A l’Est rien de nouveau : de la Principauté de Moscou à la Russie impériale, pour une histoire militaire russe

 

Au cours du IIe siècle avant J.-C., l’historien grec Polybe cherche dans ses Histoires les raisons qui ont permis à Rome de devenir une grande puissance. En effet, cette simple cité du Latium devient en quelques siècles une puissance méditerranéenne de premier plan. Cet auteur retrace alors toute l’histoire de l’ascension romaine. Dans le livre I, il se demande « comment et par quel mode de gouvernement presque tout le monde habité, conquis en moins de 53 ans, est passé sous une seule autorité, celle de Rome », puis, « comment et grâce à quelle forme de gouvernement l’État romain a réussi à dominer la terre entière en si peu de temps ? Quel est le secret de cette supériorité ? ». Pour lui, c’est grâce aux institutions et à l’armée romaines. En effet, Polybe pense que c’est grâce à la constitution – donc la vie publique et politique – de Rome, que la Ville éternelle a pu se développer ainsi. In fine, il voit dans cette organisation un atout non négligeable pour une armée bien organisée et performante.

Quel est le rapport entre Polybe et la Russie moderne ? En réalité, pour comprendre l’expansionnisme russe, il faut adopter la méthode de Polybe. Comment une simple principauté archaïque, adossée à la Moskova et connaissant des déchirements internes, est devenue en moins de trois siècles une puissance européenne de premier plan, et un véritable empire ? Comment, de la Principauté de Moscou, comparable en superficie à la Suisse actuelle, se constitue trois siècles plus tard un empire immense s’étendant de la mer Baltique à la mer d’Okhotsk, soit vingt-cinq fois plus grand que la France  d’aujourd’hui ?

A l’origine, la Principauté de Moscou avait pour emblème l’aigle bicéphale. Si aujourd’hui la Russie a développé ses armoiries en ajoutant par exemple les trois couronnes et saint Georges le Vainqueur[1] à cet aigle,  celui-ci était déjà présent au Moyen Age. Reprenant la tradition byzantine, cette Principauté voulait montrer qu’elle était autant tournée vers l’Est que vers l’Ouest. L’Histoire prouve donc que cette tradition russe d’expansionnisme n’est pas récente.

Armes des Tsars de Russie. A gauche, celles des derniers Riourikides (Ivan IV et Fedor Ier). A droite, celles des Romanov. Pour une description héraldique plus détaillée, voir la note n°1 (Alex Tora/Bielsky, Marcin)

C’est pourquoi, nous allons nous intéresser dans cet article à l’histoire militaire russe. Nous nous heurtons cependant à un vide scientifique (en dehors de la Russie) sur la question. Les historiographies anglo-saxonne et française s’intéressent beaucoup plus à l’Armée rouge, ou bien à celle qui a battu Napoléon Ier. Jusqu’au règne de Pierre le Grand (1682-1725), l’art de la guerre en Russie est différent de celui que nous retrouvons en Europe occidentale. Il est intéressant d’observer la spécificité de la guerre dans cet espace russe entre les XIVe et XVIIIe siècles, afin de comprendre deux points essentiels : comment une petite puissance devient un géant ; puis, comment se caractérise et évolue la force armée de cette puissance. En nous interrogeant sur l’armée russe, nous allons pouvoir constater la création de l’empire dont elle est issue. L’évolution politique en Russie sera abordée afin de mieux comprendre, dans un deuxième temps, celle de l’outil militaire. Puis, l’attention se portera sur l’expansionnisme russe grâce à cet ensemble politico-militaire. Enfin, cette étude se terminera sur la transition au XVIIe siècle d’une armée archaïque à une armée moderne.


Histoire politique de la Russie jusqu’à Pierre le Grand : entre évolution, contestations et affirmation

La Russie, au début du XIVe siècle, n’est pas similaire à celle du XVIIIe siècle, et encore moins à celle d’aujourd’hui. Politiquement, militairement, et géographiquement, la Russie est en pleine gestation sous le règne d’Ivan Ier Kalita (1325-1340)[2]. Contrairement aux Etats d’Occident – qui au XIVe siècle connaissent une grande modernisation technologique, militaire et surtout politique[3] – la Russie demeure une principauté limitée; restreinte au district fédéral actuel de Moscou. Observons comment, en quelques siècles, cet espace évolue politiquement.

Nous ne devons pas voir ce que nous appelons alors Russie à l’aune de l’Etat actuel. En effet, avant le XIVe siècle, la principauté de Moscou en est une parmi tant d’autres dans cet espace géographique. Il existe des principautés de Tver’, Smolensk ou de Pskov. Le destin de celle de Moscou n’est pas encore écrit. Par ailleurs, jusqu’au XVe siècle, cette principauté (comme les autres) connait des dominations étrangères au fil des siècles : celle de Kiev, puis de la Pologne-Livonie et enfin celle des Mongols de la Horde d’Or. Ces derniers envahissent la Rus’ au XIIIe siècle et imposent leur domination (notamment via l’instauration de tributs).

Presque quatre cents ans séparent le règne d’Ivan Ier de celui de Pierre Ier. La Principauté de Moscou, qui s’agrandit, se dote d’un appareil étatique de plus en plus performant. Cette performance est due à deux notions précises : l’autorité et l’ordre. Mais, l’évolution n’est pas linéaire. Si le XIVe siècle est celui de l’affirmation de Moscou, la titulature du dirigeant reste celle de « Grand prince ». En effet, Moscou doit continuer à composer avec les Mongols de la Horde d’Or. C’est au cours du XVe siècle qu’une réelle mutation politique apparaît. En effet, la succession à la tête de la Moscovie ne se fait plus de manière verticale, mais horizontale[4]. Cet ancien procédé de succession était profondément problématique pour la stabilité moscovite (voir note 4). La consolidation du pouvoir commence alors avec ce changement important. Par ailleurs, malgré des complications internes, le XVe siècle voit l’émancipation progressive de ces territoires moscovites. En effet, le prince Dmitri lègue en 1389 la principauté de Moscou et de Vladimir à ses enfants.


