Le Dit des Heike et les poètes Taira : la richesse de la littérature épique du Japon médiéval

Durant la seconde moitié du XIIe siècle, se joua sur l’archipel japonais une série de luttes guerrières et politiques qui aboutit à la formation du premier véritable gouvernement militaire du pays : le shôgunat, ou bakufu 幕府 en japonais. Cette période de transition entre l’époque antique et le Moyen Âge eut comme paroxysme le conflit de Genpei (genpei no sōran 源平の争乱, 1180-1185). Comme les caractères de son surnom l’indique, il impliqua deux principaux[1] acteurs : les clans Taira 平 (ou Heike 平家 ou Heishi 平氏) et Minamoto 源 (ou Genji 源氏). À l’issue de ce conflit, le clan Taira – qui était devenu quelque peu omnipotent depuis la fin des années 1170 – fut pratiquement anéanti par les troupes du futur shōgun 将軍, Minamoto no Yoritomo 源頼朝 (1147-1199), menées principalement par son frère et général Minamoto no Yoshitsune 源義経 (1159-1189).

Partie gauche d’un double paravent représentant la bataille d’Ichi no Tani 一ノ谷 (1184) durant le conflit de Genpei, Kanō Motonobu 狩野元信
Partie gauche d’un double paravent représentant la bataille d’Ichi no Tani 一ノ谷 (1184) durant le conflit de Genpei, Kanō Motonobu 狩野元信 (1476-1559), XV-XVIe siècle, Wikimedia Commons

À partir de cette période de troubles, les trois[2] premiers textes épiques japonais (gunki monogatari 軍記物語) furent rédigés : le Hōgen monogatari 『保元物語』(Dit de Hōgen), le Heiji monogatari 『平治物語』 (Dit de Heiji) et le Heike monogatari 『平家物語』 (Dit des Heike). Comme nous avons pu le voir dans une de nos précédentes brèves[3], les généraux Taira ayant participé au conflit de Genpei subirent une disgrâce impériale à la suite de leur défaite et de leurs morts sur les champs de bataille, ce qui eut pour conséquence directe une censure dans au moins une anthologie impériale de poésie de type waka 和歌[4]

Poème composé d’un tercet et d’un distique, répartis respectivement en vers de 5/7/5-7/7 mores[5], le waka est une forme particulièrement codifiée et voir l’un de ses poèmes cité dans une de ces anthologies était, à l’époque, considéré comme le plus grand des honneurs. Or, au moins cinq poèmes attribués à des membres du clan Taira ayant participé au conflit de Genpei furent cités sans la mention du nom de leurs auteurs dans la septième anthologie impériale, le Senzai waka shū 『千載和歌集』[6]. À la suite de la défaite Taira en 1185, il y eut une volonté d’effacer le talent poétique de ce clan de l’histoire littéraire japonaise.

Néanmoins, que cela ait été volontaire ou non, le Dit des Heike a permis la réhabilitation de la renommée de lettrés du clan Taira. Nous nous attacherons donc ici à présenter ce texte épique et la manière dont il met en avant le talent des poètes Taira.

Estampe sur bois représentant les guerriers du clan Taira, Utagawa Yoshitora
Estampe sur bois représentant les guerriers du clan Taira, Utagawa Yoshitora 歌川芳虎 (1836-1880), 1855, Wikimedia Commons

La genèse du Dit des Heike

Au Japon, les premiers textes épiques furent mis à l’écrit entre les années 1220 et 1250, soit moins d’un siècle après les faits qu’ils content. Il fut longtemps estimé que le Dit des Heike avait été rédigé avant la rébellion de l’empereur retiré Go-Toba 後鳥羽院 (1180-1239) de 1221[7]. En effet, l’entrée du vingtième jour du quatrième mois de l’année 1220 des notes journalières de Fujiwara no Michiie 藤原道家 (1193-1252), le Gyokuzui 『玉蘂』[8], parle de « heikeki » 「平家記」[9], terme qui pourrait être traduit par « Chronique des Heike ». De nos jours, il est cependant considéré que cette expression se rapporte à des notes journalières écrites par un ou plusieurs membres du clan Taira[10]. En outre, toutes les versions conservées jusqu’à nos jours évoquent les troubles de l’année 1221, nous amenant à la conclusion que les premiers manuscrits s’y référaient probablement et qu’ils furent donc transcrits après cette date.

La plus ancienne attestation de l’existence d’un récit épique relatant la période de dominance politique Taira encore conservée de nos jours se trouve sur le revers d’un feuillet des notes journalières de Taira no Nobunori 平信範 (1122-1187), le Heihanki 『兵範記』[11], datant de 1240. Il fait état d’un « Jishō monogatari »「治承物語」, « Dit de l’ère Jishō[12] » en six rouleaux et surnommé « Heike » 「平家」[13]. De surcroît, fut également conservée une lettre d’un moine nommé Jinken 深賢[14] (?-1261) datant de 1259 et attestant de l’existence d’un Heike monogatari en huit volumes, six originaux et deux ajoutés[15]. Ainsi, nous pouvons déterminer qu’une première version écrite de ce texte épique circulait dans les milieux aristocratiques et lettrés entre les années 1240 et 1250. Néanmoins, ces mentions ne donnent aucune indication précise sur le contenu du récit.

Un autre des plus anciens textes faisant référence à une version primaire du Dit des Heike est le Tsurezuregusa 『徒然草』, Les heures oisives, dont l’auteur, le moine Kenkō 兼好 (Urabe Kaneyoshi 卜部兼好, 1283-1350), indiqua dans son épisode 226 :

 「後鳥羽院の御時、信濃前司行長、稽古の誉ありけるが、楽府の御論議の番に召されて、七徳の舞を二つ忘れたりければ、五徳の冠者と異名を附きにけるを、心憂き事にして、学問を捨てて遁世したりけるを、[略]この信濃入道を扶持し給ひけり。

 この行長入道、平家物語を作りて、生仏といひける盲目の教へて語らせけり。さて、山門の事を殊にゆゝしく書けり。九郎判官の事は委しく知りて書き載せたり。蒲の冠者の事はよく知らざりけるにや、多くの事どもを記し洩らせり。武士の事、弓馬の業は、生仏、東国の者にて、武士に問ひ聞きて書かせり。」[16]

« Au temps de l’empereur retiré Go-Toba, l’ancien gouverneur de la province de Shinano, Yukinaga, était réputé pour son savoir. Cependant, alors qu’il devait discuter de gafu[17] [devant l’empereur retiré], il ne se souvint pas de deux des « danses des sept vertus »[18] et fut alors surnommé « le jeune aux cinq vertus ». Honteux, il abandonna ses études et renonça au monde[19]. Le grand moine Jichin[20] […] le prit en charge.

Le moine Yukinaga composa le Heike monogatari et le fit apprendre à réciter à un aveugle nommé Shōbutsu. Il écrivit très minutieusement à propos du mont Hiei[21]. Concernant Kurō Hōgan[22], il connaissait des détails et les retranscrit. Quant à Gama no Kanja[23], de nombreuses informations lui échappèrent. Le connaissait-il mal ? À propos des guerriers et de l’art militaire, comme Shōbutsu venait de l’Est, il demanda des informations à des guerriers et les fit noter [à Yukinaga] »[24]

Selon l’auteur du Tsurezuregusa, un certain Yukinaga, qui aurait été gouverneur de la province de Shinano, serait l’un des auteurs du Dit des Heike. Il se trouve toutefois qu’aucun gouverneur de ce nom n’aurait administré cette province. Il est probable qu’il s’agisse ici d’une erreur de Kenkō[25], et qu’il serait question de Fujiwara no Yukinaga 藤原行長 (dates inconnues, XIIe siècle), ancien gouverneur de la province de Shimotsuke 下野国. Plusieurs éléments corroborent cette hypothèse. Nous remarquons, par exemple, que son père, Fujiwara no Yukitaka 藤原行隆 (1130-1187), apparaît dans le Dit des Heike[26], le plaçant comme témoin direct des événements et offrant ainsi une source immédiate d’informations à son fils.

En outre, Yukinaga fut keishi 家司, « fonctionnaire attaché à la maison d’un haut dignitaire », de Fujiwara no Kanezane 藤原兼実 (1149-1207), l’une des plus grandes et puissantes personnalités politiques de l’époque. Yukinaga fut également au service de son fils, Fujiwara no Yoshisuke 藤原良輔 (1185-1218). Ce dernier décédant en 1218, l’historien Gomi Fumihiko théorisa même que sa mort – et non une humiliation devant l’empereur retiré – pourrait être à l’origine de l’entrée en religion de Yukinaga[27].

Rouleau illustré représentant Fujiwara no Kanezane, Fujiwara no Gōshin
Rouleau illustré représentant Fujiwara no Kanezane, Fujiwara no Gōshin 藤原豪信 (dates inconnues, XIVe siècle), XIVe siècle, Wikimedia Commons

Un autre élément allant dans ce sens est que le moine et historien Jien 慈円 (1155-1225), appelé Jichin dans le texte, était le frère de Kanezane, créant ainsi un lien pouvant expliquer pourquoi ce premier prit Yukinaga sous son aile. Nous pouvons aussi retrouver dans le Dit des Heike des éléments relatifs à la pensée de Jien, notamment quant à la place donnée au concept bouddhique du mappō 末法[28] dans le récit.

Enfin, Yukinaga était réputé pour son talent de poète. Or, comme nous le verrons par la suite, plusieurs poèmes attribués à des membres du clan Taira dans le monogatari furent probablement composés par l’auteur du texte épique et non pas par les personnages historiques mis en scène dans le texte. Les compétences de Yukinaga en poésie constituent, de ce fait, un argument supplémentaire venant soutenir cette théorie. Cependant, celle-ci ne fait pas l’unanimité parmi les spécialistes, certains estimant que Yukinaga et Shōbutsu sont des représentations de la figure de l’auteur et du récitant, et non des personnages historiques réels[29]. Néanmoins, tous s’accordent pour affirmer que le Dit des Heike ne fut pas la production d’une seule et unique personne.

