Il est bien des civilisations qui font rêver tant elles baignent dans le mystère. L’Empire aztèque est l’une d’entre elles. On en garde l’image d’une société pyramidale, aux croyances eschatologiques, pratiquant des sacrifices et s’étant effondrée sous les coups des Conquistadors. Pour expliquer cette chute soudaine, de multiples raisons ont été avancées : supériorité des tactiques et de l’armement espagnols, relations diplomatiques entre les cités et les nouveaux venus, l’impact des maladies…
En définitive, les capacités militaires réelles de l’Empire aztèque sortaient considérablement affaiblies de ce passage en revue. Pourtant, c’est par les armes que celui-ci s’est fondé. Imposant leur volonté aux territoires alentours, les Mexicas (autre nom des Aztèques, hérité de leur ville Mexico-Tenochtitlan) se sont vite retrouvés à la tête d’entre six à vingt millions de sujets[1]. Toutefois, contrairement aux apparences, la guerre n’avait pas qu’une finalité politique chez les Mésoaméricains. Politique et religion étant étroitement liées, la guerre alimentait aussi les croyances eschatologiques. Véritable rituel, elle prenait alors le nom de « guerre fleurie ». Ainsi, étudier cette violence théâtralisée, c’est plonger dans le fonctionnement des sociétés mésoaméricaines.
Une société tournée vers la guerre
Malgré les maigres informations à notre disposition, il est relativement aisé de définir la place de la guerre dans la société mexica. Celle-ci était composée d’une aristocratie, de prêtres, de guerriers, de commerçants, de roturiers et d’esclaves. Chacun de ces groupes était lui-même subdivisé en strates précises, définies par des obligations, mais aussi par des avantages. L’ascension sociale, bien que restreinte, n’en restait pas moins possible par un élément précis que partageaient les différentes entités : l’activité militaire. Le service militaire était obligatoire chez les roturiers, tandis que les nobles pouvaient faire carrière dans la hiérarchie et le commandement des troupes.

Concernant l’élévation sociale, il semblerait que la capture d’adversaires soit un prérequis fondamental. Deux occasions de faire des prisonniers se présentait donc aux Mexicas : la guerre politique, visant la conquête de biens matériels ou l’extension de l’influence de la cité-état ; la guerre fleurie, conflit théâtralisé ayant pour but de pourvoir à la survie des dieux. Toutefois, avant d’aborder la nature même des conflits, il est judicieux d’introduire l’entraînement et la composition des armées aztèques.
L’entraînement
Qu’importe l’origine sociale, le rapport à la guerre commençait très tôt. Dès la naissance, déjà perçue comme une bataille menée par la mère, l’enfant voyait sa vie prédestinée. Celle-ci serait orientée vers une certaine vocation. La pratique militaire était l’une d’entre elles. Dans des écoles spécialisées, les jeunes Mexicas se livraient à toutes sortes d’activités visant leur renforcement physique et intellectuel. Les jeunes issus des classes roturières fréquentaient les Telpochcalli, écoles de quartier gérées par des vétérans. Ils y recevaient un enseignement de base et apprenaient les rudiments militaires. Les enfants de la noblesse, quant à eux, allaient dans des Calmecac, écoles tenues par des professeurs d’une extrême sévérité. Ils y bénéficiaient d’apprentissages plus nombreux et approfondis que ceux des Telpochcalli, afin d’être préparés aux futures fonctions politiques, religieuses ou militaires qui pourraient leur être confiées.
En dehors de la préparation scolaire, la vie religieuse offrait aussi des occasions aux jeunes Mexicas de s’apprêter aux métiers des armes. En effet, il existait des rituels auxquels venaient assister des milliers de personnes : les sacrifices humains et le tlahuahuanaliztli, un combat rituel entre un prisonnier légèrement armé et des combattants lourdement équipés. Par ailleurs, il arrivait que des simulacres de batailles soient organisés entre les étudiants des Calmecac et des Telpochcalli, avec des récompenses à la clé. Tout au long de leur vie, les futurs soldats aztèques sont donc confrontés à la violence. La mort même était imprégnée de l’importance de celle-ci : les morts les plus glorieuses étaient celles au combat ou par sacrifice.

