Quand l’indépendance est aussi stratégique : retour sur l’actualité nucléaire

 

MLS_NUCLEAIRE.JPG_Marine Nationale

Aujourd’hui le quotidien La Croix a publié, avec le Mouvement de la paix, un sondage Ifop fait auprès des Français sur la question du nucléaire militaire (https://www.la-croix.com/France/Securite/Francais-contre-nucleaire-militaire-2018-07-04-1200952564?from_univers=lacroix). La conclusion est simple : la majorité des Français, 67%, est pour la ratification du traité sur l’interdiction des armes nucléaires. D’autres questions ont été posées : sur le renouvellement et la modernisation des armes atomiques (44% de favorables), sur la participation avec les Nations unies à des opérations de maintien de la paix à l’étranger (70% de favorables), ou encore sur l’exportation des armements et de la technologie militaire (39% de favorables). Notre attention va se porter uniquement sur la question du nucléaire militaire.

Nous avions prévu un article propre à la question de la dissuasion nucléaire sous la Ve République dans les mois qui viennent. Cependant, cette étude publiée aujourd’hui dans le numéro 41143 de La Croix rend le sujet encore plus d’actualité. La devise de notre revue étant « Quand le passé éclaire le présent, quand l’histoire est aussi militaire », nous ne pouvions faire l’impasse sur le sujet. C’est pourquoi, nous allons rapidement parcourir l’histoire du nucléaire militaire sous la Ve République afin d’observer pourquoi il est apparu, ses atouts, les doctrines d’utilisation ou encore sa finalité. Cette rétrospective nous permettra alors de répondre aux problèmes soulevés par ce sondage Ifop.


  1. Les années 1950-1960 : la naissance du nucléaire militaire en France

Nous avons tous en tête les images horribles des villes d’Hiroshima et de Nagasaki après le passage des B-29 Enola Gay et Bockscar et de leurs bombes, atomique pour le premier avion et nucléaire pour le second. Après cette démonstration de force, le monde prend vite conscience de l’horreur de ce nouveau type d’armes, mais aussi de son potentiel en matière de destruction. En parallèle, la réalité de la guerre moderne rattrape les consciences européennes après l’horreur de la Seconde Guerre mondiale. Il faut alors éviter à tout prix le troisième acte. Plusieurs idées ayant cette finalité sont mises en avant. Par exemple, unir politiquement l’Europe devient plus importante que durant l’entre-deux-guerres. Gaston Riou écrivait en 1928 « S’unir ou mourir ». Winston Churchill écrit en juillet 1947, dans Fédération, un article s’intitulant Europe unie. Il y tient les propos suivants : « Mais qu’en est-il de l’Europe aujourd’hui ? C’est un monceau de décombres, un charnier, un terrain de culture pour la pestilence et la haine ». Alors, en plus de la question d’union politique européenne, celle de la dissuasion militaire refait surface. Paradoxalement, le nucléaire – arme de destruction massive – devient un secteur fondamental pour les États.

Cette place donnée au nucléaire apparut en France dès 1946. En effet, le général de Gaulle publie le décret du 2 janvier 1946 organisant le Commissariat à l’Energie Atomique (C.E.A.). Sous la IVe République, des recherches ultra secrètes sont menées. Il semblerait même qu’entre 1957 et 1958 des accords triangulaires ont été établis entre l’Allemagne, la France et l’Italie. Ce sont deux années charnières pour la France et l’Allemagne après l’échec du plan Pleven. En janvier 1957, les ministres de la défense français et allemand, Bourgès-Manoury et Strauss, concluent un accord sur des questions de défense et d’armement. En novembre, un accord identique est signé entre la France et l’Italie. Une coopération triangulaire dans l’armement et la défense se met en place avec en son cœur la France, faisant la jonction entre l’Allemagne et l’Italie. Au total, trois traités auraient été signés bien que nous n’en connaissons que deux. C’est un événement très peu connu et mal documenté, mais nous pouvons affirmer que ce triangle visait une coopération pour accéder à la force de frappe nucléaire[1].

Lorsque le général de Gaulle revient au pouvoir au printemps 1958, la volonté de disposer de l’armement nucléaire est encore plus fort. La France parvient enfin à se doter de cette arme de dissuasion. Nous allons à présent observer pourquoi l’État français la souhaitait tant.