Le(s) Dit des Heike

À partir de la seconde moitié du XIIIe siècle, se développa la transmission du récit orale par les biwa hōshi 琵琶法師, des musiciens itinérants jouant du biwa (luth japonais à trois cordes) et récitant de la littérature orale, et des écoles de récitation commencèrent alors à être créées dès le siècle suivant[30]. Environ à la même période, le texte fut mis à l’écrit et structuré en épisodes, des ku 句, répartis en chapitres ou rouleaux, maki 巻, axés autour d’un certain pouvoir ou d’une opposition simplifiée entre deux personnages[31].

Nous remarquons, de même, une grande variété de styles à travers ces épisodes : certains sont présentés tels des passages de chroniques de cour, d’autres ont un ton bien plus romanesque. Le récit inclut des citations de documents d’allure officielle ou encore des poèmes et des chants. Cette diversification du contenu, et donc des valeurs transmises (notamment aristocratiques et guerrières), reflète la complexité de la société japonaise de cette époque.

Ainsi, la mise à l’écrit du Dit des Heike se fit rapidement après les évènements qu’il narre, mais aussi peu de temps après le début de sa transmission orale, ce qui est relativement atypique dans le genre épique. En outre, même s’il n’est pas rare qu’une œuvre classique dispose de plusieurs variantes, le cas du Dit des Heike est quelque peu singulier. En effet, le Grand dictionnaire du Dit des Heike (Heike monogatari daijiten 『平家物語大辞典』)[32] recense plus de quarante « versions principales », « shuyō shohon » 主要諸本[33], et plus d’une centaine de manuscrits sont encore conservés de nos jours[34], quantité exceptionnellement importante, surtout au vu de l’ampleur des différences entre les versions principales. Certaines, comme le Genpei jōsuiki 『源平盛衰記』[35], peuvent presque être considérées comme des ouvrages à part tant elles diffèrent. De même, il est généralement difficile d’estimer quelle version est parente d’une autre, du fait qu’elles furent toutes remodelées et qu’elles s’influencèrent entre elles[36].

Rouleau illustré représentant un biwa hōshi 琵琶法師, un musicien aveugle itinérant jouant du luth japonais (biwa) et qui récitait de la littérature orale
Rouleau illustré représentant un biwa hōshi 琵琶法師, un musicien aveugle itinérant jouant du luth japonais (biwa) et qui récitait de la littérature orale, auteur inconnu, XVIe siècle, Wikimedia Commons

Néanmoins, les versions sont communément divisées en deux catégories[37] : les « versions à lire », yomi honkei 読み本系, et les « versions à réciter », katari honkei 語り本系. Toutefois, même à l’intérieur de ces catégories, il existe des différences importantes entre certains manuscrits, notamment concernant le nombre de parties. Nous notons, par exemple, que l’une des plus anciennes versions subsistantes, l’Enkyō bon 「延慶本」, « Le livre de l’ère Enkyō[38] », copie datant de 1419-1420 d’un manuscrit de 1309-1310, est composée de six maki. Le Genpei jōsuiki, quant à lui, en comporte quarante-huit. Ces deux variantes appartiennent à la même catégorie des « versions à lire ». De plus, le nombre de parties n’influence pas la taille de l’œuvre, l’Enkyō bon étant l’une des plus longues conservées. Il est, toutefois, extrêmement probable que certaines versions aient été étoffées au fil du temps.

Dans le cadre de cet article, nous nous pencherons sur la version la plus connue et répandue, le Kakuichi bon 「覚一本」, « Le livre de Kakuichi », de la catégorie des « versions à réciter », et appuierons notre travail sur une édition du texte en langue classique japonaise datant de 2013 et annotée en japonais contemporain par Ootsu Yūichi 大津雄一 et Hirafuji Sachi 平藤幸, tirée du manuscrit de la bibliothèque du laboratoire de recherche en langue japonaise de l’université de Tōkyō, aussi appelé Takano hon 「高野本」, « Le livre de Takano ».

Le Kakuichi bon fut dicté par le biwa hōshi Akashi Kakuichi 明石覚一 (?-1371) à l’un de ses disciples peu avant sa mort en 1371. Cette version est divisée en treize volumes. Le dernier, intitulé kanjō no maki 灌頂巻, « le rouleau des Aspersions », était destiné à n’être récité que par les biwa hōshi ayant été initiés par les maîtres de cette profession. Chaque volume est divisé en épisodes formant des unités narratives presque autonomes. De nos jours, il subsiste quatorze manuscrits de cette version. Tous présentent des différences de contenu[39].

La langue utilisée pour la transcription du Kakuichi bon est le wakan konkōbun 和漢混交文[40]. Les versions du Heike monogatari furent transcrites de manières parfois très différentes, allant de textes entièrement en kanji 漢字[41], à certains n’étant faits que de kana 仮名[42]. La plupart d’entre elles sont néanmoins écrites dans un style combinant ces deux systèmes, comme c’est le cas du wakan konkōbun.

De plus, il est généralement admis que le Dit des Heike est, excepté pour les poèmes et chants versifiés, un texte en prose. Toutefois, dans sa traduction (que nous considérons particulièrement brillante) parue en 2012[43], le traducteur Royall Tyler propose une nouvelle division en trois types d’écriture : la prose, le récitatif et les poèmes[44]. Pour Tyler, si la majorité du texte avait réellement été de la prose, sa récitation en aurait été ennuyeuse pour l’assistance. Néanmoins, la codification extrême de la versification à l’époque[45] ne permet pas de qualifier le texte comme étant fait de vers. Ainsi, il ne s’agirait ni de prose ni de vers, ce qui nécessite donc l’utilisation d’un troisième type d’écriture : le récitatif.

Cependant, le Kakuichi bon comporte tout de même des passages versifiés. Il comprend ainsi trois poèmes de type kanshi 漢詩[46], de nombreux chants (notamment de type kayō 歌謡[47], rōei 朗詠[48] ou encore bouddhique) et cent waka. Ces poèmes sont répartis dans les treize volumes qui content l’histoire de la montée au pouvoir des Taira jusqu’à leur chute finale.

Le « Livre de Kakuichi » devint rapidement la version officielle utilisée lors des performances de la Tōdōza 当道座, une confrérie d’aveugles[49] regroupant plusieurs catégories de métiers, reliés principalement aux arts musicaux, notamment des biwa hōshi. Elle aurait, par ailleurs, été créée par Akashi Kakuichi à Kyōto 京都 au XIVe siècle. Durant l’époque Muromachi 室町時代 (1336-1573), elle monopolisa presque entièrement la récitation du Dit des Heike. Ce choix d’utiliser le Kakuichi bon comme texte officiel apporta prestige et influence à cette version.

Propos du « Livre de Kakuichi »

Comme nous l’avons précédemment signalé, le Kakuichi bon est divisé en treize rouleaux. Le premier d’entre eux fait guise d’introduction au récit et annonce dès ses premières phrases que le texte est un avertissement : toute chose est sujette à l’impermanence, y compris les grands hommes[50]. Les premiers épisodes du récit narrent alors brièvement l’ascension au pouvoir des Taira, mais résument également les conflits de Hōgen (1156) et de Heiji (1159). En outre, ce rouleau met, de même, en avant l’arrogance de l’homme à la tête du clan, Taira no Kiyomori 平清盛 (1118-1181), qui amena ses opposants politiques à comploter contre lui en 1177[51].

Rouleau illustré représentant Taira no Kiyomori, Fujiwara no Gōshin
Rouleau illustré représentant Taira no Kiyomori, Fujiwara no Gōshin, XIVe siècle, Wikimedia Commons

Le deuxième volume expose les conséquences de ce complot : les participants furent évincés par Kiyomori, puis exécutés ou exilés. Kiyomori s’apprêtait alors à faire arrêter l’empereur retiré Go-Shirakawa 後白河法皇 (1127-1192), qui aurait pris part à cette tentative d’exclure les Taira de la scène politique. Néanmoins, son fils aîné, Taira no Shigemori 平重盛 (1138-1179), parvint à le faire renoncer, lui rappelant son devoir de loyauté envers l’empereur retiré.

Le troisième rouleau continue de présenter la montée des tensions entre Kiyomori et Go-Shirakawa, notamment à partir de la naissance en 1178 du futur empereur Antoku 安徳天皇 (1178-1185), petit-fils de Kiyomori. Dans ces trois premiers rouleaux, nous remarquons l’omniprésence de signes annonçant la fin des Taira. Par exemple, lorsque Shigemori est présenté comme demandant aux dieux de mourir rapidement si son clan venait à être défait, et qu’il décède de maladie peu de temps après. Le troisième volume se termine sur le « coup d’État » que commit Kiyomori en 1179 lorsqu’il fit assigner à résidence l’empereur retiré Go-Shirakawa et destitua plus de quarante hauts fonctionnaires, dont huit hauts dignitaires, kugyō 公卿.

Portrait de l’empereur retiré Go-Shirakawa, Fujiwara no Tamenobu 藤原為信
Portrait de l’empereur retiré Go-Shirakawa, Fujiwara no Tamenobu 藤原為信 (dates inconnues, XIVe siècle), première moitié du XIVe siècle, Wikimedia Commons

Avec le quatrième rouleau, débute le court règne de l’empereur Antoku, après que les Taira ont forcé son père, l’empereur en place, Takakura 高倉天皇 (1161-1181), à se retirer en 1180. Cette année marqua également le commencement du conflit de Genpei. En effet, le Heike monogatari dépeint comment Minamoto no Yorimasa 源頼政 (1104-1180) et le troisième fils de Go-Shirakawa[52], le prince Mochihito 以仁王 (1151-1180), s’allièrent afin de défaire les Taira. Le prince fit diffuser auprès des clans guerriers Minamoto répartis sur l’ensemble de l’archipel un édit, ryōji 令旨, appelant à se rebeller et à exterminer les Taira, tout en désignant Kiyomori comme un ennemi de la cour et du bouddhisme.

Toutefois, Kiyomori découvrit l’appel aux armes et tenta de faire arrêter Mochihito qui, aidé par Yorimasa, parvint à s’échapper vers Nara 奈良 afin d’obtenir le support des moines du Kōfuku-ji 興福寺[53]. Cependant, les troupes Taira envoyées à sa poursuite le rattrapèrent à Uji 宇治 et le tuèrent à la suite d’une courte bataille s’étant déroulée au niveau du pont de la rivière Uji et du temple Byōdō-in 平等院 dans lequel Yorimasa se donna la mort[54]. En représailles, Kiyomori fit incendier des temples, ce qui fut de nouveau vu comme un signe de mauvais augure pour les Taira.

