Les derniers instants de la Nouvelle-France : combat et défense pour « quelques arpents de neige » (1750-1760)

Les derniers instants de la Nouvelle-France : combat et défense pour « quelques arpents de neige » (1750-1760)

C’est en Amérique du Nord, plus précisément dans la vallée de l’Ohio, que se tiennent en 1754 les prémisses d’un conflit, pour lequel l’historiographie a retenu le nom de guerre de Sept Ans et les dates de 1756 à 1763. Véritable première guerre mondiale pour certains historiens, point médian d’une seconde guerre de Cent Ans pour d’autres[1], c’est dans les colonies américaines, enjeux territorial, politique et économique considérables, que Français et Anglais débutent leur affrontement. Deux ans plus tard, en 1756, ils entraînent leurs voisins Européens dans la guerre : c’est alors le Vieux Continent et l’Asie qui s’embrasent. Avant d’en venir aux faits, un rappel des contextes géopolitique et démographique s’impose.

L’Amérique du Nord est partagée – outre les terres amérindiennes – entre la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne. La Grande-Bretagne possède treize colonies, regroupées, ou plutôt coincées, entre l’Atlantique et les terres appalaches. Elles s’étendent du nord au sud, du Massachusetts à la Géorgie. Ces terres britanniques sont habitées par plus d’un million d’habitants. Malgré la puissance de la flotte anglaise, seuls 6 000 soldats sont déployés sur le territoire en 1756, dont une majorité concentrée dans les États du Massachusetts et de New-York.

La Nouvelle-France couvre un large territoire aujourd’hui situé au Canada. En 1756, la colonie regroupe la vallée du Saint-Laurent, la région des Grands Lacs, l’Acadie, dont l’Île-Royale (Cap-Breton) et l’île Saint-Jean (Nouveau-Brunswick), ainsi que la Louisiane. Environ 70 000 personnes vivent au Canada, mais elles sont surtout regroupées dans les villes de la vallée du Saint-Laurent. Québec compte alors entre 7 et 8 000 Français ; Montréal, 4 000 ; et Trois-Rivières, moins d’un millier. Les Acadiens, au nombre de 12 000, vivent en majorité sur l’Île-Royale. La Louisiane qui englobe aussi le pays de l’Illinois, compte moins de 10 000 habitants. La Nouvelle-France pâtit d’une faible population, mal répartie face à la haute densité démographique des Treize Colonies.

L’Espagne ne sera ici que peu ou prou mentionnée, car elle n’entre officiellement dans le conflit que le 4 janvier 1762.

Il existe à cette époque plusieurs points de tension en Amérique entre la Grande-Bretagne et les Français : l’Acadie, le lac Champlain et la vallée de l’Ohio. Ces deux derniers font office de zone tampon entre les volontés expansionnistes méridionales de la France, d’une part, et celles septentrionales de la Grande-Bretagne, d’autre part. Par ailleurs, la vallée de l’Ohio est convoitée par les Iroquois. Le facteur commercial est à prendre en compte avec les fourrures de la vallée et la pêche au large de Terre-Neuve. Les Britanniques craignent aussi l’arrivée massive des colons français catholiques aussi proches de leurs terres protestantes.

À partir de 1749, la France se lance dans une démarche de conquête et envahit en 1754 la vallée de l’Ohio. La Grande-Bretagne, ou du moins les Britanniques présents sur place, se voit alors dans l’obligation d’agir contre les velléités ennemies. Le 28 mai de cette même année, juste après la chute du fort George en avril et la construction du fort Duquesne, les relations franco-britanniques prennent un nouveau tournant. Le tout jeune lieutenant-colonel du régiment de Virginie, George Washington, attaque un contingent français et en tue le commandant, Joseph Coulon de Jumonville.

Des échos de l’altercation arrivent jusqu’en Europe, la France est scandalisée par l’assassinat de son officier : sans déclaration, ni sommation, la France et la Grande-Bretagne entrent en guerre en Amérique. Cet affrontement, concomitant à la guerre de Sept Ans, est appelé en Amérique la guerre de la Conquête (1754-1763), l’enjeu territorial dominant les considérations politiques, à l’inverse du théâtre européen. La guerre de la Conquête, ou French and Indian War, oppose les Français aux Britanniques et leurs tribus amérindiennes alliées respectives.

