Le « Pacte de Varsovie » à la lumière de son traité fondateur : Combiner légitime défense et diffusion du socialisme

Emblème du traité d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle, dit « Pacte de Varsovie »
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« L’existence des régimes socialistes de l’Europe de l’Est a été une des principales, et peut-être même la principale source de légitimation du pouvoir du Parti communiste de l’URSS, en URSS même »[1] écrit Jacques Lévesque dans son Essai sur la spécificité des relations entre l’URSS et l’Europe de l’Est de 1945 à 1989. L’Europe centre-orientale présentait donc pour l’Union soviétique un enjeu non seulement géopolitique, mais également de politique interne : il fallait veiller à ce que les pays faisant partie du « Bloc soviétique » ne s’échappent pas de l’emprise du grand frère. Un objectif que le traité d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle, appelé plus communément le « Pacte de Varsovie », signé le 14 mai 1955 par les représentants de l’URSS et de ses pays satellites, permettait de réaliser plus facilement par un contrôle accru de la « Patrie du communisme » sur les démocraties populaires nouvellement établies. La décision n’étonne pas dans le contexte de la guerre froide, qui, amorcée par les discours de Staline au théâtre Bolshoï du 9 février 1946[2] et celui de Fulton de Winston Churchill du 5 mars 1946[3], s’officialisa avec la « crise allemande » durant le « blocus de Berlin » (24 juin 1948 – 12 mai 1949), à la suite de la mise en place en 1947[4] et en 1948[5] de politiques contradictoires, empêchant toute compréhension réciproque. La création de ce traité multilatéral s’inscrivait dans une politique d’unification en un seul texte de nombreux traités bilatéraux conclus à l’issue de la Seconde Guerre mondiale entre l’URSS et ses satellites en Europe centre-orientale. Ainsi, la nouvelle organisation de coopération militaire soviétique devait constituer en réalité une « simple » réponse à un processus lancé en Europe occidentale, qui a connu au moins trois tentatives d’unification militaire. D’abord, le Pacte (ou traité) de Bruxelles du 17 mars 1948 créant « l’Union occidentale », ensuite l’établissement de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) le 4 avril 1949 et, enfin, les accords de Paris du 23 octobre 1954 fondant « l’Union de l’Europe occidentale » (UEO/WEU) qui n’était en réalité qu’une adaptation du Pacte de Bruxelles à la nouvelle ligne atlantiste. D’autres éléments du contexte international, comme l’existence depuis le 24 octobre 1945 de l’Organisation des Nations Unies ou l’évolution rapide de la situation de l’Allemagne de l’Ouest[6], furent pris en considération par le Pacte. Le texte du traité du 14 mai 1955, calqué sur celui du Traité de l’Atlantique Nord, était destiné, premièrement, aux instances gouvernementales, mais ses dispositions furent reprises dans le chant soviétique « Песня объединённых армий » (Chant des armées unies[7]) afin de permettre une vulgarisation de la conception soviétique de la sécurité internationale au sein de la population. Le texte lui-même se compose d’un préambule, suivi d’articles énumérés, mêlant dispositions incantatoires comme l’invocation de la charte de l’ONU et de l’objectif du maintien de la paix entre les peuples à travers une action coordonnée (Articles 1 et 3), avant de passer à des considérations plus pratiques fixant les comportements à adapter en cas d’agression (Article 4) et les modalités selon lesquelles va fonctionner la nouvelle organisation (Articles 5 et 8). De cette manière, il convient d’observer comment les documents fondateurs du Pacte de Varsovie institutionnalisaient le rôle de l’Union soviétique dans la guerre froide en témoignant des positions ambigües (voire des changements futurs) que les dirigeants soviétiques avaient vis-à-vis de l’Europe centre-orientale, tout en consolidant leur emprise sur celle-ci. Ainsi, le Pacte de Varsovie se présentait en tant qu’accord respectant les normes du droit international contemporain, requis de surcroît pour des considérations de défense légitimes, permettant de souder le bloc soviétique.

