Ordre des chevaliers teutoniques

L’ordre des chevaliers Teutoniques et la Pologne, deux représentations de la chrétienté en conflit

Le conflit opposant l’ordre de la Maison de Sainte-Marie-des-Teutoniques, plus communément appelé l’ordre des chevaliers Teutoniques, au royaume de Pologne est l’un des conflits les plus marquants de l’époque médiévale dans l’espace centre-est européen. Les moines soldats allemands se sont établis au sud de la mer Baltique, sur la terre de Chełmno, à la frontière de la Prusse, en 1226 après un accord passé avec le duc Conrad Ier de Mazovie (Konrad I Mazowiecki).

En effet, son domaine jouxtait des territoires baltes païens et, en raison des attaques répétées des Prussiens contre les Mazoviens, le duc Conrad fit appel aux chevaliers Teutoniques afin de les combattre et de les soumettre. Avant d’aller plus loin, il nous faut rappeler ce qu’était l’ordre des chevaliers Teutoniques et ce qu’était le royaume de Pologne au XIIIe siècle.

En 1190, au commencement de la troisième croisade, est créé un hôpital de campagne en Terre sainte à destination des pèlerins et croisés germaniques, l’ordre Teutonique. Le pape Clément III lui conféra le statut d’ordre hospitalier en 1191. Quelques années plus tard, l’ordre fut transformé en ordre militaire et fut reconnu comme tel en 1199 par la bulle Sacrosancta Romana. En 1220, l’ordre s’est considérablement renforcé et a fondé une douzaine de maisons en Terre sainte et en Europe.

Le royaume de Pologne était, quant à lui, dans une période descendante. Le démembrement du royaume commença en 1138, à la mort du souverain polonais Boleslas III Bouche-Torse (Bolesław III Krzywousty). En effet, avec pour objectif d’éviter toute guerre fratricide, il décida qu’à sa mort, chacun de ses quatre fils recevrait une partie du royaume de Pologne, mais que l’aîné aurait une primauté afin de conserver l’unité du royaume. Malheureusement, la règle de la primauté du frère aîné ne fut pas respectée et on assista à un démembrement du pays et à des conflits sans fin.

En 1226, lorsque les chevaliers Teutoniques s’installèrent sur le territoire de Chełmno, la royauté polonaise était divisée et faible. Le pays était en voie de germanisation, en raison des migrations allemande et juive (culture yiddish) et de l’influence de la marche de Brandebourg. L’historien Bruno Drweski expliqua que : « Schématiquement, la masse paysanne est slave et peu concernée par les événements politiques, la bourgeoisie est allemande ou juive, tandis que la noblesse slave se latinise »[1].

De fait, durant la période du démembrement féodal, l’idée de l’unicité d’un royaume de Pologne perdurait en raison des liens de sang qui existaient entre les princes polonais (dynastie Piast), mais surtout grâce aux actions de l’Église polonaise. L’Église polonaise obtint son indépendance en 1136 sous l’autorité du pape Innocent II[2] et, maîtresse du système d’enseignement et de la formation, elle garantissait une unité à la société polonaise. L’enseignement de la langue et de la culture latines conduisit à une latinisation de la noblesse. Et ces interactions entre slavité et latinité menèrent aux prémices d’une identité polonaise.

La bataille de Grunwald, Jan Matejko, 1878, huile sur toile (http://cyfrowe.mnw.art.pl/dmuseion/docmetadata?id=4799 / Musée National de Varsovie)
La bataille de Grunwald, Jan Matejko, 1878, huile sur toile, Musée national de Varsovie

Les théoriciens des relations internationales adeptes du réalisme peuvent déduire que la conflictualité entre l’ordre des chevaliers Teutoniques et le royaume de Pologne était prévisible, voire inévitable, car leurs intérêts étaient divergents. En effet, pour Hans Morgenthau notamment, le désir de domination est la force sociale qui détermine l’activité politique et seules la balance des pouvoirs, la limitation normative (imposée par la loi internationale, la morale et l’opinion publique) et la diplomatie peuvent maintenir la paix et l’ordre international.