La composition des armées
L’Empire aztèque pouvait aligner des effectifs conséquents pouvant dépasser les 200 000 hommes ! Ceux-ci provenaient de la cité-état même, mais aussi de celles soumises ou (r)alliées qui lui fournissaient alors hommes et provisions en tribut. Le recrutement se faisait sur une base géographique, le calpulli, le quartier de résidence, permettant ainsi une cohésion renforcée par les liens du sang ou d’amitié.
La structure des forces était poussée, s’adaptant aux besoins : escouades de 20 hommes, compagnies de plusieurs centaines d’individus et régiments de 8 000 combattants, cette dernière entité étant l’unité de base. Officiers et soldats se différenciaient par l’habillement : plus celui-ci était coloré et riche, plus l’individu avait un rang élevé.
De même, l’expérience des combattants se reflétait dans leurs costumes. Les prouesses militaires, comme la capture de prisonniers, donnaient droit à des récompenses, notamment vestimentaires. Le port de ces dernières conférait deux avantages : d’une part il rehaussait le moral des jeunes combattants qui pouvaient donc apercevoir facilement les vétérans à leurs côtés ; d’autre part, les unités étant assez uniformisées, il était alors facile aux commandants d’apercevoir au loin lesquelles, en tenant compte de leur vétérance, étaient engagées ou non, lesquelles supportaient l’effort du combat ou pouvaient renforcer la ligne de front…
En effet, toutes les troupes ne partageaient pas la même valeur. L’élite de l’armée aztèque était constituée des guerriers aigles et jaguars – les cuāuhocēlōtl – et des troupes de choc, – les cuahchiqueh – chargés de rompre les lignes adverses ou de les provoquer pour qu’elles chargent et perdent ainsi leur cohésion. À l’instar des récompenses, l’appartenance à de tels corps dépendait aussi du nombre d’ennemis capturés et des faits d’armes accomplis.
L’armée aztèque était donc une machine bien rodée, pouvant aligner des effectifs conséquents. Néanmoins, son organisation ne se reflète pas que dans ses rangs. Elle transparaît aussi dans la préparation des campagnes et sur les tactiques employées au combat.
En campagne et sur le champ de bataille

Initialement réfugiés sur une île du lac Texcoco, les Mexicas se sédentarisèrent et perdurèrent par leur maîtrise militaire, vendant leurs services au plus offrant. En 1428, à la suite d’une guerre civile, Tenochtitlan parvint à fonder et dominer une Triple-Alliance constituée avec les cités de Texcoco et Tlacopan autour du lac Texcoco : l’Empire aztèque venait de naître. C’était à la pointe des armes que son expansion politique s’effectua, sous l’impulsion des leaders mexicas successifs (voir carte ci-dessus).
Les distances augmentant, la logistique et le ravitaillement devinrent plus problématiques. Le cheval leur étant inconnu, les forces aztèques privilégiaient le déplacement sur routes, essentiellement à pied. Lorsque celles-ci étaient trop peu nombreuses, les forces étaient divisées sur plusieurs itinéraires ou se mettaient en marche à des jours d’intervalles. Du fait de l’allongement des colonnes, les combattants les plus aguerris marchaient en tête pour donner le temps au reste des troupes de se positionner en cas de rencontre fortuite avec l’ennemi.
Concernant la logistique, chaque calpulli pourvoyait au ravitaillement de ses membres. Les États tributaires devaient aussi en fournir aux forces en mouvement, tout refus étant considéré comme une trahison, entraînant alors des actions de représailles. Enfin, le long des itinéraires en zone subjuguée, des entrepôts étaient disposés afin d’assurer une logistique efficiente. De nombreux porteurs étaient également employés pour transporter les ressources nécessaires à l’armée en marche. L’ensemble de ce processus permettait donc aux forces aztèques de parcourir de longues distances et de mener ainsi des campagnes lointaines.
Concernant les effectifs, les troupes issues du peuple roturier en composaient une large partie. Forces légères, elles harcelaient l’ennemi à distance avec des frondes, des arcs ou des javelots, ou faisaient office de seconde ligne, soutenant à l’aide de lances – tepoztopilli – et remplaçant, si nécessaire, les hommes en première ligne. Ces derniers étaient généralement des soldats aguerris, aux protections et armements plus étoffés. Leur présence au front devait servir d’exemple et de soutien moral aux combattants peu ou pas expérimentés en seconde ligne.
En guise de protection, les guerriers disposaient de boucliers, de casques en bois et d’armures en coton épais à même de protéger des lames d’obsidiennes. Ces dernières garnissaient la plupart des armes, comme la terrible macuahuitl, une épée qui en était bordée sur ses deux bords, causant des mutilations terribles. Le tranchant de l’obsidienne causait d’importantes blessures, aggravées par la fragilité du matériau : des éclats pouvaient se figer dans la plaie, l’empirant.


