L’Ordre des chevaliers teutoniques et la Pologne, deux représentations de la chrétienté en conflit

Le conflit opposant l’Ordre de la Maison de Sainte-Marie-des-Teutoniques (appelée plus communément l’Ordre des chevaliers teutoniques) au Royaume de Pologne est l’un des conflits les plus marquants de l’époque médiévale dans l’espace centre-est européen. Les moines soldats allemands se sont établis au sud de la Mer baltique, sur la terre de Chełmno, à la frontière de la Prusse, en 1226 suite à un accord passé avec le Duc Conrad Ier de Mazovie (Konrad I Mazowiecki). En effet, son domaine jouxtait des territoires baltes païens, et en raison des attaques répétées des Prussiens contre les Mazoviens, le Duc Conrad a fait appel aux Chevaliers teutoniques afin de les combattre et de les soumettre. Avant d’aller plus loin, il nous faut rappeler ce qu’était l’Ordre des chevaliers teutoniques et ce qu’était le Royaume de Pologne au XIIIème siècle.

En 1190, au commencement de la Troisième croisade, est créé un hôpital de campagne en Terre-Sainte à destination des pèlerins et croisés germaniques, l’Ordre teutonique. Le Pape Clément III lui conférera le statut d’ordre hospitalier en 1191. Quelques années plus tard, l’ordre est transformé en ordre militaire et sera reconnu comme tel en 1199 par la bulle Sacrosancta Romana. En 1220, l’Ordre s’est considérablement renforcé et a fondé une douzaine de maisons en Terre sainte et en Europe.

Le Royaume de Pologne était quant à lui dans une période descendante. Le démembrement du royaume commença en 1138 à la mort du souverain polonais Boleslas III Bouche-Torse (Bolesław III Krzywousty). En effet, afin d’éviter toute guerre fratricide, il décida qu’à sa mort, chacun de ses quatre fils recevrait une partie du Royaume de Pologne mais que l’aîné aurait une primauté afin de conserver l’unité du Royaume. Malheureusement, la règle de la primauté du frère aîné ne sera pas respectée et on assistera à un démembrement et des conflits sans fin.

En 1226, lorsque les chevaliers teutoniques s’installeront sur le territoire de Chelmno, la royauté polonaise sera divisée et faible. Le pays est en voie de germanisation, en raison des migrations allemande et juive (culture yiddish) et de l’influence de la Marche de Brandebourg. L’historien Bruno Drweski expliqua que : « Schématiquement, la masse paysanne est slave et peu concernée par les événements politiques, la bourgeoisie est allemande ou juive, tandis que la noblesse slave se latinise ». En effet, durant la période du démembrement féodal, l’idée de l’unicité d’un Royaume de Pologne perdure en raison des liens de sang qui existent entre les princes polonais (dynastie Piast), mais surtout grâce aux actions de l’Église polonaise. L’Église polonaise obtint son indépendance en 1136 sous l’autorité du Pape Innocent II1 et, maîtresse du système d’enseignement et de la formation, elle garantira une unité à la société polonaise. L’enseignement de la langue et de la culture latines va conduire à une latinisation de la noblesse. Et ces interactions entre slavité et latinité vont mener aux prémices d’une identité polonaise.

Jan_Matejko,_Bitwa_pod_Grunwaldem
La bataille de Grunwald, Jan Matejko, 1878, huile sur toile (http://cyfrowe.mnw.art.pl/dmuseion/docmetadata?id=4799 / Musée National de Varsovie)

Les théoriciens des relations internationales adeptes du réalisme peuvent déduire que la conflictualité entre l’Ordre des chevaliers teutoniques et le Royaume de Pologne était prévisible, voire inévitable, car leurs intérêts étaient divergents. En effet, pour Morgenthau notamment, le désir de domination est la force sociale qui détermine l’activité politique, et seules la balance des pouvoirs, la limitation normative (imposée par la loi internationale, la morale et l’opinion publique) et la diplomatie peuvent maintenir la paix et l’ordre international. Or, l’ordre religieux sera dans un processus d’expansions territoriale et politique, en vue de la constitution d’un État, tandis que les princes Piast n’auront de cesse d’essayer de reconstituer le Royaume de Pologne tel qu’il était à la mort de Boleslas Bouche-Torse et de le développer. La balance des pouvoirs sera longtemps en faveur des Chevaliers teutoniques, et la limitation normative et la diplomatie ne permettront à la Pologne de défaire les moines-soldats qu’à l’appui du renforcement de sa puissance militaire. Nous reviendrons sur ce point plus tard.