Il s’agit à présent de voir comment, sur un continent majoritairement étranger et hostile aux Européens, la France s’adapte-t-elle au terrain pour combattre un ennemi – quant à lui bien connu – et quelles dispositions sont mises en place à cet effet, pour assurer la sécurité des terres et des Canadiens.

Carte de la Guerre de Conquête (1754 - 1763)
Carte de la Guerre de Conquête (1754-1763). Sémhur, 2018, Wikimedia Commons

Des structures préexistantes mises à profit : places fortes et initiatives civiles

Dans les années 1750 comme auparavant, la France se trouve dans la nécessité d’assurer la sécurité des colons et de sanctuariser ses conquêtes territoriales. La montée des tensions avec les Britanniques pousse les gouverneurs successifs à agir au plus vite.

Les altercations préalables à la guerre ne constituent pas des batailles à proprement parler. Lors de la lancée des conquêtes, la France et la Grande-Bretagne entrent par la même occasion dans une course à la fortification. Toute acquisition d’un lieu se fait par la prise ou la construction d’un nouveau bastion. Entre 1749 et 1754, la politique canadienne de défense s’intensifie et des grands chantiers sont lancés. En Acadie, les Britanniques érigent à l’automne 1750 le fort Lawrence. L’année suivante, le gouverneur Jacques-Pierre de Taffanel de la Jonquière (en poste de 1749 à 1752) autorise, en guise de réponse, la construction du fort Beauséjour[2]. Les deux bâtiments sont situés sur l’isthme de Chignectou, et se font face, se défient.

En 1750 toujours, d’autres édifices apparaissent dans la colonie, notamment celui de Gaspareaux, qui domine lui aussi la campagne acadienne. Il a l’atout de donner un accès aux communications maritimes avec Louisbourg et la France. Le fort Gaspareaux connaît le même sort que son voisin lorsque le colonel John Winslow l’investit et le renomme fort Monckton. Les Français essaient aussi de sécuriser leurs avancées au sud. En 1754 sur le bord de la Monongahela, débute la construction du fort Duquesne, situé aujourd’hui à Pittsburgh. Enfin, au sud du lac Champlain et au nord du lac Saint-Sacrement, l’ingénieur Chartier de Lotbinière fait ériger la citadelle de Carillon en 1755.

Les troupes françaises présentes en Amérique étaient bien moins nombreuses que leurs congénères britanniques. L’établissement de forts constituait une démarche nécessaire pour assurer leurs positions tout en rentabilisant le peu de troupes disponibles.

Croquis du capitaine Lawrence des forts Lawrence et Beauséjour, issus de The Forts of Chignecto de WEBSTER J. C. (Dr) et compilés ici par Charles William Jefferys (JEFFERYS C. W.,  The Picture Gallery of Canadian History Volume 1, 1942, p. 159, CWJefferys.ca). Les forts avaient souvent un atout stratégique tel que protéger les communications entre les villes principales, les zones de commerce ou constituaient des points d'appui militaire, permettant de lancer des campagnes et autres expéditions.
Croquis du capitaine Lawrence des forts Lawrence et Beauséjour. Les forts avaient souvent un atout stratégique tel que protéger les communications entre les villes principales, les zones de commerce ou constituaient des points d’appui militaire, permettant de lancer des campagnes et autres expéditions. The Forts of Chignecto de WEBSTER J. C. (Dr) et compilés ici par Charles William Jefferys. JEFFERYS C. W., The Picture Gallery of Canadian History, vol. 1, 1942, p. 159, Cwjefferys

L’une des principales ressources d’hommes formés, en principe, aux armes est la milice. Elle a été créée en 1669 par Louis XIV afin de compenser le manque de troupes armées envoyées sur place. Le gouverneur de la Nouvelle-France a la charge de commander toutes les milices. Il mandate des soldats professionnels pour entraîner mensuellement tous les hommes volontaires en âge et en capacité de manier une arme. Jusqu’alors, ces citoyens agissent dans les cadres de la petite guerre, de la guerre d’embuscade ou de la lutte contre les Amérindiens. La guerre de Sept Ans révèle cependant que ce type d’initiative n’est pas du tout adapté pour des combats traditionnels, auxquels les miliciens n’ont pas été formés.