Carte d’expansion, témoignant du développement territorial de la Russie, depuis la Moscovie. Nous vous conseillons de bien garder cette carte à l’esprit tout au long de cet article.(Encyclopédie Larousse)

 

L’événement qui modifie politiquement et territorialement en profondeur la principauté a lieu en 1480, face à la rivière Ougra. S’étant allié à Mengli Giray, Khan de Cirmée[5], Ivan III (1462-1505) refuse de payer le tribut à la Horde d’Or d’Ahmad Han. Ce dernier marche alors contre lui. La rencontre se fait pendant l’automne, sur les rives de l’Ourga. Ivan III place ses troupes d’un côté de la rivière. L’autre rive est couverte par les troupes mongoles. Après une longue attente, la bataille est évitée car ces dernières rebroussent chemin. C’est la fin du joug mongol sur la principauté moscovite. Ivan III, dit le Grand, prince de Moscou, devient le chef de toute la Russie. Il libère Moscou du joug mongol, puis se proclame Tsar de Russie. Les successeurs d’Ivan III jouiront dès lors de cette modification politique.

Octobre 1480 : Grande halte sur la rivière Ougra, miniature d’une chronique russe, XVIe siècle. Nous pouvons d’ores et déjà remarquer l’armement et le type d’armée que possède la Russie : une faible artillerie, de l’archerie, de la mousqueterie, de l’infanterie en tirailleurs, et surtout, de la cavalerie. Enfin, nous pouvons noter le type d’armement défensif : le casque est représentatif de l’Europe de l’Est et de l’Asie mineure.


 

Son fils, Vassili III (litt. Basile) (1505-1533), gouverne en essayant de protéger les apports du règne précédant. Mais la période charnière pour la Russie arrive avec son fils, né en 1530 : Ivan IV, dit le Terrible. Ce Tsar règne de 1533 à 1584. La Russie s’affirme et se modernise. Nous pouvons diviser son règne en trois parties :

  • De 1547 à 1564, c’est le temps des réformes. Par exemple, il renforce la justice. En 1550 il publie le Justicier, une réforme criminelle. Puis, il met en place un système de police, efficace et rapide, pouvant torturer et exécuter. En parallèle, il aide les pauvres tout en luttant contre les boïars (aristocrates russes).
  • Puis, de 1565 à 1572, il instaure une sorte de terreur, appelée l’opritchnina. Alors qu’Ivan se retire dans un monastère à Alexandrova en janvier 1565, le peuple vient le chercher. Il divise le pays en deux. Une partie sera sous son autorité absolue, c’est l’opritchnina (Gassoudariéva Opritchnina, litt. « la réserve du souverain ») ; l’autre, la Zemchtchina, sous celle des familles de boïars. Une garde noire est constituée pour faire régner l’ordre et la terreur : les opritchniki. C’est une période sombre qui vaut le surnom de « Terrible » à Ivan. Ses opposants sont écartés ou tués, comme le métropolite Philippe qui est déposé puis assassiné dans sa cellule à Tver’. En 1570, en raison de suspicions de trahison, Novgorod est attaquée et plusieurs milliers de ses habitants massacrés. Cette période de terreur semble toutefois se terminer avec l’exécution de nombreux boïars à Moscou.
  • Enfin, de 1572 à 1584, Ivan multiplie les mariages, perd son fils en 1581 dans des circonstances douteuses, et se prépare à mourir en pardonnant et en réhabilitant tous les exécutés.
Opritchniks à Novgorod, par Mikhail Ivanovitch Avilov (1882-1954). Il faut replacer cette œuvre dans son contexte : l’URSS, la Terreur et la police politique. Le parallèle entre ces gardes noirs du tsar Ivan le Terrible et ceux du tsar rouge Joseph Staline n’est pas à omettre[6]. La tête du garde de droite en est la preuve : nous pouvons sentir que le visage peint est familier au peintre, et, il est couvert d’une chapka dont la couleur rouge dénote en son centre. Ces gardes étaient connus pour semer la peur dès qu’ils étaient vus, avec leurs grandes capes noires. Ce n’est pas le cas ici, probablement par volonté de l’artiste. Enfin, nous noterons les aspects historiques de l’opritchnik. Par exemple, le fouet qu’il tient dans sa main droite était caractéristique : une lanière de cuir se divisant en trois branches, se terminant par des crochets en métal semblables à des hameçons.  (Vostock – Photo)

 

Ivan IV est une figure très forte, créant l’image du Tsar russe : imposer la peur et la terreur, surtout aux boïars et aux notables, afin de centraliser le pouvoir. C’est le début de la modernisation de la Russie. Ayant hérité d’un royaume à bout de souffle, son expansionnisme et sa politique n’ont pas permis de rééquilibrer les comptes. Son fils, Fedor (1584-1598) ne peut faire mieux. Beaucoup plus faible, la dynastie s’éteint avec lui.

La Russie connait alors à partir de 1598 – et même à partir de 1584 – une époque troublée, propice à une guerre civile, appelée le Temps des troubles (1598-1613). C’est un épisode complexe qui voit le trône russe changer de mains, entre des imposteurs ou bien un roi étranger, à savoir polonais. Celle-ci se termine en 1613 avec l’accession au trône d’une nouvelle dynastie qui arrive à remettre de l’ordre progressivement : les Romanov.

Affiche du film Ivan le Terrible (1944) de S. Eisenstein. Magnifiquement interprété par Nikolaï Tcherkassov (1903-1966), Ivan le Terrible montre ses traits historiques dans ce film. Il faut cependant le replacer dans son contexte de production pour l’apprécier vraiment.