Carte représentant globalement les provinces tenues par quatre différents partis en 1183 et l’emplacement des principales batailles du conflit de Genpei (1180-1185)
Carte représentant globalement les provinces tenues par quatre différents partis en 1183 et l’emplacement des principales batailles du conflit de Genpei (1180-1185), Artanisen, 2020, Wikimedia Commons

Le cinquième rouleau explique comment Kiyomori prit la décision de déplacer la capitale impériale à Fukuhara 福原[55], provoquant ainsi la colère de nombreux aristocrates. Face à tant d’animosité, il se ravisa et réinstalla la cour à Heian-kyō 平安京[56] quelques mois plus tard. En parallèle, ce volume conte le commencement des révoltes Minamoto dans l’est de l’archipel, notamment celle de Minamoto no Yoritomo. Tentant de réprimer ce dernier, Kiyomori envoya ses troupes, menées, entre autres, par son petit-fils Taira no Koremori 平維盛 (1158-1184) pour l’affronter. Seulement, alors qu’elles campaient au bord de la rivière Fuji 富士川, les troupes Taira furent effrayées durant la nuit par des oiseaux et s’enfuirent avant le début de la bataille contre les troupes Minamoto postées sur l’autre rive[57]. Cette première défaite Taira provoqua la fureur de Kiyomori.

En outre, ce rouleau retrace l’attaque des troupes Taira menées par Taira no Shigehira 平重衡 (1157-1185), le cinquième fils de Kiyomori, contre les temples de Nara en représailles de l’aide qu’ils avaient apporté au prince Mochihito quelques mois plus tôt, mais également d’exactions commises envers des hommes de Kiyomori. L’attaque se termina par de terribles incendies qui tuèrent de nombreux moines combattants et civils, et détruisirent une grande partie de la ville et de ses temples, notamment le Tōdai-ji 東大寺[58]. Ces incendies furent désastreux pour l’image des Taira, et ce particulièrement pour celle de Shigehira[59], même si, de nos jours, il est impossible de déterminer s’ils furent accidentels ou sciemment provoqués.

Photographie du Tōdai-ji, Dauvergne Cécile
Photographie du Tōdai-ji, Dauvergne Cécile, 2014

À partir du sixième rouleau, le récit qui, jusqu’alors, était centré sur l’orgueil de Kiyomori, commence à se focaliser sur une autre rébellion grandissante, celle de Minamoto no Yoshinaka 源義仲 (ou Kiso Yoshinaka 木曽義仲, 1154-1184). En outre, en 1181, l’empereur retiré Takakura et Kiyomori décédèrent de maladie. La mort de ce dernier est décrite comme étant particulièrement douloureuse, l’image donnée est que Kiyomori brûle intérieurement, à l’image et en conséquence des incendies de Nara. Son troisième fils, Taira no Munemori 平宗盛 (1147-1185), prit alors sa place à la tête des Taira. Dans l’Est, les Minamoto suivant Yoritomo subirent des défaites, mais ne furent jamais complètement vaincus.

Le septième volume commence avec la reprise des conflits armés en 1183[60]. Munemori décida d’envoyer ses hommes réprimer les rébellions de Yoritomo et Yoshinaka. Ce dernier massacra les troupes menées par Koremori au col de Kurikara 俱利伽羅峠 en faisant tomber des milliers de ses hommes dans un ravin. Yoshinaka décida alors de se diriger vers la capitale, remportant victoire sur victoire contre les Taira. Les moines du mont Hiei 比叡山[61] se joignirent à sa cause. Voyant Yoshinaka s’approcher de la capitale, Munemori décida de la quitter, emmenant avec lui l’empereur Antoku et les regalia[62]. Les Taira se réunirent à Fukuhara avant de prendre la direction de l’île de Kyūshū 九州 par la mer. Go-Shirakawa, quant à lui, échappa à l’emprise de Munemori et s’enfuit au mont Hiei.

Portrait de Minamoto no Yoshinaka
Portrait de Minamoto no Yoshinaka, auteur inconnu, date inconnue, Wikimedia Commons

Toutefois, dès le début du huitième rouleau, il est question du retour à la capitale de l’empereur retiré Go-Shirakawa, accompagné de Yoshinaka avec qui il s’était allié. Tentant de réinstaurer le régime de la maison de l’empereur retiré, l’insei 院政, Go-Shirakawa désigna les Taira comme étant des ennemis de la cour et fit introniser un nouvel empereur : Go-Toba. Le récit montre, en revanche, que la présence de Yoshinaka et de ses troupes à la capitale posa rapidement problème à l’aristocratie, notamment à cause des violences commises par des guerriers dans la ville.

Go-Shirakawa tenta alors de faire venir Yoritomo à la cour et de se débarrasser de Yoshinaka. Ce dernier finit par attaquer l’empereur retiré, et Yoritomo envoya son frère et général Yoshitsune afin de le défaire. Quant aux Taira, ils furent chassés de Kyūshū et se réfugièrent sur l’île de Yashima 屋島[63]. Les troupes Minamoto envoyées par l’empereur retiré tentèrent de triompher d’eux, mais en vain, les Taira continuèrent de recouvrer leurs forces et de rassembler une armée de plus en plus puissante.

Avec le neuvième rouleau, le récit change à nouveau de personnage central. En effet, Yoshitsune et ses troupes se dirigèrent vers Uji et Seta 勢多 au début de l’année 1184 et y terrassèrent les hommes de Yoshinaka. Yoshitsune prit alors le contrôle de la capitale, libérant Go-Shirakawa du joug de Yoshinaka. Ce dernier tenta de s’enfuir mais se fit tuer. L’empereur retiré se mit alors en tête de récupérer les regalia détenus par les Taira et envoya donc Yoshitsune et ses troupes attaquer leur camp militaire d’Ichi no Tani 一ノ谷, sur l’ancien site de Fukuhara, où ils s’étaient réunis depuis quelques mois.

Est alors narrée la bataille d’Ichi no Tani, durant laquelle les Minamoto attaquèrent en trois points le bastion Taira. Le récit montre notamment Yoshitsune faire preuve d’un héroïsme remarquable. Plusieurs grands généraux furent tués ou capturés[64] lors de cette bataille, mais une grande partie des Taira, menés par Munemori, parvint à s’échapper par la mer, emmenant avec elle l’empereur Antoku et les regalia.

Deux paravents représentant la bataille d’Ichi no Tani (1184)
Deux paravents représentant la bataille d’Ichi no Tani (1184), artiste inconnu, XVIIe siècle, Wikimedia Commons

Le dixième volume commence avec les conséquences directes de cette défaite Taira tout en se centrant en partie sur Shigehira et son temps passé en tant que prisonnier des Minamoto. Il est envoyé à Kamakura 鎌倉 auprès de Yoritomo et le récit présente plusieurs épisodes autour de ses relations romantiques, de ses talents de poète et de musicien, mais dépeint également sa rencontre avec le moine Hōnen 法然 (1133-1212), fondateur de l’École de la Terre pure, Jōdo-shū 浄土宗[65], durant laquelle le moine explique plusieurs concepts bouddhiques.

De plus, le texte relate quelques épisodes centrés sur Koremori, séparé des Taira après avoir pris la fuite à la fin de la bataille d’Ichi no Tani. Cependant, tout comme Shigehira, le personnage Taira apparaît ici comme instrumentalisé, et ce dans le but de mettre en avant la doctrine de l’École de la Terre pure. À la fin du volume, Koremori se fait moine et se suicide.

Le rouleau suivant narre, quant à lui, la campagne militaire que mena Yoshitsune contre les Taira survivants. Il les attaqua, en premier lieu, à Yashima où les Taira avaient mis pied à terre. Malgré cette initiative, les Taira s’enfuirent promptement par la mer et se réfugièrent aux alentours et sur l’île de Hikoshima 彦島, sise entre Kyūshū et Honshū 本州. Les forces Taira et Minamoto s’affrontèrent alors dans la baie de Dan no Ura 壇ノ浦[66] dans une bataille navale[67]. Tandis que les Taira semblaient dominer le combat, les Minamoto prirent rapidement le dessus et gagnèrent la bataille.

À la fin de l’affrontement, ne souhaitant pas finir entre les mains ennemies, de nombreux généraux et commandants Taira[68], mais également plusieurs de leurs compagnes, se jetèrent à l’eau afin de se donner la mort. La veuve de Kiyomori attrapa son petit-fils, l’empereur Antoku, ainsi que deux des trois regalia (l’épée et le joyau), et sauta à l’eau pour se tuer. L’impératrice douairière Kenreimon.in 建礼門院 (fille de Kiyomori et mère de l’empereur Antoku, 1155-1213) la suivit, ainsi que la compagne de Shigehira qui prit avec elle le troisième des regalia (le miroir). Seules cette dernière et Kenreimon.in furent repêchées vivantes par les troupes adverses. Des trois Trésors, l’épée ne fut pas retrouvée. Munemori et son fils aîné, Taira no Kiyomune 平清宗 (1170-1185), plongèrent ensemble et furent eux aussi capturés vivants par les Minamoto.

Vainqueur, Yoshitsune rapporta les regalia à la cour et partit pour Kamakura afin de livrer Munemori à Yoritomo. Toutefois, suspectant son frère de trahison, Yoritomo lui refusa l’entrée dans son camp et le renvoya à la capitale. Munemori et son fils furent exécutés. Le récit se centre alors de nouveau sur Shigehira. Il fut envoyé à Nara afin d’y être mis à mort en conséquence des incendies de 1180.

Illustration de la bataille de Dan no Ura (1185), Tosa Mitsunobu 土佐光信
Illustration de la bataille de Dan no Ura (1185), Tosa Mitsunobu 土佐光信 (1434-1525), avant 1525, Wikimedia Commons

Le douzième volume continue de narrer la montée des tensions entre Yoshitsune et Yoritomo. Ce dernier tenta de faire assassiner Yoshitsune mais échoua. Yoritomo envoya alors son beau-père, Hōjō Tokimasa 北条時政 (1138-1215), l’attaquer, et Yoshitsune s’enfuit de la capitale[69]. Prenant le contrôle de Heian-kyō, Tokimasa fit exécuter les potentiels héritiers Taira ayant survécu. Le fils aîné de Koremori, Taira no Takakiyo 平高清[70] (1173-1199), fut un temps épargné et se fit moine.