En matière d’effectifs, nous comptons en 1750 165 compagnies de miliciens, regroupant entre autres 724 officiers et 11 687 miliciens[3]. À titre de comparaison, il y avait au même moment sur le territoire 800 soldats réguliers. La guerre fait grossir de façon substantielle les rangs des milices. En 1755, les effectifs atteignent le nombre de 15 000 et, en 1759, la Nouvelle-France a la plus grande masse milicienne d’Amérique. Lors du siège de Québec, qui se tient du 28 juin au 18 septembre 1759, sur les 17 000 français présents, seuls 5 000 étaient de l’armée, contre 12 480 miliciens.

L’année suivante, 7 331 miliciens issus de 87 compagnies sont faits prisonniers à la capitulation de Montréal. Une milice existait aussi en Nouvelle-Angleterre afin de combattre les Amérindiens. Elle est née en Virginie, très tôt, en 1632. Les hommes s’engagent pour une année et elle est organisée sur le modèle de l’armée. Elle n’a cependant pas la même prépondérance dans la masse armée britannique que son homologue française.

Milice canadienne française (1759), aquarelle sur crayon, Mary Elizabeth Bonham, circa 1910 ( Bibliothèque et Archives Canada)
Milice canadienne française (1759), aquarelle sur crayon, Mary Elizabeth Bonham, circa 1910, Wikimedia Commons

Le royaume de France a toujours privilégié les forces terrestres à la marine, qui était son talon d’Achille dans les luttes contre l’Angleterre. Toutefois, l’établissement Outre-Atlantique et la possibilité d’une guerre contraint le ministère de la Guerre à relever de nouveaux défis. La métropole doit notamment maintenir les approvisionnements en vivres, les récoltes de 1755 à 1759 ayant été particulièrement mauvaises. Elle doit en même temps assurer le transport de troupes. Il existe en France deux ports de guerre pour relier tant la vallée du Saint-Laurent que les Antilles. Il s’agit de Brest et Rochefort. Il est possible de rejoindre le Québec en un trajet variant de quatre à six semaines.

Les Britanniques ont, quant à eux, les ports de Portsmouth, ou de Chatham sur la Tamise, qui sont en liaison avec New-York, Boston ou encore Halifax. La Nouvelle-Angleterre a également l’avantage d’être autosuffisante en nourriture, ce qui lui permet de se consacrer exclusivement au transit d’hommes et d’armes. Depuis 1674, il existe en Acadie et en Nouvelle-France, un détachement de marine permanent maintenu à 24 compagnies depuis 1685, se nommant les Compagnies franches de la marine[4]. Elles avaient été créées à l’origine pour protéger les navires et les côtes. Le gouverneur a autorité sur elles, mais elles restent indépendantes les unes des autres.

Concernant les effectifs, on compte avant la guerre 1 100 soldats des Compagnies franches à Louisbourg et jusqu’à 2400 en Nouvelle-France. Le début des affrontements fait naître de nouveaux besoins en hommes. En avril 1750, Louis XV fait augmenter le nombre de compagnies à 30 (contre 28 auparavant) et leurs effectifs passent de 29 à 50. De plus, une compagnie de canonniers-bombardiers est créée. Entre 1755 et 1760, 2 812 hommes sont envoyés dans les Compagnies franches d’Acadie et de Nouvelle-France.

L’arrivée des renforts et la création nécessaire de nouveaux corps d’armée

Lorsque les combats dans la vallée de l’Ohio débutent, la France comprend qu’elle doit se hâter d’envoyer des détachements français, car les miliciens et les hommes des Compagnies franches ne sont pas à la hauteur face à l’armée britannique.