 

Mikhail Ier (litt. Michel) Romanov est le premier à régner, entre 1613 et 1645. Il peut s’appuyer sur l’Eglise russe, car son père, Philarète, a été patriarche entre 1619 et 1633. C’est sous le règne de son fils, Alexeï Ier (1645-1676), que la Russie commence à s’occidentaliser : les herbes dites maudites apparaissent (thé et tabac), et l’aristocratie commence à se vêtir à l’allemande. Une influence polonaise dans les arts peut également être soulignée, comme en poésie et au théâtre. En parallèle, l’autocratie se développe. En 1649, le servage[7] commence officiellement avec la promulgation d’un code, le sobornoe ulozenie. Mais la Russie se déchire à nouveau, à cause d’un schisme, le raskol, sous le patriarche Nikon (1652-1658). Ce dernier cherche à réformer la religion en raison de potentielles mauvaises traductions de la Bible. Mais la transformation est trop brutale produisant un schisme qui ébranle la société russe. D’autres révoltes limitent le pouvoir d’Alexeï au cours de son règne. En 1662 a ainsi lieu la révolte dite du cuivre, au sujet de la monnaie. Le fils d’Alexeï, Fedor III, règne de 1676 à 1682. Son règne bref se place dans la continuité de celui de son père.


Portrait du Tsar Pierre Ier (1672-1725), par le peintre français Jean-Marc Nattier (1685-1766). Ce tableau réalisé en 1717 lors de la venue de l’ambassade du tsar russe à la cour du jeune Louis XV (à ce sujet, voir le très intéressant compte-rendu de l’exposition à Versailles, 2017). Nous pouvons remarquer que le géant russe (presque deux mètres) est représenté par un mélange occidental-russe : l’armure, le casque et les décorations laissent penser que le personnage représenté est un chevalier français du XVIe siècle ou bien un aristocrate guerrier du règne de Louis XIV (à comparer avec le tableau du maréchal de Turenne par Philippe de Champaigne). Mais une touche orientale est aussi présente, comme avec le pommeau de l’épée. Enfin, le changement social en Russie est notable par la pilosité du souverain russe : la barbe des tsars et des boïars a disparu au profit de la moustache, à l’occidentale.

Enfin, débute le règne de Pierre Ier, dit le Grand. Le début de celui-ci est rendu compliqué du fait que deux tsars cherchent à régner : Ivan V (frère de Fedor) et Piotr (demi-frère d’Ivan). Finalement, Pierre Ier parvient à gouverner seul de 1689 à 1725. A partir de 1694, il détient un pouvoir absolu. Sous son règne, le changement est profond : il s’inspire de l’Occident. Au cours d’un long voyage au début du XVIIIe siècle dans les cours européennes, il introduit de nombreuses nouveautés dans son empire : les hommes doivent désormais se tailler la barbe, la marine devient une priorité, les arts, le costume et le mode de vie changent. Tout cela se retrouve aussi dans le milieu militaire : l’armée russe devient une armée européenne de premier plan au XVIIIe siècle. C’est pourquoi cette étude ne va pas au delà du long règne réformateur de Pierre le Grand, puisque c’est à cette époque que la Russie s’occidentalise.


Le développement militaire : intérêts politiques, intérieur et extérieur

Clausewitz a souligné la promiscuité entre les domaines politique et le militaire. En effet, il définit la guerre comme la continuité de la politique[8]. Dans cette étude sur l’histoire militaire russe, il est possible de discerner la même proximité entre l’armée « russe » et le pouvoir politique.

L’armée russe est un conglomérat d’unités servant un chef. S’il était une comparaison pour la comprendre, même grossière, il faudrait alors observer l’armée féodale, ou bien la légion romaine appartenant à la fois à l’État et à un chef. Si cela change à partir des règnes d’Ivan le Terrible à Pierre le Grand, l’armée demeure néanmoins un instrument assez capricieux.  

Différentes unités de culture slave durant l’époque médiévale. Nous pouvons remarquer cette petite noblesse – comparable à des chefs de clan – à cheval, portant la barbe, l’arc composite, le sabre slave avec une petite garde, une côte de maille et un casque slave à nasal. Ces unités légères et polyvalentes de cavalerie sont nées de la chasse (à l’arc) et de l’élevage équin, spécialités de ces tribus slaves issues des steppes. Cependant, l’utilisation de l’arbalète à un pied reste peu développée (Inconnu/ Pinterest)

Les développements militaires et guerriers réagissent à une attente. Ce n’est pas une innovation mais une réaction. Généralement, le développement de l’armée provient d’une décision du Tsar. Mais celles-ci sont prises lorsqu’il faut une modification profonde de l’outil militaire, alors jugé souvent trop archaïque. Ces réactions propices au développement de l’armée russe se perçoivent lors de certains événements fondateurs de la nation russe. L’exemple le plus marquant reste la prise de Kazan par les troupes d’Ivan le Terrible en octobre 1552. Alors qu’entre 1547 et 1551 le Tsar décide de réformer en fond l’Etat et le pouvoir central, l’armée connait aussi une évolution notable. Ce Tsar se dote à grande échelle de l’artillerie à poudre noire. Si elle existait bien avant, Ivan le Terrible facilite sa diffusion dans l’armée. Afin de forcer la victoire, l’accent est mis sur cette arme qui a déjà fait ses preuves dans d’autres parties du monde. En somme, le développement militaire russe est une réaction : il a pour objectif de combler les lacunes.

L’armée se développe aussi pour servir et défendre l’espace russe. En effet, les exemples se répètent entre le XIVe et le XVIIIe siècle. Lorsque la Principauté de Moscou est sujette à des incursions mongols, tatars ou polonaises, c’est l’armée du tsar qui se porte en avant. Une aristocratie militaire s’illustre ainsi, malgré certaines défaites. En général, la guerre pratiquée est celle des chevauchées[9]. Celles-ci permettent d’attaquer un point précis rapidement, avec un nombre limité d’unités.

