Être soldat, un acte de foi : Tu ne tueras point – Mel Gibson (2016)

Logo du film Hacksaw Ridge (Mel Gibson, 2016) – File:Hacksaw Ridge Logo.png – Wikimedia Commons

Il existe un genre très spécifique d’œuvre d’art qui ne peut pas laisser le spectateur indifférent. Il peut s’agir d’une œuvre choquante, abordant une thématique sensible, ou bien d’une œuvre qui nous décrit des émotions si sincères et absolues que l’on ne peut que réagir. Comment rester indifférent, en effet, face à l’histoire narrée dans ce biopic ?

Mel Gibson signe ici un film singulier prenant place pendant la Seconde Guerre mondiale et qui suit le parcours du jeune Desmond Doss, jeune caporal enrôlé dans la 77e division d’infanterie de l’US Army. Le caporal Doss fait partie de toute cette génération d’États-uniens qui s’engage pleinement dans le conflit contre les Japonais à la suite de l’attaque de Pearl Harbor. Vont s’ensuivre quatre ans de conflits dans les îles du Pacifique. Doss, lui, va se démarquer pendant la fameuse bataille d’Okinawa, qui dura quatre-vingt-deux jours, et qui reste célèbre pour être l’une des plus sanglantes batailles du conflit dans le Pacifique. 

Le film se concentre sur le parcours et la jeunesse de Desmond Doss dans son État natal de Virginie. Le jeune homme est très rapidement confronté à la violence du monde à travers son père, vétéran de la Grande Guerre, qui noie ses blessures et sa souffrance dans l’alcool. Fervent croyant, Doss essaye de concilier ses principes moraux avec ses actes. Au-delà d’une bagarre avec son frère qui aurait pu mal finir alors qu’ils étaient enfants, la narration insiste sur la conflictualité de la position de Doss. Souhaitant s’engager dans l’armée, Doss refuse de s’entraîner au maniement des armes et ne souhaite pas tuer pour se conformer aux principes de sa religion. C’est peu dire que sa position dogmatique le met rapidement en porte-à-faux avec ses compagnons d’armes et ses supérieurs. Entre les accusations de lâcheté et le mépris affiché à son encontre, Doss va évoluer dans un environnement hostile. Cependant, son abnégation et ses efforts vont finir par convaincre les sceptiques. Il n’est ni lâche ni fou. Il agit simplement en fonction de ce qu’il estime être juste par rapport à ses valeurs et sa croyance en  Dieu. 

La deuxième partie du film se concentre sur la bataille d’Okinawa, véritable tournant dans le conflit du Pacifique. Carnage sans nom et terre ravagée, voilà ce qui attend notre héros et ses frères d’armes. La résistance japonaise, la boue et les rats complètent ce tableau dans lequel notre héros va évoluer sans la moindre arme. Équipé de ses seuls bandages et doses de morphine, il va suivre sa division dans ses avancées et dans ses déroutes. C’est vraiment  dans ces moments-là que  le personnage principal va prendre toute sa dimension héroïque. Armé de sa foi et d’un courage sans commune mesure, il va parcourir le champ de bataille pour porter assistance à tous les blessés qu’il va croiser. Nonobstant la vision hollywoodienne des combats, force est de constater que le jeune Doss est animé par une force particulière. 

Sa mission ne saurait souffrir de lâcheté ou de renoncement. Et c’est encore plus vrai alors que le retrait des troupes est ordonné et que les blessés sont abandonnés à leur sort. Doss reste ainsi pratiquement seul, en plein territoire ennemi. Il va, au cours de la nuit, porter secours à tous ceux qui peuvent encore être sauvés. Il s’investit corps et âme dans sa mission. La conflictualité de sa mission réapparaît à nouveau lors de cette scène où il rencontre un soldat japonais blessé dans un tunnel. Doss n’hésite pas et lui applique des bandages alors même que la raison de son engagement est la lutte contre les « Nips ». Et, confronté à l’un d’entre eux, Doss n’y voit qu’un homme à qui il faut porter assistance. Et ce, bien qu’il ait reconnu que ce combat avait presque une dimension biblique, que l’ennemi japonais se confondait à Satan. 