Jusqu’aux années 1750, la France bénéficiait d’un petit contingent armé permanent. Lorsque nous observons les effectifs des troupes envoyées, le peu de moyens mis en œuvre est frappant, le théâtre américain semblant relégué au second plan par le ministère de la Guerre. En effet, sur les 398 bataillons terrestres que l’armée avait à sa disposition, seuls onze d’entre eux partent pour l’Amérique. À vrai dire, les généraux et ministres se sont penchés sur la question et une conclusion en a été tirée : la guerre en Nouvelle-France serait une guerre navale, la France ne peut pas la gagner par supériorité technique.

Ainsi, si l’on veut préserver les territoires américains, il faudrait se battre en Europe, à terre, puis négocier la garde des colonies. L’armée envoyée a alors pour but de maintenir la population le plus à l’abri, repousser les avancées britanniques, mais pas d’anéantir les Red Coats. La Grande-Bretagne est, quant à elle, confiante en ses capacités à mener une guerre navale et envoie traverser l’Atlantique 22 des 90 milliers de soldats disponibles. Côté français, entre 1755 et 1756, des soldats ont été détachés des régiments de Béarn, Guyenne, la Reine, Royal-Roussillon et la Sarre, et ont débarqué au Canada constituant un total de 2 722 soldats répartis en six bataillons[5].

À la même époque, nous comptons deux bataillons des régiments d’Artois et de Bourgogne (soit 1 046 hommes) à l’île Royale, épaulés par 989 soldats des Compagnies franches. Environ 1 200 soldats se trouvaient en Louisiane. Concernant les Britanniques, six milliers étaient stationnés de façon permanente en Nouvelle-Écosse et à New York.

Sur terre, les Britanniques prennent Beauséjour et Gaspareau, les Acadiens sont déportés. En mer, Boscawen confisque le Lys et l’Alcide. La France, de son côté, prend le fort Chouaguen (Oswego pour les Britanniques) et célèbre une victoire navale, mais européenne, celle du siège de Minorque. Pierre de Rigaud de Vaudreuil devient Gouverneur général canadien-français en 1755 et se voit dans l’obligation l’année suivante de demander des renforts à Versailles. Il réclame une augmentation des effectifs des compagnies, soit 1 080 hommes au total, auxquels il faut ajouter 300 hommes en bataillons, 200 fusiliers de montagne, augmenter la compagnie des canonniers-bombardiers et faire venir des ingénieurs qualifiés.

Concernant la Marine, il réclame que chacune des dix compagnies soit augmentée de 65 hommes[6]. 1757 est l’année de l’arrivée massive de renforts que, sans doute, Versailles aurait dû prévoir quelques années auparavant. C’est cette année que la Marine atteint son pic d’effectif avec 2 300 recrues, qui décroît par la suite. Aucune des troupes de Mer, de Terre ou du Génie n’est laissé en reste.

Prise du fort Oswego par l'armée française le 14 août 1756 (WALKER J., pour le Tuttle's Illustrated History of the Dominion, 1877 ; Journal de Montréal). Montcalm fait détruire les fortifications. Cet acte lui permet de ne pas disperser ses troupes en détachant une garnison, mais aussi de conforter ses alliances avec les Amérindiens, qui, entrevoyant la possibilité de la défaite britannique, espèrent alors pouvoir s'établir de nouveau sur ces terres.  De même, la liaison entre Québec et la Louisiane, entravée par les positions fortifiées britanniques, est ainsi de nouveau assurée.
Prise du fort Oswego par l’armée française le 14 août 1756. Montcalm fait détruire les fortifications. Cet acte lui permet de ne pas disperser ses troupes en détachant une garnison, mais aussi de conforter ses alliances avec les Amérindiens qui, entrevoyant la possibilité de la défaite britannique, espèrent alors pouvoir s’établir de nouveau sur ces terres. De même, la liaison entre Québec et la Louisiane, entravée par les positions fortifiées britanniques, est ainsi de nouveau assurée. John Henry Walker, XIXe siècle, Journal de Montréal, Wikimedia Commons

C’est à ce moment-là, en 1757, qu’entre en jeu le corps des volontaires étrangers. Les troupes annexes supplémentaires sont généralement relevées par la marine. Face à l’urgence de la situation en Amérique, le gouvernement cherche d’autres moyens, par le biais de particuliers ayant un large réseau. Le lieutenant-colonel Pierre Gignoux, d’origine suisse, a déjà engagé de nombreuses recrues pour la Marine depuis 1752. Dès 1756 c’est au tour du chevalier Alexis Magallon de la Morlière et de Jean Chrétien Fischer de s’illustrer dans la levée rapide d’hommes. Le premier a profité de la démobilisation de 1748 pour trouver à Paris, Grenoble ou encore Liège des hommes prêts à retourner au combat.