Abordons désormais les tactiques. Nous pouvons discerner les affrontements en terrain ouvert et le combat urbain.
Dans le premier cas, les Mexicas formaient leur ligne de bataille. L’officier général, positionné en arrière sur une hauteur, commandait et transmettait ses ordres par un système de bannières, de trompettes, de tambours, mais aussi de coureurs. Les armées étant constituées essentiellement de fantassins, les tactiques consistaient surtout en une rupture ou un contournement des lignes adverses.
Une bataille type commençait par un échange de quolibets et de projectiles à environ 45 mètres. Les troupes de choc, cuahchiqueh, provoquaient l’ennemi pour que celui-ci rompt ses lignes dans des assauts désordonnés. Le choc s’ensuivait généralement. Depuis leur position surélevée, les chefs dirigeaient alors leurs troupes dans le but de briser la cohésion ennemie et de provoquer leur déroute.
L’encerclement des forces adverses n’était pas privilégié, ces dernières pouvant se battre jusqu’à la mort pour ne pas subir capture et sacrifice. On leur laissait alors une issue de secours, qui était en réalité un piège : sur l’itinéraire de repli offert, une embuscade géante pouvait être dressée. En effet, les actions de harcèlements et de guérilla étaient monnaie courante chez les Mésoaméricains. Dans la panique et sans cohésion, l’ennemi apeuré devenait une cible facile, d’autant que l’arsenal à disposition se voulait avant tout incapacitant. Tout naturellement, la déroute signifiait le moment propice pour s’illustrer en ramenant à la cité de nombreux prisonniers, gages de récompenses.
Pour le combat urbain, l’objectif était la prise du temple adverse. Chaque cité était, en effet, protégée par un dieu. Mettre à bas son temple, c’est prouver la supériorité de son propre dieu sur celui de l’ennemi. Une fois la cité adverse subjuguée, elle devenait tributaire. Cependant, pour y parvenir, les combattants devaient se frayer un chemin dans des dédales labyrinthiques. C’est ici que l’activité d’espionnage des marchands se révèle. Puisqu’ils ont pu visiter la ville en temps de paix lors de leurs voyages commerciaux, ils pouvaient servir de guide jusqu’au temple.
Toutefois, le défenseur de la cité n’était pas non plus laissé sans contre-mesures. Les Mésoaméricains barricadaient les rues et creusaient des tranchées pour entraver la progression de l’assaillant. De même, l’architecture urbaine jouait en leur faveur : la présence de nombreuses terrasses surplombant les allées permet d’harceler à distance l’ennemi et de constituer autant de places fortes. Enfin, la prise d’assaut du temple était rendue ardue puisque les défenseurs pouvaient s’y retrancher aisément.

Ce sont par les armes que les Mexicas se sont donc étendus et ont ainsi donné naissance à un Empire. Cette quête de pouvoirs et de richesses était le pendant politique de la guerre. Néanmoins, il n’y avait pas de domination formelle sur les cités vaincues : celles-ci étaient tributaires et devaient vénérer, comme les Mexicas, Huitzilopochtli, dieu de la guerre et du soleil. En contrepartie, les cités gardaient une certaine autonomie. Les Aztèques ne venaient pas les gouverner directement.
Toutefois, il est intéressant de noter l’existence d’enclaves indépendantes au sein de l’Empire. Ces cités, à l’image de Tlaxcala, n’ont pas été subjuguées. En conséquence, elles n’étaient en rien liées aux Mexicas qui postaient des garnisons à proximité. Cependant, leur statut n’en laisse pas moins interrogateur. Pourquoi n’étaient-elles pas tributaires ? Étaient-elles invaincues ? De nos jours encore, les historiens se déchirent sur les raisons de ces enclaves. Néanmoins, un aspect des relations entre Tenochtitlan et ces cités est connu : il s’agit de la guerre fleurie.
La guerre fleurie
Hormis la guerre politique, à visée hégémonique, les Mexicas menaient aussi un autre genre de conflit, beaucoup plus limité et codifié : la guerre fleurie. Celle-ci consistait en des affrontements de forces réduites, en un lieu et un jour définis par les deux partis. On peut noter d’autres spécificités, mais au niveau tactique : la part de combattants nobles y était supérieure à celle des guerres ordinaires, les armes de jets n’étaient pas employées, les effectifs étaient équivalents et les pertes assez limitées.
Dans ces batailles, on décèle davantage une démonstration de force et de technique plutôt qu’un moyen de domination. Pour preuve, l’état de guerre perpétuel entre Tlaxcala et Tenochtitlan n’a jamais vu la subjugation de l’une des cités au profit de l’autre. D’autant que la seconde semblait pouvoir aisément vaincre la première. Toutefois, si le but précis de la guerre fleurie demeure incertain, quelques hypothèses ont pu être dressées.
Il semblerait que les cités qui la pratiquaient y cherchaient un moyen d’entraîner leurs forces et de faire des prisonniers. Ce dernier point est le plus intéressant. En effet, les batailles de la guerre fleurie relevaient de tout un cérémonial religieux, d’un bout à l’autre. Or, les prisonniers étaient une denrée importante dans le cadre religieux. Mis à part prouver la valeur des guerriers et du dieu vénéré, les captifs permettaient aussi de « nourrir » la terre et les cieux. La guerre était donc un élément révélateur des croyances mésoaméricaines.