L’URSS, la seule vraie « mère-patrie » de la démocratie et de la paix


Lors de la fondation du Kominform (Bureau d’information des partis communistes et ouvriers) à Szklarska Poreba, en Pologne, le 22 septembre 1947, Andreï Jdanov, haut fonctionnaire du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS), affirmait dans son discours que les États-Unis entendaient « préparer une nouvelle guerre impérialiste, lutter partout contre le socialisme et la démocratie »[8] , alors que l’Union soviétique représentait « les pays de la nouvelle démocratie [qui doivent] empêcher une nouvelle agression du fascisme impérialiste ». Les dirigeants soviétiques ne voulaient pas perdre cette belle image qu’ils s’étaient forgés au bout des années de propagande et de tentatives de conviction, en particulier des intellectuels occidentaux et de la population des pays satellites d’Europe centre-orientale. Cela explique les références continues aux « États pacifiques », à la « paix en Europe »[9], aux résolutions des « litiges internationaux par des moyens pacifiques, de façon à ne pas menacer la paix et la sécurité internationales »[10] ou au « rétablissement et […] maintien de la paix et de la sécurité internationale »[11] vu notamment que des Congrès de la paix, dominés par les soviétiques, se déroulaient annuellement depuis le premier en date, celui de Wroclaw du 1er août 1948. La présence de ce Congrès sur le territoire polonais et non pas soviétique cherchait à montrer l’égalité entre les démocraties populaires et l’URSS, tout comme les formulations du Pacte de Varsovie. Ces congrès attiraient tous ceux qui craignaient l’éclatement d’une nouvelle guerre, en particulier les scientifiques, comme Frédéric Joliot-Curie, ou des intellectuels de gauche, comme Louis Aragon[12].

La quête de la paix, qui marque tellement ce traité du 14 mai 1955, était devenue un véritable refrain de la politique étrangère soviétique et même reprise dans le chant officiel des armées du Pacte de Varsovie, qui mentionnait notamment l’importance du travail pacifique[13]. Dans un monde qui sortait de la pire catastrophe humaine que l’Histoire ait connue, l’impression du conflit passé était encore forte et la recherche de la paix séduisait tout le monde et pesait dans la balance. Par exemple, Stefan Heym, écrivain allemand ayant servi dans l’armée américaine durant la guerre, remit toutes ses décorations après le déclenchement de la guerre de Corée et s’installa en République démocratique allemande[14]. Mais il en fallait plus pour convaincre les populations, en particuliers des nouvelles démocraties populaires, de la sincérité des intentions du maintien de la paix.

Dans son discours précité du 22 septembre 1947, Andreï Jdanov avait associé à l’Union soviétique, en plus de la défense de la paix, l’idée de défense de la liberté. Une référence fondamentale et conservée dans tous les documents officiels, en commençant par la Constitution de l’Union soviétique. En somme, une référence à laquelle le Pacte de Varsovie ne pouvait pas non plus déroger. Ainsi, sa fondation était bien nécessitée par les « intérêts de la consolidation de la paix et de la sécurité internationale »[15], instituant l’URSS comme chef de file du monde pacifique, tandis que son action était guidée « conformément aux dispositions de la Charte de l’Organisation des nations Unies »[16] et l’utilisation de la force armée ne devait avoir lieu qu’en vertu de « l’Article 51 de la Charte de l’Organisation des Nations Unies »[17], faisant de l’URSS le bon élève en ce qui concerne la conduite des relations internationales. En effet, l’article 51 de la Charte de l’ONU permet de procéder « au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective », c’est-à-dire qu’il laisse les mains libres à l’agressé, avant que le Conseil de Sécurité ne prenne une décision sur le conflit. Copiée sur l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord, la mesure permet de souder légalement le « bloc de l’Est », mais ne présente pas un intérêt exceptionnel, sauf celui de pure formalité « médiatique ».

En revanche, le début du texte est fondamental pour éclairer sous un point de vue plus positif la conduite des relations extérieures soviétiques. En effet, « réaffirmant de nouveau leur aspiration à créer un système de sécurité collective en Europe fondé sur la participation de tous les États européens »[18] montre toute l’amertume de la diplomatie soviétique après l’échec, à deux reprises en 1954, de tentatives d’apaiser la situation avec l’Occident. Au départ, lors d’une conférence du 25 janvier au 18 février 1954, Molotov avait proposé d’établir en Europe un régime de sécurité collective, idée puisant son origine dans l’entre-deux-guerres, à laquelle l’URSS a été intégrée en octobre 1934 dans le cadre du projet français de Locarno oriental. Mais le projet de 1954 fut refusé par les Occidentaux, qui soupçonnaient les Soviétiques de vouloir propager leur influence. Contre toute attente, Moscou persévéra dans sa démarche en mars de la même année et accepta la participation des États-Unis au projet à condition d’être admise dans l’OTAN. La proposition, jugée absurde par le « Bloc de l’Ouest » car redondante avec l’ONU, fut rejetée une seconde fois[19]. Certes, d’un point de vue politique, le rejet était tout autant bénéfique que l’acceptation, vu que dans les deux cas, c’était l’Union soviétique qui revêtait le rôle de pacificateur. Cela jouait en sa faveur auprès notamment des démocraties populaires, qui, libérées par l’Armée Rouge, voyaient déjà dans l’Union soviétique le grand frère bienveillant.

