Editorial | Sur les sentiers de la guerre : s’engager à l’époque contemporaine

Cette année, La Revue d’Histoire Militaire vous propose de s’interroger ensemble sur la question de l’engagement. Au travers d’un dossier de dix articles, ce thème sera étudié par le biais de l’histoire militaire, en étendant notre réflexion à différentes aires géographiques et périodes de l’histoire contemporaine.

S’engager. Un verbe qui s’ancre au cœur de nos sociétés. Qu’importe le domaine, le don de soi est omniprésent en ce qu’il constitue une implication fondamentale, certifiée par une convention, un accord ou une promesse. Il prend néanmoins une autre tournure lorsqu’il constitue la finalité d’une longue réflexion, basée notamment sur l’affect ou les principes. L’engagement devient alors la partie visible, la consécration d’une individualité, qui met en jeu son intégrité physique, donc sa vie, ou psychologique, ses principes, en guise de serment. Il n’est pourtant pas synonyme d’égoïsme, au contraire. S’engager peut se faire pour une cause générale, bien plus grande que la personne qui s’offre à elle. Rentre alors en jeu le domaine des subjectivités. Toutes les causes ne se valent pas en fonction du point de vue. Seul reste commun un processus antérieur à la prise de décision, qui mène à l’engagement. 

Ce jeu des subjectivités s’illustre bien aujourd’hui avec l’engagement de jeunes hommes et femmes dans des zones de conflits qui leur sont étrangères. Phénomène ancien mais davantage visible aujourd’hui, notamment par les facilités procurées par les nouvelles technologies et la mondialisation – multiplication des vecteurs permettant les flux de biens et de personnes – l’engagement en zone de conflit étranger dépeint bien ces oppositions qui peuvent apparaître entre deux événements similaires dans leur forme, mais pas dans leur fond, où se confrontent alors les subjectivités, voire la morale. Quid de ces jeunes gens qui prirent les armes pour l’organisation terroriste Etat Islamique, ou celles et ceux qui décidèrent de se dresser contre elle, en rejoignant notamment ses adversaires, comme les milices kurdes, ou plus tardivement, les Forces Démocratiques Syriennes. De notre point de vue d’observateurs occidentaux, il est parfaitement logique de criminaliser l’engagement des premiers, qui participèrent alors à une entreprise mortifère et  criminelle, condamnable et haïssable. Pourtant, leur engagement, dans sa forme précisons-le, n’est pas tant à éloigner de celui, de celles et ceux qui prirent la décision louable de lutter contre Daech. Une frustration peut se déceler comme essence de leur choix – par exemple frustration d’évoluer dans un cadre honnis (la société occidentale) qui les oppresse pour les premiers ; frustration de la réaction limitée voire inexistante des puissances occidentales face aux nettoyages ethniques, massacres et destructions menés par Daech au début de l’essor du groupe -, frustration qui aboutit à une prise de position concrète et active en faveur et, en même temps, en opposition à une situation, un état de fait. 

L’engagement est donc bicéphale dans son fond, pour et contre. Il se réalise pour concrétiser l’attachement à une cause ou en opposition à une frustration, bien que les deux impressions soient inséparables. 

Néanmoins, bien que l’engagement puisse avoir des similitudes dans deux tableaux pourtant diamétralement opposés, par son essence même, les principales différences, pour les yeux les moins avertis, seront celles de l’ordre de ce qui est visible, simplification pouvant aboutir à une confusion avec la-dite essence. En effet, l’engagement est aussi protéiforme et nous devons y distinguer ceux directs et indirects ainsi que la pléthore d’acteurs qui sont concernés, chacun poursuivant ses propres motivations. Du niveau étatique à celui individuel en passant par celui du groupe particulariste, l’engagement aura un sens et une incarnation différente. C’est ce que propose justement d’aborder ce dossier, avec des sujets divers et variés. En définitive, un dossier pour fixer les multiples facettes de l’engagement durant l’époque contemporaine.

Seront ainsi étudiés, dans cette description de l’engagement durant l’époque contemporaine, les rôles d’individualités, qu’elles soient militaires à l’instar du parcours des deux fameux théoriciens que sont Clausewitz et Jomini, académiques, pour ne pas dire politiques, comme la figure de l’historien avec le Rapport Stora ou encore civiles, avec le sujet de la musique contestataire.

L’individu peut aussi représenter un groupe entier et dépasser les limites de sa simple personne. Il s’inscrit alors dans un particularisme qui fait que sa cause, et donc le sens de son engagement, sont partagés. Plusieurs sujets de notre dossier abordent cette catégorie, avec notamment le rapport des femmes au domaine martial, qu’elles soient militaires ou conjointes de militaires ; la résistance belge lors de la Première Guerre mondiale ; les indépendantistes texans et leur combat à mort à Fort Alamo ; ou encore les Forces d’autodéfense japonaises (FAD), dont l’existence semble vouée à évoluer et dont l’engagement à l’international nourrit aujourd’hui le débat politique sur l’archipel.

Ce sujet sur les FAD arbore donc tout un pan politique qui nous permet d’atteindre le dernier niveau de cette typologie, celui étatique. Quand l’Etat s’engage, il ne le fait jamais par simple bonté d’âme, tant les enjeux peuvent être variés et les raisons nombreuses. Qu’il s’agisse de l’engagement militaire français en Tunisie indépendante lors de la crise de Bizerte en 1961, ou encore l’engagement, toujours de la France, mais aussi de la Russie en Afrique, avec des moyens différents, la raison d’Etat signe toujours l’engagement de moyens matériels et humains. Ce niveau complexe est particulièrement intéressant, en ce sens que la raison supérieure dicte la ligne de conduite de tout un ensemble d’individualités.

Nous sommes conscients que bien d’autres sujets méritaient de figurer dans ce dossier. Néanmoins, il nous tenait particulièrement à cœur de traiter ceux-ci, en raison de leur importance, de leur symbolique ou de leur originalité. L’engagement est un vaste sujet et nous espérons que ce panorama que nous vous offrons saura vous satisfaire. 

Bonne lecture !

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