Corap: bouc émissaire de la défaite de 1940 (M. Schiavon)

 

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Max Schiavon, Corap : bouc émissaire de la défaite de 1940, Paris, Ed. Perrin, 2017

« En un mot, alors que nos chefs ont prétendu renouveler la guerre de 1915-1918, les Allemands faisaient celle de 1940 ». Ainsi, Marc Bloch dans l’Etrange défaite soulève la problématique militaire lors de la défaite de 1940, expliquant cette dernière par la vision déformée de la guerre par les officiers français, vis-à-vis des officiers allemands qui pensaient une guerre bien différente. Cette asymétrie explique une partie de la débâcle subie.
Pourquoi l’armée française, alors considérée comme la meilleure de son temps, perd face à l’Allemagne en seulement six semaines, entre mai et juin 1940 ? Cette question demeure de 1940 à aujourd’hui, alternant entre le débat politique et historiographique. En effet, le premier aspect est surtout envisagé dès la fin mai 1940, comme avec Paul Reynaud, et surtout avec le régime de Vichy qui cherche des fautifs. Dans cet élan de causalité, nous retrouvons en bouc émissaire le général de la IXe armée, André Corap.
Max Schiavon, historien de la défense et spécialiste de la période 1938-1940, ressort cette affaire occultée de la mémoire collective en publiant en 2017 une biographie du personnage. Afin d’instaurer un tel changement de paradigme sur l’affaire Corap, plus de 70 ans après, M. Schiavon utilise le procédé biographique. En effet, il parcourt la vie, la formation, la psychologie et la mise en situation du personnage de Corap dans sa carrière, de sa jeunesse en Normandie à 1940. En s’attardant sur des événements comme la guerre du Rif par exemple, l’auteur permet d’illustrer la complexité et le génie de Corap.
Cet ouvrage de M. Schiavon est intéressant à étudier sous plusieurs angles. Tout d’abord, il réhabilite dans la mémoire collective de la nation un général aliéné par la défaite de 1940. Puis, d’un point de vue plus scientifique, il nous apporte une réflexion sur les causes tactiques et stratégiques de la débâcle. Par ailleurs, cette réflexion se fait à partir d’un angle de vue : la vie militaire de Corap, de sa sortie de l’ESM (en 1898) à 1940. M. Schiavon se fait alors biographe des faits militaires, de la pensée de Corap et de sa vie militaire-civile. Nous allons donc observer dans un premier temps le débat historiographique concernant la défaite de 1940 ; puis dans un second temps nous ferons un résumé du livre, afin de faire dans un troisième temps une critique de ce dernier.


Une question qui demeure une tradition, apparaissant dès la défaite, alors que l’armistice n’est pas encore signé. Pourquoi perd-on la guerre et pourquoi aussi vite ? Nous avons tout d’abord des récits contemporains, entre 1940 et 1945, réagissant aux événements. Par exemple, ceux de Marc Bloch ou de Sartre. Egalement, des explications provenant des politiques : vichyste ou France libre. Une idée revient : la désertion des élites dans les années 30, la faute du pacifisme et les mœurs de la société.
Après la guerre le débat historiographique continu. En 1946 Tony Albord publie Pourquoi cela est arrivé : ou les Responsabilités d’une génération militaire, 1919-1939. La recherche se fait alors dans les cadres de l’armée et non plus seulement sur les mœurs et les valeurs de la société française des années 30. En face nous retrouvons toute une série de biographie exaltant des personnages comme de Lattre de Tassigny (P. de Croidys, 1952 ; J. Dinfreville, 1964, etc.) ou bien Leclerc (C.A. Pichon, 1948 ; E. Delage, 1948 ; A. Dansette, 1952, etc.). La majorité des élites militaires des années 20 et 30 ne reviendront plus sur le devant de la scène après la guerre, hormis dans des livres cherchant à se justifier dans la conduite des opérations, à l’image de Gamelin qui publie en 1946 ses mémoires sous le titre de Servir. Dans les années 60 nous retrouvons une recherche de la vérité historique : le général André Beaufre publie en 1965 Le drame de 40. Il place cet événement comme le plus important pour la France du XXe siècle. Comme Gamelin le faisait dès mai 1940, il cherche les origines de la défaite dans la société et la politique française des années 30.
Il semblerait qu’aujourd’hui les historiens s’accordent sur les raisons de cette défaite, et se tourne plus sur un débat au sujet de Vichy et de la collaboration. Les derniers travaux en date demeurent ceux d’Annie Lacroix-Riz. De Munich à Vichy, l’assassinat de la Troisième République, 1938-1940 (par en 2008), et dans Le choix de la défaite : les élites françaises dans les années 30 (paru en 2010). Cette historienne défend la même thèse : un complot des élites, notamment politiques et financières, et de l’extrême-droite pour renverser la République et s’intégrer dans le nouvel ordre européen. A. Lacroix-Riz a probablement oublié dans son étude deux aspects importants : dans sa grande majorité, sur l’extrême-droite française. Elle était antigermanique jusqu’en 1940, à l’instar de C. Maurras, et antisémite-anticapitalisme, donc ne risquait pas de s’allier avec ce milieu. Et surtout, malgré une armée qui peut être problématique, la France demeure une grande puissance militaire ayant un réservoir d’homme important. [ndlr: deux livres vivement déconseillés]
En somme, dans le débat historiographique sur la défaite de 1940, deux points sont centraux : le contexte politique et les mœurs des années 30 ; puis le rôle de l’armée. Donc un aspect politico-social et un aspect militaire. Max Schiavon s’inscrit surtout dans le deuxième point avec son ouvrage biographique sur Corap, même si parfois dans le livre il fait référence à la situation des années 30. C’est en cela que Corap, bouc émissaire de la défaite de 1940 s’inscrit dans le débat et la recherche historiographique.


