A l’Est, la guerre sans fin, 1918-1923. Compte-rendu de l’exposition du musée de l’Armée

Le musée de l’Armée (Paris 7e, Invalides) continue sur sa bonne lancée concernant les expositions temporaires. Après les succès des thèmes larges comme « Guerres secrètes » ou « Dans la peau d’un soldat », le musée présente une exposition beaucoup plus précise : cinq années de guerres qui ne sont pas régulières, très peu connues du grand public. La complexité pour comprendre ces conflits peut expliquer pourquoi nous en entendons si peu parler. La zone géographique et la période n’aident pas non plus à leur démocratisation.

En effet, de l’Allemagne à la Russie, en passant par les Balkans, les nations connaissent des guerres civiles fondatrices et d’une violence peu commune. Par ailleurs, l’historiographie française et le roman national tendent à retenir la victoire de 1918 – et, à la rigueur, osent aller jusqu’en juin 1919 avec le traité de Versailles. Puis, sur nos bancs d’écoliers, voici qu’au 11 novembre 1918 se succède la montée des totalitarismes (fascismes et communismes), et la marche vers la Seconde Guerre mondiale. Mais, entre ces deux événements, une clef de lecture précieuse et centrale manque: la (re)naissance de l’Europe de l’Est. Cette renaissance se fait au prix de la guerre et de la misère. Les théories marxistes du XIXe siècle ont suffisamment germées dans certaines sociétés pour que des révolutions éclatent dans plusieurs pays. Entre 1917 et 1923, deux blocs se font la guerre en Europe de l’Est : révolutionnaire et contre-révolutionnaire.

Plusieurs questions sont soulevées dès la fin de la guerre. La disparition des quatre grands empires laisse un vide immense, et des peuples décident de se constituer en États. L’exposition soulève intelligemment ces différentes questions. « A l’Est, la guerre sans fin » illustre la complexité de cette période, encore d’actualité pour comprendre l’Europe actuelle, et la constitution des États. Observons à présent cette exposition plus en détail.  En outre, nous vous convions à visiter celle-ci (qui se termine le 20/01/2019 ) afin de voir de plus près ses œuvres, et de confronter notre article à votre vision des faits.

Les photos présentées ont été prises par Pierre C. pour la Revue d’Histoire Militaire. Nous nous excusons alors pour leur piètre qualité, digne d’un vieux smartphone devant des vitrines exposées aux lumières.


  • « La nature a horreur du vide » (Aristote)

La visite débute avec une petite salle qui ressemble à une annexe. Plusieurs cartes de l’Europe se font faces. Elles nous offrent un aperçu de l’évolution géopolitique de l’Europe depuis le XIIIe siècle.

Puis, nous entrons dans le vif du sujet, par un passage émouvant: le visiteur commence sa visite en passant au milieu de quatre grands drapeaux, à savoir ceux des quatre grands empires. Ils meurent en quelques années entre 1917 et 1923: l’empire russe, l’empire austro-hongrois, le IIe Reich allemand et enfin l’empire ottoman. Successivement, ces immenses entités territoriales, dont certaines existent depuis plusieurs siècles (l’empire ottoman existe de 1299 à 1923; l’empire russe de 1721 à 1917; l’empire austro-hongrois de 1867 à 1918; le IIe Reich de 1871 à 1918), disparaissent. Un Empire est un ensemble d’entités politiques et de peuples dirigé par un gouvernement unique – un empereur. Donc, quand un empire disparait, ces peuples parfois différents qui se sont retrouvés ensemble dans le même espace politique, veulent disposer d’eux-mêmes, c’est à dire devenir des États souverains et indépendants. Ce vide laissé par l’éclatement des empires soulève alors des questions comme « qu’est-ce qu’un peuple? », « qu’est-ce qu’une nation? ». Un panneau de l’exposition souligne d’ailleurs cette problématique: « le difficile remplacement des anciens empires par de nouveaux États-nations (…) avec d’importantes modifications de frontières ».

La fin de la Première Guerre mondiale et celle des empires entrainent, en plus d’une réflexion sur le principe d’État-nation, une remise en question des frontières: quelles frontières pour quels pays? Ce sont alors les puissances victorieuses (France, Etats-Unis et Royaume-Uni) qui ont dicté la nouvelle configuration du Vieux continent et du Levant. Pour les contemporains, la réponse demeure dans l’autodétermination des peuples. Nous pouvons voir par exemple dans l’exposition plusieurs cartes faites par des géographes et des ethnologues sur la présence de tel ou tel peuple dans un espace géographique limité.