Fischer, originaire de Lorraine ou de Stuttgart, avait travaillé pour le maréchal de Belle-Isle lors de la guerre de Succession d’Autriche, puis s’était vu attribué une Compagnie franche de chasseurs. Avant de se consacrer aux troupes terrestres américaines, il avait déjà recruté pour les comptoirs amérindiens et pour la Marine de Nouvelle-France.

Une ordonnance de 1756 officialise son corps des volontaires étrangers. La guerre à l’époque moderne a toujours fait appel à des mercenaires, des officiers étrangers, mais la démarche est ici inédite par son organisation. Fischer avec pour objectif de recruter exactement 4 002 hommes. Ces hommes sont réunis à Phalsbourg, Metz, Verdun et Belfort. Par exemple en 1758, 598 personnes répartis en 66 compagnies embarquent pour Louisbourg. Sur ce contingent on répertorie vingt régions d’origine différentes, les quatre plus importantes étant alsacienne, lorraine, palatine et suisse[7].

Il est intéressant de se pencher sur l’aspect démographique : l’âge médian est de 21 ans. Autrement dit, ses hommes n’ont aucune expérience de la guerre et étaient jeunes garçons lors de la guerre précédente. Les taux de désertion et de pertes sont assez importants. Beaucoup des recrues sont mécontentes, il semblerait que personne n’ait pris la peine de les prévenir qu’ils embarquaient pour l’Amérique… La mortalité en mer est variable selon les navires. Le Raphaël, perd un quart de ses recrues, tandis que le Liberté perd 46 soldats sur les 50 qui ont embarqué. Une fois sur place ils ne servent pas en tant que nouvelles unités combattantes, mais sont incorporés à celles existantes avec tout ce que cela peut entraîner en matière de tension avec les soldats de métiers.

Nous avons écho du mécontentement de la part des soldats qui voient des gens inexpérimentés pour la plupart débarquer à Louisbourg. Le commissaire des guerres sur place dit d’eux qu’ils sont « d’une très mauvaise espèce tous égard ; nous passons notre vie à faire punir les fripons »[8]. Les volontaires étrangers de Fischer sont mobilisés sur place jusqu’à la capitulation de Montréal. Après septembre 1760, beaucoup repartent en France. En décembre ceux de la Marine entrent à Rochefort. Quelques troupes engagées sur terre restent mobilisées. Nous retrouvons certains de ces combattants durant les campagnes suivantes en Allemagne ou en Bretagne. En 1756, parallèlement à l’engagement américain, 308 volontaires ont été envoyés aux Indes orientales.

Faire la guerre en Amérique, faire la guerre aux côtés des Amérindiens

La France bénéficie d’un appui de taille vis à vis de la Grande-Bretagne, celui des Amérindiens. Les peuples amérindiens ont des relations de longue date avec les colons français. Elles sont principalement d’ordre commercial, tant celui de la fourrure que des armes. Les Français fournissaient des tribus en armes européennes afin que celles-ci puissent mener la guerre, en échange de services. La France avait, en effet, elle aussi besoin de ses voisins. Les généraux présents, les Dieskau, Montcalm et autre Lévis, sont des hommes d’expérience, qui ont combattu en Europe auparavant. Ils ont participé aux campagnes d’Allemagne, d’Italie et de Pologne. Ils sont compétents, mais réalisent qu’ils doivent changer leur façon de mener la guerre et s’adapter au terrain. Le rythme de l’année militaire, qui dépend sur Saint-Laurent doit être changé. Ils doivent mettre en place des lignes de communication quasi-inexistantes jusqu’alors.

