L’Offensive à outrance, histoire d’un glissement doctrinal.

En 1870, la défaite est un traumatisme pour les Français et notamment pour les élites militaires[1]. Alors que les troupes françaises étaient victorieuses en Crimée et en Italie, elles sont complètement dépassées par leurs adversaires allemands. Les chefs français se rendent compte des insuffisances de la préparation de la guerre par les troupes du Second Empire. Le professionnalisme des membres du Großer Generalstab prussien, avec Moltke l’Ancien (1800 – 1891) à leur tête, est perçu très favorablement par l’opinion publique française, qui ne comprend pas comment leurs équivalents nationaux ont pu ne pas être à la hauteur. Une série de réformes est entreprise, qui imitent le modèle prussien tout en cherchant à l’adapter aux spécificités françaises, qu’elles soient culturelles ou matérielles, réelles ou perçues. C’est dans ce contexte que naît la volonté de créer un système permettant d’élever le niveau intellectuel des officiers français. L’École supérieure de guerre, créée en 1876, va servir de pépinière à de jeunes officiers promis à de hautes responsabilités et de laboratoire des doctrines françaises. D’une manière indirecte, c’est donc d’elle que vient « l’offensive à outrance ». Ce terme désigne la méthode d’attaque des troupes françaises en 1914. La pertinence de cette notion est décriée, notamment par Dimitry Queloz[2]. Il explique que le niveau d’application (stratégique ou tactique) de ces doctrines n’est jamais précisément défini ni par les historiens, ni par les protagonistes, et qu’elles sont le plus souvent étudiées isolément de leur contexte temporel et géographique. L’influence des pays voisins de la France, et notamment l’Allemagne, et la présence dans tous les esprits de figures comme Napoléon sont d’une grande aide pour comprendre l’invention de cette notion.

Précisons tout d’abord que nous entendons ici par doctrine non seulement les textes officiels, comme les règlements de manœuvre, mais aussi l’ensemble de la littérature produite par des officiers tenant des positions de pouvoir (chaire à l’École de guerre, généralat…). Tout cela forme l’ensemble des références à la disposition des officiers de terrain. Enfin, la masse de la production théorique ne doit pas faire oublier les faibles horaires dédiés à la tactique à Saint-Cyr, et que l’École de guerre ne concerne qu’une faible minorité des officiers. Par conséquent, les idées mettent du temps à se diffuser dans l’armée : il y a loin de la coupe de la réflexion aux lèvres de l’action.

Cette étude a pour objectif de présenter les grandes lignes du phénomène qui a conduit la France à passer d’un extrême à l’autre. D’une doctrine décrite comme molle et sans envergure à une doctrine qui aurait conduit à la mort, dans le plus grand des calmes à l’État-Major, des milliers de jeunes hommes. Tel fut le chemin de l’armée française. Nous verrons en premier lieu les principaux penseurs qui ont réinventé une doctrine, puis nous nous intéresserons au rôle des guerres extra-européennes avant d’en venir aux penseurs de l’immédiat avant-guerre.

Les penseurs de la reconstruction, 1871-95.

Plusieurs types de méthodes sont possibles pour élaborer une doctrine stratégique et tactique, comme l’explique Olivier Zajec[3]. Les deux plus utilisées, et les deux qui s’entrecroisent avant 1914 sont la méthode historique et la méthode matérielle. La première vise à trouver les permanences historiques dans le fait guerrier en écartant les contingences, notamment techniques. La seconde se focalise sur les potentialités technologiques du temps, en estimant que les leçons d’une époque ne sont pas forcément celles des autres. Les penseurs français vont se tourner vers la méthode historique pour élaborer leurs théories, sans doute parce que leur formation (au lycée puis à Saint-Cyr) a été bien plus tournée vers l’histoire et la philosophie que vers des domaines mathématiques ou physiques.