La multiplicité des figures sociales et la dualité des systèmes internationaux dans le conflit opposant le Royaume de Pologne et l’Ordre des chevaliers teutoniques

Plusieurs figures sociales apparaissent dans ce conflit : les chevaliers teutoniques, les grands maîtres successifs de l’Ordre, les hérauts d’armes polonais, la noblesse polonaise, la royauté polonaise et son allié lituanien, l’Église polonaise, des ecclésiastiques, la papauté et enfin, les populations paysannes et bourgeoises de Pologne, de Prusse et de Lituanie. Cette grande diversité s’explique par la dualité des systèmes internationaux2. En effet, le processus d’étatisation n’étant pas exclusif de mouvements transfrontières, le système transnational (acteurs et échanges de type privé) et le système inter-étatique (acteurs publics) coexistent. En l’espèce, ces deux systèmes vont s’entrelacer car, premièrement, le Royaume de Pologne étant dans un processus de démembrement puis de reformation, le contrôle total du territoire polonais ne pourra pas être assuré et ainsi, la supériorité de l’inter-étaticité sur la transnationalité ne sera pas établie. Deuxièmement, nous sommes à l’époque de la féodalité, la noblesse possédante est à la fois acteur privé et public. Le caractère conflictuel de la relation entre l’Ordre des chevaliers teutoniques et le Royaume de Pologne a pour origine et sera aggravé par la vente perpétuelle ou la cession temporaire de territoires polonais par leurs seigneurs. Enfin, nous sommes à l’époque de l’apparition d’une nouvelle classe sociale, la bourgeoisie marchande, acteur privé dont l’influence sera grandissante et aura un rôle important dans la résolution de ce conflit.

Il y a une mosaïque des figures sociales mais sont-elles toutes des acteurs de ce conflit ? Nous ne pouvons les qualifier sans définir au préalable ce qu’est un acteur international. Pour Carl Schmitt, la désignation de l’ennemi est l’acte politique par excellence, et le politique est à distinguer de l’étatique. L’acteur est donc la personne, étatique ou non, capable de désigner l’ennemi. Pour Julien Freund, l’acteur a un pouvoir politique lorsque celui-ci s’exerce dans l’espace public et a pour finalité l’émergence ou la résolution d’un conflit. Le chercheur David Cumin, spécialisé en science politique et droit international, a élaboré une nouvelle théorie politique de l’acteur international en étudiant les travaux de Carl Schmitt et Julien Freund, et c’est sur la base de cette définition que nous analyserons les figures qui nous intéressent. L’acteur international est pour lui la personne individuelle ou collective, physique ou morale, privée ou publique, souveraine ou non-souveraine, qui créé ou qui est capable de créer des crises transfrontières. C’est la personne qui suscite ou peut susciter des évènements historiques dans l’espace international.

Du côté germanique, qui sont les acteurs du conflit ? Les chevaliers teutoniques ne sont pas, individuellement, des acteurs internationaux mais de simples agents de l’intersocialité et de l’inter-étaticité. Ils ne font que participer à des relations transfrontières et n’exercent pas de décision politique. Les grands maîtres de l’Ordre sont quant à eux des acteurs, car ce sont leurs décisions de créer et de renforcer l’État monastique des chevaliers teutoniques, d’acheter et de conquérir des territoires polonais et lituaniens qui vont engendrer des crises transfrontières. L’Ordre, puis l’État sont, en tant que personnes morales, des acteurs centraux du conflit puisque les grands maîtres agissent au nom de l’ordre militaire. Enfin, la paysannerie allemande et balte vivant dans les territoires contrôlés par l’Ordre teutonique n’est elle aussi qu’un agent de l’intersocialité et de l’inter-étaticité, même si elle est la première à subir les conséquences de cette situation conflictuelle (massacres, destruction des villages, christianisation forcée pour la paysannerie balte, acquisition de terres et stricte soumission aux lois érigées par l’Ordre pour la paysannerie allemande). La qualification de la grande bourgeoisie allemande vivant en Prusse est quant à elle plus difficile. Les bourgeois allemands de ce territoire sont des personnes physiques de droit privé et non-souveraines mais la rébellion d’une partie d’entre eux (afin de défendre la liberté urbaine et leurs intérêts économiques), rassemblée au sein de l’Union Prussienne, va faire basculer le conflit puisque l’union s’alliera à la monarchie polono-lituanienne et permettra à la Pologne de remporter la guerre de Treize ans (1454-1466).