Le rouleau se conclut alors avec un résumé des évènements qui suivirent. Il énonce la mort de l’empereur retiré Go-Shirakawa en 1192, celle de Yoritomo en 1199, évoque les troubles de l’ère Jōkyū 承久の乱 (1221), la rébellion de l’empereur retiré Go-Toba, et se termine par l’exécution de Takakiyo finalement ordonnée par Yoritomo. La lignée de Taira no Kiyomori est éteinte.

Le livre des Aspersions, treizième volume destiné aux initiés, se concentre sur la période de fin de vie solitaire de l’impératrice Kenreimon.in après l’anéantissement de son clan. En 1185, l’impératrice douairière se fit nonne et partit vivre en dehors de la capitale. Le rouleau narre la fin de sa vie, qu’elle consacra au bouddhisme, mais également au souvenir de l’ancienne splendeur des Taira. Dans les derniers épisodes du texte, le thème de l’impermanence est omniprésent, ainsi que celui de la renaissance dans la Terre pure, notamment lorsqu’est narrée une visite de l’empereur retiré Go-Shirakawa à Kenreimon.in. Le livre des Aspersions, ainsi que le Dit des Heike, s’achèvent sur sa mort en 1191.

Portrait de Minamoto no Yoritomo, Fujiwara no Takanobu 藤原隆信 (1142-1205), 1179
Portrait de Minamoto no Yoritomo, Fujiwara no Takanobu 藤原隆信 (1142-1205), 1179, Wikimedia Commons

Quelques thématiques du Dit des Heike

De manière générale, les textes épiques japonais, les gunki monogatari, tendent à opposer le chūshin 忠臣, l’homme loyal au pouvoir en place, au kotomono 異者, le rebelle. Or, nous pouvons constater que le récit du Kakuichi bon se centre autour de plusieurs personnages qui alternent ces rôles. En effet, les rouleaux un à cinq, centrés sur le personnage de Kiyomori, narrent comment son arrogance détruisit l’ordre qui semblait régner à la cour. Sa relation avec l’empereur Go-Shirakawa se dégrade, le faisant passer de privilégié à ennemi politique.

Les volumes six à huit, quant à eux, sont axés sur Minamoto no Yoshinaka, loyal à l’empereur retiré et qui s’en prend aux antagonistes, les Taira. Mais dès lors que Go-Shirakawa l’estime gênant et trop arrogant, il devient lui-même un ennemi et se fait tuer. Enfin, les livres neuf à douze content non seulement la fin des Taira, mais aussi celle de Yoshitsune, grand général de Yoritomo qui meurt sur l’ordre de ce même frère. Un autre exemple est celui de Taira no Shigehira, grand poète aimé de tous à la cour, mais exécuté car il était devenu un ennemi du bouddhisme. Nous ne pouvons que constater que les oppositions politiques historiques sont simplifiées afin de servir l’opposition entre chūshin et kotomono.

Portrait de Taira no Shigehira
Portrait de Taira no Shigehira, auteur inconnu, XVII-XIXe siècle, Wikimedia Commons

En outre, ces confrontations de personnages, et ainsi de valeurs, peuvent être utilisées pour proposer et tester des solutions politiques à la crise. Comme le note la spécialiste de l’épopée Florence Goyet[71], la conclusion en étant que le retour à la paix ne peut s’effectuer qu’à travers un régime féodal puissant. En effet, le monogatari, le dit, vient dénoncer l’inadéquation de « l’ancien monde », la société aristocratique de Heian. En opposant loyal et rebelle, le récit confronte des valeurs antagonistes et permet de trouver une réponse à la crise : l’avènement de la classe guerrière.

Cette solution réside, en premier lieu, dans l’ascension politique et militaire des Taira, bien que l’Histoire nous montre que ce clan se soit contenté de reprendre des outils déjà existants afin de gouverner. Ils ont tenté de s’intégrer à la cour aristocratique plutôt que de créer un nouveau système politique viable. Cette conclusion est dénoncée dans le Dit des Heike, qui apporte alors ce changement avec l’avènement du shôgunat. Le texte permet à son auditoire de comprendre la transition vers ce changement sociétal que constitue l’ascension au pouvoir de la classe guerrière.

Le Kakuichi bon met aussi en avant une vision amidiste de la vanité du monde. En effet, à travers l’image de la grandeur et de la ruine du clan Taira, l’œuvre cherche à émouvoir, mais également à susciter une réflexion sur le destin des hommes[72]. Elle essaie d’illustrer la loi bouddhique qui veut que l’orgueilleux ne dure pas. L’impermanence est exprimée, de même, à travers les destins des personnages qui finissent généralement par mourir ou entrer en religion (voire les deux).

Le fait qu’ils s’affrontent dans des conflits plutôt fratricides, et non pas contre des ennemis extérieurs inventés ou mythiques, donne une dimension particulièrement humaine au texte. La gloire n’est jamais totale, renforçant ainsi l’impression de vanité universelle et le caractère tragique du récit.

Toutefois, même si le Dit des Heike prêche l’impermanence et le mappō[73], le recours à la pensée amidiste donne un espoir aux personnages et à l’auditoire. Même ces héros tragiques, ces perdants glorifiés, peuvent atteindre la Terre pure du Bouddha Amida[74]. Le texte vient ainsi témoigner d’un changement de philosophie religieuse au sein de la société japonaise : même si l’âge de la fin de la loi, le mappō, a commencé, l’omnipotence d’Amida et la notion de renaissance dans sa Terre pure apportent une réponse à cette crise philosophique. À travers le texte, nous pouvons observer une annonce de l’importance que prit la pensée amidiste dans toutes les couches de la société japonaise durant les siècles qui suivirent le commencement de sa diffusion.

Statue de bronze du bouddha Amida à Kamakura, Dauvergne Cécile
Statue de bronze du bouddha Amida à Kamakura, Dauvergne Cécile, 2014

D’autre part, tout au long de l’œuvre, est introduite la grande majorité des membres du clan Taira. Nous pouvons observer que chaque personnage dispose de ses propres caractéristiques, des qualités comme des défauts. Ces descriptions sont, toutefois, généralement centrées sur les valeurs guerrières, avec parfois des différences importantes, comme la lâcheté de Munemori contre la bravoure de Tadanori. Néanmoins, les membres du clan Taira ont pour particularité d’être dépeints comme étant, non pas juste des guerriers, mais aussi des lettrés, et particulièrement de grands poètes pour nombre d’entre eux. Cette description n’est pas un hasard et a un objectif quelque peu particulier.

La représentation des poètes Taira dans le Dit des Heike

Des cent waka cités dans le Dit des Heike, le premier est une célèbre composition de Taira no Tadamori 平忠盛 (1096-1153), le père de Taira no Kiyomori, premier Taira à avoir commencé à gravir les échelons politiques à la cour, mais aussi premier membre du clan à s’être initié à cet art poétique. Dans le premier volume, sa brève introduction le décrit comme un homme de bon goût[75]. Peu est dit sur lui, mais sa capacité à composer des waka est mise en avant, notamment à travers l’éloge de son poème par l’empereur retiré Toba 鳥羽院 (1103-1156).

Dans le Dit des Heike, à la suite du retour de Tadamori de la province de Bizen 備前国, l’empereur Toba aurait demandé la composition de ce waka. Par ailleurs, ce poème est également cité dans la cinquième anthologie impériale, le Kin.yō waka shū 『金葉和歌集』[76] ainsi que dans le recueil personnel de Tadamori, le Tadamori shū 『忠盛集』[77] :

「月のあか々りける頃、明石にまかりて月を見てのぼりたちけるに、都の人々、月はいかがなどたづねけるを聞きてよめる

            ありあけのつきも明石の浦風に波ばかりこそよると見えしか」[78]

Tsuki no akakarikeru koro, akashi ni makarite tsuki wo mite nobori tachikeruni, miyako no hitobito, tsuki ha ikaga nado tadzunekeru wo kikite yomeru

            Ariake no tsuki mo akashi no ura kaze ni nami bakari koso yoru to mie shika

« Composé alors que, à son retour d’Akashi où il était parti voir la lune lorsqu’elle y était brillante, les gens de la capitale lui ont demandé comment elle était.

            La lune à l’aube

            Éclaire la baie d’Akashi

            Et [poussées] par son vent

            Seules les vagues approchent

            Telle la fin de la nuit »

D’après le commentaire précédant les poèmes donnant des précisions sur les circonstances de composition, le kotobagaki 詞書, du recueil, ce poème aurait été composé au retour de Tadamori de la province de Hōki 伯耆国 en 1120 et, tout comme dans l’anthologie, n’est pas précisé qui a interrogé le poète. Nous ne pouvons pas avoir de certitude absolue à propos des personnes désignées par l’expression « miyako no hitobito » 都の人々, « les gens de la capitale », et donc s’il s’agissait bel et bien de l’empereur Toba.

Dans cette composition, nous pouvons remarquer l’usage d’un uta makura, un « lieu célèbre fréquemment cité dans le waka », ici Akashi, très célèbre pour sa lune et usité de manière extrêmement récurrente dans ce style poétique. Mais Tadamori utilise également deux kakekotoba 掛詞, des homophones permettant des doubles sens. Le premier, akashi 明石, désigne le toponyme Akashi 明石 et le qualificatif akashi 明かし, « brillant ».

Le second est le terme yoru よる, signifiant « la nuit », yoru 夜, mais aussi le verbe yoru 寄る, « s’approcher », qui représente l’action des vagues s’avançant vers la côte. Ainsi, dans ce poème, Tadamori exprime son impression que la lune d’Akashi brille tant que l’on ne peut voir qu’il fait nuit. Grâce à l’emploi du kakekotoba « yoru », seul le yoru 寄る des vagues qui approchent est perceptible, contrairement au yoru 夜 de la nuit.