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Hebdomadaire J’ai vu, n°195, février 1919, Paris, Musée de l’Armée. Lloyd George, Wilson et Clémenceau s’amusent à redessiner la carte de l’Europe en fonction de leurs intérêts, et de leurs principes (par exemple Wilson, kantien, était partisan de l’autodétermination des peuples).
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« Carte ethnographique des régions habitées par les Roumains et des colonies étrangères qui s’y trouvent », par le professeur Sc. Demetresco, Paris 1919. En rose, nous avons la population roumaine. En vert, les Serbes, en jaune les Hongrois, en bleu les Allemands et enfin en orange les Turco-Tatars.

Cette réflexion autour de l’autodétermination des peuples (soutenue par les puissances occidentales à l’instar des États-Unis) va de paire avec la question des frontières. En effet, ces dernières sont l’aspect pratique de la question: quel peuple pour quelles frontières? Chaque nation s’imagine alors par des frontières. Cette réflexion est faite par les peuples eux-mêmes, mais aussi et surtout par les puissances occidentales. Par exemple, l’exposition prend le cas de l’Ukraine et de son indépendance. Il est intéressant de noter que cette question qui se posait il y a un siècle n’est toujours pas résolue.

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Carte annexe du Mémoire sur l’indépendance de l’Ukraine présenté à la conférence de la paix par la délégation de la République ukrainienne, 1919. La région du Kouban (nord de la Géorgie, en bas à droite de l’image) fait partie des revendications ukrainiennes. Les Cosaques de la région susdite doivent défendre les marches de l’empire russe contre l’empire ottoman. Mais la révolution de Février change la donne: le 28 janvier 1918 est proclamée une République populaire du Kouban. Cela divise les Cosaques: une partie défend l’Ukraine de Symon Petlura, une autre celle de Pavlo Skoropadsky, et une dernière rejoint les Russes blancs d’Anton Denikine.

  • De la guerre révolutionnaire aux Etats éclatés: la guerre civile comme normalité

Après la mise en lumière de toutes ces réflexions autour de la nationalité et des frontières, l’exposition suit le cours des événements en entrant dans la problématique militaire. Cette exposition fait le tour des pays d’Europe de l’Est et du Levant en s’arrêtant sur chacun d’eux. En outre, elle nous montre les problèmes que ces pays ont connu.

La Révolution bolchévique décide de ne pas se cantonner à Petrograd. Elle se lance alors dans une guerre révolutionnaire généralisée, usant de tous les moyens possibles: terreur, armes, propagande. Cette « guerre rouge » se fait aussi bien à l’intérieur, qu’à l’extérieur du territoire bolchévique. Nous retrouvons donc plusieurs théâtres d’opérations où s’opèrent des guerres révolutionnaire et contre-révolutionnaire: Allemagne, Russie, Finlande, Pologne, Roumanie, Ukraine et Pays Baltes. Dans chacun de ces conflits, la frontière entre la guerre civile et la guerre révolutionnaire demeure très mince, voir inexistante dans certain cas.

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« Vive octobre rouge à travers le monde! Octobre 1917 – octobre 1920 » par Dmitri Stachievich Moor

En Russie, la lutte est complexe. En plus des russes rouges et des russes blancs, des corps étrangers et des volontaires viennent de part le monde pour soutenir l’un ou l’autre des camps. D’une part, l’Armée rouge doit se défendre face aux Russes blancs. D’autre part, elle se porte sur des fronts extérieurs, comme en Pologne. Il faut attendre le traité de paix de Riga du 18 mars 1921 entre la Russie bolchévique et l’Ukraine, puis la Russie bolchévique et la Pologne, pour reporter à 1939 la fin de cette guerre russo-polonaise (voire 1989).

Durant cette guerre en Pologne, une expédition française se porte contre la Révolution. Les Français ont eu un très grand rôle au cours de ce conflit, car, forte de ses quatre années de guerre, l’armée française est la première du monde en 1918. Elle connait alors parfaitement la guerre moderne et technologique, et encadra l’armée polonaise pendant la guerre soviéto-polonaise. Nous retrouvons sur ce front de fortes personnalités des années 1930. Par exemple, entre 1919 et 1921, un certain capitaine Charles de Gaulle se retrouve en Pologne. Ou bien, le général Maxime Weygand devient conseiller du chef de l’État et de l’état-major polonais.