Après la réorganisation sous la protection de la ligne de fortification nommée Séré de Rivières en l’honneur de son concepteur, vient le temps de l’action. Les officiers français se mettent à penser l’action et donc l’offensive. Et pour cela, ils ont besoin d’une meilleure doctrine que celle difficilement rassemblée après les années 1870. Quatre militaires influents vont se succéder pour construire puis répandre dans l’armée ces préceptes. Ce sont Jules Lewal (1823 – 1908), Louis Goujat dit Maillard (1838 – 1901), Henri Bonnal (1844 – 1917) et Maxime Cherfils (1849 – 1933). Pierron avait déjà étudié les campagnes napoléoniennes et prussiennes, mais n’en avait donné que des descriptions, sans les analyser ni les rendre profitables aux militaires. L’idée principale que veut promouvoir cette école est le primat de la destruction complète des forces ennemies, qui doit précipiter chez l’ennemi la volonté de capituler. Selon ses promoteurs, Napoléon 1er aurait ainsi agi durant ses campagnes d’Italie et d’Allemagne, et aurait poursuivi ce but lors de la campagne de Russie (1812). Dans les écrits[4] de Lewal et Maillard, les vertus de l’offensive ne sont pas exagérées, pas plus que les défauts de la défensive. Il est évident pour eux que le chef militaire ne peut faire l’économie d’une stratégie offensive, mais au niveau tactique, le choix doit être plus ouvert. Maillard considère ainsi que l’offensive et la défensive doivent se succéder : la seconde en appui à la première, particulièrement pour des raisons logistiques. Bonnal se situe dans la même lignée et utilise l’expression d’ « offensive à outrance » au sujet des chefs russes durant la campagne de 1807 en montrant que l’attaque à vue d’un adversaire manœuvrier est vouée à l’échec. Les critiques sur la défensive sont ainsi raisonnées : la défensive passive, telle que celle effectuée par les Français en 1870-71, est vouée à la défaite d’une manière systématique. Le général pose la primauté d’une arme, l’infanterie, et de trois principes, la manœuvre, le feu et le moral. Ces deux derniers éléments ont une importance variable selon les écrits de Lewal. Dans ses premiers ouvrages, il s’intéresse au niveau tactique, là où le feu a un rôle fondamental. Il n’y considère le moral que comme « le génie particulier [de la] nation »[5], qui influence plus le niveau stratégique que tactique. Plus tard, il équilibre l’influence qu’ont le feu et le moral : « la croyance dans les facteurs moraux porte encore beaucoup d’officiers à dédaigner le reste »[6].

La garde au feu à Waterloo, tableau de Giuseppe Rava. D’abord simplement décrites, les guerres napoléoniennes vont progressivement devenir des sujets d’études à analyser.

C’est avec Maillard que la « manœuvre napoléonienne » se formalise. L’étude des campagnes napoléoniennes lui fournit un idéal-type en huit étapes[7] qu’il enseigne, comme professeur titulaire à l’École de guerre, à plusieurs générations d’officiers supérieurs et qui est adoptée par l’armée française comme doctrine. Le colonel Bonnal utilise les campagnes de Napoléon et de Moltke l’Ancien pour construire un appareil doctrinal complet. Il développe le modèle napoléonien de la bataille. S’il ne manque pas de contradicteurs, c’est lui qui fait référence et qui « inspire directement le règlement de Service en Campagne de 1895 et constitue véritablement le paradigme opérationnel en vigueur jusqu’en 1913 »[8].
La manœuvre napoléonienne devient alors un horizon indépassable. Plusieurs de ses caractéristiques semblent parfaitement convenir aux guerres du temps, comme la fulgurance et l’allant du commandement et des troupes qui valorisent la furia francese.
Le général Maxime Cherfils est beaucoup moins connu que les trois autres grands penseurs, car il ne s’intéresse pas particulièrement à la tactique générale, mais à la tactique de cavalerie. Toujours dans la mouvance intellectuelle de la bataille napoléonienne, il préconise l’utilisation des grandes masses de cavalerie. Elles seules permettraient de réaliser le plein potentiel du duo homme-cheval en créant non seulement le carnage chez l’ennemi mais aussi l’effroi. Le moral est donc une pièce angulaire de sa réflexion et il insiste sur la destruction physique et morale de l’ennemi[9].