Mais il est fort probable que l’initiative était sincère et que ce fut avec regret que les Soviétiques constatèrent, lors de la Conférence de Moscou[20], où ils étaient seuls avec leurs satellites d’Europe centre-orientale, et lors de la conclusion du Pacte de Varsovie le 14 mai 1955, un désintéressement de la part des Occidentaux. Une réaction qui a pu être décourageante, vu que l’Union soviétique connaissait depuis la mort de Joseph Staline en mars 1953 un « dégel », qui concernait également les relations extérieures[21]. Cette conception de « système de sécurité collective » est d’autant plus révélatrice de l’approche soviétique à la politique étrangère qu’il a été constaté même par l’anti-communiste convaincu qu’était Winston Churchill, qui affirma, dans son discours de Fulton précité : « Je ne crois pas que la Russie soviétique désire la guerre »[22]. Du côté russe, cette conception de « pays pacifique » était fortement ancrée dans la psychologie collective par de nombreux chants et poèmes,[23] », ce qui confirme le rôle fondamental, symbolique et politique, de la première phrase du Préambule, qui ne représente, toutefois, pas tout le temps la réalité.

Juste après l’évocation de la sécurité collective européenne, il était précisé que celle-ci serait appliquée « indépendamment de leur [des États européens] régime social et politique »[24]. Il est possible de s’interroger de bon droit sur le sérieux des intentions sur le long terme de mettre de côté les différends afin d’éviter une nouvelle guerre mondiale grâce à l’hypothétique sécurité collective. Il est toutefois clair qu’au moment de la signature du Pacte, malgré de fréquentes références à la liberté de choix[25] et à l’indépendance des pays membres[26], il ne s’agissait que de dispositions incantatoires, vu la situation interne de ces derniers. Il ne pouvait pas être question de liberté politique lorsqu’un ministre étranger (Molotov en l’occurrence) déclarait à un chef de gouvernement : « Vous vous êtes habitués à vivre bien au chaud dans le giron de l’armée soviétique […] mais si l’armée soviétique n’était pas là, le peuple ne vous supporterait même pas trois jours »[27].

Le fait que les Soviétiques aient évoqué une défense des libertés politiques paraît peu crédible dès lors que toutes les Constitutions de l’Europe centre-orientale furent réécrites entre 1947 et 1952, avec pour seul et unique modèle la Constitution (stalinienne) de l’Union soviétique de 1936. Ceux qui n’acceptèrent pas le cours des choses étaient, en général, écartés, voire éliminés, comme le dirigeant du parti agrarien bulgare Nikolaj Petkov, exécuté en 1947[28], ou, plus récemment, Rudolf Slansky, accusé de titisme pour avoir tenté de mener une ligne stalinienne mais nationale et pendu le 3 décembre 1952, ce qui laissait, littéralement, toute opposition, de droite comme de gauche, exsangue.

Pas plus il ne pouvait être question de liberté économique, lorsque le dirigeant (depuis 1953) du Parti communiste hongrois, Imre Nagy, fut levé de ses fonctions un mois seulement avant la signature du Pacte de Varsovie le 14 avril 1955, pour avoir suivi une politique économique « trop libérale » : seuls 30% des terres arables avaient été collectivisées et la situation rappelait plus la Nouvelle Politique Économique léniniste des années 1920, que le centralisme stalinien des années 1930[29]. Dès lors, toute référence à une quelconque « souveraineté » ne consistait qu’en des formules de politesse diplomatique.

Quoi qu’il en soit, les Soviétiques ont pu, ou plutôt durent, jouer la carte du danger imminent.

