Les akutō durant l’époque Kamakura : de la rébellion de petits fonctionnaires de provinces au renversement d’un régime shōgunal

L’ouverture du shōgunat de Kamakura


Ce que nous pouvons nommer « Moyen Âge » tend à différer d’une aire géopolitique à une autre, notamment lorsque nous nous intéressons à l’Orient. Concernant l’archipel japonais, la période médiévale est définie comme commençant durant la seconde moitié du douzième siècle, après celle dite « ancienne » ou « classique », qui fut marquée par des siècles de paix relative et par le développement des arts et de la littérature au sein de la cour aristocratique et impériale de Heian-kyō, ancienne Kyōto. La date exacte de l’ouverture de « l’âge des guerriers »[1] est, de nos jours, toujours disputée. Il est cependant admis de la situer entre 1156, année des troubles de l’ère Hôgen, première occurrence d’un conflit militaire au cœur de la capitale, et 1192, année durant laquelle fut officiellement instauré sur la grande majorité du territoire un régime féodal appelé bakufu 幕府 (littéralement « gouvernement sous la tente ») ou shōgunat. Les quatre décennies comprises entre ces deux dates furent le théâtre d’intrigues, de complots et même de conflits armés au sein de la haute sphère aristocratique afin d’obtenir le pouvoir décisionnaire sur la succession impériale, et celui de régence sur l’empereur dont l’autorité réelle était extrêmement limitée ; et ainsi d’obtenir une quasi-omnipotence politique.

Cartes des principales agglomérations du Japon de l’époque Kamakura
(https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Kamakura_-_villes.svg)

Cette seconde moitié du douzième siècle, que nous pouvons considérer comme étant une période de transition entre les époques classique et médiévale, fut notamment marquée par le conflit de Genpei (1180-1185), nommé d’après l’association des deux sinogrammes utilisés dans les patronymes des deux principales maisons aristocrates et militaires s’y affrontant : les Taira et les Minamoto. Durant les quelques années suivantes, Minamoto no Yoritomo 源頼朝 (1147-1199), grand vainqueur de ce conflit, entreprit d’éliminer tout potentiel concurrent politique ou militaire, y comprit son frère cadet et général Minamoto no Yoshitsune 源義経 (1159-1189). Yoritomo fut officiellement nommé Sei.i tai shōgun 征夷大将軍, « général en chef chargé de la pacification des barbares », en 1192 par le régent de l’empereur Go-Toba 後鳥羽天皇 (1180-1239). Cette fonction, dont le nom est communément réduit à l’appellation « shōgun », fut à quelques occasions attribuée par le passé à titre temporaire aux principaux généraux chargés de réprimer des populations ne reconnaissant pas la souveraineté impériale, et avait ici pour but de légitimer les actions et décisions de Yoritomo en les désignant comme étant effectuées sous les ordres de l’empereur, même si cela n’était pas réellement le cas.

Il est possible de s’imaginer que le conflit de Genpei, et plus généralement l’entièreté de cette période de transition, ne toucha que les hautes sphères de la société japonaise se disputant l’emprise sur l’autorité impériale. Cependant, ces décennies de luttes, principalement politiques, eurent un impact concret sur toutes les couches de la société japonaise. En premier lieu, une grande partie des soldats participant aux batailles du conflit de Genpei était en réalité composée de paysans non formés aux combats. Nombreux furent les déserteurs, mais surtout les morts, parmi cette classe sociale. La classe monastique fut, de même, touchée de par l’implication de certains grands temples bouddhiques dans les conflits politiques, mais également dans les conflits militaires : des moines-guerriers, sōhei 僧兵, ayant participé à plusieurs batailles. La ville de Nara, où se situent encore de nos jours de nombreux temples dont le Tōdai-ji 東大寺, fut notamment incendiée par les forces Taira en 1180. De plus, entre 1181 et 1182, une terrible famine toucha l’entièreté de l’archipel et provoqua des dizaines de milliers de morts au sein de la population[2]. Ce désastre n’était pas uniquement dû aux violences touchant le pays, mais l’instabilité politique fut estimée coupable par ses contemporains. Enfin, l’arrivée au pouvoir de Minamoto no Yoritomo entraîna un changement de système politique qui eut un impact sur le fonctionnement de la société japonaise durant près de sept siècles avec l’introduction du régime féodal qu’est le shōgunat.