55
Une charge des chevaliers teutoniques. Giuseppe Rava, gouache sur papier (Giuseppe Rava). Précision : cette peinture dépeint la bataille du lac Peïpous, qui opposa en 1242 les forces teutoniques à celle de la République de Novgorod et de ses alliés, vassaux de la Horde d’Or. L’armement fut sans doute différent dans les combats contre les Polonais, mais l’héraldique demeurera la même : la croix noire sur fond blanc.

Du côté polonais, qualifier le rôle de la chevalerie polonaise nous permet de mettre en lumière un fait peu mentionné. Les chevaliers polonais sont, tout comme les teutoniques, de simples agents dans cette situation conflictuelle. Ils n’ont pas de pouvoir politique et n’influent pas sur l’apparition ou la résolution de crises transfrontières, même si les hérauts d’armes avaient des fonctions de porte-parole et d’ambassadeur du Roi. En revanche, ils ont été des agents privilégiés de l’intersocialité. La relation entre l’Ordre des chevaliers teutoniques et le Royaume de Pologne est une succession de périodes de crises, de guerres et de paix. Ainsi, des coutumes venues de l’Ouest se sont implantées en Pologne, notamment la culture chevaleresque et les tournois. L’historien Stefan Kuczyński rapporte par exemple que l’un des hérauts d’armes du Roi de Pologne, Polanlant, avait participé à des tournois chevaleresques à la cour du Grand maître de l’Ordre teutonique à Malbork/Marienburg. Il sera plus tard envoyé par le Roi de Pologne à la cour du Roi d’Angleterre Henri IV pour faire valoir la cause polonaise contre l’Ordre teutonique.

La haute noblesse polonaise sera un acteur important de la relation polono-teutonique. En effet, en raison des démembrements de Pologne (1138-1320), la noblesse aura un pouvoir politique puissant et, lorsque l’Etat aura retrouvé son unité, elle restera un acteur incontournable. Nous devons noter que la noblesse polonaise, tout comme les autres acteurs, agit pour favoriser ses propres intérêts. Ceux-ci seront parfois concordants avec les intérêts de la Pologne en tant qu’ensemble étatique (surtout lorsque la Prusse entravera fortement le développement économique de la Pologne) mais bien souvent divergents. Nous reviendrons sur ce point lorsque nous évoquerons la Paix de Toruń/Thorn (1411). Concernant la monarchie polonaise, sa politique de réunification des provinces polonaises (sous Ladislas Ier le Nain/ Władysław I Łokietek et ses successeurs), de renforcement des institutions polonaises (plus particulièrement sous Casimir le Grand/ Kazimierz III Wielki) et sa politique de puissance (sous Władysław Jagellon, Władysław Jagellonczyk puis Kazimierz Jagellon) en feront un acteur central. La monarchie sera aidée par l’Église polonaise, puis par la papauté, mais celles-ci ne peuvent être qualifiées d’actrices dans ce conflit. En effet, l’Église polonaise servira la diplomatie polonaise, un aspect particulièrement important de ce conflit mais qui ne change pas à lui seul l’orientation des événements.


De l’usage de la force, de la justice et de la diplomatie par la Pologne pour restaurer sa puissance

Morgenthau pensait que l’ordre international ne pouvait être préservé que par la balance des pouvoirs, la limitation normative et la diplomatie, et le Royaume de Pologne a dû user de ces trois moyens pour défaire l’Ordre des chevaliers teutoniques.

Entre 1226 et l’arrivée au trône de Ladislas le Nain (en 1320), la situation est plus ou moins stable entre l’ordre militaire et le Royaume de Pologne car la famille royale et la noblesse polonaises sont focalisées sur les luttes internes de pouvoir. En 1309, l’Ordre renonce aux croisades au Moyen-Orient et déplace son siège à Malbork/Marienburg, pour signifier son intention de se concentrer sur la christianisation de l’espace baltique, toujours majoritairement païen. La rupture entre les deux États a lieu sous le règne de Ladislas le Nain, lorsque les chevaliers teutoniques conquièrent en 1309 une partie de la Poméranie orientale (aussi appelée Pomérélie), territoire polonais et non pas païen. De plus, ce territoire est fondamental économiquement car il est le débouché de la Pologne sur la Mer baltique.