Cependant l’armée peut-être source de problèmes. En réalité, chaque grand de Russie (boïar) peut posséder ses troupes. Or, si ses rapports avec le duc ou le Tsar sont problématiques, des tensions peuvent apparaître. Par exemple, un problème de succession survint en pleine guerre contre les Lituaniens, en 1479. D’un côté il y a un certain Dmitri, petit-fils d’Ivan III, couronné en 1478. De l’autre, Vassili, fils de Sophie Paléologue (femme dudit Ivan III). Ce dernier pose un ultimatum en 1479 : soit il reçoit quelque chose en compensation, soit il passe du côté des Lituaniens avec ses troupes. Au final, il reçoit le titre de Grand Prince et un territoire. En somme, l’armée est par sa nature un argument politique de taille. Malgré son développement fait pour la défense des terres russes, elle peut aussi représenter un sujet de division interne.

En s’interrogeant sur ces dissensions, nous soulignons alors le caractère principal de l’armée russe de cette l’époque. En effet, au XVIe siècle l’armée devient petit-à-petit l’armée du Tsar. Ce n’est pas encore une armée au sens moderne, mais elle tend à le devenir. Elle le devient à la fin du XVIIe siècle avec Pierre le Grand. Cette évolution engendra un changement dans la définition du rôle de l’armée. Elle ne reste pas seulement un outil de défense face aux menaces extérieures, mais aussi face aux menaces intérieures. Par exemple, le 25 juillet 1570, c’est en s’appuyant sur son armée qu’Ivan le Terrible impose une forme de terreur à Moscou. En ce jour d’été, le foirail du Kitaï-gorod (quartier de Moscou) est recouvert d’échafauds. 1 500 mousquetaires entourent la place, où la population a été regroupée. Le décor est planté. Ivan IV arrive avec 300 condamnés qu’il présente à la foule. Il lui demande s’il est juste de les punir pour leur trahison et obtient l’assentiment attendu. Il fait grâce à 184 gentilshommes, mais en échange de fortes cautions qui renflouent son trésor. Les 122 autres sont soumis aux pires supplices. »[10] L’armée joue un rôle de taille dans ce tableau : elle est le décor oppressif de la scène. Le peuple est entouré et retenu par un grand nombre de mousquetaires. La terreur est donc créée de différentes manières : la situation, le supplice, l’oppression. Mais, « les exécutions publiques des « boyards félons », ou d’autres « puissants », approuvées comme une vengeance légitime des faibles et des opprimés, font forte impression. »[11] L’armée a donc un rôle très important pour l’ordre intérieur.

L’Opritchna d’Ivan le Terrible, par Nicolaï Nevrev (1830-1904/ 104x152cm, huile sur toile). Cet événement, mis en scène de manière burlesque par le peintre, est historiquement fondé. Nous pouvons y voir le tsar Ivan le Terrible à genoux, se prosternant devant un vieil homme portant les regalia russes: l’orbe (main gauche), le sceptre (main droite) et la couronne de Monomaque (la couronne des princes de Moscou de Dmitri Donskoï à Pierre Ier Romanov. La légende veut que ce fut celle portée par l’empereur byzantin Constantin IX Monomaque). En réalité, Ivan a placé ce vieux boïar sur le trône avec les attributs royaux afin de le mettre en scène. En effet, ce dernier le contrariait: après cette mise en scène où Ivan le Terrible fait ce « tsar », il le poignarde. Ivan IV montre alors qu’il maîtrise tout: il fait et défait les tsars.


Une autre facette du maintien de l’ordre par l’armée se retrouve aussi avec les opritchniki. Des unités ad hoc sont créées au cours du règne d’Ivan le Terrible afin de semer la terreur. Nous avons vu dans la première partie cette période de terreur, l’opritchnina. Les opritchniki deviennent le bras armé du Tsar dans cette terreur. C’est une garde noire qui était composée de cavaliers. Son organisation s’apparente à celle des hussards (anachronique bien entendu), mais leur but est tout autre. Il s’agit d’encadrer la population et de mener une répression. Or, ces actions guerrières posent des problèmes et la Russie, désunifiée, connait aussi des incursions étrangères. Il faut attendre la fin des opritchniki pour retrouver une victoire : à l’été 1572 une armée russe réunifiée repousse les Tatars de Crimée. C’est la bataille de Molodi.  

En somme, nous sommes devant un exemple significatif : l’armée peut être utilisée pour  maintenir l’ordre intérieur mais au risque de se diviser. Elle peut aussi être employée pour contrer les menaces extérieures. Enfin, lorsque le pouvoir décide de réagir sur son dysfonctionnement, et qu’une cohésion existe, alors l’armée russe démontre une certaine efficacité.


L’armée russe au service de la matouchka Rossia (Матушка Россия, « mère Russie ») : d’une principauté à un empire

Nous venons d’observer les développements militaires et guerriers, et leur promiscuité avec le monde politique. Quand l’armée ne pose pas de problème, elle est un atout pour le Tsar et la Russie. L’extension russe peut se comprendre par l’observation de l’armée en campagne.  En effet, contrairement à d’autres royaumes ou empires, ce n’est pas vraiment par des alliances matrimoniales que la Russie s’est bâtie, mais par le sang de ses sujets.


La prise de Kazan par Ivan le Terrible en 1552. Le film d’Eisenstein s’attarde sur ce siège et sur le rôle de l’artillerie. Après une scène de pilonnage, le travail de sape débute: une muraille s’écroule grâce à l’explosion d’une mine. Nous pouvons voir sur cette miniature de la Chronique illustrée d’Ivan le Terrible (ca. 1568-1576) le rôle confirmé de l’artillerie à poudre.