En effet, devenu le seul véritable acteur sur les scènes politique et militaire, Yoritomo instaura plusieurs institutions féodales sur l’archipel. Il établit notamment des représentants locaux du shōgunat : les shugo 守護, gouverneurs militaires de provinces, et les jitō 地頭, intendants de domaines publics ou privés. Son but était de, petit à petit, remplacer les kokushi 国司, des fonctionnaires supervisant les provinces sous les ordres du pouvoir aristocratique de la capitale impériale, et d’ainsi exercer son autorité sur l’ensemble de l’archipel. Décédant en 1199, Yoritomo ne vit pas son entreprise se réaliser. Son titre de shōgun fut transmis à son fils, Minamoto no Yori.ie 源頼家 (1182-1204), et devint héréditaire. Néanmoins, Yori.ie étant considéré comme trop jeune pour exercer cette fonction, son grand-père maternel, Hōjō Tokimasa 北条時政 (1138-1215) se proclama son régent, shikken 執権, et fut celui qui possédait la réelle autorité sur les vassaux shōgunaux, mais également sur la cour impériale. En outre, alors que les Minamoto ne parvinrent à conserver le titre de shōgun que sur trois générations[3], les Hōjō perpétuèrent leur régence et son pouvoir jusqu’en 1333. Les régents Hōjō maintinrent la ligne politique de Yoritomo et continuèrent d’imposer progressivement les vassaux shōgunaux en tant que fonctionnaires provinciaux. En 1221, l’empereur retiré[4] Go-Toba tenta de renverser le régent Hōjō en reprenant le contrôle de décision sur la succession impériale durant ce qui fut appelé à posteriori les troubles de l’ère Jōkyū, mais en vain : il ne réussi qu’à affaiblir encore plus la maison impériale. Cette victoire du régent lui permit d’affermir sa position et de gagner le contrôle de plusieurs territoires dans les environs de la capitale impériale.

Durant les quatre siècles qui précédèrent l’époque médiévale japonaise, l’archipel ne connu que très peu de conflits de moyenne ou grande ampleur. Nous pouvons noter l’existence d’organisations pirates ou brigandes, ainsi que des manifestations monastiques qui pouvaient parfois troubler la paix, mais l’autorité de la cour impériale ne fut que très peu remise en question à l’intérieur du territoire qu’elle contrôlait, et le système administratif provincial ne connu donc que des changements minimes. Néanmoins, le remplacement de fonctionnaires de la cour impériale par des vassaux du shōgunat provoqua de nombreux conflits provinciaux, et ainsi la montée en puissance militaire d’acteurs, jusqu’alors extérieurs à la scène guerrière , à qui furent attribués l’appellation d’akutō 悪党 (littéralement « bande malfaisante ») et qui vinrent perturber la stabilité du régime Hōjō.

Carte des anciennes provinces japonaises (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ancient_Japan_provinces_map_japanese.gif?uselang=fr)


L’émergence des akutō durant l’époque Kamakura


L’époque Kamakura (1185-1333) est connue dans l’histoire japonaise comme marquant l’entrée de l’archipel dans le Moyen Âge grâce à la montée au pouvoir de la classe guerrière. Comme nous l’avons précédemment remarqué, nous pouvons effectivement faire ce constat d’un essor guerrier avec la création du shōgunat : la cour impériale de Heian-kyō disposait d’une autorité inférieure à celle du gouvernement militaire Minamoto ou Hōjō dont le siège était à Kamakura. Nous précisons toutefois qu’elle n’était pas impuissante et conservait un pouvoir économique et militaire. Nous remarquons alors que, ce constat de la domination de la classe guerrière peut également être fait sur un plan local : le contrôle des domaines, privés et publics, se faisait de plus en plus non pas par des fonctionnaires, mais par des groupes armés généralement à la solde de l’une des deux capitales. Maintenir l’autorité impériale ou shōgunale sur les dirigeants de ces groupes, et donc stopper un processus de décentralisation du pouvoir, fut l’une des grandes problématiques de l’entièreté du Moyen Âge japonais. En effet, à travers l’époque Kamakura, mais aussi durant les époques qui la suivirent, ces groupes ne cessèrent de croître en puissance économique et militaire, quitte à entrer dans l’illégalité en commettant des exactions et des violences afin d’accroître leur influence, ou en réponse à une crise locale. Leurs actes se basèrent progressivement sur un rejet de l’autorité supérieure, et constituèrent une menace pour l’ordre social et politique. A ces groupes qui révélèrent certaines failles de la gouvernance Hōjō et qui participèrent à l’établissement de puissants pouvoirs militaires locaux, fut attribuée l’appellation d’akutō.