Or, l’ordre religieux était dans un processus d’expansions territoriale et politique, en vue de la constitution d’un État, tandis que les princes Piast n’eurent de cesse d’essayer de reconstituer le royaume de Pologne tel qu’il était à la mort de Boleslas Bouche-Torse et de le développer. La balance des pouvoirs fut longtemps en faveur des chevaliers Teutoniques et la limitation normative et la diplomatie ne permirent à la Pologne de défaire les moines-soldats qu’à l’appui du renforcement de sa puissance militaire. Nous reviendrons sur ce point plus tard.

La multiplicité des figures sociales et la dualité des systèmes internationaux dans le conflit opposant le royaume de Pologne et l’ordre des chevaliers Teutoniques

Plusieurs figures sociales apparaissent dans ce conflit : les chevaliers Teutoniques, les grands maîtres successifs de l’ordre, les hérauts d’armes polonais, la noblesse polonaise, la royauté polonaise et son allié lituanien, l’Église polonaise, des ecclésiastiques, la papauté et, enfin, les populations paysannes et bourgeoises de Pologne, de Prusse et de Lituanie. Cette grande diversité s’explique par la dualité des systèmes internationaux[3].

En effet, le processus d’étatisation n’étant pas exclusif de mouvements transfrontières, le système transnational (acteurs et échanges de type privé) et le système inter-étatique (acteurs publics) coexistent. En l’espèce, ces deux systèmes s’entrelacèrent car, premièrement, le royaume de Pologne étant dans un processus de démembrement, puis de reformation, le contrôle total du territoire polonais ne pouvait pas être assuré et, ainsi, la supériorité de l’inter-étaticité sur la transnationalité ne fut pas établie.

Deuxièmement, à l’époque de la féodalité, la noblesse possédante était à la fois acteur privé et public. Le caractère conflictuel de la relation entre l’ordre des chevaliers Teutoniques et le royaume de Pologne avait pour origine et fut aggravé par la vente perpétuelle ou la cession temporaire de territoires polonais par leurs seigneurs. Enfin, cette époque vit l’apparition d’une nouvelle classe sociale, la bourgeoisie marchande, acteur privé dont l’influence fut grandissante et joua un rôle important dans la résolution de ce conflit.

Il y avait ainsi une mosaïque des figures sociales, mais étaient-elles toutes des acteurs de ce conflit ? Nous ne pouvons les qualifier sans définir au préalable ce qu’est un acteur international. Pour le juriste allemand Carl Schmitt, la désignation de l’ennemi est l’acte politique par excellence et le politique est à distinguer de l’étatique. L’acteur est donc la personne, étatique ou non, capable de désigner l’ennemi. Pour le philosophe français Julien Freund, l’acteur a un pouvoir politique lorsque celui-ci s’exerce dans l’espace public et a pour finalité l’émergence ou la résolution d’un conflit.

Le chercheur David Cumin, spécialisé en science politique et droit international, a élaboré une nouvelle théorie politique de l’acteur international en étudiant les travaux de Carl Schmitt et de Julien Freund, et c’est sur la base de cette définition que nous analyserons les figures qui nous intéressent. L’acteur international est, pour lui, la personne individuelle ou collective, physique ou morale, privée ou publique, souveraine ou non-souveraine, qui crée ou qui est capable de créer des crises transfrontières. C’est la personne qui suscite ou peut susciter des événements historiques dans l’espace international.

Du côté germanique, qui étaient les acteurs du conflit ? Les chevaliers Teutoniques n’étaient pas, individuellement, des acteurs internationaux, mais de simples agents de l’intersocialité et de l’inter-étaticité. Ils ne firent que participer à des relations transfrontières et n’exercèrent pas de décision politique. Les grands maîtres de l’ordre étaient, quant à eux, des acteurs, car ce furent leurs décisions de créer et de renforcer l’État monastique des chevaliers Teutoniques, d’acheter et de conquérir des territoires polonais et lituaniens qui engendrèrent des crises transfrontières.