Une fois que la principauté de Moscou s’est débarrassée du joug mongol, elle absorbe les principautés de Tver’ et de Novgorod au cours de la première moitié du XVIe siècle. Sa superficie ne cesse alors d’augmenter. Selon l’Atlas historique de la Russie d’Ivan III à Vladimir Poutine (F.-X. Nérard et M.-P. Rey, Ed. Autrement, 2017), « en 1300, elle s’étendait sur 20 000km², en 1462, à l’avènement d’Ivan III, elle représente déjà 430 000km² et, entre 1462 et la mort de Vassili III en 1533, sa superficie est multipliée par six. Sous le règne d’Ivan IV, Moscou s’empare des khanats musulmans de Kazan (1552) et d’Astrakhan (1556) » (p.10). La première phase de l’expansion se veut alors vers la Volga. Puis, dans un second temps, au XVIIe siècle, elle passe la chaîne montagneuse de l’Oural pour atteindre la Sibérie. Il faut attendre le traité de Nertchinsk avec la Chine, le 28 août 1689, pour stabiliser les frontières sur l’Amour[12]. Ce traité confirme l’accès au détroit de Béring pour la Russie. La principauté de Moscou devient la Russie en s’étendant de fait du Don et du Dniepr jusqu’au nord du Pacifique.[13]

Qui dit expansion territoriale, dit aussi réaction armée. L’avancée territoriale russe fut l’une des causes des attaques répétées que subit le domaine moscovite à partir du XVIe siècle. En s’enrichissant et en se développant ainsi, la Russie attise la convoitise de plusieurs peuples et pays. Par exemple, en 1571, Devlet Ghirey, khan de Crimée, prend et incendie Moscou. Puis, de 1578 à 1611, Pologne et Suède (sous le règne de la même dynastie, à savoir celle des Vasa) attaquent sporadiquement la Russie et prennent des villes, notamment Smolensk. Pour faire face à ces incursions répétées, une chaîne de forteresses est constituée à partir des années 1590 sous le règne de Fedor. A Moscou une troisième enceinte entoure la ville, construite entre 1584 et 1591. Smolensk est également fortifiée, entre 1596 et 1602. La ceinture de forteresses s’étend alors entre Kazan et Astrakhan. Autres exemples, les places fortes de Samara, Saratov et Tsaritsyne se développent entre 1586 et 1590.

Mais c’est au XVIIe siècle que l’armée joue un rôle de taille dans l’expansionnisme russe. Une fois les frontières sécurisées et l’ordre rétabli, elle peut se consacrer, sous l’impulsion du pouvoir impérial, à des opérations offensives. A partir de 1648, la Russie entame la reconquête de l’Ukraine. Puis, elle se retrouve sur plusieurs fronts à l’Ouest. Le 23 octobre 1653, la guerre est déclarée à la Pologne. La Russie vient en soutient des Cosaques révoltés contre cette dernière, pour des questions de paiements. Une alliance est conclue en janvier 1654 : l’Assemblée de Pereïaslav vote la réunion du territoire de l’Armée zaporogue[14] à la Russie. Alexis, tsar de Moscou, se dit Tsar de toutes les Russies. Ce dernier prend la tête de l’armée en mai 1654. Le 23 septembre, Smolensk est reprise. En juillet 1655, l’armée russe entre en Livonie et prend Vilna le 30. Tous ces succès russes sont principalement dus à l’avancé rapide des forces russes, et aux massacres perpétrés par ces dernières. Cette terreur militaire permet ainsi un avancement rapide et violent. Cela amène les belligérants à chercher la paix. La trêve de Valiesar (20 décembre 1658) précède à ce titre la paix de Kardis du 21 juin 1661 entre la Suède et la Russie. Enfin, le 30 janvier 1667, la Pologne et la Russie signent un armistice à Androussovo, partageant l’Ukraine : la Russie récupère donc Smolensk et la rive gauche du Dniepr en Ukraine. De plus, elle occupe la rive droite de Kiev.

En conclusion, nous pouvons dire que ces épisodes sont révélateurs d’une dynamique militaro-politique russe. Après avoir mis de l’ordre au sein de son territoire et, après s’être portée à l’Est ; la Russie entame une nouvelle phase d’expansion. C’est au milieu du XVIIe siècle que cette nouvelle étape apparaît. La Russie approche lentement des guerres avec les grandes puissances européennes. Elle attaque la Pologne et la Suède et devient une zone tampon entre ces espaces et l’espace ottoman. Après la Grande Guerre du Nord (1700-1721), la Russie s’ancre véritablement dans l’Europe. Au XVIIIe siècle elle joue alors un rôle dans le « concert des nations », résultant d’une progression constante depuis la fin du XVIe siècle.


Les transformations au XVIIe siècle : d’une armée féodale à une armée moderne

            Nous venons d’observer la corrélation qui existe entre l’évolution du territoire et celle de l’armée russe. Cette mutation connait au milieu du XVIIe siècle un point de rupture : l’armée se porte vers l’Ouest. Au contact des armées européennes modernes, elle tend à changer. Les règnes qui précèdent celui d’Ivan le Terrible ayant été tournés vers l’Est et les Mongols, l’armée stagne alors dans un modèle archaïque et slave. Ce modèle change au contact de ceux européens. L’art de la guerre slave, inscrit dans un cadre régional, devient un art de la guerre européen. Cependant, l’aspect slave de l’armée, bien qu’il diminue petit à petit, ne disparait pas totalement.


Archer rus. Observons l’armement de ce combattant : il est équipé d’un arc composite (semblable à l’arc recurve d’aujourd’hui). Cette arme est une spécificité d’Asie et du Moyen-Orient durant l’Antiquité et l’époque médiévale. L’arc composite est particulièrement bien adapté à la cavalerie, contrairement au longbow gallois ou à l’arc français, plus long et moins maniable. (inconnue, Pinterest)

Avant le XVIe siècle, l’armée était constituée d’une petite noblesse polyvalente et de la piétaille. Comme souvent, cette infanterie renforce les rangs des armées. Avec la tradition des steppes et le contact permanent avec les Mongols, deux unités se sont particulièrement développées à cette époque : les archers et la cavalerie légère. L’archerie est importante au sein des fantassins mais aussi des cavaliers. En effet, contrairement à l’Occident chrétien, des sociétés ont développé une archerie montée (Japon, Chine, Corée, péninsule arabique, Russie, Byzance, etc.). Ces unités que nous retrouvons dans l’Antiquité (comme chez les Parthes) sont redoutables pour des raids rapides contre les positions ennemies. La société médiévale russe était donc tournée sur ce mélange de cavalerie et d’archerie. Quant à la petite noblesse montée, elle était tout autant équipée d’armes de traits que d’armes blanches. L’influence de la zone géographique se fait donc ressentir sur l’armement offensif. C’est aussi le cas pour l’équipement défensif. Par exemple, le casque s’apparente à celui des Ottomans ou des Tatars.  Enfin, des unités spécialisées se développent vers le XVe siècle : par exemple, une infanterie armée de bardiche (arme d’hast, équipée d’un fer de hache allongé en forme de croissant) apparaît.