Un pacte imposé au monde socialiste par « l’impérialisme capitaliste »


Les causes d’inquiétudes des dirigeants soviétiques, et par conséquent, les raisons d’être du Pacte, sont énumérées dans le préambule : il s’agit de la « situation qui s’est créée en Europe par la suite de la ratification des accords de Paris qui prévoient la formation d’un nouveau groupement militaire sous la forme de “l’Union de l’Europe occidentale“ ». Il est ici question des « contre-projets » européens au projet de sécurité collective soviétique, dont les origines remontent aux premières années de l’après-guerre. Alors que la situation est encore floue entre 1945 et 1947 et que Staline « semble hésiter »[30] à affirmer son contrôle sur l’Europe centre-orientale afin de ne pas trop susciter de conflits avec les Alliés, tout change avec le durcissement réciproque des discours en 1948, date à laquelle, selon l’expression de Maurice Vaïsse, s’opère un « embrigadement idéologique »[31]. En effet, après le Coup de Prague, une révolution s’opère dans les pratiques diplomatiques en Europe occidentale : pour la première fois, un traité, en l’occurrence le « Pacte de Bruxelles » du 17 mars 1948, était dirigé non pas contre un seul pays[32], mais contre toute menace. L’aspect idéologique (donc anti-soviétique) n’était pas ignoré à Moscou qui n’avait pourtant, à ce moment, réalisé aucune tentative de regroupement officiel de ses propres satellites. Cependant, l’Union occidentale nouvellement formée était vidée de son sens par la création de l’OTAN le 4 avril 1949, et la proposition d’une organisation de défense strictement européenne ne vit à nouveau le jour qu’en 1952 avec la proposition française d’une Communauté européenne de défense (CED). Cette dernière, suscita de violents débats au sein même du Parlement français et mena à l’abandon de l’idée le 30 août 1954. Un compromis fut toutefois trouvé et l’Union de l’Europe occidentale (UEO/WEU) naquit avec les accords de Paris du 23 octobre 1954 visés par le Préambule du Pacte de Varsovie, incluant en plus des membres du pacte de Bruxelles, l’Allemagne de l’Ouest et l’Italie, auxquels s’appliquaient des conditions restrictives, comme l’interdiction de production de bombardiers stratégiques ou d’armes atomiques[33].

L’Union soviétique assistait donc, l’année  même durant laquelle elle proposa sans succès son projet de sécurité collective, à l’unification militaire des États européens, qui constituait pour elle une « menace d’agression armée ».[34] La crainte de Moscou de la nouvelle organisation européenne, raisonnable vu l’hostilité idéologique réciproque, fut une cause importante d’une unification militaire institutionnalisée du bloc de l’Est. Toutefois, les textes du Traité de Bruxelles de 1948 et leur version modifiée par les accords de Paris ne comportaient que la mention de mesures défensives avec une référence à la coopération avec l’OTAN[35] et à l’article 51 de la Charte des Nations Unies[36], rendant toute tentative d’offensive groupée illégale[37].

Ce n’était donc pas tellement le rassemblement de pays européens entre eux qui inquiétait Moscou : les Soviétiques savaient très bien que tous les pays européens étaient sortis exsangues de la Seconde guerre mondiale. Leur inquiétude était surtout due à la partie suivante de la phrase : « […] avec la participation [aux accords de Paris] de l’Allemagne occidentale en voie de remilitarisation et son intégration au bloc nord-atlantique, ce qui augmente le danger d’une nouvelle guerre »[38]. Le cas allemand était, depuis la fin de la guerre, la pomme de discorde entre l’Est et l’Ouest. Ayant subi des pertes civiles et militaires colossales (de l’ordre de 27 millions de personnes), l’Union soviétique entendait faire payer cher l’État allemand : 20 milliards de dollars de réparations, une dénazification sans compromis et un démantèlement des usines. Du point de vue américain, la considération était inverse : il fallait aider l’économie allemande pour permettre la relance de l’économie européenne et créer une armée allemande pour assurer la sécurité européenne par des soldats européens et non américains[39]. Le premier pas dans la confrontation fut franchi par les Occidentaux avec la décision de supprimer la directive d’occupation de l’Allemagne 1067 (Plan Morgenthau) afin de lui substituer la directive 1779 autorisant le redressement économique de l’Allemagne le 11 juillet 1947. La mesure était très mal perçue en Union soviétique qui craignait la résurgence du nationalisme et du revanchisme allemand (ce dont témoigne le « en voie de remilitarisation »), et les décisions suivantes[40] ne firent qu’empirer les relations entre l’Occident et Moscou. Les soviétiques commencèrent à perdre patience avec l’insurrection de Berlin-Est de juin 1953 lorsque les ouvriers manifestant contre une augmentation des exigences de travail furent désignés par Moscou comme outil de subversion fasciste. La goutte d’eau faisant déborder le vase fut l’adhésion de la RFA aux accords de Paris en octobre 1954, et surtout à l’OTAN le 6 mai 1955, soit juste avant la signature du pacte de Varsovie. En effet, une remilitarisation de l’Allemagne de l’Ouest pouvait contester la nouvellement établie prédominance militaire soviétique en Bohême, cœur militaire de l’Europe, ainsi que rendre réelle une probable compétition « chaude » pour les sphères d’influence dans la région, à travers la diffusion d’un modèle non seulement politique, mais également militaire.