Le terme « akutō » n’est pas caractéristique de la période médiévale. Il est présent dans quelques documents de la période antique[5], et l’est encore de nos jours, bien que rarement et avec une variation de sa signification. Lorsque nous nous intéressons à cette appellation durant l’époque Kamakura, nous pouvons relever que ces « bandes malfaisantes » étaient en réalité extrêmement variées, tant en organisation qu’en taille, mais aussi qu’en actes criminels. Leur véritable et presque unique point commun était d’être perçu comme étant des éléments perturbateurs par la cour impériale, le shōgunat, ou les deux. Dans son article « Social Control and the Significance of Akutō »[6], Lorraine Harrington insiste ainsi sur la difficulté à définir exactement ce qu’est un akutō tant les variations sont grandes. Elle relève, par exemple, que cette appellation fut attribuée en 1221 à un petit groupe de chasseurs accusés d’avoir violé l’espace sacré d’un temple dans la province de Bizen en y ayant tué des proies. Crime quelque peu prosaïque, mais auquel cette dénomination jusqu’alors peu banale fut attribuée aux coupables. En 1227, soit seulement six ans plus tard, ce même terme fut également employé dans l’appellation d’un groupe d’environ trois cent personnes sévissant dans le domaine Toyokuni dans la province de Yamato[7]. En plus d’une flagrante différence de taille entre ces deux groupes de criminels, le degré de violence était également très divergent : la bande sévissant dans la province de Yamato étant coupable de destructions de résidences, d’incendies, d’outrages, mais également d’avoir expulsé l’intendant du domaine (jitō) nommé par le shōgunat. Dans cet exemple, nous pouvons remarquer qu’un facteur politique apparait. En effet, le chef de cette bande était un ancien fonctionnaire régissant le domaine, un gesu 下司, avant qu’il ne soit démis de sa fonction lorsque le shōgunat nomma un jitō à sa place. Après avoir tenté, en vain, de faire appel de cette décision, l’ancien fonctionnaire rassembla d’autres administrateurs locaux et entreprit de chasser les vassaux du shōgunat par les armes. Il s’agissait donc d’un conflit local entre deux rivaux affectés par deux systèmes politiques différents.

Cette difficulté à définir réellement les akutō fut quelque peu réduite avec la promulgation en 1232 du code légal du régime Hōjō[8] : le Goseibai shikimoku 『御成敗式目』 (« Formulaire des adjudications »). Initialement créé afin de régler les très nombreux litiges entre les vassaux shōgunaux et les autres classes de la population qui ne cessaient d’augmenter depuis les troubles de 1221, ce code fit entrer pour la première fois le terme d’akutō dans la législation japonaise, les plaçant selon son article trente-deux dans la même catégorie que les « simples » voleurs, tôzoku 盗賊[9]. Dans des articles ajoutés ultérieurement, les akutō furent associés à des actes criminels tels que les vols violents, gôtô 強盗, la piraterie, kaizoku 海賊, ou encore le brigandage, sanzoku 山賊, soit des délits très différents les uns des autres qui nous montrent la diversité de ces bandes. Cependant, alors que nous pouvons remarquer que ces actes semblent plus liés à un aspect économique que politique, nous souhaitons ici souligner le fait que cela n’en était pas toujours le cas. En effet, un autre des crimes associé aux akutō est le yo.uchi 夜討, l’attaque nocturne qui, dans bien des cas, ciblait un fonctionnaire du shōgunat. Par exemple, en 1292, le jitō du domaine Ōbe, qui appartenait au Tōdai-ji et était situé dans la province de Harima, fut victime d’une attaque nocturne d’un akutō et n’y survécut pas[10].