Un chevalier à la croisée des chemins par Victor Vasnetsov. « En droite ligne de la construction d’une identité panslave, l’artiste russe exprime la mélancolie liée à la perception de l’époque médiévale, liant un thème romantique à ce siècle des nationalismes (identification à la figure héroïque du Bogatyr) ».(par Victor Vasnetsov/ Cultural Institute)


Gardes de Kazan : nous retrouvons à nouveau les spécificités régionales (slaves et turques) dans l’uniforme et l’armement. (Source: Pinterest)

Avec l’apparition et la démocratisation des armes à poudre, les unités se modifient. Les mousquetaires et les canonniers apparaissent. Mais encore ici, la spécificité régionale s’exprime. En effet, un mélange s’opère entre l’ancien et le nouveau :

Infanterie : mousquetaires des XVIe et XVIIe siècles (inconnu/Pinterest).
Nous pouvons voir à la fois l’aspect moderne avec les deux canons et l’attachement à la tradition avec l’uniforme, la barbe, le sabre, la procession religieuse et la bardiche. (inconnu/ Pinterest)

Enfin, l’armée connait une véritable mutation au contact de ses consoeurs européennes. Nous avons vu précédemment les mutations au XVIIe siècle. A la fin de ce siècle, au début du XVIIIe, Pierre Ier concentre ses efforts sur l’outil militaire, en particulier dans la marine. Passionné depuis son enfance par la mer et les bateaux, il dote la Russie d’une marine de guerre moderne. La création d’une ville-capitale comme Saint-Pétersbourg en est une autre preuve. Par ailleurs, c’est de cette passion pour la marine qu’est né le drapeau de la Russie que nous connaissons encore de nos jours : « Un navire commandé en Hollande, la Sainte Prophétie, venait d’arriver armé de 44 canons. Quarante matelots manœuvraient à bord et hissèrent le nouveau drapeau russe, rouge, bleu et blanc, inspiré des couleurs hollandaises. En 1699, Pierre allait inverser leur ordre et créer le futur drapeau impérial »[15]. Cette marine que Pierre construit a été l’instrument stratégique de choix pour la Grande Guerre du Nord (1700-1721), durant laquelle elle se confronte à la marine suédoise, et sert au transport de troupes. Elle s’illustre notamment lors de la bataille de Hangö des 26 et 27 juillet 1714, où la flotte de Pierre Ier défait totalement la flotte des amiraux suédois Gustaf Wattrang et Erik Johan Lillie.

Grenadier et dragon à cheval russe, début XVIIIe siècle. (Inconnu/Pinterest)

Il en va de même sur terre. L’artillerie est perfectionnée et le canon devient un véritable standard. L’uniforme ancestral de type slave est délaissé au profit de l’uniforme à l’européenne [Voir images]. Les régiments de grenadiers et d’infanterie armés de fusils se développent. La stratégie est pensée dans le cadre de la guerre moderne, avec les notions de champ de bataille, de tactique, ou encore d’unités. Nous retrouvons ces évolutions lors de la bataille de Poltava, le 8 juillet 1709, où Pierre Ier affronte directement Charles XII de Suède et le défait. La division de la guerre en deux branches transparaît alors clairement entre la bataille et le siège. Par exemple, en 1695 et 1696 le Tsar fait le siège d’Azov face aux Ottomans du Khanat de Crimée. Il associe pour ce faire une puissance navale et une présence terrestre, composantes faisant entrer la Russie dans l’ère de la guerre moderne.

Soldats de la garde impériale russe (Pinterest).
            Le règne de Pierre le Grand est marqué par la guerre et de nombreuses batailles. Or, ce contexte modifie en profondeur l’armée russe désormais au contact du modèle des armées européennes modernes. L’art de la guerre en Russie aliène sa spécificité pour s’inscrire dans cette nouvelle donne. En soit, Pierre Ier aura confirmé une évolution militaire séculaire en Russie. Son règne a été celui d’une nouvelle impulsion, vers l’ouest et au sud aux XVIIIe et XIXe siècles.

Pierre le Grand et le Régent à la revue de la Maison militaire du roi, le 7 juin 1717, Léon de Lestang Parade (1810 – 1887), peinture sur toile. Nous remarquons donc Philippe d’Orléans, régent du royaume de France, et Pierre Ier le Grand en uniforme de hussard vert. En 1717, lors de son ambassade européenne et de son passage en France, le Tsar observe et apprend des armées rencontrées.


Conclusion 

Travailler sur l’histoire militaire russe entre les XIVe et début du XVIIIe siècles revient à observer des liens parfois très étroits entre l’armée, le Tsar et la Russie. C’est pourquoi l’analyse de cette histoire militaire s’est effectuée sous le prisme d’études politique, militaire et géopolitique.

Politiquement, la Russie connait un renforcement étatique très important à partir de Vassili III, au début du XVe siècle. Le développement vers un régime autocratique et absolu se fait au XVIIe siècle, après le Temps des troubles : c’est la marque de fabrique des Romanov qui ont régné 304 ans sur l’Empire russe.

Géopolitiquement, l’armée russe a permis une expansion territoriale conséquente pour la matouchka Rossia. C’est le sang des sujets russes qui est le terreau de l’empire dans sa diversité. Comme nous le faisait remarquer Polybe en introduction, la puissance d’un Etat se retrouve dans son armée, ses hommes et ses institutions. Nous avons vu que la dilatation territoriale a pu se faire lorsque ces trois facteurs étaient rassemblés.