Toutefois, politiquement, le réarmement allemand avait aussi un certain avantage : la crainte du revanchisme allemand était un puissant argument des soviétiques pour s’assurer de la fidélité de leurs satellites. Par exemple, la popularité de l’URSS auprès des populations tchécoslovaques reposait en partie sur le rappel des événements de Munich, où l’Allemagne était l’agresseur, et le reste de l’Occident un observateur passif et cynique. De la même manière, la convention bilatérale soviétique avec le gouvernement de Lublin avant la fin de la Seconde guerre mondiale désignait nommément l’Allemagne comme agresseur devant déclencher une entrée automatique des deux signataires.

Il peut sembler étrange que le traité du 14 mai 1955 ne soit applicable qu’« en cas d’agression armée en Europe »[41], en tenant compte du fait que le réseau d’alliances occidentales commence à cerner les territoires soviétiques de tous côtés[42]. La frontière orientale de l’URSS voit s’installer au Japon une force américaine. Devant un encerclement, n’était-il pas plus logique d’étendre l’application du traité aux territoires extra-européens ? Cette application limitée était issue de l’intention d’éviter un nouveau désastre semblable à l’opération « Barbarossa » : l’Union soviétique était désormais résolue à s’entourer d’un glacis protecteur de satellites fidèles pour éloigner les théâtres des potentiels premiers affrontements le plus loin possible de sa frontière nationale. Mais pour cela, il fallait que les nouvelles frontières de l’Europe centre-orientale soient reconnues par tout le monde – la création d’une alliance militaire était l’occasion d’empêcher toute tentative de « révisionnisme » dans ce domaine.

Représentation de la division de l’Europe par le « rideau de fer » (trait noir gras) : les frontières remodelées de pays de l’Europe centre-orientale et leur soumission à l’URSS (rose-rouge) permettent à Moscou de décaler d’environ 650-850 kilomètres à l’Ouest la zone d’un hypothétique affrontement avec les Occidentaux (bleu) https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/2a/Iron_Curtain_map.svg/700px-Iron_Curtain_map.svg.png

De surcroît, les relations avec la République populaire de Chine s’étant considérablement détériorées dans les dernières années du gouvernement stalinien, il n’était tout simplement pas possible de joindre un allié extra-européen à l’organisation et donc d’étendre son application géographique.

Par conséquent, comme l’ennemi était désormais clairement désigné, il fallait prévoir les modalités d’action des signataires, où unité demeurait le maître mot.

Un pas de plus vers le rêve d’une humanité internationaliste unie ?


Après la libération de l’Europe centre-orientale, se posait pour Moscou la question des moyens à employer pour maintenir l’ordre et la fidélité de ses nouveaux satellites dans la région. Le problème était d’autant plus grand que les partis communistes y avaient été dissous dans l’entre-deux-guerres, la Tchécoslovaquie faisant exception, ce qui amenait à des cas critiques, comme en Roumanie, où le PC ne pouvait compter à la Libération que sur mille membres[43]. Dans cette situation, les Soviétiques ont tenté le plus rapidement possible de procéder à des réformes politiques[44] et économiques[45], auxquelles le pacte devait également contribuer : « consolider encore davantage les liens économiques et culturels »[46].

Le COMECON développe d’ailleurs des liens très étroits avec l’Organisation du Pacte de Varsovie, vu que, selon le Général Henri Paris, la très rigide division du travail industriel pratiquée dans son cadre était également applicable au domaine militaire, ce qui signifie que les prérogatives du Conseil étaient étendues par la phrase précitée à l’ensemble de l’industrie des démocraties populaires[47]. Bien évidemment, la coopération devait également avoir lieu dans le domaine militaire.

