Requiem pour un massacre – Elem Klimov (1985)

Il y a bientôt quatre-vingts ans, le 22 juin 1941, était déclenchée l’une des plus importantes opérations militaires de l’Histoire moderne : l’opération Barbarossa. Cette dernière vit plus de trois millions de soldats allemands et de l’Axe envahir l’URSS, au mépris du traité de non-agression pourtant signé deux ans plus tôt entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique. Brisant ainsi le pacte Ribbentrop-Molotov, Hitler prit la décision d’une offensive d’ampleur dont les conséquences seraient déterminantes dans l’issue de la Seconde Guerre mondiale, puisqu’elle ouvrait par là même le front de l’Est, soit le plus grand théâtre d’opérations de cette guerre et le plus déterminant dans la chute du Troisième Reich. 

Alors pays fédéré de l’URSS, la Biélorussie fut à cette occasion logiquement envahie par les soldats du IIIe Reich et connut ensuite l’occupation militaire allemande… jusqu’à sa libération lors de l’été 1944, permise par l’opération Bagration. Ces trois années d’affrontements et d’occupation furent pour le pays un désastre : outre les nombreux dégâts matériels, ce ne sont pas moins d’un quart de ses habitants qui y ont trouvé la mort – parmi lesquels l’immense majorité de la population juive.

De ce tragique épisode de l’histoire de la Biélorussie, un film au titre français pour le moins évocateur est aujourd’hui emblématique : Requiem pour un massacre.

Ultime film – et sans conteste le plus fameux – de son réalisateur Elem Klimov, Requiem pour un massacre est né de la volonté de ce dernier de raconter cette guerre qu’il a vécue enfant. Né en 1933 à Stalingrad, Elem Klimov a en effet neuf ans lorsque sa ville natale est prise d’assaut par les Allemands. Ayant survécu aux bombardements, sa mère, son frère encore nourrisson et lui-même entreprennent alors, une nuit d’octobre 1942, la fuite d’une Stalingrad en flammes, puis la traversée de la Volga et enfin l’exode vers l’Oural – laissant derrière eux son père, resté défendre la ville.

Trente-cinq ans plus tard, légitimement marqué par des souvenirs très forts de cette période et craignant de surcroît l’éclatement imminent d’une troisième guerre mondiale (la guerre froide étant arrivée selon lui à son point culminant), l’homme se sent le devoir de témoigner et de tourner un film sur cette guerre. Lui qui culpabilise de ne pas encore avoir réalisé « son film sur la guerre » s’avoue par ailleurs frustré de son film précédent, Raspoutine, l’agonie – qu’il considère comme un échec – et ressent donc le besoin de se réhabiliter à ses yeux. 

Découvrant l’ouvrage dédié au massacre de Khatyn – ouvrage dont il apprécie la description des années d’occupation allemande de la Biélorussie – de son compatriote Alès Adamovitch, il le choisit pour l’aider à écrire le scénario de son film de guerre, alors intitulé Tuez Hitler. Après une gestation tumultueuse de plusieurs années, le film, finalement renommé Idi i smotri (Иди и смотри – que l’on pourrait traduire en français par Va et regarde), sort sur les écrans soviétiques en juillet 1985, année du quarantième anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie. Il faudra attendre deux ans de plus pour que les spectateurs français découvrent à leur tour ce film soviétique, distribué sous le titre Requiem pour un massacre

Le massacre de ce titre français, c’est évidemment celui d’un village biélorusse et de sa population ; un village sans nom, qui pourrait ainsi être n’importe lequel de ces « six cent vingt-huit villages de Biélorussie [qui] furent brûlés avec tous leurs habitants », tel qu’affiché dans un carton en conclusion du film. Un massacre mis en scène dans le dernier acte du long-métrage, véritable apothéose macabre et conclusion impitoyable d’un film ayant déjà imposé un certain nombre d’horreurs à ses spectateurs… et à son protagoniste, le jeune Flyora (interprété par Alexeï Kravtchenko).

Flyora, un adolescent biélorusse qui, en 1943, se retrouve plongé dans l’horreur de la guerre et dont nous suivons le parcours et la transformation. C’est au début du film un Flyora encore innocent qui, en fouillant dans le sable pour y trouver des objets, déterre le fusil d’un soldat mort. Décidé à rejoindre les partisans biélorusses, ce dernier s’engage alors – brisant par là même le cœur de sa mère – et atterrit dans un camp dissimulé au cœur de la forêt. Il y découvre le quotidien de la vie des partisans – dont le loisir le plus gai est encore une séance photo de groupe – puis la jeune Glasha, aussi démunie que lui face aux évènements qui se jouent. Un bombardement de camp plus tard, les deux adolescents entament seuls un parcours qui tournera rapidement à une véritable plongée en enfer.