De cette dimension biblique, il en est question tout au long de ce film : la foi, pilier fondamental de notre héros, de la moralité de la guerre et du respect du sixième commandement de Dieu. En effet, comment concilier le commandement divin qui interdit le meurtre et la guerre – dont le but n’est pas seulement, comme rappelé à Doss, de sauver des vies mais bien d’en prendre ?

Doss ne semble pas avoir la réponse mais agit selon sa conscience. Il tente autant qu’il le peut de respecter tous ses engagements.

Il faut reconnaître ceci à Mel Gibson : il sait comment mener son récit et porter sur grand écran une histoire touchante et sincère. Gibson nous présente une autre facette de la guerre. Une narration efficace sans trop d’artifices qui amène nécessairement à un très beau moment de cinéma. Et ce succès est aussi en grande partie dû au casting. Andrew Garfield détonne dans ce rôle qui lui correspond bien. Couplé à un jeu sobre et efficace, Garfield pose sa marque sur le personnage. Sa candeur naturelle se marie très bien au rôle et il évolue sans grande peine face au reste du casting. L’année 2016 a réellement marqué un tournant dans sa carrière. Son deuxième rôle au cours de cette même année en prêtre missionnaire dans Silence[1] ainsi que son incarnation de Desmond Doss le propulsent à un tout autre niveau. Et, pour lui donner la réplique, Vince Vaughn et Sam Worthington forment un tandem aussi efficace qu’attachant.

Hugo Weaving est quant à lui magistral. Sa composition de Tom Doss, père brisé par la guerre, est époustouflante. Il assiste impuissant à l’enrôlement de ses deux fils. Lui, qui connaît l’horreur de la guerre, doit composer avec le départ volontaire de ses deux enfants pour le champ de bataille. Ce père devra même affronter une dernière épreuve lorsqu’il aidera son fils, Desmond, à échapper à la condamnation de la cour martiale. Weaving est plus qu’efficace dans sa composition. Ce casting de haute volée participe à un film d’une grande qualité.

Hugo Weaving dans Hacksaw Ridge (Mel Gibson, 2016) – trr.jpg (1280×670) (premiere.fr)

L’une des grandes forces de ce film est assurément son ambiance. On retrouve ce côté grandiloquent d’un film de guerre mais Gibson reste très mesuré comme pour composer avec l’humilité de son personnage principal. Les scènes sur le champ de bataille sont brutes sans être exagérées. On semble reconnaître une forme d’authenticité qui permet de représenter les tumultes d’un conflit armé entre deux camps qui seront sans merci. C’est intense et très prenant.

Paradoxalement, ce film se démarque sur un point sur lequel on n’attendait pas forcément Mel Gibson. Toute la réflexion sur les objecteurs de conscience permet de mettre en lumière ce pan relativement peu connu de l’engagement. On peut donc être héros de guerre sans avoir mené des actions décisives sur le champ de bataille pour assurer la victoire, mais bien en sauvant le maximum de vies. On peut être soldat sans tenir un fusil. Les objecteurs de conscience peuvent l’être pour de multiples raisons, autant politiques que religieuses mais pourtant, cela ne les empêche pas de vouloir servir leur pays. Selon les dispositions nationales, ils pourront être poursuivis ou alors transférés dans des services civiques. 

Néanmoins, l’existence de ces objecteurs de conscience semble poser une question de fait : à quel point l’individu fait-il corps avec l’armée ; et donc par extension, quelle armée pour quels soldats ? Si l’on serait tenté de répondre que l’armée est le moule dans lequel tous doivent se fondre (« ça passe ou ça casse » en somme), il est à noter que différentes armées voient naître des petites révolutions. Notamment l’inclusion d’uniformes pour les femmes incorporées et surtout pour les femmes enceintes. Clairement, l’armée s’adapte à ceux qui la composent. Comme trouver une fonction utile aux objecteurs de conscience. Et c’est ainsi que l’armée reflète mieux la société dont elle est issue. Elle s’honore donc de récompenser un objecteur de conscience et d’accorder ce droit à des individus, non moins courageux que leurs frères en armes

[1] Martin Scorsese, Silence, 2016

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