Dans les steppes glaciales de Sibérie nous retrouvons à nouveau une présence française, mais aussi un corps américain et des troupes japonaises. En effet, de juin 1918 à mars 1920, les armées blanches peuvent compter sur le soutien des troupes alliées. Mais les résultats ne sont pas toujours convaincants, comme à Sébastopol (Crimée) pour les Français en 1919 (à ce sujet, voir Guerre & Histoire, n°19, juin 2014).

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Tenue de soldat de l’American expeditionary force Siberia (à gauche) et celle d’un fantassin tchèque volontaire sur le front russe (avec un fusil Mosin-Nagant M 91, à droite). Le corps américain est envoyé dans la région d’Arkhangelsk pour soutenir l’Armée blanche. Quant à celui japonais, il débarque à Vladivostok.
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Fanion du bataillon colonial sibérien français.

Revenons sur le cas polonais. Les troupes bolchéviques sont sous les ordres du général Mikhaïl Tukhatchevski. De novembre 1918 à 1921, la Pologne est en guerre, surtout contre les bolchéviques. Les Polonais, en plus du soutien français et britannique, peuvent compter sur un brillant chef: le maréchal Józef Piłsudski. En août 1920, il stoppe l’avancée bolchévique au cours de la bataille de Varsovie.

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Casquette du maréchal Józef Piłsudski (Varsovie, Muzeum Wojska Polskiego)
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Étendard du 101e régiment de tirailleurs russes, groupe Mozyr, pris par les troupes polonaises en août 1920 lors de la bataille de Varsovie.
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Flamme de hussards polonais, 1919. Il ne faut pas être étonné devant cet insigne qui rappelle en tout point celui porté par les SS. En réalité, la tête de mort est le symbole par excellence des hussards depuis le XVIIIe siècle. Ce corps de cavalerie légère est une sorte de pirate des terres. En Allemagne, particulièrement, le Totenkopf se développe. Peu étonnant alors que ce symbole se retrouve beaucoup dans des unités militaires en Europe de l’Est, jusqu’en 1945 où il est désormais associé aux troupes nazies.
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1ere armée de cavalerie de l’armée rouge en entrainement, 1918. Malgré l’industrialisation de la guerre, des corps de cavalerie se comportent encore comme au XIXe siècle en fonction des zones géographiques et des moyens. Ici, il semblerait qu’il s’agisse d’un corps de lanciers.

Enfin, une autre nation est touchée par ces conflits: l’Allemagne. Alors qu’elle sort de la guerre et que la République de Weimar est proclamée, l’Allemagne connait le problème polonais et révolutionnaire. « Dans la Ruhr l’anarchie régnait et les vivres n’arrivaient que peu abondants des ports de mer. A l’est quelques faibles formations du « Grenzschutz » (protection des frontières) se battaient contre des bandes polonaises qui avaient pris l’offensive. Et petit à petit les conditions de la paix furent connues du public. Inquiets nous rôdions dans les rues. » (Ernst von Salomon, Les Réprouvés, Ed. Bartillat, p.69). Ces lignes d’Ernst von Salomon résument la situation. Cet auteur a été un membre d’un Freikorps (un corps franc) au cours de cette guerre que connait l’Allemagne en son sein. En effet, les Spartakistes (révolutionnaires allemands) et les Polonais menacent cette nation très fragilisée par la Première Guerre mondiale et la défaite. L’exposition nous offre un petit aperçu des corps paramilitaires qu’étaient les Freikorps.

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Casque allemand Freikorp, modèle 1918, arborant à nouveau le Totenkopf.

 

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Tenue de mitrailleur de Freikorps. Formation paramilitaire apparue dès décembre 1918, elle est composée d’anciens officiers, de combattants démobilisés et de cadets nationalistes. Elle est engagée en janvier 1919 à Berlin contre les Spartakistes. Bien discipliné et armé, ce corps-franc empêche toutes les tentatives communistes d’accéder au pouvoir en Allemagne. En outre, les Freikorps se portent dans les pays Baltes, ou bien en Silésie contre les Polonais. Nous devons noter la similitude entre l’armement présent sur la photographie, et celui présent en 1918 dans l’armée allemande sur le front Ouest. Les grenades, le casque ou l’uniforme sont identiques. Il en va de même pour l’armement, ici une Maschinengewehr 08. En effet, les soldats de l’ancienne armée impériale et les membres des Freikorps sont souvent les mêmes individus.