Comme nous avons pu le voir dans une brève précédente, trois Taira prirent la suite de Tadamori et s’initièrent au waka : Taira no Tadanori 平忠度 (1144-1184), son frère Taira no Tsunemori 平経盛 (1124-1185), et le fils de ce dernier, Taira no Tsunemasa 平経正 (?-1184)[79]. Ces hommes fondèrent un cercle poétique[80], un kadan 歌壇, et eurent une activité poétique remarquable à la cour impériale. Ils figurent également parmi les poètes les plus représentés dans l’œuvre. L’un des exemples les plus frappants se trouve dans le livre huit, lorsqu’est présentée une séance de poésie au clair de lune entre plusieurs poètes Taira en exil. Trois poèmes sont cités : un de chacun des trois hommes que nous venons de nommer.

「九重の雲のうへ、久方の月に思ひをのべしたぐひも、今の様におぼえて、薩摩守忠度、

            月をみしこぞのこよひの友のみや都にわれをおもひいづらむ」[81]

Kokonoe no kumo no uhe, hisakata no tsuki ni omohi wo nobeshita guhi mo, ima no yō ni oboete, satsuma no kami Tadanori,

            Tsuki wo mi shi kozo no koyohi no tomo nomi ya miyako ni ware wo omohi idzu ramu

« Les nuits qu’ils passaient au palais à exprimer leurs sentiments à propos de la lune perdurable, ils s’en souvenaient comme si cela venait de se produire, et le gouverneur de la province de Satsuma, Tadanori :

            N’y aurait-il que ces compagnons

            Qui, avec moi cette nuit de l’an passé,

            Contemplaient la lune

            Et qui, à la capitale,

            Maintenant me gardent en souvenir ? »

「修理大夫経盛、

            恋しとよこぞのこよひの夜もすがらちぎりし人のおもひ出でられて」[82]

Shūri daibu Tsunemori,

            Koishi to yo kozo no koyohi no yoru mo sugara chigiri shi hito no omohi iderarete

« Le préfet du service des Réparations, Tsunemori :

            Qu’est-ce qu’elle me manque !

            Durant toute cette nuit de l’an passé

            De tendres promesses

            Nous avions échangées,

            Comme ces souvenirs me reviennent ! »

「皇后宮亮経正、

            わけてこし野辺の露ともきえずしておもはぬ里の月を見るかな」[83]

Kōgōgū no suke Tsunemasa,

            Wakete koshi nobe no tsuyu tomo kiezu shite omohanu sato no tsuki wo miru kana

« L’adjoint de la maison de l’Impératrice Douairière, Tsunemasa :

            Avec la rosée

            Des landes que j’ai traversées

            Je ne disparaîtrai,

            Car en cet imprévu séjour

            Je vis pour contempler la lune »

Alors que les deux premiers poèmes chantent la nostalgie de la capitale et de ses habitants en utilisant notamment une expression identique[84] et une autre similaire[85], nous constatons que le poème de Tsunemasa est quelque peu différent. En effet, loin d’être emplie de regrets, cette composition se veut être porteuse d’un message de persévérance lorsque le poète montre sa volonté de ne pas disparaître avec la rosée. Dans le waka, la rosée, tsuyu 露, est l’une des plus importantes images de l’impermanence, d’autant plus lorsqu’elle est associée au verbe « disparaître », ici sous la forme négative, kiezu きえず. Ainsi, dans ce poème, Tsunemasa exprime sa détermination à survivre et ne se morfond pas dans la tristesse d’être éloigné de la capitale, à l’inverse de ses deux compagnons qui restent tournés vers le passé.

Estampe sur bois de Taira no Tsunemasa jouant du biwa au clair de lune, Tsukioka Yoshitoshi 月岡芳年
Estampe sur bois de Taira no Tsunemasa jouant du biwa au clair de lune, Tsukioka Yoshitoshi 月岡芳年 (1839-1892), XIXe siècle, Wikimedia Commons

Parmi ces trois poètes, Tadanori est le plus représenté et mis sur le devant de la scène du texte épique, notamment de par ses exploits guerriers. Il est également le seul Taira ayant composé un jisei no ku 辞世の句, un poème écrit peu avant sa mort dans le but de le laisser à la postérité. Ce waka, tracé sur un papier caché dans son carquois, fut découvert par le guerrier ayant tué Tadanori sur le champ de bataille d’Ichi no Tani, et lui permit de déterminer qui était le commandant Taira qu’il venait d’exécuter.

            「行きくれて木の下かげをやどとせば花やこよひのあるじならまし」[86]

            Yuki kurete ko no shita kage wo yado to seba hana ya koyohi no aruji naramashi

            « Tombée de la nuit sur le chemin,

            Si de l’ombrage des cerisiers

            Je faisais mon abri

            Alors leurs fleurs seraient-elles

            Mes hôtesses d’une nuit ? »[87]

Comme nous avons pu le voir lorsque nous avons présenté une estampe sur bois de Kobayashi Kiyochika 小林清親 (1847-1915)[88], Tadanori créa ici une métaphore entre un voyage et sa vie. Ainsi, l’expression yuki kurete 行きくれて, qui signifie que le soleil se couche alors que le narrateur voyage, marque l’arrêt de ses pérégrinations, mais aussi celui de son existence. De plus, les fleurs de ce poème sont celles d’un cerisier, et sont donc un symbole puissant de la vanité de toute chose. Lorsque son voyage s’arrête avec ces fleurs, c’est l’impermanence causant sa mort que chante Tadanori.

Trois estampes sur bois représentant Taira no Tadanori s’apprêtant à dormir sous un cerisier, son jisei no ku est inscrit en haut à droite, Kobayashi Kiyochika 小林清親
Trois estampes sur bois représentant Taira no Tadanori s’apprêtant à dormir sous un cerisier, son jisei no ku est inscrit en haut à droite, Kobayashi Kiyochika 小林清親 (1847-1915), 1884, Wikimedia Commons

À la suite de ces trois grands compositeurs, une jeune génération de poètes Taira naquit. Néanmoins, la quasi-totalité de ses membres (masculins) perdit la vie durant le conflit de Genpei. Et, bien qu’il ne subsiste que peu de waka de cette génération dans les anthologies impériales ou personnelles, elle est, elle-aussi, représentée dans les poèmes du Dit des Heike à de nombreuses occasions. Taira no Shigehira en est le plus représentatif avec ses six compositions consignées dans l’œuvre et qui font de lui le poète Taira ayant le plus de poèmes dans cette épopée.

Comme nous avons pu le démontrer dans un travail de recherche universitaire, Shigehira est présenté dans le Dit des Heike comme un homme aimé des femmes[89]. Trois de ses six compositions sont, par ailleurs, des poèmes échangés avec ses deux compagnes. De même, nous avions pu remarquer qu’il disposait d’une certaine connaissance des usages du waka et que ses poèmes étaient utilisés de manière à apporter un effet dramatique au texte, particulièrement lors des épisodes précédant de peu son exécution[90]. Nous le voyons, par exemple, dans cet échange avec sa compagne Dainagon no Suke 大納言佑 (dates inconnues, XIIe siècle), où cette dernière, après avoir offert un rechange à Shigehira et qu’il lui laissa ses anciens vêtements en guise de souvenir, lui dit préférer une trace écrite de sa part :

「中将泣く泣く一首の歌をぞかかれける。

            せきかねて泪のかかるからころも後のかたみにぬぎぞかへぬる」[91]

Chūshō naku naku isshu no uta wo zo kakarekeru.

            Seki kanete namida no kakaru kara koromo ato no katami ni nugi zo kahenuru

« Le général en second [Shigehira], pleurant et pleurant, écrivit ce poème.

            Cette robe de Kara[92]

            Imprégnée de mes larmes

            Que je ne puis arrêter,

            Je vous la donne en échange

            Afin que vous puissiez vous souvenir de moi »

「女房ききもあへず、

            ぬぎかふるころももいまはなにかせん今日をかぎりのかたみとおもへば」[93]

Nyōbō kiki mo ahezu,

            Nugi kafuru koromo mo ima ha nani ka sen kefu wo kagiri no katami to omoheba

« La dame, à peine l’eut-elle entendu :

            Cette robe que vous m’avez échangée,

            À présent,

            Quel bien fera-t-elle ?

            Car d’aujourd’hui seulement

            Elle évoquera le souvenir »

Ainsi, ces poèmes servent, non pas à montrer les capacités des poètes, mais à apporter une touche dramatique au texte. Cet échange permet notamment à Shigehira de s’attirer la compassion du lecteur ou de l’auditoire, détournant ces derniers de la raison de son exécution future : les incendies de Nara de 1180. Nous pouvons donc voir que ces compositions sont utilisées afin de donner une image favorable aux Taira. L’aspect dramatique est mis en avant à travers le waka dans le but de faire abstraction des méfaits de certains personnages.

En outre, seuls quatre des poèmes Taira de cette version du Dit des Heike furent composés avant la fuite de la capitale et le début de leurs pérégrinations. De ce fait, le thème du voyage, de l’exil et de l’éloignement de la capitale sont particulièrement présents au cœur des compositions Taira, comme l’échange entre Tsunemori, Tadanori et Tsunemasa en atteste. Nous le constatons également dans ce poème de Taira no Yukimori 平行盛 (1147-1185) présent dans le livre dix :

            「君すめばこれも雲井の月なれど猶恋しきは都なりけり」[94]

            Kimi sumeba kore mo kumoi no tsuki naredo nao koishiki ha miyako narikeri

            « Puisque notre empereur[95] ici demeure,

            Cette lune

            Est celle du palais,

            Et pourtant mon cœur

            Languis toujours pour la capitale »

Dans ce poème, Yukimori considère que la « lune du palais », kumoi no tsuki 雲井の月, n’est plus celle de la capitale mais celle sous laquelle vit l’empereur Antoku. Toutefois, cette pensée ne peut suffisamment le réconforter de son éloignement forcé de Heian-kyō. La nostalgie de la cour et la souffrance de l’exil sont des éléments récurrents dans les compositions Taira.