Face à cela, Ladislas le Nain et son successeur Casimir le Grand ne peuvent déclarer la guerre à l’Ordre militaire car la puissance militaire polonaise est bien inférieure à celle des moines-soldats. Par conséquent, le roi Casimir décide d’user de la diplomatie et de la justice pour contrebalancer l’Ordre teutonique. En 1321 se tient un premier procès contre l’Ordre des chevaliers teutoniques. Les juges condamnèrent l’Ordre à restituer le duché de Pomérélie à la Pologne, ainsi qu’à verser 30 000 marcs de dédommagement. Le jugement fut sans effet : les juges étaient des ecclésiastiques polonais et l’Ordre fit appel le même jour. Le Pape Jean XXII refusa de se prononcer et la condamnation demeura lettre morte jusqu’à son annulation en 1332. En 1339 se tient un second procès retentissant, dont le chercheur Sylvain Gouguenheim a livré une analyse intéressante3. La royauté polonaise n’a pas reproduit les mêmes erreurs qu’en 1321. Tout d’abord, le procès pontifical se tient à Varsovie, en territoire mazovien (indépendant de la Pologne depuis les démembrements féodaux), et les deux juges pontificaux ne sont pas polonais (Galhard de Carcès et Pierre Gervais). Deuxièmement, la Pologne a préalablement mené une campagne diplomatique afin que la papauté soit acquise à sa cause. Sylvain Gouguenheim indiqua ceci : « C’est donc à des nonces hostiles aux Teutoniques que parvint la lettre de Benoît XII du 4 mai 1338, adressée à la fois au roi de Pologne et à l’archevêque de Gniezno. Évoquant la plainte de Casimir III à l’origine du procès, le pape rappelait l’ampleur et la nature des crimes commis par les Teutoniques, que l’enquête de Jean de Saint-Théodore et de Pierre de Sainte-Praxède avait établies. Il chargeait Pierre Gervais et Galhard de Carcès d’enquêter au sujet de ces actes de violence, ut complementum iustitiae faciant. Parmi les crimes dont les Teutoniques étaient accusés figuraient, outre l’usurpation de terres appartenant au royaume de Pologne, de nombreux sacrilèges commis aux dépens des édifices religieux, des cités ou des forteresses : incendies de près de 100 églises, vols, meurtres et viols (res sacras rapiendo, ecclesias concremando, personas occidendo et virgines violando). »4. Enfin, la Pologne usa quelques peu de moyens de rétorsion. Elle refusa à plusieurs reprises de payer le denier de Saint-Pierre, en expliquant que le montant de cet impôt devait baisser et baisserait à mesure que l’Ordre des chevaliers teutoniques étendrait son territoire puisqu’il en était exempté.

Les quarante-quatre documents notariés du procès sont toujours conservés de nos jours, et comportent notamment les citations à comparaître, la bulle de Benoît XII du 4 mai 1338 dépêchant ses deux enquêteurs en Pologne à la suite de la plainte de Casimir III, les trente chefs d’accusation et l’audition des cent-vingt-six témoins. Concernant la problématique de la donation perpétuelle ou non de territoires polonais, les pièces du procès ne permettent pas clairement de définir si l’Ordre occupe illégalement ces territoires. De plus, l’Ordre a refusé de participer au procès en arguant qu’elle était soumise à la seule justice de l’Empereur allemand (ce qui est faux). Par conséquent, les enquêteurs ont basé leur décision sur la fama (ce qui est communément admis, ce que les parents ont vu, dit, entendu et transmis à leurs enfants) et les témoignages. Finalement, le 15 septembre, l’Ordre teutonique est condamné et doit restituer à la Pologne plusieurs territoires récemment conquis comme le duché de Pomérélie ou obtenus un siècle auparavant (le Culmerland et la terre de Dobrin). L’ordre religieux ne respecta pas la décision de justice, mais cette décision fut une victoire idéologique pour les Polonais et aggrava la perte de légitimité des actions menées par les moines-soldats.