La méthode historique, la seule utilisée, à permis de refonder très vite une nouvelle doctrine, en la calquant de ce qui était compris de la pratique napoléonienne. Toutefois, la prise en compte, tardive au mieux, inexistante au pire, de certains apports techniques, n’a pas permis aux armées de se préparer à la létalité terrible du feu d’infanterie et d’artillerie durant les phases d’assaut. C’est par ce prisme qu’il nous faut à présent étudier les apports des guerres coloniales.

Les guerres extra-européennes : les occasions manquées ?

Si le continent européen vit en paix relative de 1871 à 1914, les Européens portent la guerre sur d’autres continents. Ce sont donc des expériences récentes, qui forgent un grand nombre d’officiers aux réalités opérationnelles, à la différence de leurs camarades casernés en France, le regard fixé sur « la ligne bleue des Vosges ». Même si l’armée française ne prend pas part à l’ensemble des combats coloniaux ou en territoire extra-européen, elle envoie des missions d’observation chez tous les belligérants.
Quelles ont été, d’un point de vue doctrinal, les conséquences de ces guerres ?

Les guerres des Boers (1899-1902) voit s’affronter des colonnes britanniques aux combattants Boers. Presque tout oppose les deux camps : les Boers comptent principalement sur leur cavalerie et leurs compétences au tir tandis que les Anglais font de leur masse une force. Les méthodes de combat sont également très différentes. Les Boers tentent d’éviter le combat frontal que les Britanniques veulent imposer. En effet, ces derniers ont une forte supériorité numérique, que ce soit en nombre de combattants ou en pièces d’artillerie. Les Boers, eux, connaissent le terrain et tirent avec une plus grande précision et plus loin que leurs adversaires. Très régulièrement, ceux-ci sont bloqués à plus de 800 mètres des positions boers sans pouvoir avancer. Le salut des Britanniques vient d’un contournement par leur cavalerie. Cette manœuvre consomme beaucoup de temps, laissant aux Boers le temps de décrocher de leur position. En France, si tous les penseurs sont d’accord sur l’impossibilité de tirer des leçons solides à partir de cette guerre, deux écoles s’affrontent sur les conclusions à en tirer. Le général de Négrier pense que l’impuissance britannique à percer les lignes boers est un symptôme des avancées technologiques. Les fusils disposent d’une précision de plus en plus importante, qui croît avec l’amélioration de leur portée. La zone de mort, définie comme l’espace dans lequel tout mouvement d’un combattant est repéré et celui-ci abattu, entre les lignes laisse près d’un kilomètre de vide. De plus, les combattants sont obligés de se terrer pour ne pas mourir. Au contraire, les néo-napoléoniens comme le général Kessler pensent que la doctrine britannique n’est pas assez agressive et diffère trop de la française pour tirer de plus amples conclusions et favorisent le statu quo doctrinal, en faveur de l’allant et de l’attaque.

Boers au combat. La tactique préférée des Boers est d’utiliser le terrain pour profiter de la portée supérieure de leurs fusils. Ils éliminaient en priorité les officiers britanniques. (Revue Illustrée, 1902, Lamiot, Wikimedia Commons)

De 1904 à 1905 se déroule la guerre russo-japonaise. Elle est de nos jours considérée comme une avant-première de la Grande Guerre, par ses modalités tactiques. Les Japonais utilisent massivement la tranchée et le terrassement pour progresser. Leurs recommandations prennent en compte l’extension géographique et temporelle des batailles. Pensant qu’aucun pays ne peut supporter plus de quelques mois des ravages comme ceux provoqués en Mandchourie, l’offensive paraît le meilleur moyen de régler le conflit au plus vite. L’élément racial est mis en exergue : la meilleure race est celle qui vainc au corps à corps, d’homme à homme, sans rechigner à faire couler son sang. Alors que le terrassement se lie, dans la pratique japonaise, avec l’offensive massive, les comptes-rendus européens le passent sous silence. Ils se focalisent généralement sur les combats sanglants mais victorieux plutôt que sur les lents travaux d’approche qui rendent les hommes semblables à des fourmis sournoises fouissant et se cachant de l’ennemi.