Un autre exemple est la composition de Taira no Munemori qui, escorté par Minamoto no Yoshitsune, quitte la capitale pour être présenté à Minamoto no Yoritomo à Kamakura :

            「都をばけふをかぎりの関水に又あふ坂のかげやうつさむ」[96]

            Miyako wo ba kefu wo kagiri no sekimizu ni mata afusaka no kage ya utsusamu

            « Aujourd’hui et pour toujours,

            Je quitte la capitale,

            Dans la source de la barrière d’Ōsaka

            Reverrai-je un jour

            Mon visage se refléter ? »

Afin de se lamenter de son départ définitif de la capitale, Munemori utilise deux uta makura (noms de lieux célèbres) des environs de la ville d’Ootsu 大津. Sekimizu 関水, traduit en « la source de la barrière » et qui désigne une source proche d’une barrière d’octroi, ici, celle d’Afusaka あふ坂, soit d’Ōsaka 逢坂, sise à la frontière des villes d’Ootsu et de Heian-kyō. Ce toponyme d’Ōsaka constitue ainsi le second uta makura. Comprenant un caractère pouvant signifier « rencontre », afu 逢ふ, il est couramment utilisé dans les poèmes ayant pour thème le voyage ou la séparation, notamment lorsque, dans un couple, un des deux amants doit quitter la capitale.

Dans le Dit des Heike, Munemori ne dispose pas d’une « bonne image ». En effet, il est à plusieurs reprises révélé comme un personnage lâche et sans talent pour la guerre. Il réussit néanmoins – notamment grâce à cette composition – à se montrer si pitoyable de quitter la capitale qu’il convainquit Yoshitsune de demander à Yoritomo que sa vie soit épargnée. Même Munemori, considéré comme étant l’un des personnages les plus antipathiques du clan Taira, est présenté tel un poète.

Portrait de Taira no Munemori, Fujiwara no Gōshin 藤原豪信
Portrait de Taira no Munemori, Fujiwara no Gōshin 藤原豪信 (dates inconnues, XIVe siècle), XIVe siècle, Wikimedia Commons

Enfin, comme nous l’avons indiqué précédemment, le Dit des Heike comporte des poèmes de personnes dont il ne subsiste presque aucune trace des œuvres. La présence de waka composés par certaines compagnes des membres du clan Taira témoigne de la diversité des plumes représentées. Le livre des Aspersions donne, par ailleurs, une importance particulière à Kenreimon.in. Elle fut ainsi l’auteure du dernier poème de cette version du Dit des Heike :

            「いざなればなみだくらべん時鳥われもうき世にねをのみぞ鳴く」[97]

            Izanareba namida kuraben hototogisu ware mo uki yo ni ne wo nomi zo naku

            « Ainsi soit-il,

            Ô coucou !

            Comparons nos larmes,

            Car moi aussi dans ce triste monde,

            Je ne fais que chanter [ma peine] »

Kenreimon.in composa ce poème après avoir entendu le chant d’un coucou, dont elle se sert pour exprimer sa tristesse face à la mort de la quasi-entièreté de son clan, et à son isolation forcée. Pour ce faire, elle utilise le kakekotoba « naku » 鳴く, un verbe exprimant qu’un animal pousse un cri, ou comme dans ce poème pour le coucou, chante, mais aussi qu’une personne pleure, naku 泣く.

L’authenticité des poèmes

Néanmoins, malgré cette volonté d’attribuer des poèmes aux membres du clan Taira, plusieurs éléments peuvent nous faire penser que nombre des compositions du Heike monogatari ne seraient pas réellement issues des auteurs auxquels elles sont imputées. En premier lieu, nous avons précédemment remarqué que la grande majorité des waka attribués aux Taira aurait été composée lors de leur période d’exil. Or, il ne subsiste de nos jours que très peu d’informations et de détails sur les actions des Taira entre leur fuite de la capitale en 1183 et leur retour à Fukuhara en 1184. Nous pouvons alors nous questionner quant à la manière dont certains poèmes de cette période ont pu être préservés, tels les poèmes que Tsunemori, Tsunemasa et Tadanori composèrent ensemble, comme dépeint dans le livre huit du Heike monogatari.

En outre, seuls trois poèmes sur vingt-cinq et demi[98] attribués aux Taira sont également cités dans des œuvres antérieures au Heike monogatari[99]. Nous pouvons ainsi remarquer que les poèmes de Tsunemori, Tsunemasa et Tadanori ne figurent pas dans leurs recueils personnels[100]. Cette absence peut s’expliquer par une finalisation des compilations des recueils antérieurs à l’exil du clan et donc aux épisodes dépeints dans le Heike monogatari dans lesquels ils apparaissent.

Toutefois, elle se remarque également dans les anthologies et compilations postérieures au conflit de Genpei mais antérieures à l’œuvre épique, comme le Tsuki mōde waka shū 『月詣和歌集』[101] ou encore le Kenreimon.in ukyō no daibu shū 『建礼門院右京大夫集』[102], qui comprennent de nombreux poèmes Taira. Comme seuls trois poèmes sont présents dans des œuvres antérieures au Heike monogatari, nous avons ainsi au moins vingt-deux poèmes et demi pour lesquels nous n’avons aucune certitude quant à leurs provenances et donc quant à leurs auteurs.

Nous notons alors que toutes les versions du texte épique ne comptent pas le même nombre de poèmes. De plus, d’une variante à l’autre, certains sont modifiés, parfois largement. Ce choix d’inclure ou non certains poèmes tient certainement à l’auteur de la version, mais que dire des différences de contenu des compositions ? Lorsqu’il est question d’un changement d’un ou deux caractères, il semblerait logique que cela soit dû à une erreur de copie, mais nous pouvons parfois observer des différences touchant des vers entiers et qui peuvent entraîner des modifications de sens. S’agirait-il alors de remaniements volontaires de la part des auteurs de ces versions ?

Enfin, lorsque nous étudions les poèmes composés par le « patriarche » du clan Taira, Taira no Tadamori, nous remarquons qu’il faisait usage de certaines figures de style de manière récurrente, en particulier l’uta makura (la citation de lieux célèbres), le fait de terminer le poème par un substantif (un nom), et le sanku gire 三句切れ (une coupure grammaticale et sémantique à la fin du troisième vers provoquant un changement de sens entre le tercet et le distique).

À sa suite, les trois grands poètes Tsunemori, Tsunemasa et Tadanori avaient pris coutume de réutiliser ces figures, créant ainsi une sorte de « style Taira ». Ils n’étaient, bien entendu, pas les seuls utilisateurs de ces figures, mais avaient tendance à les utiliser de manière plus récurrente que d’autres poètes de cette époque.

Par exemple, ces effets stylistiques peuvent être observés dans l’anthologie compilée à titre privé Tsuki mōde waka shū, où figurent 75 compositions Taira dont 37 de ces trois poètes[103]. Dans la catégorie « troisième mois », « sangatsu » 三月, nous pouvons trouver ce poème de Tsunemori originellement présenté dans la sixième manche d’un concours de poèmes, uta awase 歌合, organisé par Fujiwara no Shigeie 藤原重家 (ou Rokujō no Shigeie 六条重家, 1128-1181) en 1166 :

            「桜さくみねを嵐やわたるらんふもとのさとにつもるしら雪」[104]

            Sakura saku mine wo arashi ya wataru ran fumoto no sato ni tsumoru shirayuki

            « La tempête

            Traverse-t-elle le sommet

            Où fleurissent les cerisiers ?

            Dans le hameau au pied de la montagne

            S’accumule la neige blanche »

Dans cette composition, nous pouvons en premier lieu remarquer la terminaison par un substantif, shirayuki しら雪, « neige blanche », ainsi qu’une parfaite illustration d’un sanku gire. En effet, le poème oppose l’interrogation du tercet, concernant une potentielle tempête passant au milieu des cerisiers en fleurs en haut d’une montagne, à l’image présente dans le distique de la neige tombant en bas de celle-ci. Toutefois, Tsunemori fait ici une analogie entre les pétales de fleurs de cerisiers et la neige. Il implique que le bas de la montagne est recouvert de pétales à un point tel que cela donne l’impression qu’il a neigé. Le tercet est en réalité une supposition dont l’origine est le distique. Face à cette vision de « neige », il ne peut que se demander si une tempête souffle au sommet de la montagne, là où des cerisiers sont en fleur.

Portrait de Taira no Tsunemori, Kanō Motonobu 狩野元信
Portrait de Taira no Tsunemori, Kanō Motonobu 狩野元信 (1476-1559), XV-XVIe siècle, Wikimedia Commons

Un autre exemple de ce « style » serait le poème 387 de la neuvième anthologie impériale, le Shinchokusen waka shū 『新勅撰和歌集』[105], dans la catégorie « hiver » que Tsunemasa composa lors d’un concours de poèmes organisé par Tsunemori et dont le thème était la brève averse, shigure 時雨 :

            「むら雲の外山の峰にかかるかと見ればしぐるる信楽のさと」[106]

            Murakumo no toyama no mine ni kakaru ka to mireba shigururu shigaraki no sato

            « Alors que je me demandais

            Si le sommet de la montagne d’à côté

            Était recouvert de nuages,

            Une brève averse

            S’est abattue sur le hameau de Shigaraki »

Ici, le poème se termine sur un substantif, sato さと, un « hameau », mais comporte également pas moins de trois expressions se rapportant à des uta makura. Tout d’abord, murakumo むら雲, qui représente un regroupement de nuages, ainsi qu’un kakekotoba de murakumo 群雲 qui, associé à yama 山, la montagne, ou sato 里, le hameau, est un uta makura de la province de Tanba 丹波国. Est en outre utilisé le terme toyama 外山, qui ne désigne pas un toponyme en particulier mais une montagne proche d’un lieu habité[107], ici le hameau de Shigaraki 信楽の里. Ce dernier est lui aussi un uta makura et se trouvait dans la province d’Ōmi 近江国[108].

Deux des toponymes utilisés désignent des provinces différentes, néanmoins, celles-ci partageaient une frontière et le hameau en question en était proche. Nous pouvons donc imaginer qu’alors que le village se trouvait du côté de la province d’Ōmi, la montagne mentionnée par le poème était, elle, sise de l’autre côté de la frontière, soit dans la province de Tanba. De plus, il était usuel dans le waka de retrouver ces trois expressions associées à la pluie et notamment à la brève averse, comme c’est le cas ici.

Le style de Tadanori différait quelque peu. Il avait tendance à utiliser les auxiliaires plutôt que des substantifs pour terminer ses compositions. Nous constatons ainsi que, dans son recueil personnel, le Tadanori shū 『忠度集』[109], plus de la moitié des poèmes se termine par un auxiliaire[110] comme ramu らむ, qui marque une conjecture et clôt dix-huit poèmes, ou encore keri けり, qui marque l’accompli dans dix poèmes. Nous pouvons, de même, remarquer qu’il utilisait de manière moins conséquente le sanku gire et les uta makura.

