La victoire dans la débâcle : Dunkerque – Christopher Nolan (2017)

Affiche du film Dunkerque : File:Dunkirk Logo.png – Wikimedia Commons

Du fait de notre enseignement de l’Histoire, nous sommes amenés à nous focaliser sur les grands évènements autant par leurs ampleurs que par leurs atrocités. Cette sélection académique et probablement nécessaire éclipse donc de facto des faits et des dates qui mériteraient plus de considération. Si l’Histoire est écrite par les vainqueurs, elle peut aussi être modelée et guidée dans un sens favorable.

À ce titre, le film qui fait l’objet de cette critique est un cas d’école. Au cours de la première partie de la Seconde Guerre mondiale, la bataille de France voit les principales forces européennes de l’ouest tomber sous les assauts de la Wehrmacht et de la Luftwaffe au cours des mois de mai et juin 1940. Présents sur le sol français, les hommes de la BEF (British Expeditionary Force) organisent leurs évacuations de l’autre côté de la Manche. Seront ainsi mises en place les opérations Ariel (ports de l’ouest de la France), Cycle (port du Havre) et Dynamo. Cette dernière est au cœur du film prenant place sur les côtes de Dunkerque.

S’éloignant de ses sujets de prédilection sur l’esprit et le temps, Christopher Nolan se concentre sur un sujet historique et moins intellectuellement sinueux. Assisté d’une équipe technique aussi efficace que précise, il cisèle son film en trois histoires insérées dans une même narration. Le tout sur fond de débâcle des forces alliées face à la stratégie nazie. Un pilote de la RAF au-dessus de la côte et un soldat cherchant à embarquer pour survivre seront les principaux protagonistes du côté français, tandis que l’on suivra aussi les pérégrinations d’un propriétaire de chalutier qui décide de faire route pour Dunkerque, évitant ainsi la saisie de son bateau par la Navy.

Trois histoires pour trois points de vue opposés, chacun ayant un champ de bataille propre : l’air, la mer et la terre. Trois hommes aux agissements difficilement conciliables seront pourtant guidés par un seul et même but : réaliser cette évacuation. Dont le bon déroulement s’avérera crucial pour permettre au Royaume-Uni et aux forces alliées de poursuivre l’effort. Ce théâtre de guerre verra un courage brut se mêler à un instinct de survie autorisant toutes les manœuvres les plus basses. Ou quand les situations exceptionnelles révèlent les hommes. Et nous ne manquerons pas de profils divers au travers de ces histoires.

Ainsi, l’un des trois protagonistes principaux, Tommy, qui est coincé sur la côte de Dunkerque, croisera un jeune soldat français ayant dépouillé le cadavre d’un soldat britannique pour être certain d’être embarqué en priorité sur les navires de la Navy ; précaution vaine puisqu’une fois suspecté et identifié par ses compagnons d’infortunes britanniques, il finira abandonné dans une carcasse submergée et se retrouvant coincé, mourra noyé. Coincé entre l’inexorable avancée des chars ennemis et l’infatigable marée, les protagonistes n’ont pas le droit à l’erreur.

Nonobstant la vision romancée propre à un blockbuster déterminé à flatter l’ego sur ce qui reste malgré tout une fuite à la suite d’une multitude de déconvenues militaires, force est de reconnaître que Nolan n’improvise rien et que son récit est maîtrisé. Si l’enchaînement des différents arcs peut déconcerter et perturber l’immersion dans le récit, le réalisateur parvient à lier le spectateur aux évènements projetés. Cette sensation d’être corps et âme dans la narration reste globalement un manquement majeur de l’œuvre de Nolan. Qui, à force de se focaliser sur des concepts grandiloquents et des machineries complexes, tel un Tenet[1], a pour habitude d’installer une distance entre son œuvre et le spectateur.

Les enjeux sont, dans ce film, plus maîtrisés, jouissant d’une photographie tout aussi travaillée que les précédents travaux du réalisateur. Mais la solennité des plans et des motivations ne donne pas le sentiment d’une gesticulation intellectuelle absconse. Ce qui permet à tout un chacun d’apprécier ce spectacle d’1 h 50.

Pour accompagner la technique et la narration, Nolan a su s’entourer d’un casting de haute volée conjuguant expérience et nouveauté. La tête d’affiche Fionn Whitehead arrive assez justement à porter le film sur ses épaules, accompagné par un Tom Hardy peu loquace mais efficace, et une ribambelle de jeunes acteurs dont un jeune chanteur anglais relativement connu, Harry Styles, qui démontre par ce film de solides talents de jeu. L’occasion pour Nolan de faire émerger de nouveaux acteurs, lui qui s’est souvent reposé sur des acteurs à la carrière confirmée.

Revenons sur le cas d’école mentionné à la suite de l’introduction. Les évacuations des forces britanniques et alliées (canadiennes, françaises et belges) restent un sujet assez rapidement évoqué et traité. Ce film a le mérite de proposer une illustration romancée et en couleurs d’un évènement important de l’année 1940, pourtant mineur dans la succession de conflits sur les années qui ont suivi. Un documentaire historique sur ce sujet[2] sera nettement plus précis, même s’il apparaît que le visionnage de celui-ci laissera un ressenti plus âpre au spectateur.

Ainsi, le récit de cette évacuation semble tronqué, se concentrant principalement sur le point de vue anglo-britannique. Et omettant complètement le rôle du 16e corps de la 7e armée dirigé par le général Bertrand Fagalde qui fut décisif, au prix de nombreuses vies françaises. L’abnégation de ce corps de l’armée française, affrontant des forces ennemies bien supérieures en nombre, a rendu possible cette victoire, c’est-à-dire évacuer plus de 300 000 hommes avec pour objectif initial d’en sauver 50 000.

Il est bien entendu que ce film ne cherche pas à s’établir comme vérité historique ; mais au vu de l’investissement au nom de la sincérité (tournage en France sur les côtes de Dunkerque, utilisation de véritables destroyers, …), il apparaît déroutant de se contenter d’une version épurée ayant des visées patriotiques britanniques alors que les forces en présence étaient bien plus diversifiées.

Un divertissement populaire, puisque telle est son ambition, reposant sur des bases historiques ne peut pas être anodin. Il n’est pas le fruit du hasard. Il s’agit d’une utilisation de l’Histoire en la détournant pour transmettre un message. Une propagande à grand frais, en somme.

Filmographie :

ANDERSON Sonia, Battle of Dunkirk: From Disaster to Triumph, Royaume-Uni, Seis Imagery, 2018, 1 h 13 min

NOLAN Christopher, Dunkirk, États-Unis, Syncopy Films, 2017, 107 min

NOLAN Christopher, Tenet, États-Unis, Warner Bros., 2020, 150 min


[1]NOLAN Christopher, Tenet,États-Unis, Warner Bros., 2020, 150 min

[2]ANDERSON Sonia, Battle of Dunkirk: From Disaster to Triumph, Royaume-Uni, Seis Imagery, 2018, 1 h 13 min

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