Two-nat.Rep_1386-1434
La Pologne et la Lituanie entre 1386 et 1434, Stier Hans-Erich (dir.) « Grosser Atlas zur Weltgeschichte », Ed. Westermann 1985

 

En 1382, le « Roi »5 de Pologne, Edwige d’Anjou, épousa le Roi païen de Lituanie, Władysław Jagellon, afin de contrer l’expansionnisme teutonique. A cette occasion, Edwige devint Reine tandis que le Roi Jagellon se convertit au catholicisme, faisant passer son pays dans le Monde chrétien. Ce mariage exacerba le conflit polono-teutonique car, d’une part, la Lituanie était un Etat pluri-religieux (comme la Pologne) avec une paysannerie largement païenne, une noblesse ruthène orthodoxe et une communauté tatare musulmane qui avait le droit de porter les armes ; d’autre part, la Lituanie était extrêmement riche en raison de la richesse du sol ruthène et recouvrir l’accès à la Mer baltique devint alors encore plus important pour le Royaume de Pologne. Tout cela conduisit à la bataille de Grunwald/Tannenberg en 1410. C’est une bataille grandiose, avec près de 32 000 chevaliers teutoniques et 50 000 soldats polono-lituaniens, qui fut remportée par ces derniers. Malgré cela, la Pologne n’obtint pas d’accès à la Mer baltique (contrairement à la Lituanie qui recouvra le territoire de la Samogitie) car une fois la bataille remportée, la noblesse polonaise préféra conclure une paix (Paix de Toruń/Thorn en 1411) très en-deçà des revendications polonaises afin de se focaliser sur l’exploitation des propriétés agricoles. Le Royaume de Pologne tenta donc de nouveau de récupérer la Poméranie par la voie de la négociation.

A la suite de cette défaite militaire, le prestige de l’Ordre des chevaliers teutoniques fut fortement entamé et une opposition intérieure apparue, au sein de la bourgeoisie prussienne. Cette bourgeoisie, et plus particulièrement celle de Gdańsk/Dantzig et Toruń/Thorn, forma une union afin d’obtenir une liberté urbaine auprès de l’Ordre teutonique. Une alliance, voire l’intégration de ces grands centres marchands, dans le Royaume de Pologne ou de Lituanie était de plus en plus souhaitable en raison des grandes exploitations de blé en Ruthénie. L’union va ainsi s’allier au Royaume de Pologne dans la lutte contre l’Ordre religieux dans la guerre de Treize ans (1454-1566), et le camp polonais sera en grande partie financé par le trésor des deux grandes villes prussiennes précitées. L’Ordre des chevaliers teutoniques va capituler, et le Traité de Toruń/Thorn sera signé en 1466, traité en vertu duquel la Prusse royale (la Poméranie orientale et la Vieille Prusse) est directement intégrée à la Pologne, tandis que la Prusse orientale devient un État vassal de la Pologne. L’ordre déplace sa capitale à Kaliningrad/ Königsberg et le grand maître de l’Ordre Albert de Brandebourg devint duc de Prusse.

48389197_1144120849077937_5623610691668672512_n.png
Etat de l’Ordre Teutonique après 1466, Zimmerling Dieter, Der Deutsche Ritterorden. 2. Auflage 1991. Econ Verlag, Düsseldorf, Wien, New York 1989.

 


La notion de guerre juste aux prises de deux visions de la chrétienté

L’idée de la juste guerre est ancienne et son contenu à évoluer au fil de l’histoire. S’il était et est toujours admis que la réponse à une agression relève d’une cause juste de la guerre, les autres hypothèses sont sujettes à débat et à évoluer. L’imposition coercitive d’idées ou d’idéologies peut-elle être une cause juste de la guerre ? Durant le Moyen-Âge central (ou classique, c’est à dire du XIe au XIIIe siècles), la christianisation des terres et la lutte contre le paganisme étaient considérées en Europe occidentale comme des motifs justes de la guerre. Ainsi, en 1193, le Pape Célestin III lance officiellement les croisades baltes, puis en 1234, le Pape Grégoire IX reconnaît la souveraineté de l’Ordre des chevaliers teutoniques sur les terres prussiennes christianisées (bulle d’or de Rieti).