Pays-membres du COMECON avant le départ de l’Albanie en 1961
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L’aspect militaire, quant à lui, n’avait été jusqu’à présent régi que par des conventions bilatérales[48], si nombreuses, qu’Hélène Carrère d’Encausse parle de « pactomanie positive »[49]. Le Pacte de Varsovie centralisait ces conventions, en insistant particulièrement sur l’aspect collectif : « se consulteront »[50], « mesures collectives »[51], « mesures concertées »[52]. Cela laissait une illusion d’égalité et correspondait à la volonté de Khrouchtchev de redonner, dans le cadre du « dégel »[53], de l’autonomie politique aux démocraties populaires. La prise de décision fut effectivement confiée à un organe multinational, le Comité politique consultatif, qui permettait en effet la négociation, mais uniquement dans les marges laissées par le « grand frère ».

Or, s’il est bien question d’« intérêts communs »[54], certains éléments, comme « de l’avis d’une d’entre elles »[55] ou, plus particulièrement, « Commandement unifié »[56] introduisaient en filigrane la notion d’un commandement soviétique avec un alignement des forces armées sur le « modèle du Grand frère ». Ce soupçon se traduisit en réalité : les militaires des armées du Pacte devront passer une formation à l’Institut militaire de Frunze à Moscou et l’organisation sera dirigée imperturbablement par un maréchal soviétique, vice-ministre de la Défense de l’URSS[57]. Le Pacte de Varsovie était donc un texte de l’Union soviétique rédigé pour défendre ses propres intérêts : les pays d’Europe centre-orientale n’y étaient perçus de prime-abord qu’en tant que pions sur le grand échiquier géopolitique.

Pourtant, comme nous le supposons, il existe une autre hiérarchie entre les membres du Pacte.

La mémoire de la Seconde Guerre mondiale était très ancrée dans l’ensemble de la société soviétique jusqu’aux dirigeants. Dès ses commencements, la guerre froide était vue comme un combat contre un nouveau fascisme. Dès lors, nous pouvons émettre l’hypothèse que les États qui ont collaboré avec les nazis ont eu quelques différences de traitement notables par rapport à ceux qui étaient tombés en victimes de l’agression hitlérienne. En témoigne le fait que si les représentants de tous les États socialistes[58] signaient le Pacte, ce dernier ne se déclinait qu’en quatre langues – le russe (Union soviétique), le polonais, le tchèque et l’allemand. L’absence flagrante de l’albanais, du bulgare, du hongrois et du roumain reflètait probablement une mesure politique, où d’une part était renforcée « l’unité slave » apparue lors de la guerre et où il apparaissait clairement que l’autonomie politique des alliés d’hier de l’Axe était désormais fortement réduite.

Les Allemands de la RDA, qui ne rejoignirent officiellement le Pacte qu’en 1956, mais dont la langue fut utilisée pour retranscrire les éléments officiels, sont une exception importante. Alors que l’existence de la RFA et son activité politique étaient perçues comme un défi lancé par l’Occident et que Staline préférait une Allemagne neutralisée[59], Khrouchtchev décida de mener une politique différente, dans une situation qui, de surcroît, évolua. La présence de l’allemand comme langue de l’un des exemplaires montre la volonté des dirigeants soviétiques de donner du poids à la République démocratique allemande jusqu’alors totalement impuissante et dont Moscou avait décidé de faire une vitrine du socialisme. Ainsi, les réparations de guerre, si fondamentales dans la politique stalinienne, furent annulées après 1954 et la politique de deux États sur le territoire allemand officialisée en juillet 1955. Comme l’indique Odd Arne Westadd, Khrouchtchev était prêt à entamer un réel dialogue avec les pays d’Europe centre-orientale, idée qui commence à refaire surface, notamment par des chercheurs comme Laurien Crump[60].

Par conséquent, il apparait que le Pacte de Varsovie du 14 mai 1955 témoignait, derrière une illusoire légalité démocratique, d’une peur d’un revanchisme occidental insatiable, caractérisé par le refus de toute tentative de coopération et de sécurité collective proposée par les Soviétiques. L’OTAN et l’Europe occidentale étaient désignés comme des potentiels agresseurs de la « Patrie du communisme », qui entendait se servir de ses satellites comme d’un glacis protecteur. Cette dernière voyait dans l’alliance militaire un moyen efficace pour poursuivre la satellisation et la soviétisation des pays d’Europe centre-orientale, pour lesquels des projets de relâchement étaient envisagés, sans pour autant remettre en cause la primauté soviétique. Cette alliance militaire servit bien son but de relai et d’affirmation de la puissance soviétique, ayant été mise en œuvre pour réprimer l’insurrection de Prague en 1968.