L’ordre, puis l’État, étaient, en tant que personnes morales, des acteurs centraux du conflit puisque les grands maîtres agissaient au nom de l’ordre militaire. Enfin, la paysannerie allemande et balte vivant dans les territoires contrôlés par l’ordre Teutonique n’était elle aussi qu’un agent de l’intersocialité et de l’inter-étaticité, même si elle fut la première à subir les conséquences de cette situation conflictuelle (massacres, destruction des villages, christianisation forcée pour la paysannerie balte, acquisition de terres et stricte soumission aux lois érigées par l’ordre pour la paysannerie allemande).

La qualification de la grande bourgeoisie allemande vivant en Prusse est, quant à elle, plus difficile. Les bourgeois allemands de ce territoire étaient des personnes physiques de droit privé et non-souveraines, mais la rébellion d’une partie d’entre eux (afin de défendre la liberté urbaine et leurs intérêts économiques), rassemblée au sein de l’Union prussienne, fit basculer le conflit, puisque l’Union s’allia à la monarchie polono-lituanienne et permit à la Pologne de remporter la guerre de Treize ans (1454-1466).

Une charge des chevaliers teutoniques. Giuseppe Rava, gouache sur papier (Giuseppe Rava). Précision : cette peinture dépeint la bataille du lac Peïpous, qui opposa en 1242 les forces teutoniques à celle de la République de Novgorod et de ses alliés, vassaux de la Horde d'Or. L'armement fut sans doute différent dans les combats contre les Polonais, mais l'héraldique demeurera la même : la croix noire sur fond blanc.
Charge des chevaliers Teutoniques au lac Peïpous, Giuseppe Rava, gouache sur papier. Cette peinture dépeint la bataille du lac Peïpous, qui opposa en 1242 les forces Teutoniques à celle de la république de Novgorod et de ses alliés, vassaux de la Horde d’or. L’armement fut sans doute différent dans les combats contre les Polonais, mais l’héraldique demeura la même : la croix noire sur fond blanc. Giusepe Rava Historical Art

Du côté polonais, qualifier le rôle de la chevalerie polonaise nous permet de mettre en lumière un fait peu mentionné. Les chevaliers polonais étaient, tout comme les Teutoniques, de simples agents dans cette situation conflictuelle. Ils n’avaient pas de pouvoir politique et n’influençaient pas l’apparition ou la résolution de crises transfrontières, même si les hérauts d’armes avaient des fonctions de porte-parole et d’ambassadeur du roi.

En revanche, ils étaient des agents privilégiés de l’intersocialité. La relation entre l’ordre des chevaliers Teutoniques et le royaume de Pologne était une succession de périodes de crises, de guerres et de paix. Ainsi, des coutumes venues de l’ouest s’implantèrent implantées en Pologne, notamment la culture chevaleresque et les tournois. L’historien Stefan Kuczyński rapporte, par exemple, que l’un des hérauts d’armes du roi de Pologne, Polanlant, avait participé à des tournois chevaleresques à la cour du grand maître de l’ordre Teutonique à Malbork/Marienburg. Il fut, plus tard, envoyé par le roi de Pologne à la cour du roi d’Angleterre Henri IV pour faire valoir la cause polonaise contre l’ordre Teutonique.

La haute noblesse polonaise fut un acteur important de la relation polono-Teutonique. En effet, en raison des démembrements de la Pologne (1138-1320), la noblesse eut un pouvoir politique puissant et, lorsque l’État eut retrouvé son unité, elle resta un acteur incontournable. Nous devons noter que la noblesse polonaise, tout comme les autres acteurs, agissait pour favoriser ses propres intérêts. Ceux-ci furent parfois concordants avec les intérêts de la Pologne en tant qu’ensemble étatique (surtout lorsque la Prusse entrava fortement le développement économique de la Pologne) mais, bien souvent, divergents. Nous reviendrons sur ce point lorsque nous évoquerons la paix de Toruń/Thorn (1411).