Néanmoins, malgré cette variété de crimes, lorsque nous étudions les causes de l’émergence d’akutō durant l’époque Kamakura, nous pouvons discerner certaines tendances temporelles et géographiques. En premier lieu, nous notons que parmi les références à des akutō durant l’époque Kamakura conservées de nos jours, seules six affaires sur quatre cent vingt-cinq sont antérieures aux troubles de 1221[11]. Nous remarquons également qu’une grande partie des incidents se déroulèrent dans les provinces du centre et de l’ouest de l’archipel, notamment dans la région du Kinai[12] dans laquelle un essor économique permit aux fonctionnaires locaux de s’enrichir dès la fin du douzième siècle[13]. Comme nous l’avons remarqué auparavant, la victoire des Hōjō sur le camp de l’empereur retiré Go-Toba en 1221 permit au shōgunat de renforcer son influence avec la nomination de jitō, et ce, particulièrement dans les alentours de la capitale impériale dans laquelle le shōgunat implanta une branche de ses quartiers administratifs. Ainsi, de nombreuses occurrences de troubles causés par des akutō semblent coïncider avec l’expansion du shōgunat et le développement de ses jitō. Enfin, parmi ces cas, il était fréquent que les membres premiers de ces bandes aient été des administrateurs ou fonctionnaires locaux dont l’implication dans l’économie des domaines qu’ils géraient leur avait permis une accumulation de richesses, mais également de pouvoir politique local. Ces anciens administrateurs de domaines perdaient généralement leurs positions suite à la nomination d’un jitō par le shōgunat, mais également lorsque leur employeur estimait leur montée en puissance comme trop dangereuse.

Les akutō pouvaient donc comprendre des personnalités publiques locales disposants de connections politiques diverses et d’une certaine puissance économique, ce qui leur permettait de rassembler autour d’eux d’autres fonctionnaires, mais également des paysans prêts à prendre les armes pour de l’argent. Cette connaissance des lieux où ils sévissaient, mais également du fonctionnement du système politique, permettait à certaines bandes d’être très élusives, tant sur le plan militaire avec des tactiques assimilables à la guérilla, que sur le plan légal grâce à l’exploitation de certaines ambigüités juridiques ou encore avec le recrutement des hommes chargés d’arrêter l’akutō[14]. En outre, la position du shōgunat quant à certaines affaires impliquant des akutō ne fut pas toujours de condamner les hors la loi : lors de certains conflits entre ancien gesu et nouveau jitō, il arriva que ce dernier soit révoqué. Enfin, les vassaux du shōgunat eux-mêmes s’associèrent par moments à des akutō. Ils cachaient les criminels, ne cherchaient pas à les arrêter, ou parfois même intégraient leurs bandes[15]. Nous relevons, par exemple, la présence de trois vassaux shōgunaux, dont deux jitō, au sein de l’akutō sévissant sur le domaine Yano dans la province de Harima au début du quatorzième siècle.

Ainsi, sous la gouvernance des Hôjô, un nouveau type de vassalité apparaît avec, entre autres, la fonction de jitō. Néanmoins, l’accroissement de leurs nominations entraîna plusieurs conflits locaux avec certains anciens administrateurs territoriaux ayant accumulé des richesses et de l’influence militaire et politique. Ce mécontentement local entraîna la formation d’akutō et un rejet de l’autorité supérieure. Durant le treizième siècle, le phénomène des akutō et de leurs violences reste toutefois minime. Il prend la forme de soulèvements locaux contre une autorité, de petits conflits entre rivaux politiques, ou encore de dispute autour d’une frontière. Dans les années 1270-1280, les bandes sont généralement constituées d’une vingtaine ou trentaine de personnes, que l’historien Pierre-François Souyri estime être « souvent des marginaux »[16] mal armés et peu organisés. Cependant, au début du quatorzième siècle, ce phénomène s’est accru de manière exponentielle : il n’est plus rare de rencontrer des bandes de cinquante ou cent personnes et disposant de véritables guerriers en leurs seins. L’existence de ces akutō devint alors extrêmement dangereuse pour le shōgunat dont les hommes ne parvenaient pas à réprimer ces criminels. Un cas en particulier, celui de Kusunoki Masashige 楠木正成 (1294-1336) et de ses troupes, peut nous montrer à quel point ces bandes armées ont pu influencer l’histoire militaire japonaise.