En Pologne, mais aussi plus largement en Europe orientale, la situation est bien différente. Les souverains de ces États-là se sont convertis au christianisme bien plus tard (en 966 pour le souverain polane Mieszko, en 988 en Ruthénie, en 1382 pour le souverain lituanien Jagellon), donc la christianisation de la masse de la population paysanne n’est pas entièrement établie. De plus, la Pologne, tout comme la Lituanie, sont des États pluri-religieux. En raison de l’adage selon lequel la religion du souverain est celle du peuple, et de la désignation des Juifs comme peuple déicide, les populations juives d’Europe occidentale subissent des expulsions et des massacres. Le roi Casimir le Grand prit la décision d’accueillir les Juifs fuyant l’Europe occidentale (à la fin du Moyen-Âge, 80% des Juifs européens vivaient en Pologne), notamment pour affaiblir l’influence de la bourgeoisie chrétienne allemande présente dans le royaume. En plus du paganisme et du judaïsme est présent en Pologne une communauté orthodoxe. En effet, malgré le schisme de 1054 entre les Églises d’Orient et d’Occident, les relations inter-sociétales et inter-étatiques n’ont jamais cessé car les États polonais, lituaniens, ruthène (mais cela vaut aussi pour les autres États de cet espace) ont précédé la formation de leurs nations respectives. Ainsi, au Moyen-Âge central, les échanges, les mariages, les relations diverses sont nombreuses malgré l’excommunication des orthodoxes par la papauté. Et l’accès au trône de la Ruthénie d’Halicz par Casimir le Grand en 1340 va renforcer ces liens inter-religieux. A l’occasion de ce couronnement, Casimir le Grand se baptisera selon le rite orthodoxe (il sera à la fois le Roi catholique de la Pologne, et le Roi orthodoxe de la Ruthénie d’Halicz) et il ne tentera pas de convertir la population locale au rite latin. Il demandera par courrier au patriarche orthodoxe d’envoyer des notables religieux afin de rétablir l’Église orthodoxe locale, ravagée par les Tatars.

Enfin, le mariage en 1382 entre le « Roi »[5] de Pologne, Edwige, et le Roi de Lituanie, Jagellon, complétera le contraste entre la politique religieuse exclusive de l’Ordre des chevaliers teutoniques et la politique religieuse inclusive de la Pologne et de la Lituanie. Premièrement, il aurait été impensable en Europe occidentale qu’une reine (qui a en l’espèce le titre de « roi ») épouse un souverain païen. Deuxièmement, la Lituanie était elle-même un État pluri-religieux : la monarchie était païenne jusqu’en 1382 tout comme la paysannerie balte, la noblesse était majoritairement ruthène orthodoxe, tout comme la paysannerie vivant au Sud de l’État car la Lituanie avait conquis les terres ravagées de Ruthénie (sauf Halicz) suite aux invasions mongoles de 1241, et les Tatars musulmans qui avaient fait le choix de rester en Ruthénie ont obtenu l’autorisation de porter les armes (privilèges de la noblesse). Lors de la bataille de Grunwald/Tannenberg, les rangs polono-lituaniens comptaient donc des soldats polonais, lituaniens, ruthènes, tatars, sans compter quelques supplétifs.

Grunwald_Wojciech_Kossak
La bataille de Grunewald, Wojciech Kossak, 1931, huile sur toile (Emax, EugenZelenko, Hohum / Musée de l’Armée Polonaise à Varsovie). Cette peinture est intéressante puisqu’elle met en scène au premier plan à gauche deux combattants tatars rappelant la mixité présente dans les rangs polono-lithuaniens lors de la bataille.

 

Cette situation fût dénoncée par l’Ordre des chevaliers teutoniques, selon lequel le Royaume de Pologne était faussement chrétien. Tandis que la Pologne estimait représenter la vraie foi chrétienne. En 1414, soit quatre ans après la victoire polonaise contre l’Ordre militaire, a lieu le Concile de Constance. Ce fut l’occasion pour la Pologne de démontrer la justesse de sa cause et de faire avancer ses revendications. A la tête de la délégation polonaise se trouve le juriste formé à l’université de Cracovie Paweł Włodkowic. Lors de son intervention, il déclara que la Pologne, en conflit avec les Chevaliers teutoniques, a remporté la bataille car ces derniers pervertissaient la chrétienté et ses valeurs sous couvert de croisades. De plus, la Pologne osa compter dans sa délégation le métropolite de Kyiv, qui prit la parole et déclara qu’il était favorable à la réunification du Monde chrétien mais que cela ne pourrait se faire que par la voie du dialogue, et non pas de la force. Le Concile de Constance ne va pas prendre de position formellement sur cette opposition mais l’argumentaire de la délégation polonaise va frapper la fraction éclairée de l’élite occidentale.