Représentation de la bataille de Nanshan (24-26 mai 1904). Le triptyque en bois représente une charge japonaise contre une forteresse russe. Il montre assez bien les caractéristiques de la guerre au début du 20è siècle : utilisation de nouvelles technologies (faisceaux éclairants, mitrailleuses…) et assauts en rangs serrés. (Kobayashi Kiyochika, 1904, Sharf Collection, Museum of Fine Arts, Boston, Wikimedia Commons)

Les guerres balkaniques (1912-1913) sont unanimement considérées par les observateurs comme très proches de la réalité d’une guerre européenne à armes égales. Tout d’abord, par l’environnement humain et politique : les belligérants sont alliés, armés et formés ou par l’Entente ou par la Triple Alliance. De plus, le matériel et les doctrines des pays balkaniques et de l’Empire ottoman sont identiques à celles de la France et de l’Allemagne respectivement. Comme la Serbie et la Grèce gagnent, les Français pensent leurs matériels et théories invincibles, sans voir les problèmes sous-jacents, notamment à propos du rôle de l’artillerie lourde et des fortifications de campagne. L’offensive, tactique comme stratégique, semble fonctionner.

Des combattants de la première guerre balkanique creusent une tranchée. L’utilisation du terrain est rationalisée dans les deux camps. Ici, la construction d’une tranchée permet la protection des troupes face à de l’artillerie légère. Le terrain plat se prête bien à ce types de protections collectives. (Inconnu, Imperial War Museum, Wikimedia Commons).

En somme, le retour d’expérience des conflits extra-européens ne s’est pas produit correctement. Les faits ont subi une triple déformation. Deux sont inhérentes au compte-rendu : les officiers n’ont raconté que ce qu’ils pensaient intéressant et que ce qui était censé plaire à leurs supérieurs. Enfin, les théoriciens n’ont pas hésité à tordre ou à occulter certains faits pour renforcer leurs positions au lieu de modifier leurs théories selon les expériences des combattants. C’est-à-dire que de l’héritage napoléonien et celui des guerres coloniales a pu émerger par après une nouvelle génération de penseurs.

L’avant-guerre : entre importance croissante du moral et dissensions intestines.

Lors des réflexions sur la guerre, et notamment sur les manières de la mener et de la remporter, le moral continue à s’imposer comme un incontournable. Face aux progrès techniques, qui enchantent les militaires avec par exemple l’aviation ou l’utilisation du chemin de fer, le seul élément qui semble pouvoir être contrôlable et faire la différence entre deux États autant industrialisés que la France et l’Allemagne est le moral. Mais les divergences s’exacerbent de plus en plus face à l’école napoléonienne.

Les premières études sur l’importance du moral ne datent pas des années 1900 : le colonel Ardant du Picq en avait commencé une, à très grande échelle, juste avant la guerre de 1870-71. Malheureusement interrompues par sa mort, ses œuvres sont connues dans le monde militaire dès les années 1880 et influencent l’école napoléonienne. C’est toutefois l’édition en 1903 de ses Études sur le combat qui le fait passer à la postérité. Par ailleurs, les questions psychologiques sont à l’honneur dans le monde intellectuel avec le développement du mysticisme qui permettrait le « redressement des énergies combatives »[10]. Pour Ardant du Picq, les forces morales ont la primeur. Si le combattant est assez endurci moralement (et conscient de ce qui se joue selon qu’il gagne ou qu’il perde), l’ampleur des pertes dans ses rangs ne doit pas l’effrayer mais bien davantage le galvaniser. Ardant du Picq pense que la nature de l’homme lui fait craindre la destruction. Intervient alors la notion de dressage, popularisée par le commandant Loyzeau de Grandmaison[11]. À force de répétitions, les mouvements automatiques permettent au combattant d’abaisser son niveau de peur. Le contexte particulier de baisse de l’esprit guerrier et offensif de la majorité de la population française oblige Grandmaison à de nombreuses outrances pour attirer l’attention sur une situation qui lui semble périlleuse. Pour lui, la notion de sûreté, fondamentale dans la pensée française d’alors car basée sur la pratique – croyait-on – napoléonienne, est absurde car sa définition est trop imprécise. L’éparpillement des troupes contrevient au principe édicté par Foch d’économie des moyens. De Grandmaison plaide au contraire pour une sûreté par et dans l’offensive.