A présent, observons un bref résumé de l’œuvre de M. Schiavon afin de comprendre la thèse et les procédés employés par l’auteur sur la question. Ecrit en sept chapitres, nous pouvons déceler trois grands thèmes su r Corap : sa formation, son apprentissage (chap. 1-2) ; son rôle au sein de l’armée, son ascension et son affirmation (chap. 3 à 5) ; de la volonté « d’infliger aux Boches de sévères leçons » (p.274) à « l’armée de la IIIe République [qui] a sombré » (p.305) (chap. 6-7).
Corap (1878-1953), d’origine normande et modeste, a eu un parcours exemplaire : intelligent et sportif, il rentre à Saint-Cyr après une prépa à Janson-de-Sailly. Il sort major de la première année, et 4e de la promo en 1898. Envoyé en Algérie puis au Maroc, il apprend le commandement et les techniques de contre-guérilla. Il s’illustre également à l’ESG en 1907. Au Maroc jusqu’en 1913, il se lie d’amitié avec les futurs grands officiers de l’entre-deux-guerres. Puis, c’est un officier d’état-major (EM), comme en 1913 à l’EMA afin de préparer la guerre. Au cours de la Première Guerre mondiale, il est cité deux fois à l’ordre de l’armée, prend du grade (passe de commandant à colonel), et fait la guerre surtout depuis le 3e bureau de plusieurs EM. Il devient un officier d’EM exemplaire et connu, comme au GQG.
Après la guerre, qui est le point d’orgue de sa formation, Corap se marie en 1920 et compte dans sa belle-famille l’amiral V. Marin d’Arbel et le député radical-socialiste A. Margaine. Puis, il s’illustre au Maroc. En effet, Lyautey l’appel en 1924, alors que les tensions montent avec Abd el-Krim. Ce dernier fut capturé par la 8e brigade du colonel Corap, avec le soutien du général Ibos, le 26 mai 1926 : c’est le plus prestigieux fait d’arme de Corap, lui octroyant un grand prestige, et plusieurs ennemis à commencer par T. Steeg, le résident général au Maroc. Après être passé au CHEMA en 1929, Corap, alors général, est appelé par le nouveau numéro 1 de l’armée : le général Weygand. Il devient alors son chef d’EM. Il quitte se poste en 1934, après une très bonne entente avec Weygand – qui l’a influencé politiquement – pour devenir divisionnaire à Alger, c’est-à-dire le premier militaire. Il fait face à quelques rébellions, comme à Constantine, et met de l’ordre.
Enfin, après avoir été promu général de corps le 16 mai 1935, il a à charge la 2e région, dans le nord-est de la France : il doit la consolider en vue des événements à venir. Par exemple, il dirige des manœuvres comme en aout 1938, mais il fait constamment remarquer que les moyens sont trop faibles. Alors qu’il a compris l’intérêt de l’arme aérienne (cf. guerre du Rif) et des blindés, il ne parvient pas à en avoir assez pour sa IXe armée. Dès novembre 1939, alors que la guerre a déjà éclaté, deux plans sont préparés par Corap. Jusqu’à mai 1940, il est évident que Corap fait tout son possible pour mettre en défense la IX armée qui est selon lui « l’armée la plus mal dotée de toutes les armées françaises » (p.292). Entre le vendredi 10 et le mercredi 15 mai, la IXe armée subie une grande offensive allemande : la IXe armée est la cible prioritaire pour les Allemands » (p.266). C’est surtout à compter du 13 mai que les assauts sont les plus soutenus. Bref, la IXe armée, mal équipée et s’étirant sur un front trop grand de plus de 80km est submergée. Corap, placé en réserve, est remplacé par Giraud le 15 mai. Le 29 juin il quitte définitivement l’uniforme. Il fut entendu lors des procès de Riom en tant que témoin et passa le reste de la guerre en retraite, alors que son fils, Albert, meurt en 1944 dans la 2e DB.
En somme, Corap a connu une grande carrière, par les écoles et ses faits d’armes. Il a fréquenté et servi avec de grands officiers, comme Leclerc qui était sous ses ordres au Rif. Avec Weygand, puis de 1935 à 1940, il réclame des budgets et des équipements plus conséquents, mais il ne fut pas écouté. Alors que son armée est percée par les Allemands, il est fait responsable de la défaite militaire.