Les Amérindiens apportent alors une véritable aide topographique. Ils connaissaient mieux que quiconque le terrain, ses failles, ses atouts. Les natifs permettent aussi de pallier le manque de troupes vis à vis des Britanniques. L’historiographie européenne semble avoir oublié qu’ils ont combattu durant l’entièreté de la guerre en Nouvelle-France, soit de 1754 à 1760.

La guerre de la Conquête est d’ailleurs appelée depuis French and Indian War par les Américains. Ce qui ne manque pas aux troupes amérindiennes, c’est la motivation au combat. Ils vivent encore dans une configuration tribale qui consacre l’honneur comme vertu supérieure. À l’instar de l’idéologie européenne du preux chevalier, le soldat amérindien devait se battre avec bravoure pour ne pas perdre son honneur et ce que cela incombe. L’une des principales caractéristiques de leurs techniques de combats est la capture systématique de prisonniers, vu par eux comme un facteur de prestige et qui sert grandement les intérêts français.

La fin de l'expédition Braddock (RAVA G., The end of Braddock' collumn, technique gouache sur papier). Amérindiens et Français vont parvenir, lors de la bataille de la Monongahela le 9 juilet 1755, à défaire une forte colonne britannique. Confrontés simultanément à la guérilla des Amérindiens et des compagnies franches sur leurs flancs et leurs arrières et au combat de lignes des réguliers français sur leur front, les Britanniques subiront un revers terrible.
La fin de l’expédition Braddock. Amérindiens et Français vont parvenir, lors de la bataille de la Monongahela le 9 juillet 1755, à défaire une forte colonne britannique. Confrontés simultanément à la guérilla des Amérindiens et des compagnies franches sur leurs flancs et leurs arrières et au combat de lignes des réguliers français sur leur front, les Britanniques subiront un revers terrible. The end of Braddock’ collumn, technique gouache sur papier. Guisepe Rava Historical Art

Les Amérindiens, qui ont déjà manié des armes européennes, étaient aptes à combattre correctement. Pourtant la collaboration franco-amérindienne se heurte à de nombreux obstacles. Le premier, culturel, civilisationnel, empêche les deux partis de véritablement mener front commun. Les Amérindiens sont notamment doués et formés à la petite guerre, aux manœuvres annexes.

De plus, la vision sacrificielle du soldat divergea complètement de celle des Européens. Chaque vie compte réellement et il est pour eux impensable d’envoyer une masse armée en ordre de bataille pour se faire anéantir par l’artillerie des places forces britanniques. Ils mènent ainsi une lutte parallèle contre l’ennemi. Le célèbre lieutenant général Louis-Joseph Montcalm a conscience, comme d’autres de ses collègues, que les arts de la guerre européens et amérindiens doivent s’adapter et se compléter pour mener à bien la campagne. Il écrit à ce propos le 12 avril 1759, « joindre au système tactique d’Europe l’usage à faire des sauvages, voilà ce que je dis continuellement »[9].

Toutefois, quelques temps plus tard, le 13 septembre plus exactement, sa volonté d’imposer un combat européen en territoire américain porte préjudice à l’armée française dans les plaines d’Abraham qui perdait la bataille, tandis que lui, y perdit la vie.

Montcalm blessé à la bataille des plaines d'Abraham et ramené à Québec, Illustration de BOMBLED L. (dans GUENIN E., La Nouvelle-France, Paris : Hachette, 1900, 415 p. , orné de 100 gravures & 5 cartes). Cette illustration permet de visualiser les uniformes des forces régulières envoyées défendre la Nouvelle-France. En menant une bataille "à l'européenne", Montcalm se confronte aux Red Coats, redoutables dans une telle configuration.
Montcalm blessé à la bataille des plaines d’Abraham et ramené à Québec. Cette illustration permet de visualiser les uniformes des forces régulières envoyées défendre la Nouvelle-France. En menant une bataille « à l’européenne », Montcalm se confronte aux Red Coats, redoutables dans une telle configuration. Louis Bombled, 1900, Wikimedia Commons