Kusunoki Masashige et la Restauration de Kenmu


En 1246, après seulement quatre années de règne, l’empereur Go-Saga 御嵯峨天皇 (1220-1272) abdiqua pour son fils Go-Fukakusa 後深草天皇 (1243-1304) afin de s’imposer politiquement en tant qu’empereur retiré. En effet, non contraint par le lourd protocole de la cour, un empereur ayant abdiqué pouvait plus aisément prendre position sur la scène politique et contrôler la maison impériale. En 1259, il fit abdiquer Go-Fukakusa afin d’établir un autre de ses fils, Kameyama 亀山天皇 (1249-1305) comme empereur en place. A la mort de Go-Saga en 1272, un conflit portant sur la succession impériale naquit : Go-Fukakusa et Kameyama souhaitant avoir la mainmise sur le contrôle de la maison impériale et obtenir le pouvoir de choisir le prochain empereur. Kameyama parvint provisoirement à imposer son fils, Go-Uda 後宇多天皇 (1267-1324) et abdiqua en sa faveur en 1274. La même année, ainsi qu’en 1281, l’archipel dû faire face à des tentatives d’invasions mongoles[17]. Celles-ci échouèrent, mais laissèrent le shōgunat quelque peu affaiblit, notamment dans son lien avec certains de ses vassaux. En 1287, craignant une ascendance politique de l’empereur retiré Kameyama, le shōgunat poussa Go-Uda à abdiquer en faveur d’un des fils de l’empereur retiré Go-Fukakusa : l’empereur Fushimi 伏見天皇 (1265-1317). Le shōgunat instaura alors une règle de compromis : les deux branches[18] de la lignée impériale doivent s’alterner dans la succession et sur la direction de la maison impériale.

Arbre généalogique non exhaustif de la lignée impériale japonaise

En 1318, l’empereur Go-Daigo 後醍醐天皇 (1288-1339), descendant de Kameyama, fut intronisé. Son père l’empereur retiré Go-Uda dirigeait alors la maison impériale. A la mort de celui-ci en 1321, Go-Daigo parvint à s’emparer du pouvoir de son père, mais sans avoir abdiqué préalablement. Souhaitant faire disparaître le système des empereurs retirés et l’alternance entre les deux lignées pour la succession en dépit de l’opinion du shōgunat, il fomenta avec ses proches un premier complot en 1324[19]. Toutefois, Kamakura et les Hōjō le découvrirent. Les relations entre la cour impériale et le shōgunat se détériorèrent et le gouvernement militaire décida d’imposer comme héritier de Go-Daigo un prince de l’autre branche. En 1331, un second complot fut découvert : Go-Daigo et ses proches aspiraient à se débarrasser du shōgunat dans son entièreté et recouvrer une omnipotence impériale. Pourchassé par les troupes shōgunales, Go-Daigo s’enfuit et se réfugia dans un temple au pied du mont Kasagi dans la région du Kinai[20]. Rejoint par des guerriers locaux et par des moines-guerriers, Go-Daigo ne disposait cependant pas de suffisamment de forces pour affronter les troupes aux ordres du shōgunat. Toutes les légendes et tous les récits littéraires produits à postériori content alors que l’empereur fit un rêve divinatoire lui indiquant que pour recouvrer sa place à la cour, il devait rallier à sa cause un guerrier porteur du caractère « 楠 ». En l’occurrence, un certain Kusunoki Masashige à qui il envoya un émissaire l’appelant à prendre les armes contre le shōgunat en 1331.

De nos jours, il ne subsiste presque aucune information sur la vie que menait Masashige avant sa rencontre avec l’empereur Go-Daigo. Il est supposé que son père fut un vassal shōgunal devenu membre d’un akutō dans la province de Harima et qu’il aurait terminé sa vie dans un monastère de la province de Kawachi[21]. Masashige aurait alors grandi dans un temple, et profité d’un enseignement bouddhique et militaire jusqu’à l’âge de quinze ans, probablement dans la province de Kawachi. Il serait ainsi devenu un guerrier professionnel à la solde d’un serviteur du shōgunat, de la cour impériale, ou encore d’un grand temple. Ivan Morris théorisa alors que, si Masashige fut réellement un guerrier professionnel, il n’était probablement pas un vassal, mais un « indépendant » disposant de quartiers généraux dans les montagnes de la province de Kawachi, et suivi par un petit groupe de personnes armées, dont les activités ressemblaient plus à celles d’un akutō qu’à celles de soldats. De par le manque de sources, il nous est impossible de confirmer si Masashige dirigeait un akutō[22]. Néanmoins, plusieurs historiens, tels que Kuroda Toshio[23] ou encore Pierre-François Souyri[24], ont estimé cette théorie comme extrêmement probable. Morris remarque notamment que l’une des premières références à Masashige subsistantes de nos jours, un rapport datant de 1332, le désigne sous le terme akutō et l’accuse d’avoir attaqué un domaine impérial et d’y avoir commis des violences[25]. Ainsi, il semblerait Masashige dirigeait un akutō sévissant dans la province de Kawachi et ses alentours lorsqu’il reçu un appel à prendre les armes en 1331 de la part de l’empereur Go-Daigo.