Concernant la monarchie polonaise, sa politique de réunification des provinces polonaises (sous Ladislas Ier le Nain/Władysław I Łokietek et ses successeurs), de renforcement des institutions polonaises (plus particulièrement sous Casimir le Grand/ Kazimierz III Wielki) et sa politique de puissance (sous Władysław Jagiełło, Władysław Jagiellończyk, puis Kazimierz Jagiellończyk) en firent un acteur central. La monarchie fut aidée par l’Église polonaise, puis par la papauté, mais celles-ci ne peuvent être qualifiées d’actrices dans ce conflit. En effet, l’Église polonaise servit la diplomatie polonaise, un aspect particulièrement important de ce conflit, mais qui ne changea pas à lui seul l’orientation des événements.

De l’usage de la force, de la justice et de la diplomatie par la Pologne pour restaurer sa puissance

Morgenthau pensait que l’ordre international ne pouvait être préservé que par la balance des pouvoirs, la limitation normative et la diplomatie. Le royaume de Pologne dut user de ces trois moyens pour défaire l’ordre des chevaliers Teutoniques.

Entre 1226 et l’arrivée au trône de Ladislas le Nain en 1320, la situation était plus ou moins stable entre l’ordre militaire et le royaume de Pologne, car la famille royale et la noblesse polonaises étaient focalisées sur les luttes internes de pouvoir. En 1309, l’ordre renonça aux croisades au Moyen-Orient et déplaça son siège à Malbork/Marienburg, pour signifier son intention de se concentrer sur la christianisation de l’espace baltique, toujours majoritairement païen. La rupture entre les deux États eut lieu sous le règne de Ladislas le Nain, lorsque les chevaliers Teutoniques conquirent en 1309 une partie de la Poméranie orientale (aussi appelée Pomérélie), territoire polonais et non pas païen. De plus, ce territoire était économiquement fondamental car il était le débouché de la Pologne sur la mer Baltique.

Face à cela, Ladislas le Nain et son successeur Casimir le Grand ne purent déclarer la guerre à l’ordre militaire, car la puissance militaire polonaise était bien inférieure à celle des moines-soldats. Par conséquent, le roi Casimir décida d’user de la diplomatie et de la justice pour contrebalancer l’ordre Teutonique. En 1321 se tint un premier procès contre l’ordre des chevaliers Teutoniques. Les juges condamnèrent l’ordre à restituer le duché de Poméranie à la Pologne, ainsi qu’à verser 30 000 marcs de dédommagement. Le jugement fut sans effet : les juges étaient des ecclésiastiques polonais et l’ordre fit appel le même jour. Le pape Jean XXII refusa de se prononcer et la condamnation demeura lettre morte jusqu’à son annulation en 1332.

En 1339 se tint un second procès retentissant, dont l’historien Sylvain Gouguenheim livra une analyse intéressante[4]. La royauté polonaise n’a pas reproduit les mêmes erreurs qu’en 1321. Tout d’abord, le procès pontifical se tint à Varsovie, en territoire mazovien (indépendant de la Pologne depuis les démembrements féodaux), et les deux juges pontificaux n’étaient pas polonais (Galhard de Carcès et Pierre Gervais).

Deuxièmement, la Pologne mena préalablement une campagne diplomatique afin que la papauté soit acquise à sa cause. Sylvain Gouguenheim indiqua ainsi :

« C’est donc à des nonces hostiles aux Teutoniques que parvint la lettre de Benoît XII du 4 mai 1338, adressée à la fois au roi de Pologne et à l’archevêque de Gniezno. Évoquant la plainte de Casimir III à l’origine du procès, le pape rappelait l’ampleur et la nature des crimes commis par les Teutoniques, que l’enquête de Jean de Saint-Théodore et de Pierre de Sainte-Praxède avait établies. Il chargeait Pierre Gervais et Galhard de Carcès d’enquêter au sujet de ces actes de violence, ut complementum iustitiae faciant. Parmi les crimes dont les Teutoniques étaient accusés figuraient, outre l’usurpation de terres appartenant au royaume de Pologne, de nombreux sacrilèges commis aux dépens des édifices religieux, des cités ou des forteresses : incendies de près de 100 églises, vols, meurtres et viols (res sacras rapiendo, ecclesias concremando, personas occidendo et virgines violando). »[5]

Enfin, la Pologne usa quelque peu de moyens de rétorsion. Elle refusa à plusieurs reprises de payer le denier de Saint-Pierre, en expliquant que le montant de cet impôt devait baisser et diminuerait à mesure que l’ordre des chevaliers Teutoniques étendrait son territoire, puisqu’il en était exempté.