Bibliographie

Sources :

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Instruments de travail :

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Manuels :

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KRAKOVSKY R., L’Europe centrale et orientale : De 1918 à la chute du mur de Berlin, Armand Colin, 2017

VAÏSSE M., Les relations internationales depuis 1945, Armand Colin, 2019

Ouvrages spécialisés :

WERTH N., Chapitre VI : Le stalinisme achevé (1945-1955), dans Histoire de l’Union soviétique : de Lénine à Staline (1917-1953), PUF, « Que sais-je ? », 2017

WERTH N., Chapitre I : Les luttes pour la succession et l’émergence du projet khrouchtchévien (1953-1957), dans Histoire de l’Union soviétique : de Khrouchtchev à Gorbatchev (1953-1991), PUF, « Que sais-je ? », 2013

WESSTAD O. A., Chapitre VII : La sphère orientale, dans Histoire mondiale de la guerre froide : 1880-1991, traduit de l’anglais par Devillers-Argouarc’h Martine. Paris, Perrin, 2019

Articles :

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LÉVESQUE J., Essai sur la spécificité des relations entre l’URSS et l’Europe de l’Est de 1945 à 1989, in Relations internationales, n°148, pp7 à 16, 2011/4

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Article internet :

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Notes

[1] LÉVESQUE J., Essai sur la spécificité des relations entre l’URSS et l’Europe de l’Est de 1945 à 1989, in Relations internationales, n°148, pp7 à 16, 2011/4 (page exacte non disponible, car consulté sur Cairn)

[2] « En réalité, la guerre est née comme un résultat inévitable d’un développement […] du capitalisme monopolistique ». Сité dans KRAKOVSKY R., L’Europe centrale et orientale : De 1918 à la chute du mur de Berlin, Armand Colin, 2017, p174

[3] « De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le continent ». Ibid.

[4]  Politique de Containment de Harry Truman après son discours du 12 mars 1947.

[5]  Création d’une trizone occidentale en Allemagne le 17 juin après le ralliement français et lancement d’un Deutsche Mark unique pour la trizone le lendemain, annonçant l’embryon d’un État ouest-allemand.

[6] Institutionnalisée sous le nom de République fédérale allemande depuis le 23 mai 1949.

[7] L’année supposée de rédaction d’après les sites de musique russes serait 1958.

[8] KRAKOVSKY R., Op. cit., p 177

[9] Préambule

[10] Article 1er

[11] Article 4

[12] Ibid.

[13] « За детский смех на солнечных просторах, / За вольный труд! За вольный труд! / Готовы мы на бой! » : Pour le rire des enfants sur les plaines ensoleillées, Pour le travail libre ! Pour le travail libre ! / Nous sommes prêts au combat. Ceci fait référence au « travail pacifique [des] peuples » article 5 du Traité. Les paroles du chant ont été consultées sur http://www.notarhiv.ru/ruskomp/alexandrovboris/stranizi/Pesnyaob%27edinennyharmii.html

[14] Exemple présenté dans WESSTAD O. A., Chapitre VII : La sphère orientale, dans Histoire mondiale de la guerre froide : 1880-1991, traduit de l’anglais par Devillers-Argouarc’h Martine. Paris, Perrin, 2019 (page non disponible, car consulté sur Cairn)

[15] Article 3

[16] Article 1er

[17] Article 4

[18] Préambule

[19] VALLS R., L’idée d’une conférence paneuropéenne de sécurité, consulté le 7 février 2021 à 14h30 sur http://www.cvce.eu/obj/l_idee_d_une_conference_paneuropeenne_de_securite-fr- 89fce39d-50b5-4be2-8e62-ed70decc8a80.html

[20] 29 novembre – 2 décembre 1954

[21] Le monde en vit une application concrète le lendemain de la signature du Pacte de Varsovie avec la neutralisation totale de l’Autriche par le « traité d’État ».