Tous ces conflits peuvent être caractérisés par deux points. Tout d’abord, le rôle des volontaires. Nous retrouvons des hommes et des femmes prenant les armes, et se portant sur d’autres terres que les leur. Cela s’explique par la nature même du conflit. Nous sommes dans la guerre idéologique, à savoir révolutionnaire (et contre-révolutionnaire pour les pouvoirs en place). Le principe marxiste révolutionnaire se voulant sans frontières,  les volontaires de tous bords se battent sans en tenir compte. C’est le cas par exemple des Cosaques, ce peuple de cavaliers qui est intégré en grande partie au sein de l’Armée blanche. En second point, se retrouve la forme de la guerre. En plus d’être révolutionnaire, une guerre des images a lieu, par le biais de la propagande. Depuis la guerre franco-prussienne de 1870, la propagande de masse est devenue une normalité. De l’affiche placardée sur les murs à la une cinglante d’un journal, cette propagande est bien mise en avant dans l’exposition. Elle a comme spécificité d’honorer une cause, mais aussi de faire de l’ennemi une bête immonde contre laquelle il faut se battre. Cette méthode de diabolisation est un procédé que nous retrouvons en masse lors de la Commune de Paris (1871): les Versaillais diabolisaient les Communards, et inversement. Dans « A l’Est, la guerre sans fin », plusieurs affiches sont mises en avant, et il intéressant de les observer de près.

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Tenue de Cosaque, reconnaissable par le chapeau de fourrure, le manteau kobenyak ou kontusz.

 

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Affiche de propagande polonaise durant la guerre soviéto-polonaise, 1920, dite « Aux Armes! ». Après une campagne victorieuse en mai 1920, les Polonais subissent une violente contre-offensive bolchévique. L’Armée rouge peut se porter plus facilement sur le front ouest, car elle en a presque fini avec l’Armée blanche. C’est pourquoi le gouvernement polonais entame une grande campagne de propagande pour que le peuple prenne les armes contre l’agresseur. Cette affiche est révélatrice de la diabolisation de l’ennemi et l’héroïsation de la patrie. Le soldat polonais, seul, parvient à lutter contre un monstre rouge, semblable à une hydre. L’ennemi communiste est donc relégué à l’état de monstre.

 

 

A gauche: Affiche révolutionnaire « Fegyverbe! Fegyverbe! (Aux armes! Aux armes!), par Róbert Berény, 1919. Affiche de recrutement faite pour le Comité national de propagande de la République des Conseils de Hongrie. Nous pouvons y remarquer le drapeau rouge et la hargne de l’homme portant la tenue révolutionnaire hongroise.
A droite: Affiche contre-révolutionnaire « Horthy! », par Manno Miltiadesz, 1919. Cette affiche fait référence à la formation d’une armée nationale hongroise par l’amiral M. Horthy (qui fut à la tête de l’Etat hongrois de 1920 à 1944), dans le cadre du gouvernement contre-révolutionnaire, contre la République des Conseils communiste de Béla Kun. Nous pouvons voir les couleurs de la Hongrie, avec le vert et le rouge. En comparant les deux affiches, nous remarquons d’une part, dans l’affiche de droite, l’idée de l’ordre derrière le chef qui tient le gouvernail dans la tempête. De l’autre, dans l’affiche de gauche,  la base populaire de la révolution.

Un dernier point est à souligner: les exactions commises. Cette forme de guerre moderne et idéologique fait naitre des violences politiques et des progroms. En effet, la violence et l’horreur n’ont plus de limites dans l’affrontement idéologique. Auparavant, les sociétés s’auto-limitaient par des croyances – en générale religieuses et monothéistes. Par exemple, la croyance en un Dieu rendait certains actes de cruautés impossibles à imaginer. Dorénavant, avec la révolution comme finalité, tout est rendu possible. L’Homme n’a plus qu’une limite, plus qu’une finalité: l’idéologie pour laquelle il se bat. C’est pourquoi, en Europe de l’Est, des actes de barbaries ont été commis. L’exposition a eu l’intelligence de soulever ces violences.