Polythéiste, la religion aztèque s’articulait autour du culte d’un panthéon de nombreux dieux. Ceux-ci étaient parés d’un rôle régulateur : ils favorisaient les entreprises des hommes, mais, surtout, ils étaient garants de la survie du monde. Selon les Aztèques, quatre ou cinq[2] précédents mondes ont existé avant le leur. Tous ont été détruits par l’action des dieux. Pour maintenir l’équilibre et ne pas subir la destruction divine, des sacrifices humains étaient exécutés afin de satisfaire et nourrir ces derniers. Les Aztèques y voyaient aussi un moyen de d’assurer la poursuite de la course de Huitzilopochtli, dieu du soleil et de la guerre, qui était aussi leur dieu attitré.
Ces croyances eschatologiques étaient tellement importantes qu’elles se retrouvaient énormément dans la période de la conquête espagnole de l’Empire. Les Aztèques auraient assisté à de mauvais présages plusieurs années avant l’arrivée des premiers Espagnols. Difficile de savoir si ces faits sont réels et, s’ils le sont, apocryphes ou non. Si c’est le cas, il peut très bien s’agir d’une argumentation pour tenter d’expliquer la chute si soudaine de l’Empire. De même, la considération des Espagnols comme étant des être surnaturels était un élément tout autant sujet à caution : il peut s’agir d’un mythe visant à faire peser la défaite sur la superstition aztèque, qui les aurait rendus moins aptes à se défendre. Ce qui est certain, c’est que l’assujettissement des peuples tributaires et l’état de guerre perpétuel, résultat de la guerre fleurie entre Tenochtitlan et d’autres cités, ont pu favoriser l’entreprise espagnole.

L’Empire aztèque connut un essor pendant 100 ans. Il ne suffit pourtant que de deux années pour que sa chute définitive soit actée. La décision des Mexicas de diriger à distance, en laissant une certaine autonomie aux peuples vaincus ne permit pas à leur empire d’être un ensemble homogène et solidement centralisé. Cibler Tenochtitlan, cité capitale, et l’empereur, revenait à décapiter l’édifice, ne lui laissant aucune chance de survie.
C’est l’arrivée des étrangers espagnols en 1519 qui va permettre au ressentiment causé par l’emprise de l’empire sur la région, d’exploser et d’ébranler la domination impériale effective. Las de guerroyer ou subir les tributs exigés par les Mexicas, certaines peuplades ont rapidement pris le parti de l’envahisseur. Ainsi, les quelques centaines de conquistadors ont pu bénéficier de renforts conséquents dans leurs entreprises, couronnées en définitive de succès : le 13 août 1521, le siège de Tenochtitlan, mené par les forces espagnoles et de leurs alliés mésoaméricains, se termine. L’Empire aztèque n’est plus.
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Bibliographie :
CHALIAND Gérard, La conquête espagnole de l’Amérique : Miroirs d’un désastre, Paris, Fayard / Pluriel, 2018, 352 p.
HOLEINDRE Jean-Vincent (dir.) et TESTOT Laurent (dir.), La guerre : des origines à nos jours, Auxerre, Sciences Humaines, 2014, 271 p.
McBRIDE Agnus et POHL John, Aztec, Mixtec and Zapotec Armies, Oxford, Osprey Publishing, 1991, 48 p.
POHL John, Aztec Warrior, AD 1325 – 1521, Oxford, Osprey Publishing, 2001, 64 p.
ROBINSON Charles M., The Spanish Invasion of Mexico 1519-1521, Oxford, Osprey Publishing, 2004, 95 p.
SHEPPARD Si, Tenochtitlan 1519-21 : Clash of Civilizations, Londres, Osprey Publishing, 2018, 96 p.
[1] En fonction des études, tant les données sont incomplètes.
[2] En fonction des sources.

3 réflexions sur “Quand la guerre devient rituel(le) : la guerre chez les Aztèques”