A court terme, cet appel fut vain. L’empereur Go-Daigo fut capturé à Kasagi par les troupes du shōgunat et ramené contre son gré à la capitale impériale. Il fut contraint d’abdiquer, exilé sur l’île d’Oki, et l’empereur Kōgon 光厳天皇 (1313-1364) héritier de l’autre branche de la lignée impériale fut intronisé. Néanmoins, Masashige, qui avait été rejoins par l’un des fils de l’empereur Go-Daigo, n’abandonna pas la lutte et, suivit d’une centaine d’hommes, entreprit des attaques sporadiques contre les troupes shōgunales dans les provinces de Kawachi et de Yamato. Utilisant des tactiques militaires pouvant être associées à une campagne de guérilla, Masashige réalisa de nombreux raids durant les années 1331 et 1332, s’appuyant sur sa connaissance du terrain montagneux et, probablement, son expérience d’akutō. Même si l’impact de ces attaques sur les troupes shōgunales était moindre, de par notamment la différence numérique séparant les deux camps, Masashige permit la survie de la cause de l’empereur Go-Daigo, alors exilé à l’autre bout de l’archipel.

Porté par ses victoires, Masashige se fit plus entreprenant et décida de former une plus grande armée, la rassemblant autour d’un « château » à Akasaka dans la province de Kawachi[26]. Le shōgunat décida alors d’assaillir Akasaka, envoyant des troupes estimées de nos jours comme étant environ dix fois supérieures en nombre à celles de Masashige. Toutefois, ce dernier résista aux assauts et se forgea une réputation de génie de la tactique militaire de part les ruses qu’il employait afin de contrecarrer les attaques ennemies. Après près de trois semaines de lutte, les vivres commencèrent à manquer. Préférant la fuite à la mort, Masashige fomenta alors une nouvelle ruse afin de pouvoir s’échapper. Il fit brûler des cadavres et, de nuit, lui et ses hommes quittèrent leur forteresse. Une fois Masashige et ses troupes mis hors de danger, un homme, laissé sur place, incendia le « château », faisant ainsi croire à leurs ennemis qu’ils s’étaient suicidés. Durant l’année suivante, Masashige n’abandonna pas son idée de construction d’une place forte, et établit d’autres « châteaux », notamment un second à Akasaka qui tomba au tout début de l’année 1333, et un à Chihaya un peu plus au sud. Dans chacun de ces « châteaux », Masashige fut assaillis par les troupes shōgunales et fit preuve d’ingéniosité afin de toujours s’en sortir vivant, si ce n’est vainqueur. Il continuait également d’harceler le shōgunat, notamment à travers des attaques surprises.

Représentation du siège d’Akasaka – Rouleau illustré de la vie du Grand Kusunoki Masashige 『大楠公一代絵巻』(https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Shimo-akasaka-jyo02.jpg)
 

Alors que Chihaya et Masashige étaient assiégés en 1333, l’empereur Go-Daigo s’échappa et parvint à rejoindre des alliés sur l’île principale de l’archipel. La nouvelle du retour de l’empereur se répandit rapidement, et de nombreuses rébellions se soulevèrent sur l’ensemble du territoire. Afin de réprimer leurs ennemis, les Hōjō envoyèrent nombre de leurs troupes, menées par Ashikaga Taka.uji 足利尊氏 ( 1305-1358), dans l’ouest du pays. Cependant, celui-ci se retourna contre le régime shōgunal et prit leur quartier général établit dans la capitale impériale. Un autre grand général, Nitta Yoshisada 新田義貞 (1301-1338), décida lui aussi de se joindre à l’empereur, et s’empara de la capitale shōgunale, Kamakura. Le régent Hōjō se suicida, et avec lui se termina le shōgunat de Kamakura. Go-Daigo rétablit son pouvoir impérial et annonça la Restauration de Kenmu[27].