Militairement, la Russie se dote au fil des siècles d’une armée moderne autant par l’armement que la pensée militaire. L’armée moderne efface progressivement les spécificités régionales et slaves de l’époque médiévale. En outre, la Russie a été retardataire dans sa modernisation militaire contrairement aux Etats de l’Ouest. Mais, une fois la machine lancée, elle ne s’arrête plus : au XVIIIe siècle elle pèse sur la scène internationale ; au XIXe siècle elle repousse la Grande armée napoléonienne ; elle permet une extension au sud rendant l’Empire russe le plus vaste au monde ; et elle rend le front de l’Est particulièrement compliqué pour l’armée allemande pendant la Première Guerre mondiale. Malgré des échecs importants (comme pendant la guerre de Sept Ans, à Austerlitz en 1805, lors de la guerre de Crimée entre 1853-1856 ou encore lors de la guerre russo-japonaise en 1905), la lance forgée au XVIIe siècle a été d’une utilité pluriséculaire pour la Russie.

Au XXe siècle, l’Armée rouge remplace l’Armée des Tsars, et connait aussi ses succès (lors de la guerre civile russe entre 1917 et 1923 ; lors de la seconde partie de la Deuxième Guerre mondiale avec des batailles légendaires de Stalingrad, Koursk[16] ou Berlin…) et ses échecs (lors de la première partie de la Seconde Guerre mondiale avec l’opération Barbarossa ; ou en Afghanistan entre 1979 et 1989). Aujourd’hui, la Fédération de Russie est l’une des puissances militaires de premier plan sur la scène internationale : ses effectifs, son armement et ses grandes manœuvres le prouvent chaque année. Les problématiques du passé qui ont été soulevées dans cette étude se retrouvent dans la Russie actuelle : la question d’un Etat fort, le rapport entre l’armée et la nation ou encore la problématique de l’expansion territoriale. En somme, A l’Est, rien de nouveau.

En 2015, pour le 70ème anniversaire de la Victoire, la Fédération de Russie a organisé le plus grand défilé militaire de son histoire, avec plus de 16 500 soldats, 200 blindés, et la présentation de ce tout nouveau char de combat : le T-14 Armata (Т-14 Армаtа). Ce blindé de 49 tonnes comprenant 3 membres d’équipage, est équipé d’un canon à âme lisse 2A82-1M de 125 mm à chargement automatique (32 obus
préchargés). Son système de tir optique Kalina le rend autant performant de jour comme de nuit (ce système est placé sur la partie supérieure de la tourelle comme cette photographie). Ce défilé militaire est un des multiples exemples de démonstration de force par l’armée russe. Elle y exhibe ainsi  sa masse de soldats, son ordre et son matériel. (Source photo: France télévision, 12 mai 2015).

 


 

Pour aller plus loin :

  • Littérature russe et sources primaires étrangères sur la période :

J. Margeret, Un mousquetaire à Moscou. Mémoires sur la première révolution russe, 1604-1614, Paris, La Découverte/Maspero, 1983

Chroniques de Nikon (1522-1529).

Livre des degrés de la généalogie impériale (1555-1563)

Histoire de Kazan (1564-1566 ou XVIIe siècle).

Le cycle de Kulikovo : avec le récit des chroniques début XVe, le poème Zadonscina, et le récit de la bataille de Mamaï, fin XVe.

Andrej Kurbsky, La correspondance avec Ivan le Terrible après son exil en Pologne. Et l’Histoire du grand prince de Moscou, vers 1578-1583, contre Ivan le Terrible.

  • Historiographie :

Pierre GONNEAU, Histoire de la Russie. D’Ivan le Terrible à Nicolas II, 1547-1917, Paris, Tallandier, 2016

Pierre GONNEAU, Ivan le Terrible, ou le métier de tyran, Paris, Tallandier, 2014

Pierre GONNEAU et Aleksandr LAVROV, Des Rhôs à la Russie. Histoire de l’Europe orientale (v.730-1689), Paris, PUF, 2012

François-Xavier NERARD et Marie-Pierre REY, Atlas historique de la Russie d’Ivan III à Vladimir Poutine, Paris, Ed. Autrement, 2017

Nicholas V. RIASANOVSKY, Histoire de la Russie. Des origines à nos jours, Ed. Robert Laffont pour la trad. française, Paris, 1987

VOLTAIRE, Anecdotes sur le czar Pierre le Grand. Histoire de l’Empire de Russie sous Pierre le Grand, Oxford, Ed. M. Mervaud, 1999

Roger PORTAL, Pierre le Grand, Paris, Ed. Complexe, 1990

Francine-Dominique LIECHTENHAN, Pierre le Grand, le premier empereur de toutes les Russies, Paris, Tallandier, 2015


[1] Héraldique actuelle : « De gueules, à l’aigle bicéphale, chaque tête surmontée d’une couronne fermée, l’aigle surmontée d’une couronne fermée, à un sceptre dans la patte dextre et un orbe cerclé dans la patte sénestre, le tout d’or, l’aigle chargée en cœur d’un écusson de la Moscovie ». Cette armoirie suit une longue tradition. En effet, elle apparaît en 1497 sous le règne d’Ivan III. L’aigle bicéphale provient d’une tradition byzantine, car le sceau était un aigle regardant à l’est et à l’ouest. Mais cet aigle se trouve également chez les Habsbourg. Ivan III était en pleine négociation avec cette famille lorsqu’il adopte l’aigle bicéphale. Alors, Ivan a-t-il copié les armoires des Habsbourg ou de Byzance ?

[2]Prince de Moscou, Ivan Ier lutte contre les princes apanagés, et cherche tout au long de son règne un appui du Khan mongol. Les Lituaniens, ne cessant d’harceler les frontières de sa principauté, les Mongols peuvent être d’une aide précieuse. Dans sa politique intérieure, nous remarquons une volonté d’unir sous le même sceptre les terres russes. De ce règne naît pour ses successeurs la même volonté : créer un Etat russe dont la tête serait le Grand-Prince de Moscou (son fils Siméon Ier fut le premier portant ce titre). Surtout, c’est sous son règne que la religion des russes prend un tournant : le métropolite Pierre, passe de Vladimir à Moscou, et son successeur, le Grec Théognostos fixe le siège métropolitain à Moscou (il faudra attendre la révolution rouge et Lénine pour enlever cette avancée religieuse).