Les 44 documents notariés du procès sont toujours conservés de nos jours et comportent notamment les citations à comparaître, la bulle de Benoît XII du 4 mai 1338 dépêchant ses deux enquêteurs en Pologne à la suite de la plainte de Casimir III, les 30 chefs d’accusation et l’audition des 126 témoins. Concernant la problématique de la donation perpétuelle ou non de territoires polonais, les pièces du procès ne permettent pas de définir clairement si l’ordre occupait illégalement ces territoires.

De plus, l’ordre refusa de participer au procès en arguant qu’il était soumis à la seule justice de l’empereur allemand (ce qui était faux). Par conséquent, les enquêteurs fondèrent leur décision sur la fama (ce qui est communément admis, ce que les parents ont vu, dit, entendu et transmis à leurs enfants) et les témoignages. Finalement, le 15 septembre, l’ordre Teutonique fut condamné et dut restituer à la Pologne plusieurs territoires récemment conquis, comme le duché de Poméranie, ou obtenus un siècle auparavant (le territoire de Chełmno et la terre de Dobrin). L’ordre religieux ne respecta pas la décision de justice, mais cette décision fut une victoire idéologique pour les Polonais et aggrava la perte de légitimité des actions menées par les moines-soldats.

La Pologne et la Lituanie entre 1386 et 1434, Stier Hans-Erich (dir.) "Grosser Atlas zur Weltgeschichte", Ed. Westermann 1985
La Pologne et la Lituanie entre 1386 et 1434, Poznaniak et Spiridon Ion Cepleanu, 2015, Wikimedia Commons

En 1382, le « roi »[6] de Pologne, Hedwige d’Anjou, épousa le roi païen de Lituanie, Władysław Jagiełło, afin de contrer l’expansionnisme Teutonique. À cette occasion, Hedwige devint reine, tandis que le roi Jagiełło se convertit au catholicisme, faisant passer son pays dans le monde chrétien. Ce mariage exacerba le conflit polono-Teutonique car, d’une part, la Lituanie était un État pluri-religieux (comme la Pologne) avec une paysannerie largement païenne, une noblesse ruthène orthodoxe et une communauté tatare musulmane qui avait le droit de porter les armes ; d’autre part, la Lituanie était extrêmement riche en raison de la richesse du sol ruthène et recouvrir l’accès à la mer Baltique devint alors encore plus important pour le royaume de Pologne.

Tout cela conduisit à la bataille de Grunwald/Tannenberg en 1410. C’est une bataille grandiose, avec près de 32 000 chevaliers Teutoniques et 50 000 soldats polono-lituaniens, qui fut remportée par ces derniers. Malgré cela, la Pologne n’obtint pas d’accès à la mer Baltique (contrairement à la Lituanie qui recouvra le territoire de la Samogitie) car, une fois la bataille remportée, la noblesse polonaise préféra conclure une paix (paix de Toruń/Thorn en 1411) très en-deçà des revendications polonaises afin de se focaliser sur l’exploitation des propriétés agricoles. Le royaume de Pologne tenta donc de nouveau de récupérer la Poméranie par la voie de la négociation.

À la suite de cette défaite militaire, le prestige de l’ordre des chevaliers Teutoniques fut fortement entamé et une opposition intérieure apparue au sein de la bourgeoisie prussienne. Cette bourgeoisie, et plus particulièrement celle de Gdańsk/Dantzig et de Toruń/Thorn, forma une union afin d’obtenir une liberté urbaine auprès de l’ordre Teutonique. Une alliance, voire l’intégration de ces grands centres marchands, dans le royaume de Pologne ou de Lituanie était de plus en plus souhaitable en raison des grandes exploitations de blé en Ruthénie.