Cette restauration du pouvoir impérial ne dura toutefois pas. En effet, insatisfait du gouvernement de Go-Daigo, Ashikaga Taka.uji entreprit, dès 1336, de s’imposer comme seul acteur de la scène politico-militaire japonaise[28]. Et, après plusieurs mois de combats, les forces Ashikaga finirent par vaincre celles de l’empereur, menées par Masashige, lors de la bataille de la rivière Minato. Défait, Kusunoki Masashige se suicida. A la suite de cette bataille, l’archipel se scinda. Go-Daigo fonda une capitale à Yoshino, et Taka.uji fit introniser à Heian-kyō l’empereur Kōmyō 光明天皇 (1321-1380), issu de la branche impériale adverse. Le Japon entra alors dans sa période dite de la cour du Sud (Yoshino) et du Nord (Heian-kyō), qui se perpétua jusqu’à la capitulation en 1392 de la cour du Sud. En outre, en 1338, Taka.uji se fit nommer shōgun, titre dont ses descendants héritèrent jusqu’à l’ascension au pouvoir du célèbre Oda Nobunaga 織田信長 (1534-1582).

Ainsi, bien que la Restauration de Kenmu n’ait durée que trois ans, et que les Ashikaga aient rapidement rétabli un shōgunat, nous pouvons observer que Kusunoki Masashige, et à travers lui un akutō, eut un rôle majeur dans le renversement du shōgunat de Kamakura. Un changement significatif de régime s’est construit à partir d’actions militarisées locales. De quelques petites rébellions d’anciens fonctionnaires, un processus de décentralisation du pouvoir économique et militaire s’est enclenché et participa à la chute des Hōjō. Néanmoins, ce processus s’amplifia durant les siècles suivants. Les akutō continuèrent de se développer, et participèrent de plus en plus aux troubles politiques et militaires touchant le pays. Les guerriers locaux gagnèrent progressivement en autorité, accumulant ressources économiques et militaires, disposant également de forts supports politiques locaux, et, à partir du seizième siècle, finirent par pouvoir directement tenir tête shōgunat.

Bibliographie sélective :

-AKUTŌ KENKYŪ-KAI, Akutō to nairan 悪党と内乱 [Akutō et conflits], Tōkyō, Iwada sho.in 岩田書院, 2005, 379 p.

-FUJIWARA (Kujō) Kanezane 藤原(九条)兼実, Kujō kebon gyokuyō 7 九条家本玉葉7 [Livre des feuilles précieuses du clan de la neuvième avenue, tome 7], Tōkyō, Kunaichō shoryōbu 宮内庁書陵部, 2001, 343 p.

-JIEN 慈円, Gukanshō 愚管抄 [Mes vues sur l’Histoire], Tōkyō, Kōdansha 講談社, 2017 (1ère éd., 2012), 445 p.

-KURODA Toshio 黒田俊雄, Nihon no rekishi 8 Mōko shūrai 日本の歴史8蒙古襲来 [L’histoire du Japon n°8, Les invasions mongoles au Japon], Tōkyō, Chū.ō kōron-sha 中央公論社, 1965, 579 p., p. 455.

-MASS Jeffrey (éd.), Court and Bakufu in Japan – Essays in Kamakura History, Standford, Standford University Press, 1982, 324 p.

-MASS Jeffrey, Warrior Government in Early Medieval Japan – A Study of the Kamakura Bakufu, Shugo, and Jitô, Londres, Yale University Press, 1974, 257 p.

-MASS Jeffrey, Yoritomo and the Founding of the First Bakufu – The Origins of Dual Government in Japan, Standford, Standford University Press, 1999, 278 p.

-MORRIS Ivan, The Nobility of Failure – Tragic Heroes in the History of Japan, Fukuoka, Kurodahan Press, 2013, 392 p.

-SOUYRI Pierre-François, Histoire du Japon médiéval – Le monde à l’envers, Malesherbes, Perrin, 2013, 522 p.

-SOUYRI Pierre-François, Nouvelle histoire du Japon, Lonrai, Perrin, 2010, 627 p.

-UESUGI Kazuhiko 上杉和彦, Genpei no sôran 源平の争乱 [Le conflit de Genpei], Tôkyô, Yoshikawa Kôbunkan 吉川弘文館, 2007, 272 p.