  1. Fondements de la pensée de dissuasion

Pour comprendre cette volonté il faut analyser la stratégie nucléaire et la manière dont est envisagée la dissuasion après la Seconde Guerre mondiale. En 1963, le ministre des armées Pierre Mesmer définit la dissuasion : « dissuader, et si la dissuasion ne fonctionne pas, frapper ». Il entend alors que la dissuasion est une arme de non-emploi permettant de sanctuariser le territoire national. Nous retrouvons ici le même fondement idéologique que chez Charles de Gaulle : le nucléaire est synonyme d’indépendance nationale. Il ne s’agit plus d’aligner des hommes et des blindés à outrance, mais d’éviter au maximum de le faire grâce à l’armement nucléaire.

Il y a alors un point central dans cette affaire : la dissuasion (l’arme nucléaire) dans l’esprit des gouvernements et des militaires n’est pas un outil militaire, mais politique. La bombe est alors la dernière des armes, l’ultima ratio regum[2], aux mains du premier des Français (rappelons-nous de la phrase de François Mitterrand : « la dissuasion, c’est moi »).

Le décret de 1964[3] sur les forces aériennes stratégiques fonde une doctrine d’emploi des forces. Par la suite, la question de l’intervention est soulevée, et la doctrine y répond par trois échelles : quand les intérêts vitaux/stratégiques/de puissance, de la France sont menacés. Cela proportionne donc les forces engagées. Dans les faits, cette échelle est respectée. Par exemple, lors de ses interventions extérieures, comme en Afrique dès les années 1970, ou en ex-Yougoslavie ; la France n’a pas utilisé l’arme nucléaire. Enfin, contrairement aux doctrines américaine et soviétique, en cas d’usage du feu nucléaire, la France penche pour la croissance du feu en cas d’attaque : les cibles demeurent les cités motrices du pays à attaquer. Également, la doctrine française prône le no first use, autrement dit : une frappe en second.

En somme, le nucléaire n’est pas perçu comme un tout devant répondre à chaque menace envers la France. Il n’est pas conçu comme une arme mais comme un outil politique et diplomatique permettant l’indépendance de la France et sa sécurité, en sanctuarisant le territoire national. Les livres blancs de la défense nationale ont un socle commun au sujet du nucléaire depuis celui de 1972[4] : l’indépendance nationale en matière de défense, mais aussi en termes de diplomatie.


  1. Le nucléaire après la guerre froide : toujours d’actualité ?

En 1992, le Traité de non-prolifération (TNP) a été signé par la France, après la guerre froide. L’idée est alors de limiter cet armement mais pas de l’interdire. Au début des années 1990, la France dispose de six sous-marins nucléaires (SNLE). Au cours de cette décennie charnière se développe les missiles, comme le missile embarqué M51. Mais à présent, pour quelle doctrine ? Au cours de la guerre froide, à la question « qui est l’ennemi », la réponse était simple : pacte de Varsovie, URSS, communisme. Il y avait donc une question et des réponses. Mais depuis la chute de l’URSS en 1991 et jusqu’à aujourd’hui, la réponse à cette question est beaucoup plus complexe. Définir un ennemi commun n’est pas simple. Le cycle de 30 ans qui se ferme est un cycle de réponses (menace soviétique, aux frontières, GF…), celui qui s’ouvre, un cycle de la question : fin de la menace aux frontières pour une défense sans frontières, interaction entre les menaces intérieures et extérieures.  Il y alors plus de questions que de réponses.

Comment se place l’arme nucléaire dans ce nouvel ordre mondial ? L’article paru aujourd’hui dans La Croix et le sondage de l’Ifop mis en avant se placent dans ce débat contemporain au sujet de l’armement nucléaire. Alors qu’en 2017 dix États ont ratifié le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, la France garde comme ligne droite depuis les années 1990 le principe de non-prolifération. Dans cet article, nous pouvons comprendre que les Français sont de plus en plus hostiles à l’armement militaire car ils n’en discernent plus l’utilité. Observons les faits d’un point de vue politique : à gauche et à l’extrême-gauche le refus est de 79%. Pour la République En Marche, il est de 73%. Enfin, pour les électeurs de droite et d’extrême-droite, il oscille entre 58 et 59%. Si tous les sondages sont à prendre avec des pincettes, il est intéressant de constater le refus en bloc à gauche et au centre, et surtout, qu’une majorité de la droite ne veut plus du nucléaire militaire. En effet, nous l’avons vu, le principe d’indépendance de la nation par la force de frappe est très gaullien, et cette tradition demeure depuis.