Néanmoins, cette petite différence de Tadanori n’explique en aucun cas l’impossibilité de retrouver les effets de style couramment utilisés par les membres du cercle de poètes Taira dans les poèmes cités dans le Heike monogatari. Nous pouvons, certes, observer l’utilisation de quelques uta makura, mais force est de constater une absence totale de sanku gire et de substantif en fin de poème.

Les rares compositions conservées et attribuées à la jeune génération suivant nos trois principaux poètes ne nous permettent pas d’estimer s’ils utilisaient eux aussi ce « style Taira ». De ce fait, nous ne pouvons pas considérer comme anormal de ne pas en retrouver les éléments dans les poèmes qui leurs sont attribués dans le Heike monogatari. Toutefois, il nous semble quelque peu insolite de ne pas retrouver ne serait-ce qu’une seule occurrence de ces figures de style dans les poèmes attribués à Tsunemori et Tsunemasa, alors qu’elles foisonnent dans les autres recueils et concours de poèmes.

Ainsi, de par cette différence de style, mais également à cause des doutes que nous avions déjà soulevés dans cette partie, nous constatons que l’authenticité de ces poèmes ne semble pas pouvoir être démontrée et estimons donc possible qu’un certain nombre d’entre eux ne furent pas composés par les membres du clan Taira, mais plutôt par les auteurs du Heike monogatari. Il est également possible qu’ils fussent produits par une tierce personne, puis attribués à un poète Taira par l’auteur, voire par un copiste du texte.

Cependant, malgré cette incertitude concernant les compositeurs des poèmes, l’image donnée aux Taira par le texte épique en reste la même : celle d’une lignée de poètes. Ainsi, malgré le faible nombre de sélections dans les anthologies impériales, les Taira disposèrent au fil des siècles d’une réputation de poètes, voire de grands poètes. Renommée influencée par le Heike monogatari, qui met en avant leur image de lettrés. Cette volonté d’amplifier l’importance des arts au sein du clan Taira avait probablement pour but de créer une dramatisation du texte afin de divertir l’auditoire. Cependant, la vision des Taira transmise dans cette épopée influença la manière dont furent perçus les membres de ce clan durant les siècles suivants, et même encore de nos jours, en dépit de la faible probabilité que cette image représente fidèlement ce qu’il en était à l’époque.

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[1]Mais ils ne furent pas les seuls : y participèrent la maison de l’empereur retiré, la famille Fujiwara, plusieurs commandants militaires locaux…

[2]À ces trois premiers textes est généralement associé un quatrième : le Jōkyūki 『承久記』, La chronique de Jōkyū, qui narre comment l’empereur retiré Go-Toba 後鳥羽院 (1180-1239) tenta de supplanter le pouvoir shôgunal en 1221 (les « troubles de l’ère Jōkyū »).

[3]DAUVERGNE Cécile, « La censure poétique des généraux parias du Japon classique : le cas des Taira et du Senzai waka shū », dans La Revue d’Histoire Militaire, Les Lilas, La Revue d’Histoire Militaire, 2022, [en ligne] https://larevuedhistoiremilitaire.fr/2022/02/16/la-censure-poetique-des-generaux-parias-du-japon-classique-le-cas-des-taira-et-du-senzai-waka-shu/ (dernière consultation le 03/03/2022)

[4]Au nombre de vingt-et-une, les chokusen waka shū 勅撰和歌集 sont des anthologies de poèmes de type waka commanditées par un empereur ou un empereur retiré. Elles étaient compilées avec soin et divisées de manière thématique.

[5]Unité inférieure à celle de la syllabe.

[6]Le Recueil de poèmes des mille années.

[7]En 1221, l’empereur retiré Go-Toba tenta de prendre l’ascendant sur le pouvoir shôgunal qui était en train de supplanter celui de la cour aristocratique. Néanmoins, sa tentative (armée) de réinstaurer la maison impériale à la tête de l’archipel se solda par un échec et une affirmation encore plus grande de la féodalité militaire.

[8]Tenues de 1209 à 1238.

[9]FUJIWARA Michiie 藤原道家, Gyokuzui 玉蘂 (« Notes journalières de Fujiwara no Michiie »), dans Base1, Tōkyō, National Institute of Japanese Literature, 939 p., p. 662, [en ligne] http://base1.nijl.ac.jp/iview/Frame.jsp?DB_ID=G0003917KTM&C_CODE=0006-027201 (dernière consultation le 03/03/2022)

[10]KUSAKA Tsutomu 日下力, Heike monogatari no tanjō 平家物語の誕生 (« La naissance du Dit des Heike »), Tōkyō, Iwanami shoten 岩波書店, 2001, 407 p., p. 38

[11]Notes tenues de 1132 à 1171.

[12]De 1177 à 1181.

[13]Ibid., p. 35

[14]Pouvant également être lu Shingen.

[15]Ibid., pp. 35-36

[16]YOSHIDA Kenkō 吉田兼好, Tsurezuregusa 徒然草 (Les Heures oisives), Tōkyō, Iwanami shoten 岩波書店, 2014 (1re éd. 1922), 438 p., annoté par NISHIO Minoru 西尾実 et YASURAIKA Kōsaku 安良岡康作, pp. 377-378

[17]Style poétique chinois (yuefu en chinois).

[18]Danses représentant sept vertus relatives au conflit militaire.

[19]Il se fit moine.

[20]Aussi connu sous le nom de Jien (1155-1225).

[21]Sis au nord-est de Kyōto, il s’agit d’un important centre religieux. Le grand temple nommé Enryaku-ji 延暦寺 s’y trouve.

[22]Surnom de Minamoto no Yoshitsune, issu du fait qu’il était le neuvième fils de son père et de sa fonction de saemon no jō 左衛門尉, fonctionnaire de troisième classe de la garde des portes, section de gauche.

[23]Surnom d’un frère de Yoritomo et Yoshitsune : Minamoto no Noriyori 源範頼 (?-1193), tiré de son lieu de naissance, Gama no Mikuriya 蒲御厨 dans la province de Tootōmi 遠江国.

[24]Toutes les traductions furent effectuées par l’auteure, Cécile Dauvergne.

[25]Il se serait à plusieurs reprises trompé en ce qui concerne les provinces dans son ouvrage. GOMI Fumihiko 五味文彦, Tsurezuregusa no rekishigaku 『徒然草』の歴史学 (« Étude historique de Les Heures oisives »), Tōkyō, Asahi sensho 朝日選書, 1997, 299 p., pp. 41-42

[26]Ainsi que dans les notes journalières d’aristocrates ayant vécu durant le conflit de Genpei.

[27]Il arrivait qu’un fonctionnaire entre en religion à la mort de son maître, mais cela n’était pas courant. Ibid., p. 42

[28]Selon la croyance bouddhique, l’histoire du monde peut être divisée en trois âges : l’âge de la loi correcte, shōbō 正法, durant lequel l’enseignement du Bouddha est correctement compris et certains pratiquants peuvent atteindre l’éveil ; l’âge de la loi contrefaite, zōbō 像法, durant lequel l’enseignement est en décadence, il y a toujours des pratiquants mais l’éveil ne peut être atteint ; et l’âge de la fin de la loi, mappō 末法, durant lequel il subsiste un souvenir de l’enseignement, mais plus personne ne tente de le mettre en œuvre. Il fut théorisé durant l’époque Heian 平安時代 (794-1185) que ce dernier débuta en 1052, ce qui provoqua une certaine inquiétude au sein de l’aristocratie quant à la question de la renaissance dans la Terre pure, ōjō 往生, la croyance bouddhique selon laquelle après avoir terminé sa vie dans ce monde, l’homme renaît dans un paradis, une Terre pure, au Japon, il s’agit généralement de celle d’Amida.

[29]KUSAKA Tsutomu 日下力 (dir.), OOTSU Yūichi 大津雄一 (dir.), SAEKI Shin.ichi 佐伯真一 (dir.) et SAKURAI Yōko 櫻井陽子 (dir.), Heike monogatari daijiten 平家物語大事典 (« Grand dictionnaire du Dit des Heike »), Tōkyō, Tōkyō Shoseki Kabushiki Kaisha 東京書籍株式会社, 2010, 876p., p. 701

[30]Ibid., pp. 756-757

[31]YAMASHITA Hiroaki 山下宏明, Heike monogatari Nyūmon 『平家物語』入門 (« Introduction au Dit des Heike »), Tōkyō, Kasama Shoin 笠間書院, 2012, 333 p., p. 321

[32]KUSAKA Tsutomu (dir.), op. cit.

[33]Ibid., pp. 717-750

[34]Certains sont cependant partiels.

[35]Aussi lu Genpei seisuiki, version étendue du Heike monogatari en quarante-huit volumes. Genpei jōsuiki 源平盛衰記 (« Dit des vicissitudes des Taira et des Minamoto »), Tōkyō, Kokumin bunko kankōkai 国民文庫刊行會, 1910, 1210 p.

[36]KUSAKA Tsutomu (dir.), op. cit., p. 708

[37]Nous notons cependant que certains chercheurs estiment que cette division n’est pas parfaite et tentent d’introduire de nouvelles classifications basées, par exemple, sur la longueur du texte.

[38]De 1308 à 1309.

[39]Des éléments sont présents dans certains manuscrits mais absents dans d’autres.

[40]Style mélangeant écritures japonaise et chinoise (lectures de caractères, grammaires, lexiques…) qui a émergé vers le début du XIIe siècle sur l’archipel.

[41]Caractères sino-japonais.

[42]Caractères japonais issus de la simplification de caractères chinois et venant chacun noter une more. Il existe deux syllabaires : les hiragana 平仮名 et les katakana 片仮名.

[43]The Tale of the Heike, New York, Penguin Books, 2014 (1re éd. 2012), 734 p., traduit par TYLER Royall

[44]Respectivement « speech », shiragoe ; « recitative », kudoku ; et « song », waka 和歌, kanshi 漢詩 et kayō 歌謡. Ibid., p. 23

[45]Voir DAUVERGNE Cécile, « La censure poétique », op. cit.

[46]Poésie en chinois.

[47]« Poème à chanter ».

[48]Poèmes chinois ou japonais destinés à être chantés.