[1] « Musa no yo » 「武者の世」, JIEN 慈円, Gukanshō 愚管抄 [Mes vues sur l’Histoire], Tōkyō, Kōdansha 講談社, 2017 (1ère éd., 2012), 445 p., p. 221.

[2] FUJIWARA (Kujō) Kanezane 藤原(九条)兼実, Kujō kebon gyokuyō 7 九条家本玉葉7 [Livre des feuilles précieuses du clan de la neuvième avenue, tome 7], Tōkyō, Kunaichō shoryōbu 宮内庁書陵部, 2001, 343 p., p. 298.

[3] La lignée Kujō de la puissante famille aristocratique Fujiwara, en alternance obtint le titre par la suite. Il existe également quelques occurrences de princes impériaux ayant reçu ce titre durant l’époque Kamakura.

[4] Un empereur retiré était un souverain ayant abdiqué pour son successeur. Cette pratique devint extrêmement commune à partir du onzième siècle, l’empereur en fonction était généralement un jeune enfant, et les décisions étaient alors prises par un régent ou par un empereur retiré selon la période de domination politique.

[5] Il semblerait que sa plus ancienne utilisation dans un texte encore conservé de nos jours daterait de 716.

[6] HARRINGTON Lorraine, « Social Conctrol and the Significance of Akutō », dans MASS Jeffrey (éd.), Court and Bakufu in Japan – Essays in Kamakura History, Standford, Standford University Press, 1982, 324 p., p. 221-250.

[7] Ibid., p. 224.

[8] Ce code, augmenté par de nouveaux articles au cours du temps, fut également adopté par le shōgunat de Muromachi et ne fut abrogé que durant l’époque Edo (dates).

[9] http://www.tamagawa.ac.jp/sisetu/kyouken/kamakura/goseibaishikimoku/index.html

[10] AKUTŌ KENKYŪ-KAI, Akutō to nairan 悪党と内乱 [Akutō et conflits], Tōkyō, Iwada sho.in 岩田書院, 2005, 379 p., p. 8.

[11] Ibid., p. 356-373.

[12] De nombreux incidents eurent également lieux sur l’île de Kyūshū où l’influence du shōgunat n’était pas encore très puissante.

[13] Cet essor s’étendit progressivement au reste de l’archipel mais fut particulièrement avancé dans cette région.

[14] Op. cit., HARRINGTON p. 240.

[15] Ibid., p. 237.

[16] SOUYRI Pierre-François, Histoire du Japon médiéval – Le monde à l’envers, Malesherbes, Perrin, 2013, 522 p., p. 220.

[17] Ibid., p. 138-142.

[18] La branche descendante de l’empereur retiré Go-Fukakusa est nommée Jimyōin-tō 持明院統, celle de l’empereur retiré Kameyama s’appelle Daikakuji-tō 大覚寺統.

[19] Ibid., p. 228.

[20] MORRIS Ivan, The Nobility of Failure – Tragic Heroes in the History of Japan, Fukuoka, Kurodahan Press, 2013, 392 p., p. 84.

[21] Ibid., p. 86.

[22] Le personnage de Masashige fut utilisé à des fins nationalistes à partir de la fin du dix-neuvième siècle au Japon. Son image de héros tragique mort pour l’empereur fut notamment fortement instrumentalisée dans la propagande impérialiste de la première moitié du vingtième siècle. Il est donc possible que certains documents le liant à des activités non-héroïques, voire illégales, aient été détruits.

[23] KURODA Toshio 黒田俊雄, Nihon no rekishi 8 Mōko shūrai 日本の歴史8蒙古襲来 [L’histoire du Japon n°8, Les invasions mongoles au Japon], Tōkyō, Chū.ō kōron-sha 中央公論社, 1965, 579 p., p. 455.

[24] Op. cit., SOUYRI, p. 228-229, et SOUYRI Pierre-François, Nouvelle histoire du Japon, Lonrai, Perrin, 2010, 627 p., p. 276.

[25] Op. cit., MORRIS, p. 87.

[26] Ibid., p. 89.

[27] Du nom de l’ère Kenmu durant laquelle la restauration advient.

[28] SOUYRI Pierre-François, Nouvelle histoire du Japon, Lonrai, Perrin, 2010, 627 p., p. 278.

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