Après avoir résumé la vie d’André Corap présentée par Max Schiavon, nous pouvons désormais observer une critique de cet ouvrage.
Tout d’abord, trois points seraient à revoir. A commencer par le manque de neutralité dans les sentiments de l’auteur au sujet de Corap. En effet, à la lecture de son livre, on dirait que Corap est l’officier parfait, sans aucun défaut et réussissant dans toutes ses entreprises. Il est vrai que c’est un officier dont la carrière est extraordinaire, doté d’une grande intelligence. Mais il aurait été souhaitable de voir si les commentaires des contemporains au sujet de Corap étaient toujours aussi flatteurs que le grand nombre d’appréciation de ses supérieurs citées par l’auteur. Puis, certains faits historiques sont mal étudiés, ou passés sous un silence marquant. Trois exemples l’illustrent : le personnage de Théodore Steeg (chap. 3), le caractère et le rôle de Weygand auprès de Corap (chap. 4, n’oublions pas le caractère et l’idéologie très austère de Weygand), enfin des questions historiques où l’auteur prend un parti trop rapide. Par exemple, à la page 145 nous pouvons lire « Trois courants caractéristiques la parcourent qui (…) auront des répercussions sur la carrière de Corap. Celui des révolutionnaires (…), les nationalistes (…) et les pacifistes qui représentent de loin le courant le plus important ». D’abord, c’est une vision assez tranchée de la société française des années 30, même si elle n’est pas totalement fausse. Ensuite, sur la question du pacifisme, l’auteur s’accorde sur la thèse d’un nombre très important de pacifistes au cours de la période. Même si beaucoup refusent la guerre, l’option d’attaquer l’Allemagne nazie n’est pas tellement repoussée. Par exemple, en 1938, un sondage montre que plus de 75% des Français sont prêts « à verser leur sang pour Dantzig ». Donc, ces trois points représentent à mon sens la principale critique négative sur cet ouvrage.
Mais il n’empêche que j’ai particulièrement apprécié ce livre et la vie de Corap. En effet, la méthode employée par l’auteur est très bonne. Il y a un grand travail fait sur les sources – notamment les carnets de Corap et son dossier militaire. Par ailleurs, M. Schiavon s’efforce de suivre chronologiquement les événements, alternant entre le contexte politico-militaire de la période, plaçant en toile de fond la IIIe République, et mettant sur le devant de la scène Corap. En effet, il est louable de toujours faire quelques pages de contexte afin de faciliter la compréhension, comme sur la guerre du Rif ou sur les années 30. Enfin, j’ai apprécié la volonté de l’auteur de remettre sur le devant de la scène un officier si intéressant et oublié dans la mémoire collective.
Enfin, certains points sont restés malheureusement sous silence, ou bien sans réponse. L’auteur le fait remarquer dès l’introduction, « la question de savoir pourquoi Paul Reynaud a désigné nommément Corap », qui « reste encore aujourd’hui une énigme » (p.20). A mon sens, c’est la problématique clef pour comprendre cette question du bouc émissaire dans la défaite. P. Reynaud fut cependant étudié dans La vérité sur l’affaire Corap de Paul Allard en 1941 : comme après la guerre du Rif, il y a des problèmes – des tensions – ente le politique (Steeg) et le militaire (Corap et Ibos). Le schéma est identique en mai 1940, et P. Reynaud ment à plusieurs reprises afin de se couvrir. Par exemple, à la page 27, P. Allard retranscrit un discours où P. Reynaud porte de fausses accusations sur la IXe armée n’ayant pas détruit des ponts comme c’était prévu : c’est faux. Corap avait conscience de la situation et ne cessait de clamer de l’aide et du soutien. Le politique ne suivait pas. Il est clair que Reynaud ment pour se couvrir, et couvrir peut être le général Huntziger. Ce dernier en effet conclu un rapport en réponse au rapport Taittinger en écrivant : « J’estime qu’il n’y a aucune mesure urgente à prendre pour le renforcement du secteur de Sedan ». Nous avons donc une interrogation centrale faite par l’auteur, à laquelle il ne répond pas. Par ailleurs, il manque dans son analyse l’aspect psychologique de Corap. En effet, devant le feu et à la tête de ses troupes, il aurait été intéressant d’analyser son attitude et pas uniquement les faits, comme en mai 1926 ou en 1939-40.
En somme, c’est un ouvrage plaisant et intéressant à lire. Dans un style clair, M. Schiavon voyage entre la IIIe République et les guerres de la première moitié du XXe siècle, en y plaçant au cœur le personnage d’André Corap. Malgré quelques bémols, il est très bien documenté, et devient de facto un élément en plus dans le débat sur les causes de la défaite en 1940, notamment du point de vue militaire.