Par exemple, pour supprimer l’opposition, Lénine instaure un régime de terreur, avec la Tchéka. Afin de comprendre cet outil et sa portée, un écrivain britannique des années 1930-1940 peut nous aider. George Orwell a compris ce système et le décrit parfaitement dans La Ferme des Animaux (1945), mais surtout dans 1984 (1948) où la Tchéka peut être affiliée à la Police de la Pensée. Mais la violence ne provient pas que des bolchéviques. En effet, en Ukraine, des pogroms font au moins 100 000 victimes juives. Ces populations juives étaient considérées comme traitresses, car elles auraient eu une sympathie pour le bolchévisme.

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Corps givrés de soldats de l’Armée blanche, massacrés par les bolchéviques, récupérés par les troupes britanniques sous la neige à Omsk pendant l’hiver 1919. Les exécutions sauvages ou de masses sont monnaie courante chez les partisans d’une idéologie. Prenons l’exemple des Bolchéviques : famille impériale massacrée en juillet 1918, Grandes purges des années 1936-1937, ou bien Katyń en 1940, où des dizaines de milliers de Polonais perdent la vie.
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Affiche sur la proclamation de la Tchéka, mai 1918. Créée officiellement par Lénine le 20 décembre 1917, la Tchéka (acronyme de la « Commission extraordinaire panrusse pour la répression de la contre-révolution et du sabotage ») est le principal instrument de la terreur des bolchéviques. En 1922 elle est renommée en Guépéou, puis intègre le NKVD (ex. KGB) en 1934. (Nanterre, la Contemporaine, bibliothèque-archives. Musée des mondes contemporains).

  • Les interventions étrangères: de la guerre à la paix 

Les nations ayant combattu pendant la Première Guerre mondiale se sentent la responsabilité d’intervenir au cours des conflits qui éventrent l’Europe de l’Est. Mais l’intervention s’est faite en deux temps: celui de la guerre, puis celui de la paix. Cette idée médiévale d’user de la guerre pour rétablir la paix se ressent partiellement dans ces conflits. Mais, nous ne sommes plus devant la même configuration. En effet, l’Europe de l’Est devient un terreau pour les conflits à venir, à savoir les guerres idéologiques (que nous retrouvons pendant la Seconde Guerre mondiale en partie, mais surtout dans les guerres de décolonisation et pendant la Guerre froide). Ce ne sont plus des nations en armes qui combattent, mais des partisans d’idéologies. C’est pourquoi nous retrouvons un grand nombre de volontaires pour appuyer les armées conventionnelles. Il est intéressant de souligner le rôle joué par les femmes  et les anciens combattants dans ces corps.

Dans cette guerre sans fin, la (re)définition des armées est essentielle. Les nouveaux États se dotent rapidement d’un outil militaire pour contrer la progression révolutionnaire, ou bien pour se défendre des attaques extérieures (comme la Pologne). En Hongrie, deux armées se développent en opposition: une armée révolutionnaire, et une contre-révolutionnaire. Ces armées ne sont pas similaires, et adoptent un style propre à l’idéologie défendue. Ces deux corps s’opposent en tout point, mais s’empruntent mutuellement des techniques de combat. Par exemple, les contre-révolutionnaires imitent « les gars de Lénine » en mettant en place une terreur, dite « blanche ».

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Tenue d’un membre des troupes de terreur du conseil révolutionnaire du gouvernement hongrois, 1919. Familièrement appelées « les gars de Lénine », elles appliquent une répression sauvage et une politique dite « rouge », pour le compte du gouvernement révolutionnaire hongrois de Béla Kun en 1919. Nous pouvons noter des signes distinctif propres à l’idéologie défendue : le manteau de cuir noir, le foulard rouge, la casquette d’ouvrier surmonté du rouge.

 

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Tenue d’officier d’un détachement contre-révolutionnaire hongrois. Hostiles à l’idéologie de la République hongroise des conseils, ces détachements sont des unités paramilitaires d’anciens combattants de l’armée austro-hongroise. Nous pouvons noter des signes distinctifs propres à l’idéologie : les bottes de cuir terminant le pantalon-culotte de cavalerie, et la plume complétant la casquette militaire. Cet uniforme émane de celui de l’armée austro-hongroise avec de légères modifications.
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Des soldats de la République soviétique de Hongrie pose avec un contre-révolutionnaire pendu au printemps 1919.

