Résister à l’occupant : les civils belges au cœur de la Première Guerre mondiale.

« Eh bien ! voilà : je me suis engagée. J’ai demandé une mission à remplir. Mes petits Français m’ont dit qu’ils avaient laissé dans la forêt beaucoup de leurs camarades soldats comme eux. J’ai offert d’aller les chercher, et le consul, ou du moins celui qui tenait sa place, m’a donné son approbation. Alors, je pars et le plus vite possible. »[1]

Ces quelques mots issus des mémoires de la résistante belge Gabrielle de Monge, cheffe d’un service d’évasion éponyme, nous plongent directement au cœur de l’engagement des civils belges dans la résistance de la Première Guerre mondiale. Alors que leurs vies sont mises à l’heure allemande par l’occupation, ils seront des milliers de civils à lutter au quotidien en s’engageant dans la résistance civile contre l’ennemi allemand sous ses différentes formes, en assumant les dangers, mais aussi les conséquences les plus tragiques.

Le 4 août 1914, la Belgique se trouve propulsée dans la guerre suite au viol de sa neutralité et de son territoire par l’Empire allemand. Petit pays dont la neutralité avait été garantie par ses grands voisins et carrefour économique important de la révolution industrielle, la guerre est un véritable choc pour le plat pays[2]. L’armée belge ayant été balayée et les armées franco-britanniques repoussées par la puissante machine de guerre allemande, la Belgique est envahie en quelques semaines lors de la bataille des frontières[3]. Commence alors une période de quatre années d’occupation par l’ennemi allemand de presque l’entièreté du territoire et dix départements français du Nord.

« Germans crossing Place Charles Rogier, Brussels, Belgium, August 20, 1914”

L’occupation allemande s’installe pour diverses raisons qui sont tout d’abord stratégiques : ce territoire représente l’arrière du front français, et elle permet le lien entre le front et le territoire allemand tout en assurant des liaisons sécurisées. Ensuite, elle permet l’exploitation et le pillage économique afin de soutenir l’effort de guerre allemand. Si les départements français occupés subissent des destructions plus systématiques, les provinces belges sont plutôt exploitées : certaines industries sont détruites, d’autres sont démantelées et amenées en Allemagne et d’autres fonctionnent encore sur le territoire occupé mais sous contrôle allemand. Une bonne partie est à l’arrêt par le manque de matières premières causé par le blocus britannique et la guerre. Cette différence est due notamment au fait que certains politiques allemands souhaitaient sur le long terme annexer la Belgique, petit pays à la belle puissance économique, comme état satellite vassal ou partie intégrante de l’Empire allemand. Mais pour cela, il s’agissait de ne pas tout détruire. Cette exploitation économique s’illustre notamment par la déportation, d’octobre 1916 à février 1917, d’environ 60 000 travailleurs belges, majoritairement mis au chômage par les circonstances de guerre[4].

L’Empire installe son occupation sur la Belgique et la structure en différentes zones. Tout d’abord l’Okkupationsgebiet ou Gouvernement Général, avec à sa tête le Gouverneur Général[5] installé à Bruxelles et ayant les pleins pouvoirs sur la zone occupée, ne rendant des comptes qu’à l’Empereur Guillaume II et exerçant à la fois le rôle du roi et celui du Parlement. Cette zone couvrant les deux tiers de la Belgique et quelques zones françaises, le reste des territoires belges et les dix départements français appartiennent à la zone des étapes et opérations qui s’étend à l’arrière du front sur plusieurs dizaines de kilomètres. Cette zone se déplace donc selon les mouvements du front et, dirigée par les armées allemandes, l’occupation y est plus dure. Enfin, le Marinegebiet comprend la ville de Bruges, la bande côtière et la région jusqu’à la frontière belgo-hollandaise est placée sous un régime strict et exclusivement militaire[6].