Que dire de plus sur la guerre de la Conquête si ce n’est que la certitude de Versailles de pouvoir récupérer la Nouvelle-France à la fin du conflit est mise à mal par le traité de Paris de 1763. La France, qui compte sur une victoire militaire en Europe comme atout dans les négociations, voit à la fin de la guerre cette stratégie s’effondrer. Contrairement aux traités de Ryswick, Utrecht et Aix, celui de Paris marque nettement la victoire des Britanniques par ses acquisitions territoriales. Durant la campagne américaine, l’éloignement avec Londres et Versailles a permis aux généraux de bénéficier davantage de marges de manœuvre et de moins d’entrave de la part du pouvoir politique.

Cependant, des généraux sans troupes ne peuvent rien et restent ainsi dépendants de la métropole. Entre miliciens, volontaires étrangers, Amérindiens et troupes régulières, la principale caractéristique qui se dégage de cette guerre est l’hétérogénéité des forces et leur manque de formation. Les conseillers du roi ont cru, à tort, que les généraux canadiens avaient les moyens de mener une guerre de siège. Sans doute n’ont-ils pas conscience du besoin d’expérience et d’entraînement à cet art qui fait défaut aux troupes envoyées en renfort.

De plus, une des demandes de Vaudreuil lors de sa requête concernant l’arrivée de renforts est de prévoir l’envoi supplémentaire de troupes si les Britanniques font grossir leurs rangs. Or, à l’automne 1757, ceux-ci ont 21 bataillons et sept compagnies indépendantes en Amérique du Nord, soit 20 268 soldats et officiers. La France ne peut plus suivre la cadence que prend la guerre. Au même moment, William Pitt l’Ancien accède au ministère de la Guerre britannique. Il fait de la conquête du Canada son objectif premier et est prêt à y engager tous les moyens disponibles. Les prévisions de Versailles se révèlent alors tristement correctes : la guerre de Sept Ans ne serait pas gagnée en Amérique.

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Bibliographie

CROUZET Maurice (dir.), Histoire générale des civilisations, t. V, Paris, Presses universitaires de France, 1963, 573 p.

DE BOUGAINVILLE Louis-Antoine, Écrits sur le Canada : mémoires, journal, lettres, Sillery, Septentrion, 2003, 425 p.

FONCK Bertrand (dir.) et VEYSSIÈRE Laurent (dir.), La guerre de Sept Ans en Nouvelle-France, Paris, Septentrion, 2011, 426 p.

FOURNIER Marcel (dir.), Les officiers de troupes de la Marine au Canada (1683-1760), Québec, Septentrion, 2017, 524 p.


[1] CROUZET Maurice (dir.), Histoire générale des civilisations, t. V, Paris, Presses universitaires de France, 1963, 573 p.

[2] Il est intéressant de noter que le fort Beauséjour est renommé fort Cumberland après la défaite des forces françaises du 3 juin 1755.

[3] FONCK Bertrand (dir.) et VEYSSIÈRE Laurent (dir.), La guerre de Sept Ans en Nouvelle-France, Paris, Septentrion, 2011, 426 p.

[4] FOURNIER Marcel (dir.), Les officiers de troupes de la Marine au Canada (1683-1760), Québec, Septentrion, 2017, 524 p.

[5] DE BOUGAINVILLE Louis-Antoine, Écrits sur le Canada : mémoires, journal, lettres, Sillery, Septentrion, 2003, 425 p.

[6] Ibid.

[7] « Rolle général des officiers majors, noms et surnoms, âge, tailles et lieux de naissance des officiers et soldats du second bataillons du régiment des Volontaires-Étrangers […] les dix-sept et dix-huit pars 1758 ». FONCK Bertrand (dir.) et VEYSSIÈRE Laurent (dir.), op. cit., p. 253

[8] Ibid., 426 p.

[9] Ibid., p. 14

Une réflexion sur “Les derniers instants de la Nouvelle-France : combat et défense pour « quelques arpents de neige » (1750-1760)

  1. Erratum: l’Île Saint-Jean est la province de l’Île-du-Prince-Édouard et non le Nouveau Brunswick.

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