L’union s’allia ainsi au royaume de Pologne dans la lutte contre l’ordre religieux dans la guerre de Treize ans et le camp polonais fut en grande partie financé par le trésor des deux grandes villes prussiennes précitées. L’ordre des chevaliers Teutoniques capitula et le traité de Toruń/Thorn fut signé en 1466, traité en vertu duquel la Prusse royale (la Poméranie orientale et la Vieille Prusse) était directement intégrée à la Pologne, tandis que la Prusse orientale devint un État vassal de la Pologne. L’ordre déplaça sa capitale à Kaliningrad/ Königsberg et le grand maître de l’ordre, Albert de Brandebourg, devint duc de Prusse.

Etat de l’Ordre Teutonique après 1466, Zimmerling Dieter, Der Deutsche Ritterorden. 2. Auflage 1991. Econ Verlag, Düsseldorf, Wien, New York 1989.
État de l’ordre Teutonique après 1466. IvanBondarev, 2023, Wikimedia Commons

La notion de guerre juste aux prises de deux visions de la chrétienté

L’idée de la guerre juste est ancienne et son contenu évolua au fil de l’histoire. S’il était et est toujours admis que la réponse à une agression relève d’une cause juste de la guerre, les autres hypothèses sont sujettes à débat et à évolution. L’imposition coercitive d’idées ou d’idéologies peut-elle être une cause juste de la guerre ? Durant le Moyen-Âge central (ou classique, c’est à dire du XIe au XIIIe siècles), la christianisation des terres et la lutte contre le paganisme étaient considérées en Europe occidentale comme des motifs justes de la guerre. Ainsi, en 1193, le pape Célestin III lança officiellement les croisades baltes puis, en 1234, le pape Grégoire IX reconnu la souveraineté de l’ordre des chevaliers Teutoniques sur les terres prussiennes christianisées (bulle d’or de Rieti).

En Pologne, mais aussi plus largement en Europe orientale, la situation est bien différente. Les souverains de ces États-là se convertirent au christianisme bien plus tard (en 966 pour le souverain polonais Mieszko, en 988 en Ruthénie, en 1382 pour le souverain lituanien Jagiełło) et la christianisation de la masse de la population paysanne n’était pas entièrement établie.

De plus, la Pologne, tout comme la Lituanie, étaient des États pluri-religieux. En raison de l’adage selon lequel la religion du souverain est celle du peuple, et de la désignation des Juifs comme peuple déicide, les populations juives d’Europe occidentale subissent des expulsions et des massacres. Le roi Casimir le Grand prit la décision d’accueillir les Juifs fuyant l’Europe occidentale (à la fin du Moyen-Âge, 80 % des Juifs européens vivaient en Pologne), notamment pour affaiblir l’influence de la bourgeoisie chrétienne allemande présente dans le royaume.

En plus du paganisme et du judaïsme, était alors présente en Pologne une communauté orthodoxe. En effet, malgré le schisme de 1054 entre les Églises d’Orient et d’Occident, les relations inter-sociétales et inter-étatiques n’ont jamais cessé, car les États polonais, lituaniens, ruthène (mais cela vaut aussi pour les autres États de cet espace) précédèrent la formation de leurs nations respectives. Ainsi, au Moyen-Âge central, les échanges, les mariages, les relations diverses sont nombreux malgré l’excommunication des orthodoxes par la papauté. Par ailleurs, l’accès au trône de la Ruthénie d’Halicz par Casimir le Grand en 1340 renforça ces liens inter-religieux.

À l’occasion de ce couronnement, Casimir le Grand se baptisa selon le rite orthodoxe (il fut à la fois le roi catholique de la Pologne et le roi orthodoxe de la Ruthénie d’Halicz) et il ne tenta pas de convertir la population locale au rite latin. Il demanda par courrier au patriarche orthodoxe d’envoyer des notables religieux afin de rétablir l’Église orthodoxe locale, ravagée par les Tatars.