Le nucléaire militaire après la guerre froide ne semble alors plus d’actualité pour beaucoup de Français. En effet, depuis le début du XXIe siècle, l’ennemi a changé de visage. Dans son discours du 11 septembre 2001, Georges W. Bush disait que « L’Amérique et nos amis et alliés se joignent à tous ceux qui veulent la paix et la sécurité dans le monde et nous ferons front ensemble pour gagner la guerre contre le terrorisme ». Ce nouvel ennemi officiellement déclaré est donc le « terrorisme ». Ce n’est donc plus une armée conventionnelle et étatique. Depuis le début du deuxième millénaire, l’actualité se concentre donc sur cette forme de guerre.

Dans l’article de La Croix, Romain Bendavid de l’Ifop tire cette conclusion : « Nous avons changé d’époque depuis les attaques terroristes sur le sol français. Il existe une demande d’autorité et d’augmentation des dépenses régaliennes liées à la sécurité intérieure, avec un rôle visible de l’armée dans l’opération Sentinelle. Or, on ne combat pas le terrorisme avec l’arme nucléaire ». En effet, combattre des terroristes avec le feu nucléaire n’a aucun sens. Mais, la conclusion des Français et de l’Ifop semble compromise car il manque un détail important. Comme nous l’avons vu précédemment, l’outil nucléaire n’est pas une arme militaire mais politique et diplomatique. Contre les terroristes elle n’a pas d’intérêt, mais contre des pays hostiles, oui. Si aujourd’hui notre actualité et nos regards se tournent en grande majorité sur les événements terroristes, il ne faut pas oublier d’autres menaces. En effet, des pays demeurent – par certaines idéologies – hostiles au notre. Par exemple, même si la Chine ou la Corée du Nord montrent actuellement patte blanche, il n’en demeure pas moins que le risque d’une escalade militaire est toujours présent. Les menaces existent toujours, et l’atout politique et diplomatique qu’est le nucléaire permet de les contenir. En effet, imaginons un instant les pays d’Occident sans l’arme nucléaire face à l’hostilité grandissante de certains pays possédant une armée importante en hommes et matériels, ou même dotés du feu nucléaire. N’oublions pas les mots du général Pétain tenus au cours de la Première Guerre mondiale : « Le feu tue ». Il faut alors à tout prix garder une indépendance stratégique et un argument diplomatique majeur afin de protéger chaque citoyen de ce feu meurtrier.


            Conclusion

La force atomique est une arme inhumaine et immorale par sa capacité de destruction massive. A raison, des États et le Saint-Père appellent à une interdiction de cette arme, et nous pouvons les comprendre. Il est parfaitement légitime de ne plus vouloir de cette arme destructrice et meurtrière. Cependant, la situation géopolitique actuelle et la (mal)honnêteté de certains États ne peuvent laisser  la France se séparer de son outil nucléaire.

En effet nous avons pu le voir, l’outil nucléaire n’est pas militaire, mais politique. En plus d’un atout dans la stratégie d’indépendance de la nation, il permet de protéger le territoire national et les organes vitaux du pays. Pour beaucoup de Français aujourd’hui, comme le montre le sondage, ces principes ne sont plus d’actualité à l’heure du terrorisme. Certes, mais il ne faut pas oublier que nous pourrions être très vulnérables vis-à-vis d’États potentiellement hostiles sans cet atout nucléaire.

Limiter les têtes nucléaires comme le président Emmanuel Macron et d’autres États veulent le faire ne modifiera pas la puissance diplomatique de ces pays, ni leur défense nationale. Mais interdire le nucléaire peut être fatal : nous ne connaissons pas l’honnêteté des autres États, ni leur hostilité potentielle à notre égard.

Oui, le nucléaire est inhumain, comme la guerre moderne l’est: il n’y a plus de cadre, plus de limite depuis les guerres de l’ère napoléonienne.

 

 

[1] A ce sujet, voir l’article de G.-H. Soutou : Les accords de 1957 et 1958 : vers une communauté stratégique nucléaire entre la France, l’Allemagne et l’Italie?. In: Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°31, 1993. Penser et repenser les défenses (suite). pp. 112; http://www.persee.fr/doc/mat_0769-3206_1993_num_31_1_404096

[2]Nous pouvons traduire cette maxime gravée sur les canons de Louis XIV et Louis XV par « le dernier argument des rois ». Donc, après avoir usé de toutes les formes de diplomatie, la guerre est la dernière et ultime solution.

[3]https://www.legifrance.gouv.fr/jo_pdf.do?id=JORFTEXT000000504087

[4]http://www.livreblancdefenseetsecurite.gouv.fr/pdf/le-livre-blanc-sur-la-defense-1972.pdf

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