La relation conflictuelle entre le Royaume de Pologne et l’Ordre des chevaliers teutoniques n’a pas pour origine la problématique religieuse. Les conflits sont très rarement uni-factoriels. Les raisons sont à la fois géopolitiques (expansion et conquête de territoires), économiques (tarifs douaniers, accès à la Mer Baltique notamment pour le commerce du blé) et politiques (les intérêts de la monarchie et de la noblesse polonaises étaient en contradiction avec les intérêts de l’Ordre des chevaliers teutoniques). La chercheuse Christina Barrios a travaillé sur « l’éthique à des fins politiques ». En évoquant l’éthique, l’auteur du discours cible un public national et remplit des fonctions nationales dont la plus importante est la justification morale au fait d’agir. Dans notre cas, le discours sur la lutte contre le paganisme et l’hérésie permettait à l’Ordre teutonique de justifier sa présence et son expansion dans l’espace baltique et en territoires polonais auprès des populations allemandes (qu’il devait attirer pour germaniser les territoires) et auprès de la papauté (qui ajoutait de la légitimité à ses actions à travers différentes bulles papales). En opposition à cela, le discours sur la protection des populations locales, sur le dialogue inter-religieux/œcuménique et sur la vraie voie chrétienne permettait à la Pologne de donner une légitimité à sa politique de restauration du Royaume de Pologne tel qu’il était quelques décennies plus tôt.


Sources et bibliographie :

Camous, Thierry. « Chapitre 9. Slaves et Allemands au Moyen Âge », , Orients/Occidents, vingt-cinq siècles de guerres. sous la direction de Camous Thierry. Presses Universitaires de France, 2007, pp. 195-213.

Drweski, Bruno, « Histoire de la Pologne des origines à 1795 », [notes prises dans le cours POL1A03A], INALCO, 2017.

Gouguenheim, Sylvain. « Le procès pontifical de 1339 contre l’Ordre Teutonique », Revue historique, vol. 647, no. 3, 2008, pp. 567-603.

Kuczyński, Stefan K. « Les hérauts d’armes dans la Pologne médiévale », Revue du Nord, vol. 366 – 367, no. 3, 2006, pp. 651-658.

Peter Pham, J, « What Is in the National Interest? Hans Morgenthau’s Realist Vision and American Foreign Policy”, American Foreign Policy, 2016.

Rossignol, Sébastien. « Doit-on encore parler de colonisation allemande au Moyen Âge ? Réflexions sur l’historiographie récente concernant l’Europe du Centre-Est aux xiie et xiiie siècles », Revue historique, vol. 680, no. 4, 2016, pp. 905-940.

Tonnelat, Ernest. L’ordre teutonique dans la littérature allemande des XIIIe et XIVe siècles, Annales d’histoire sociale. 8ᵉ année, N. 1, 1945. pp. 72-81.


1 : La bulle de Gniezno comporte quelques phrases en polonais, ce qui en fait le document le plus ancien en langue polonaise.

2 : Aron, Raymond. « A propos de la théorie politique ». Revue française de science politique, 12ᵉ année, n°1, 1962. pp. 5-26.

3 : Gouguenheim, Sylvain. « Le procès pontifical de 1339 contre l’Ordre Teutonique », Revue historique, vol. 647, no. 3, 2008, pp. 567-603. La totalité des actes du procès a été conservée, ce qui permet une analyse poussée du chef d’accusation, de la procédure et des témoignages.

4 : Gouguenheim, Sylvain. « Le procès pontifical de 1339 contre l’Ordre Teutonique », Revue historique, vol. 647, no. 3, 2008, paragr. 25

5 : Edwige était « roi » car son père, le roi Louis, n’avait pas eu de fils. Il avait conclut un marché avec les nobles polonais: sa fille serait « roi », notamment afin d’éviter qu’une dynastie germanique accède au trône, mais cela ne durera que le temps de lui trouver un époux.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s