Enfin, le mariage en 1382 entre le « roi » de Pologne, Hedwige, et le roi de Lituanie, Jagiełło, complétera le contraste entre la politique religieuse exclusive de l’ordre des chevaliers Teutoniques et la politique religieuse inclusive de la Pologne et de la Lituanie. Premièrement, il aurait été impensable en Europe occidentale qu’une reine (qui a en l’espèce le titre de « roi ») épouse un souverain païen.

Deuxièmement, la Lituanie était elle-même un État pluri-religieux : la monarchie était païenne jusqu’en 1382, tout comme la paysannerie balte, la noblesse était majoritairement ruthène orthodoxe, tout comme la paysannerie vivant au sud de l’État, car la Lituanie avait conquis les terres ravagées de Ruthénie (sauf Halicz) après les invasions mongoles de 1241, et les Tatars musulmans qui avaient fait le choix de rester en Ruthénie avaient obtenu l’autorisation de porter les armes (privilèges de la noblesse). Lors de la bataille de Grunwald/Tannenberg, les rangs polono-lituaniens comptaient donc des soldats polonais, lituaniens, ruthènes, tatars, sans compter quelques supplétifs.

La bataille de Grunewald, Wojciech Kossak, 1931, huile sur toile (Emax, EugenZelenko, Hohum / Musée de l'Armée Polonaise à Varsovie). Cette peinture est intéressante puisqu'elle met en scène au premier plan à gauche deux combattants tatars rappelant la mixité présente dans les rangs polono-lithuaniens lors de la bataille.
La bataille de Grunwald, Wojciech Kossak, 1931, huile sur toile. Cette peinture est intéressante puisqu’elle met en scène au premier plan à gauche deux combattants tatars rappelant la mixité présente dans les rangs polono-lituaniens lors de la bataille. Polish Army Museum, Wikimedia Commons

Cette situation fut dénoncée par l’ordre des chevaliers Teutoniques, selon lequel le royaume de Pologne était faussement chrétien. Tandis que la Pologne estimait représenter la vraie foi chrétienne. En 1414, soit quatre ans après la victoire polonaise contre l’ordre militaire, eut lieu le concile de Constance. Ce fut l’occasion pour la Pologne de démontrer la justesse de sa cause et de faire avancer ses revendications.

À la tête de la délégation polonaise, se trouvait le juriste formé à l’université de Cracovie Paweł Włodkowic. Lors de son intervention, il déclara que la Pologne, en conflit avec les chevaliers Teutoniques, remporta la bataille car ces derniers pervertissaient la chrétienté et ses valeurs sous couvert de croisades. De plus, la Pologne osa compter dans sa délégation le métropolite de Kyiv, qui prit la parole et déclara qu’il était favorable à la réunification du monde chrétien, mais que cela ne pourrait se faire que par la voie du dialogue et non pas de la force. Le concile de Constance ne prit pas de position formelle sur cette opposition, mais l’argumentaire de la délégation polonaise frappa la fraction éclairée de l’élite occidentale.

La relation conflictuelle entre le royaume de Pologne et l’ordre des chevaliers Teutoniques n’avait pas pour origine la problématique religieuse. Les conflits étaient très rarement uni-factoriels. Les raisons étaient à la fois géopolitiques (expansion et conquête de territoires), économiques (tarifs douaniers, accès à la mer Baltique notamment pour le commerce du blé) et politiques (les intérêts de la monarchie et de la noblesse polonaises étaient en contradiction avec les intérêts de l’ordre des chevaliers Teutoniques).

La chercheuse Cristina Barrios a travaillé sur « l’éthique à des fins politiques ». En évoquant l’éthique, l’auteur du discours cible un public national et remplit des fonctions nationales, dont la plus importante est la justification morale au fait d’agir. Dans notre cas, le discours sur la lutte contre le paganisme et l’hérésie permettait à l’ordre Teutonique de justifier sa présence et son expansion dans l’espace baltique et en territoires polonais auprès des populations allemandes (qu’il devait attirer pour germaniser les territoires) et auprès de la papauté (qui ajoutait de la légitimité à ses actions à travers différentes bulles papales).