Dans cette recomposition militaire, le poids des puissances étrangères, notamment de l’Ouest, est important. La France, auréolée par la victoire de 1918, est, rappelons-le à nouveau, vue comme la première puissance militaire mondiale. C’est pourquoi, elle devient un instrument dans la (re)formation des armées à l’Est, pour contrer les révolutions. Dans l’exposition, cela est aisément remarquable avec les uniformes de certaines armées: ils sont en tout point similaire aux uniformes français. En parallèle, les Français interviennent directement en envoyant des unités et des officiers, dans des missions d’encadrement. C’est le cas du général Paul Prosper Henrys (chef de la mission militaire française en Pologne entre 1919 et 1920), du général Maurice Pellé (chef de la mission française en Tchécoslovaquie, premier chef d’état-major de l’armée tchécoslovaque) ou encore du général Henri Berthelot (chef de la mission militaire française en Roumanie entre 1916 et 1919). La France se porte donc militairement en Europe de l’Est. Elle est chargée de plusieurs missions : d’interposition, de médiation et de coercition entre les différents acteurs de la région. L’objectif est de faire respecter les traités, soutenir l’Armée blanche ou encore d’évacuer des réfugiés en Crimée.

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A gauche: tenue de soldat du 2e régiment d’infanterie de l’armée roumaine. Il faut noter la similitude entre un uniforme de l’armée française en 1918, et celui-ci: le pigment utilisé, le fusil (un Lebel 1886), le casque Adrian modèle 1915, ainsi que le reste de l’équipement. Au centre: drapeau de l’armée du Royaume de Roumanie. A droite: à coté du fanion de la 156e division d’infanterie française, nous pouvons voir des décorations militaires (Croix de commandeur de l’ordre de Michel le Brave; Grand’Croix de l’ordre de la Couronne; Croix d’officier de l’ordre de l’Etoile de Roumanie.
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Tenue de fantassin serbe. A nouveau, la similitude avec l’uniforme et l’équipement du fantassin français de 1918 (voir légende de la photo précédente). Drapeau du 4e régiment d’infanterie Stevan Nemanja de la division Drina. Plaque de l’Ordre de l’Aigle blanc (à gauche) et plaque de l’Ordre de l’Etoile de Karageorges (à droite).

Cette intervention militaire se retrouve également au Levant. L’empire ottoman, qui signe le 31 octobre 1918 l’armistice de Moudros, et qui se condamne le 10 août 1920 avec le traité de Sèvres, laisse un grand vide dans la région. Les Italiens, les Britanniques et les Français décident alors de se partager cette zone (ceci explique par exemple les tracés réguliers / géométriques de la Syrie actuelle). Mais, à côté de cette intervention au Levant, le mouvement Jeunes Turcs prend un ascendant important en Anatolie et laisse présager le futur de cette région. La guerre gréco-turque entre 1919 et 1922 met sur le devant de la scène Mustafa Kemal, et en octobre 1923 la République de Turquie est proclamée avec celui qui deviendra Atatürk.

 

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Tenue de sergent du 1/38 régiment Evzone formé en 1912. Soldat d’élite. Uniforme traditionnel avec le pharion (fez en feutre kaki et un gland en soie noire) et la doulama, une tunique. Enfin, il porte aux pieds les tsarmouchia, des sabots en cuir avec un pompon de laine noire d’1,5 kg chacun. Armé d’un fusil Mannlicher-Schoenauer modèle 1903, 6,5 mm. Derrière se trouve le drapeau de l’armée grecque, avec en son centre saint Georges, saint patron des chevaliers et des militaires.

 

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Devant le drapeau du régiment colonial de la Marche du Levant se trouve la tenue d’un officier français portée lors de l’intervention au Levant à partir de 1917.

Enfin, après avoir joué un rôle militaire, ces puissances de l’Ouest s’invitent à la table des négociations, pour la paix. Entre 1918 et 1923, de nombreuses conférences et traités de paix ont été signés en Europe. L’exposition du musée de l’Armée nous offre la possibilité d’apprécier certains d’entre-eux,  depuis le traité de Versailles, jusqu’à celui de Lausanne. Ainsi, les faits diplomatiques encadrent les actes militaires.