Durant et après la débâcle, les contemporains ont cherché des raisons et des bouc émissaires, qu’ils soient politiques ou militaires. Politiquement il y a eu des jugements, comme les procès de Riom en 1942 qui cherchaient à montrer que les responsables étaient les politiques de la IIIe République.
En somme, le 15 mai, Corap est remplacé par Giraud à la tête de la IXe. Le 21 mai 1940, Paul Reynaud, alors président du conseil, accuse publiquement le général André Corap d’être unique responsable de la percée allemande et donc de la défaite qui pointe son nez. Il est vrai que la IXe armée est dans un piteux état, mais n’étant pas un corps d’élite et ayant le gros des Panzerkorps qui arrive sur sa position, cela se comprend. Alors, si nous nous en tenons à une vision cartographique, nous remarquons que l’armée de Corap est bien fautive. Mais la réalité est tout autre. Et ce fut un coupable idéal dans les années 1940. En 1941 Paul Allard publie La vérité sur l’affaire Corap : l’énigme de la Meuse (Paris, Ed. de France, 1941). C’est le seul récit que nous avions sur la question. Max Schiavon, en travaillant sur la guerre du Rif (1925-26) et sur la campagne de France, a découvert ce personnage : André Corap. Il a pu avoir accès à son journal personnel, et à partir de cette précieuse source et des connaissances générales sur la période par l’auteur, M. Schiavon mène une véritable investigation sur la place réelle de Corap dans la défaite. Il s’inscrit alors dans le débat historiographique des causes de la défaite française du printemps 1940. En plus de cela, il remet à la lumière ce personnage très intéressant et démontre qu’il n’aurait pas du être le bouc émissaire qu’il a été, que c’est un autre général qui semble fautif, Charles Huntziger.
Max Schiavon a donc fait une biographie de ce personnage alors méconnu dans l’historiographie. « Si jusqu’à présent les spécialistes ont reconnu qu’il n’avait pas démérité, les recherches approfondies que nous avons menées vont au-delà d’une telle analyse, et le font désormais apparaitre comme ayant tout faire pour éviter la catastrophe qu’il pressentait. En définitive, aucun autre général, dans le contexte politique et moral de France à cette époque, avec les moyens dont il disposait, n’aurait pu arrêter les Allemands sur la Meuse en juin 1940 » (p.318).
« Le général Corap – dont le nom a une consonance étrangère – devint dans l’imagination populaire en proie à la psychose de guerre, le bouc émissaire numéro 1, le traitre, le Bazaine du Sedan 1940 ! Des rumeurs coururent tout le pays. Corap s’est suicidé ! Corap a été fusillé à la Caponnière ! » (avant-propos, P. Allard). Non, Corap voulait une justice mais ses espoirs se sont envolés avec la mort d’Huntziger en 1941.

 

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