[22] KRAKOVSKY R., Op cit., p 177

[23] Le plus célèbre étant connu par sa première ligne : « Les Russes veulent-ils la guerre ? Les paroles (russes) peuvent notamment être consultées sur https://www.culture.ru/poems/26580/khotyat-li-russkie-voiny

[24] Préambule

[25] « non-ingérence dans leurs [des signataires] affaires intérieures » : préambule.

[26] « conformément aux principes du respect de l’indépendance et de la souveraineté des États » : préambule ; « en se conformant aux principes du respect mutuel de leur indépendance et de souveraineté » : article 8 ; et même « dans un esprit d’amitié » : article 8.

[27] Molotov à Gheorghe Gheorghui-Dej en 1953. Propos repris de GRIDAN I., Le « nouveau cours » des relations roumano-soviétiques (années 1950) : un assouplissement consenti ou octroyé depuis Moscou ? in Relations internationales, n°162, 2015/2 (page exacte inconnue, car consulté sur Cairn).

[28] HESSLER J., PAXTON R., Chapitre XV :  Le bloc soviétique 1945-1964, dans L’Europe au XXe siècle, Tallandier, 2011, (page exacte inconnue, car consulté sur Cairn)

[29] Ibid.

[30] Ibid.

[31] VAÏSSE M., Les relations internationales depuis 1945, Armand Colin, 2019 (page inconnue, car consulté sur Cairn)

[32] Même si l’Allemagne restait un objet de suspicion majeur de la part des signataires : BENELUX, France et Royaume-Uni.

[33] Ibid.

[34] Article 3

[35] Article 4

[36] Article 5

[37] https://mjp.univ-perp.fr/defense/ueo1954.htm

[38] Préambule

[39] KRAKOVSKY R., Op. cit.

[40] Création du Deutsche Mark le 18 juin 1948, proclamation de la République fédérale allemande le 23 mai 1949, accords de Petersberg de novembre 1949 mettant fin aux réparations.

[41] Article 3

[42] En dehors de l’OTAN en Europe, la Yougoslavie « titiste » se rapproche de l’Occident par le traité d’amitié du 28 février 1953 après la rupture avec Moscou, alors que la région du Caucase et du Moyen-Orient est régie par le Traité de Bagdad de février 1955 (Irak, Iran, Turquie, Pakistan sous supervision de facto du Royaume-Uni).

[43] KRAKOVSKY R., Op cit. , p173

[44] Les Constitutions évoquées ci-dessus.

[45] Création du Conseil d’assistance économique mutuelle [COMECON] le 25 janvier 1949.

[46] Article 8 : les liens culturels peuvent être entendus comme dans le sens de « fraternité slave » qui avait émergé dans tous les États concernés à la Libération tant comme liens entre les prolétaires.

[47] HENRI P. (Gal), L’Internationale et le pacte de Varsovie, vie et mort d’une idée, In: Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°29, 1992. Faire et refaire les armées – Penser et repenser les défenses, sous la direction de René Girault, p 41

[48] Comme le traité d’amitié et d’assistance entre la Hongrie et l’Union soviétique du 4 février 1948.

[49] DURANDIN C., Chapitre I : La guerre à portée des esprits, dans La Guerre froide, PUF, « Que sais-je ? », 2019, note 12

[50] Articles 3 et 4

[51] Article 4

[52] Article 5

[53] Terme issu du roman éponyme d’Ilya Ehrenbourg de 1954, constatant un changement de mentalité depuis la disparition de Staline.

[54] Article 3

[55] Article 3

[56] Article 5

[57] HENRI P. (Gal), L’Internationale et le pacte de Varsovie, vie et mort d’une idée, In: Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°29, 1992. Faire et refaire les armées – Penser et repenser les défenses, sous la direction de René Girault, p 41

[58] « Plénipotentiaires de l’Albanie, la Bulgarie, la Hongrie, l’Allemagne de l’Est, la Pologne, la Roumanie, l’Union soviétique et la Tchécoslovaquie » : préambule. Hors la Yougoslavie qui est en rupture avec Moscou.

[59] Note du 10 mars 1952 mentionnée dans WENKEL C., En quête permanente de reconnaissance internationale : La politique étrangère de la RDA et ses marges de manœuvres, in Relations internationales, n°148, pp47 à 58, 2011/4 (note 9)

[60] CRUMP L., The Warsaw Pact Reconsidered : International Relations in Eastern Europe, 1955-1969, New York, Routledge, 2015, mentionné par Odd Arne Westadd.

Daniel Poloyko

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