L’objectif revendiqué d’Elem Klimov à travers ce film est de témoigner de l’horreur de la guerre, et sa représentation en est ici particulièrement terrifiante : loin de la vision romancée voire magnifiée de la guerre présentée dans d’autres films, la représentation de la guerre se veut ici cruelle et réaliste (par souci d’authenticité, ce seront d’ailleurs – de l’aveu même du réalisateur – de vrais obus qui éclatent à proximité et de vraies balles de mitrailleuse qui sont tirées au-dessus de la tête de son acteur principal lors de deux scènes clés du film). Chez Klimov, la guerre est sale : elle se fait dans la boue (la Biélorussie, en plus de ses très nombreuses forêts, possède l’une des plus vastes régions marécageuses d’Europe) et au milieu des mouches. L’imagerie est ici résolument sale et repoussante, voire glauque par instants.

Quelques visions cauchemardesques s’y trouvent évidemment : pêle-mêle, un vieillard gravement brûlé, un épouvantail surplombé d’un crâne, une vache s’effondrant sous les tirs allemands, la traversée éprouvante et interminable d’un marécage (par ailleurs l’une des meilleures scènes du film), une photographie improvisée au milieu du massacre (une seconde séance photo pour le jeune Flyora, aussi humiliante et traumatisante que la première était joyeuse) mais aussi un plan sur un charnier derrière une grange ou encore un autre sur une jeune fille ensanglantée et hébétée après son martyre par des soldats SS. Mais le film ne parie en réalité pas tant sur l’horreur graphique que sur la suggestion. 

Elem Klimov s’autorise en effet à ne pas tout montrer et privilégie ainsi le son à l’image lors du passage clé de son film, du fait de son atrocité : le massacre final, l’exécution des villageois, enfermés et brûlés vifs au sein de leur église. Nous ne les voyons pas brûler mais n’entendons que leurs hurlements et leurs pleurs, noyés par le crépitement des flammes et le craquement du bois. 

Présentées frontalement ou seulement suggérées, ces nombreuses atrocités – dont l’enchaînement assez rapide ne laisse finalement que peu de répit au jeune Flyora – font toutes l’objet de gros plans sur le regard pétrifié, terrorisé, traumatisé du personnage, qui rapidement se met à subir le film (les évènements) et à le ponctuer de ses expressions d’épouvante, les yeux écarquillés et les lèvres déformées. Ces innombrables regards du personnage vers la caméra interpellent évidemment le spectateur, transformé malgré lui en témoin captif de sa détresse et de ces horreurs. Son calvaire est alors aussi un peu le nôtre.

Le réalisme souhaité, des évènements comme des éclairages – le plus souvent en lumière naturelle –, ces regards caméra, mais aussi les nombreux travellings tournés au steadicam ; tous ces procédés participent à l’immersion et à la création de cette atmosphère si éprouvante et pénible. L’intrigue est sommaire parce que le film se propose en réalité comme une expérience de l’horreur de la guerre. Tout comme le jeune Flyora, les spectateurs sont nombreux, depuis trente-cinq ans, à avoir déclaré ne pas en être sortis indemnes (ce qui n’est pas le cas de l’auteur de ces lignes, rassurez-vous). Portant physiquement les horreurs qu’il voit et qu’il vit, Flyora verra son visage progressivement marqué et ridé à mesure que le film avance et que les horreurs s’accumulent devant ses yeux. Sa transformation (dégradation) physique accompagne sa déshumanisation et son traumatisme. 

Aujourd’hui auréolé d’une belle réputation, Requiem pour un massacre fait l’objet de nombreux superlatifs élogieux de la part de spectateurs qui y voient une véritable claque et des montagnes (biélo)russes émotionnelles. D’autres, quant à eux, le trouvent manichéen et/ou excessif, déplorent un traitement des Allemands caricatural voire grotesque ou encore rejettent une compilation de gros plans vulgaire ainsi que le jeu outré (surjeu ?) de l’acteur. En revanche, peu sont restés indifférents devant ce film soviétique, témoignage d’un cinéaste s’étant donné pour mission de raconter cet épisode de l’histoire de son pays. Et qui, à travers cette évocation des tueries de civils perpétrées en Biélorussie par les forces hitlériennes, dénonce l’horreur de la guerre et illustre la perte de l’innocence d’un enfant, qui n’en est plus vraiment un à la fin…

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