En opposition à cela, le discours sur la protection des populations locales, sur le dialogue interreligieux/œcuménique et sur la vraie voie chrétienne permettait à la Pologne de donner une légitimité à sa politique de restauration du royaume de Pologne tel qu’il était quelques décennies plus tôt.

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Bibliographie :

CAMOUS Thierry, Orients-Occidents, vingt-cinq siècles de guerres, Paris, Presses universitaires de France, 2007, 437 p.

DRWESKI Bruno, « Histoire de la Pologne des origines à 1795 », séminaire tenu en 2017 à l’Institut national des langues et civilisations orientales

GOUGUENHEIM Sylvain. « Le procès pontifical de 1339 contre l’Ordre Teutonique », dans Revue historique, vol. 647, n°3, Paris, Presses universitaires de France, 2008, pp. 507-742, pp. 567-603, [en ligne] https://www.cairn.info/revue-historique-2008-3-page-567.htm (dernière consultation le 01/10/2019)

KUCZYŃSKI Stefan K. « Les hérauts d’armes dans la Pologne médiévale », dans Revue du Nord, n°366-367, Villeneuve-d’Ascq, Association Revue du Nord, 2006, pp. 463-826, pp. 651-658, [en ligne] https://www.cairn.info/revue-du-nord-2006-3-page-651.htm (dernière consultation le 01/10/2019)

RAYMOND Aron, « A propos de la théorie politique », dans Revue française de science politique, vol. 12, n°1, Paris, Presses universitaires de France, 1962, 284 p., pp. 5-26, [en ligne] https://www.persee.fr/doc/rfsp_0035-2950_1962_num_12_1_403362 (dernière consultation le 01/10/2019)

ROSSIGNOL Sébastien, « Doit-on encore parler de colonisation allemande au Moyen Âge ? Réflexions sur l’historiographie récente concernant l’Europe du Centre-Est aux XIIe et XIIIe siècles », dans Revue historique, vol. 680, n°4, Paris, Presses universitaires de France, 2016, pp. 739-1019, pp. 905-940, [en ligne] https://www.cairn.info/revue-historique-2016-4-page-905.htm (dernière consultation le 01/10/2019)

TONNELAT Ernest, « L’ordre teutonique dans la littérature allemande des XIIIe et XIVe siècles », dans Annales d’histoire sociale. 8ᵉ année, n°1, Paris, Armand Colin, 1945, 156 p., pp. 72-81, [en ligne] https://www.persee.fr/doc/ahess_1243-258x_1945_num_8_1_3376 (dernière consultation le 01/10/2019)


[1] DRWESKI Bruno, « Histoire de la Pologne des origines à 1795 », séminaire tenu en 2017 à l’Institut national des langues et civilisations orientales

[2] La bulle de Gniezno comporte quelques phrases en polonais, ce qui en fait le document le plus ancien en langue polonaise.

[3] RAYMOND Aron, « A propos de la théorie politique », dans Revue française de science politique, vol. 12, n°1, Paris, Presses universitaires de France, 1962, 284 p., pp. 5-26, [en ligne] https://www.persee.fr/doc/rfsp_0035-2950_1962_num_12_1_403362 (dernière consultation le 01/10/2019)

[4] La totalité des actes du procès a été conservée, ce qui permet une analyse poussée du chef d’accusation, de la procédure et des témoignages. GOUGUENHEIM Sylvain. « Le procès pontifical de 1339 contre l’Ordre Teutonique », dans Revue historique, vol. 647, n°3, Paris, Presses universitaires de France, 2008, pp. 507-742, pp. 567-603, [en ligne] https://www.cairn.info/revue-historique-2008-3-page-567.htm (dernière consultation le 01/10/2019)

[5] Ibid.

[6] Hedwige était « roi » car son père, le roi Louis, n’avait pas eu de fils. Il avait conclu un marché avec les nobles polonais : sa fille serait « roi », notamment afin d’éviter qu’une dynastie germanique accède au trône, mais cela ne dura que le temps de lui trouver un époux.