[3] A ce sujet, nous pouvons observer plusieurs règnes significatifs : Charles V pour le royaume de France (1364-1380) ou bien celui Edouard III pour celui d’Angleterre (1327-1377). La guerre de Cent Ans semble avoir favorisé le développement politique de ces royaumes : l’Etat se centralise et se dote partiellement de l’impôt par exemple. En parallèle, cette « modernisation » de l’Etat se retrouve chez certains intellectuels : les œuvres de Christine de Pizan (1365-1430), Le songe du vergier (ca. 1378), ou encore Philippe de Mézières (1327-1405) avec son Songe du viel pelerin (1389).

[4]La question des successions est centrale pour chaque dynastie : c’est le signe de la postérité. Elle peut être de deux sortes : verticale ou horizontale. Dans le premier cas, lorsque le régnant décède, c’est son frère (ou le plus proche relatif du sang de son père) qui prend la suite. Dans le second cas, si le régnant meurt, c’est obligatoirement son fils ou son petit-fils qui prend le pouvoir. Le deuxième cas de figure rend la dynastie et le royaume beaucoup plus stables. En effet, la succession verticale était propice aux divisions territoriales du royaume, ainsi qu’à la guerre civile. Par exemple, sous les Mérovingiens (en Gaule/Francia), le système vertical a montré ses limites dès 511 (partage en quatre du royaume entre les fils de Clovis Ier). Dans la Moscovie, cette succession verticale a été un problème structurel pour les Riourik et la principauté.

[5] Ce dernier s’est fait confisquer son territoire par la Horde d’Or en 1476. Il se réfugie à Constantinople, chez les Ottomans.

[6] Joseph Staline appréciait Ivan le Terrible, car il s’en est prit à l’aristocratie. Mais, le tsar rouge critiquait cet aspect d’Ivan IV : pour lui, il n’est pas allé assez loin dans la « répression », et les grandes familles n’ont pas été éradiquées. Par ailleurs, c’est grâce à la demande de Staline que S. Eisenstein réalise les films Ivan le Terrible entre 1944 et 1945.

[7] C’est le 17 mars 1861, sous le règne d’Alexandre II, que le servage fut aboli par le Manifeste.

[8] « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », in. la première partie de son De la guerre, « Au sujet de la nature de la guerre », Ed. Perrin, 2006, pp.37-110

[9] La chevauchée est une stratégie utilisée par les armées de par le monde. L’expansion arabo-musulmane est l’œuvre de chevauchées efficaces (l’armée battue à Poitiers par Charles Martel en 732 n’est pas cette immense armada que le roman national a retenu, mais un conglomérat restreint de troupes arabes effectuant une chevauchée afin de piller les ressources de l’Aquitaine à Tours) ; le butin provenant des chevauchées  alimente ainsi l’économie d’Al-Andalus ; Edouard III et ses troupes anglaises saignent à blanc le royaume de France avec des chevauchées (comme celle du Prince noir dans le Midi en 1355-1356) ; enfin, les Mongols emploient aussi cette technique. La chevauchée est donc utilisée dans de nombreux espaces. Il s’agit d’une incursion en terre ennemie, en formant une colonne sur quelques kilomètres, dévastant et pillant tout sur son passage. Cette technique de guerre est d’une grande efficacité (sauf si son auteur cherche à conquérir un espace). Elle permet d’amasser du butin, d’utiliser des effectifs réduits, et a un impact psychologique et économique immenses sur la population ennemie.

[10] Pierre Gonneau, Histoire de la Russie d’Ivan le Terrible à Nicolas II, 1547-1917, Paris, Tallandier, 2016, p.79

[11] Ibid. Par exemple, parmi les suppliciés nous retrouvons un diplomate, Ivan Viskovaty, ou un trésorier, Nikita Founikov.

[12] Il y a un conflit en 1686 entre la Russie et la Chine, après le contact entre les deux entités sur la rivière Amour. La Russie veut faire du commerce avec les Chinois, qui refusent. La négociation de la paix avec les Chinois est menée par des Jésuites, menant au traité de Nertchinsk, le 28 août 1689. Les Chinois récupèrent les deux rives de l’Amour.

[13] Alors que la dilatation moscovite s’est faite jusqu’au XVIIe siècle vers l’Est et le Sud, sous le règne de Pierre Ier les ambitions russes se tournent vers l’Ouest : l’occidentalisation de la Russie et son apparition sur la « scène internationale » au XVIIIe siècle l’impliquent dans les guerres européennes (comme pendant la guerre de Sept Ans entre 1756 et 1763, aux côtés des Français et des Autrichiens contre les Anglais et les Prussiens de Frédéric le Grand).

[14] Cette organisation territoriale, politique et militaire des Cosaques ukrainiens apparaît en 1552. Elle se trouvait surtout en Ukraine du Sud, sur les rives du Dniepr. L’extension russe vers l’Ukraine recommence à partir de cette alliance. Il faudra attendre le règne de Catherine II (1762-1796) pour voir l’Ukraine entièrement intégrée dans l’Empire russe.

[15] Francine-Dominique Liechtenhan, Pierre le Grand, le premier empereur de toutes les Russies, Paris, Tallandier, 2015, p.42

[16] Au sujet de cette bataille, malgré une défaite tactique évidente de l’armée allemande, il faut relativiser ce que l’historiographie et l’hagiographie ont retenu en observant les ratios d’unités déployées et les pertes subies de part et d’autre. Voir à ce sujet le remarquable ouvrage de Romain Toppel, trad. de Jean Lopez, Koursk, 1943. La plus grande bataille de la Seconde Guerre mondiale, Perrin, 2018.

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