[49]Composée uniquement d’hommes.

[50]Heike monogatari kakuichi bon zen 平家物語 覚一本 全 (Dit des Heike), Tōkyō, Muzōno shoin 武蔵野書院, 2013, 490 p., annoté par OOTSU Yūichi 大津雄一 et HIRAFUJI Sachi 平藤幸, p. 1

[51]Il fut rapporté à Kiyomori le déroulement d’une rencontre à laquelle auraient assisté plusieurs proches de Go-Shirakawa, son principal opposant politique de l’époque, dans la demeure de Shishi ga Tani 鹿ケ谷 alors que l’empereur retiré y séjournait. Durant cette réunion, aurait été développée l’idée de mettre à bas le régime Taira.

[52]Le texte présente toutefois Mochihito comme étant le deuxième fils de l’empereur retiré du fait que le véritable deuxième fils était entré en religion plusieurs années avant les évènements.

[53]Temple tutélaire de la maison Fujiwara, sis à Nara.

[54]Une des premières représentations de seppuku 切腹 dans la culture populaire japonaise.

[55]Anciennement sise au niveau de l’actuelle ville de Kōbe.

[56]Ancien nom de l’actuelle Kyōto.

[57]Nous remarquons cependant que, contrairement à ce que narre le Heike monogatari, les troupes n’étaient pas celles de Minamoto no Yoritomo, mais celles des Minamoto de Kai (à différencier des Minamoto de Seiwa qui comprenaient Yoritomo et Yoshitsune) qui tenaient la province de Suruga 駿河国, où se déroulèrent les évènements, et qui étaient notoirement « anti-Taira ».

[58]L’un des principaux temples bouddhiques japonais, sis à Nara.

[59]Ce fut la cause principale de sa condamnation à mort en 1185.

[60]Une trêve avait été décidée durant l’année précédente à cause d’une famine extrême sévissant sur l’archipel.

[61]Voir note 21.

[62]Ensemble des objets symbolisant le pouvoir royal ou impérial. Ici, il s’agit des Trois Trésors sacrés du Japon, sanshu no jingi 三種の神器, soit l’épée Kusanagi, kusanagi no tsurugi 草薙の剣, le miroir de bronze, yata no kagami 八咫の鏡 et le joyau de type magatama, yasakani no magatama 八尺瓊勾玉.

[63]Nous notons que, bien qu’étant de nos jours rattachées à l’île de Shikoku 四国, Yashima fut, jusqu’à l’époque Edo 江戸時代 (1603-1867), une île en elle-même.

[64]Taira no Tadanori 平忠度 (1144-1184) et Taira no Tsunemasa 平経正 (?-1184) périrent sur le champ de bataille, Taira no Shigehira fut capturé vivant.

[65]Qui met particulièrement en avant le nenbutsu 念仏, l’idée qu’en prononçant une invocation à un Bouddha (et/ou en gardant en tête son image), il serait possible de se garantir l’accès à sa Terre pure, son paradis. Il s’agit généralement d’un appel à Amitābha, Amida 阿弥陀 en japonais.

[66]Sis environ à quatre kilomètres de Hikoshima.

[67]Pour en savoir plus sur cette bataille, voir DAUVERGNE Cécile, « La bataille navale de Dan no Ura : une transition vers la féodalité », dans La Revue d’Histoire Militaire, n°0, Les Lilas, La Revue d’Histoire Militaire, 2019, 27 p., pp. 6-7

[68]Taira no Tsunemori 平経盛 (1124-1185), Taira no Tomomori 平知盛 (1152-1185), ou encore Taira no Norimori 平教盛 (1128-1185).

[69]Durant les années suivantes, Yoritomo continua d’envoyer des troupes pourchasser Yoshitsune qui finira par se donner la mort (ou tué par ses ennemis, son sort ne peut être connu de manière certaine) après avoir été trahi et assiégé par les troupes loyales à son frère en 1189.

[70]Surnommé Rokudai 六代, « sixième génération », car il était l’aîné de la sixième génération Taira à partir de Taira no Masamori 平正盛 (?-1121), grand-père de Kiyomori.

[71]GOYET Florence, Penser sans concepts : fonction de l’épopée guerrière, Paris, H. Champion, 2006, 585 p., p. 557

[72]ORIGAS Jean-Jacques (dir.), Dictionnaire de littérature japonaise, Paris, PUF, 2000 (1re éd., 1994), 366 p., p. 68

[73]Voir note 28.

[74]Et ce notamment grâce à la pratique du nenbutsu, comme par exemple lors de l’épisode narrant la mort de Taira no Tadanori. Heike monogatari kakuichibon zen, op. cit.,p. 328

[75]Ibid.,p. 4

[76]Le Recueil de feuilles d’or, cinquième anthologie impériale, fut compilé par Minamoto no Toshiyori 源俊頼 (ou Minamoto no Shunrai, 1055-1129) sur ordre de l’empereur retiré Shirakawa et fut achevé en 1127. Elle contient 716 poèmes divisés en dix volumes.

[77]Le Recueil des poèmes de Taira no Tadamori.

[78]Kin.yō waka shū – Shika waka shū 金葉和歌集・詞花和歌集 (« Recueil de fleurs d’or – Recueil des fleurs de mots »), coll. « Shin nihon koten bungaku taikei »新日本古典文学大系 (« Nouvelle collection complète de la littérature classique japonaise »), vol. 9, Tōkyō, Iwanami shoten 岩波書店, 1989, 459 p., annoté par KASHIWAGI Yoshio 柏木由夫, KAWAMURA Teruo 川村晃生 et KUDŌ Shigenori 工藤重矩, p. 61

[79]DAUVERGNE Cécile, « La censure poétique », op. cit.

[80]Ledit cercle était appelé Heike kadan 平家歌壇, « le cercle poétique des Heike/du clan Taira » (malgré cette appellation des personnes d’autres familles ou clans pouvaient entrer dans ce cercle et participer à ses activités).

[81]Heike monogatari kakuichi bon zen, op. cit., p. 272

[82]Ibid.

[83]Ibid.

[84]« Kozo no koyohi » こぞのこよひ, « cette nuit de l’an passé ».

[85]« Omohi iderarete » おもひ出でられて, « ces souvenirs me reviennent », et « omohi izuramu » おもひいづらむ, « gardent le souvenir », toutes deux tirées du verbe omohi idzu 思ひ出づ, « se souvenir ».

[86]Ibid., p. 328

[87]DAUVERGNE Cécile, « Le guerrier Tadanori s’apprêtant à dormir sous un cerisier », dans La Revue d’Histoire Militaire, Les Lilas, La Revue d’Histoire Militaire, 2020, [en ligne] https://larevuedhistoiremilitaire.fr/2022/06/11/le-guerrier-taira-no-tadanori-sappretant-a-dormir-sous-un-cerisier/ (dernière consultation le 12/06/2022)

[88]Ibid.

[89]DAUVERGNE Cécile, Taira no Shigehira, op. cit., pp. 14-17

[90]Ibid., p. 24

[91]Heike monogatari kakuichi bon zen, op. cit., p. 427

[92]Type de vêtement long d’origine chinoise et aux manches larges. Kara 唐 désignait la Chine ou la Corée à cette époque.

[93]Ibid.

[94]Ibid., p. 376

[95]L’empereur Antoku.

[96]Ibid., p. 419

[97]Ibid., p. 472

[98]Six de Shigehira ; quatre de Kenreimon.in, Tadanori et Tsunemasa ; deux de Tsunemori ; un et demi (car composé à deux) de Tadamori ; un de Koremori, Michimori, Munemori et Yukimori.

[99]« Ariake no » dans le Kin.yō waka shū, « Wakete koshi » dans le Tsuki mōde waka shū, et « Sazanami ya » dans le Tadanori shū.

[100]À l’exception du poème « Sazanami ya ».

[101]L’Anthologie des visites mensuelles au sanctuaire, compilée par Kamo no Shigeyasu 賀茂重保 (1119-1191) en 1183. Comprend 1078 poèmes de 288 poètes.

[102]Le Recueil des poèmes de Kenreimon.in ukyō no daibu, 361 poèmes centrés principalement sur la relation de la compilatrice, Fujiwara no Koreko 藤原維子 (1157-1233), avec son amant, Taira no Sukemori 平資盛 (1161-1185).

[103]Treize poèmes de Tsunemori et de Tsunemasa, onze de Tadanori.

[104]Tsuki mōde waka shū 月詣和歌集 (« Anthologie des visites mensuelles au sanctuaire »), dans Shin nihon kotenseki sōgō 新日本古典籍総合 (« Nouvelle base de données sur la littérature du Japon pré-moderne »), Tōkyō, National Institute of Japanese Literature, 139 p., p. 36, compilé par KAMO NO Shigeyasu 賀茂重保, [en ligne] https://kotenseki.nijl.ac.jp/biblio/100051068/viewer/1 (dernière consultation le 06/02/2022)

[105]Le Nouveau recueil impérial, neuvième anthologie impériale, compilée par Fujiwara no Teika 藤原定家 (ou Fujiwara no Sadaie, 1162-1241) sur ordre de l’empereur Go-Horikawa 後堀河天皇 (1212-1234) et achevée en 1235. Elle comprend 1376 poèmes en vingt volumes.

[106]Shinchokusen waka shū 新勅撰和歌集 (« Le nouveau recueil impérial), coll. « Waka bungaku taikei » 和歌文学大系 (« Collection de la littérature waka »), vol. 6, Tōkyō, Meiji shoin 明治書院, 2005, 511 p., annoté par NAKAGAWA Hiroo 中川博夫

[107]YOSHIHARA Yoshinori 吉原栄徳, Waka no uta makura – chimei daijiten 和歌の歌枕・地名大辞典 (« Grand dictionnaire des uta makura et des toponymes dans le waka »), Tōkyō, Kabushiki kaisha 株式会社, 2008, 2282 p., p. 1200

[108]Ibid., p. 832

[109]Le Recueil des poèmes de Taira no Tadanori, complété vers 1182 et destiné au temple Kamo 賀茂神社, comprend 103 poèmes (dont 3 d’autres poètes).

[110]En contrepartie, nous constatons par exemple que Tadamori n’utilisa les auxiliaires en position finale dans un poème que pour environ un tiers de ses compositions.