Le trio formé par Maud’huy, Pétain et Debeney est un bon exemple des divergences au sein de l’intelligentsia militaire. Ils se suivent chronologiquement au poste de chargé du cours de tactique, chacun prenant le suivant comme adjoint. À eux trois, ils forment l’ensemble des officiers entre 1901 et 1913. La communauté de pensée est réelle. Elle se manifeste dans l’attitude de ces trois officiers face aux règlements. Il se produit un glissement progressif : Maud’huy ne dévie de la doctrine officielle que sur quelques points mineurs, notamment ceux qui touchent à l’équilibre entre facteurs techniques et moraux. Pétain, lui, critique vivement les règlements en vigueur, tandis que Debeney ne s’en préoccupe plus. Son analyse de la guerre de Mandchourie se fonde très largement sur les théories de ses deux prédécesseurs mais pas sur le corpus officiel. Ce sont donc plus de dix générations d’officiers auxquels on enseigne progressivement des valeurs, des théories et des pratiques complètement différentes de celles demandées par leurs chefs. L’incompréhension des besoins entre les niveaux tactiques et stratégiques est donc consommée.

Le moral, donnée presque secondaire après la guerre de 1870, se voit propulser sur le devant de la scène au cours de la refondation de l’armée française. Il doit permettre de combattre plus efficacement un ennemi plus fort numériquement et matériellement, en garantissant au chef que tous ses subordonnés le suivront. Mais la compréhension, par plusieurs individus, des lacunes de cette doctrine a amplifié la déconnexion entre les officiers de terrain et leurs chefs.

Conclusion.

Nous avons donc vu les origines de la doctrine française avant la Première Guerre mondiale : elle se nourrit de l’expérience de la guerre de 1870-71 comme d’un repoussoir et fait de la pratique napoléonienne de la guerre son idéal. Lewal, Maillard, Bonnal, ainsi que Cherfils dans une moindre mesure, sont les hommes qui vont entraîner l’armée dans la reconstruction de son modèle théorique du combat. La stratégie comme la tactique subissent la réflexion historique qui promeut l’offensive. Celle-ci doit répondre aux trois problèmes posés par la situation militaire au début du XXe siècle. Elle est donc antidote à la mollesse des chefs du Second Empire, mais aussi garante du maintien des méthodes militaires napoléoniennes. Enfin, elle permet d’exalter l’esprit français qui mêle allant et courage. Les conflits en territoires extra-européens n’apportent pas plus de réponses aux intellectuels militaires, notamment parce qu’ils sont convaincus du bien-fondé de leurs théories et cherchent plus à affirmer leur place sur le Forum[12], terme créé par Michel Goya et désignant les membres des cercles de réflexion sur la guerre entre 1870 et 1914 : ce sont les gardiens de la doctrine militaire française. La dernière décennie avant la guerre est le théâtre d’une vitalisation toujours plus grande de la notion de moral, qui joue un rôle très important dans le cadre d’une lutte qui paraît inégale face à l’Allemagne, et qui s’accompagne d’une prise de conscience toujours plus aigüe des défauts de la doctrine française.

