la corruption (il y gagne le surnom de Gordon Pacha), il est finalement rappelé en urgence par le gouvernement britannique qui ne savait plus quoi faire pour sauver le Soudan égyptien de la révolte lancée par Mohammad Ahmad, le Mahdi, prophète soudanais prônant un islam renouvelé et antithétique de la présence anglo-égyptienne au Soudan… Comme toujours, Gordon, 51 ans, pourtant presque en retraite, avait répondu à l’appel par nostalgie de ce Soudan qu’il avait tant aimé et par sentiment de devoir… Pendant dix mois, faisant valoir son génie d’ingénieur aussi bien que son charisme, il avait réussi à cimenter la défense de la ville autour de sa personne… Mais pendant des mois, il avait vainement réclamé de l’aide et des renforts à Londres car il ne savait que trop comment tout cela allait finir… Trop tard, une colonne de renforts de plusieurs milliers de soldats britanniques était partie du Caire en novembre 1884 mais il s’agissait de franchir des milliers de kilomètres dans le désert… Elle devait arriver à Khartoum le 28 janvier 1885 soit deux jours seulement après le tragique 26 janvier qui voit la ville être prise d’assaut dans un bain de sang… Pendant des mois, Gordon l’avait prévu et sa dernière lettre de décembre 1884 l’exprime terriblement : « Tout est fini. Je prévois une catastrophe dans dix jours au plus ; il n’en aurait pas été ainsi si l’on m’avait clairement mis au courant de la situation. » La suite, on la connaît, elle est sur le tableau de Joyce…

Bibliographie

-Romeo Raphael, Gordon Pacha et le siège de Khartoum 26-01-1885, UNC section montoise, Dossier mensuel du mois de janvier 2019.

The Work of George W. Joy with an autobiographical sketch, London, 1904. 

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