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Traité de Versailles, signé à Versailles le 28 juin 1919. Ici, original de l’instrument de ratification français signé à Paris le 13 octobre 1919.
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Traité de Saint-Germain-en-Laye, signé le 10 septembre 1919. Ici original de l’instrument de ratification autrichien signé à Vienne le 25 octobre 1919.
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Traité de Lausanne signé le 24 juillet 1923. Ici originaux du traité et de l’instrument de ratification turc signé le 26 janvier 1924.

  • A l’Est, une guerre sans fin… 1918-2018

L’exposition proposée par le musée de l’Armée est d’une grande richesse, sur le plan historique comme sur le plan artistique. En effet, elle soulève intelligemment de grandes problématiques souvent méconnues. En France nous voyons l’année 1918 comme une finalité, la victoire sur l’Allemagne. Mais en réalité, 1918 est un commencement. Le commencement d’une nouvelle forme de guerre qui fait encore rage aujourd’hui, celle de la guerre idéologique qui ne peut, par essence, se limiter dans les moyens, le temps et l’espace.

Cette modification profonde du fait militaire se retrouve dans cette exposition avec des photographies et des documents inédits de propagande. Par ailleurs, elle est riche en documents officiels, comme les nombreuses cartes d’état-major ponctuant le long de la visite.

Enfin, à côté des aspects militaires, nous avons la chance de voir les originaux de traités de paix, comme celui de Versailles, du Trianon ou de Lausanne.

En somme, nous ne pouvons que vous conseiller de visiter cette exposition. Elle permet de voir des objets, des photographies et des uniformes exceptionnels (comme celui de Lawrence d’Arabie). Enfin, elle soulève de nombreuses problématiques qui permettent de comprendre l’histoire de l’entre-deux-guerres, de la Seconde Guerre mondiale et même notre actualité présente : il y a un siècle, la guerre n’était pas terminée. L’Europe de l’Est se façonnait. Après la Seconde Guerre mondiale, les membres du Pacte de Varsovie connaissaient encore des luttes intestines. Dans les années 1990, les Balkans s’entredéchiraient, et aujourd’hui en Ukraine, la question des frontières n’est toujours pas réglée.

Lawrence d'Arabie tenue
Pour le plaisir des yeux, et pour bien clôturer ce compte-rendu: la tenue arabe du lieutenant-colonel britannique Thomas Edward Lawrence, dit Lawrence d’Arabie (1888-1935) (Londres, Council of the national army museum)

  • Petite bibliographie pour aller plus loin:

Un peu de littérature…

George Orwell, La ferme des animaux, Gallimard, publié en 1945

George Orwell, 1984, Gallimard, publié en 1948

Ernst von Salomon, Les réprouvés, trad. de l’allemand par Andhrée Vaillant et Jean Kuckenburg, Bartillat, Paris, publié en 1930

André Malraux, La condition humaine, Gallimard, publié en 1934

Léon Trotsky, Histoire de la Révolution russe, en deux tomes, Ed. Points, publiés en 1932

Lénine, L’Etat et la Révolution, publié en 1917

Sur la guerre civile russe

Jean-Jacques Marie, La guerre des Russes blancs, 1917-1920, Tallandier, 2017

Jean-Jacques Marie, Histoire de la guerre civile russe, 1917-1922, Tallandier, Coll. Texto, 2015

Alexandre Jevakhoff, La guerre civile russe, 1917-1922, Perrin, 2017

Léonid Youzéfovitch, Le baron Ungern, Khan des steppes, Syrthes poche, 2018

Richard Pipes, Les révolutions russes, 1905-1917, Perrin, 2018

Autres

Stéphane Courtois, Lénine, l’inventeur du totalitarisme, Perrin, 2017

Alexandre Jevakhoff, Kemal, Atatürk, Tallandier, 2005

Sous la dir. de Stéphane Courtois, Le livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, collectif universitaire, Ed. Robert Laffont, 1997

Fabrice Monnier, Atatürk. Naissance de la Turquie moderne, CNRS ed., 2015

Georges-Henri Soutou, La Grande Illusion. Quand la France perdait la paix, 1914-1920, Tallandier, Texto,  2016

 

 

 

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