L’offensive à outrance n’est donc pas une volonté arrêtée de quelques individus, théorisée au fond d’un bureau pour envoyer à la mort des milliers de jeunes gens. Si on peut la désigner comme une doctrine, car elle en présente tous les traits, elle n’est pas la doctrine officielle de l’armée française, du moins au niveau tactique. Au niveau stratégique, le Plan XVII de Joffre est résolument offensif et prévoit deux offensives contre l’Allemagne pour reconquérir les provinces perdues. Pour la tactique, la documentation officielle prévoit une liaison interarme et une utilisation des fortifications, qui aurait pu sauver de nombreuses vies. Finalement, la responsabilité des massacres repose plus sur le poids des mentalités, sur l’entêtement de beaucoup, à tous les niveaux hiérarchiques et sur une mauvaise prise en compte de certaines potentialités de l’armement (mitrailleuses…) que sur une malveillance des penseurs militaires.

[1] Witold ZANIEWICKI, « L’impact de 1870 sur la pensée militaire française», in : Revue de défense nationale, août-septembre 1970, p.1331.

[2] Dimitry QUELOZ, De la manœuvre napoléonienne à l’offensive à outrance:la tactique générale de l’armée française, 1871 – 1914, Paris, Economica, 2009.

[3] Olivier ZAJEC, « La stratégie : science, méthode et art », in : Martin Motte (dir.), La mesure de la force, Tallandier, 2018, p. 88-91.

[4] Voir par exemple : L. MAILLARD, École Supérieure de guerre. Cours de tactique d’infanterie. 1884-1885, École supérieure de guerre, non publié, pp. 410-426 et 523-537.

[5] Cité par Dimitri QUELOZ, De la manœuvre…, op. cit.

[6] Jules LEWAL, Stratégies de combat, 1ère partie, p.7-10.

[7] Action de la cavalerie, Reconnaissance personnelle du chef, Engagement de l’avant-garde, Reconnaissance offensive, Lutte d’artillerie, Choix du point d’attaque, Exécution de l’attaque, Poursuite.

[8] Michel GOYA, « L’armée française et la révolution militaire de la Première Guerre mondiale », Politique étrangère numéro 1 (26 mai 2014), pp. 87-99, p. 95.

[9] Maxime CHERFILS, Cavalerie en campagne, Paris, Berger-Levrault, 1888, 327p.

[10] Dimitri QUELOZ, De la manœuvre…, op. cit.p. 391.

[11] Colonel LOYZEAU DE GRANDMAISON, Dressage de l’infanterie en vue du combat offensif, Paris et Nancy, Berger-Levrault, 1912.

[12] Michel GOYA, La chair et l’acier: l’armée française et l’invention de la guerre moderne (1914 – 1918), Paris, Tallandier, 2004.

2 réflexions sur “L’Offensive à outrance, histoire d’un glissement doctrinal.

  1. Bonjour. Une question. Vous dites que les 3 enseignants. Maud’huy, Pétain et Debene divergent par rapport à la théorie mais vous ne dites pas de quelle divergence il s agit. Ils ne pensent plus au moral, a l assaut a outrance ???

    1. Bonjour,
      Le glissement est très progressif. Maud’huy reste dans le cadre de la « manœuvre napoléonienne », mais en portant son attention sur la complémentarité entre le feu et le mouvement. Il reprend aussi les conclusions de Langlois sur la guerre des Boers : nécessité d’une coopération artillerie-infanterie et neutralisation prioritaire de l’artillerie adverse. Pétain, lui, a une approche globale de la bataille, servie par ses nombreuses expériences (stages de tir ou dans des États-majors…). Il est difficile de résumer sa pensée et je vous renvoie au chapitre XII du livre de Dimitry Queloz, De la manœuvre napoléonienne à l’offensive à outrance. Je joins une citation du livre : un élève de Pétain à l’École de Guerre écrit « Il faisait à nos yeux figure de démolisseur des lois les mieux établies ; il n’était à terre les idoles que le règlement militaire nous prescrivait d’adorer » (p. 340). Quant à Debeney, il réalise un mélange des deux pensées en prenant à Maud’huy son analyse de la « psychologie et de la physiologie du combattant » et à Pétain ses conclusions sur le combat d’infanterie depuis la Révolution.
      J’espère avoir répondu à votre question.
      Joffrey Rogel

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