Nous allons donc nous intéresser particulièrement au Gouvernement Général qui couvre la majorité du territoire belge. Progressivement, l’occupation se renforce et s’installe partout. Les Kommandanturen[7] se multiplient pour assurer un contrôle plus local. Les interdictions et les menaces se multiplient : instauration d’un couvre feu, de la carte d’identité obligatoire, limitation des libertés de déplacement, de communications, censure de la presse, interdiction des pigeons, taxes sur les chiens, réquisitions alimentaires, de mobilier, etc… Le territoire est entièrement fermé, et les civils belges sont encagés à l’arrière du front. Les frontières sont surveillées, et il est impossible de franchir la zone de front. La frontière belgo-hollandaise, par laquelle sont passés au début de la guerre des flux de réfugiés, des volontaires de guerre, des renseignements militaires et des personnes voit sa surveillance toujours plus renforcée, jusqu’à  l’installation d’une clôture électrique en août 1915.

Carte de la Belgique sous le Gouvernement Général, 1914-1916
Affiche allemande annonçant aux Belges la mise sous tension de la clôture électrique la frontière belgo-hollandaise, 18 août 1915.

Les Belges connaissent donc une expérience originale de la guerre, vécue comme deux guerres à la fois : celle de tous les belligérants, qui se joue sur les champs de bataille et fait partir au front ceux que l’on aime, mais aussi la guerre des civils ; ils subissent de plein fouet l’occupation, les duretés inhérentes à la guerre, les violences physiques, morales, les privations. L’occupation occasionne la misère, la faim, mais aussi la mort[8]. Les vexations, vols, viols et réquisitions sont nombreux. L’occupant allemand se sachant en sous nombre pour occuper cette population hostile, il met en place un régime basé sur la terreur, notamment instaurée par les massacres de civils lors de l’invasion en août 1914, mais aussi un régime liberticide et oppressif, d’exactions, de violences et de punitions arbitraires.

Avec l’occupation, il faut donc côtoyer au quotidien l’ennemi honni qui contrôle le territoire d’une main de fer. Selon les lois de la guerre, cette dernière était normalement une affaire d’hommes, particulièrement des soldats, dans des lieux délimités. Or, la guerre arrive ici jusque dans les villes, les villages et les maisons, et surtout elle devient l’affaire de tous[9]. Les civils deviennent des acteurs à part entière de cette guerre totale qui touche tout le monde et tous les aspects de la vie : même les horloges des clochers sont mises à l’heure allemande[10]… La grande majorité de la population belge fait alors preuve d’une résistance passive, morale, d’hostilité générale et de désapprobation face à cet ennemi qui a bafoué toutes les lois de la guerre. Cela passe par ne pas saluer les soldats que l’on croise, à cacher des biens pour éviter les réquisitions. Certains préfèrent tuer leur chien plutôt que de payer la taxe pour pouvoir le garder. Mais d’autres décident d’aller plus loin et de s’engager pour la patrie à leur échelle en se lançant dans la résistance active.

Tout d’abord, il est essentiel de signaler que le terme de résistance dans le cadre de la Première Guerre diverge de son acceptation pour la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit d’une « résistance civile comme prolongement et complément de la résistance militaire. […] Elle désigne avant tout une posture qu’adopte dans son ensemble le pays face à l’envahisseur […], traduit le refus en pays occupé de se plier à la volonté de l’occupant. La guerre clandestine est une des manifestations de cette résistance […] dans le sens de lutte clandestine menée par des occupés contre l’occupant »[11]. Aussi bien les hommes que les femmes, et même les enfants s’engagent dans cette résistance. Car les hommes sont encore massivement présents sur le territoire belge, seulement 20 % des hommes mobilisables ayant été enrôlés dans l’armée en raison des lois sur le service militaire et de la mobilisation inattendue, prononcée tardivement et évidemment interrompue par l’occupation. C’est donc une population sans déséquilibre trop important entre hommes et femmes qui affronte la suite de la guerre, contrairement à la France ou la Grande Bretagne, où la mobilisation importante des hommes (respectivement environ 80 et 50 %)[12] pousse les femmes vers les usines, les champs afin de remplacer les hommes. La composante familiale  de résistance belge est dès lors très importante.

Différents facteurs peuvent motiver cet engagement clandestin. Le plus évident est la haine de l’ennemi, du « boche » qui a violé la neutralité et l’intégrité du territoire national. Alors que les hommes luttent au front, ce mouvement de résistance s’investit probablement lui aussi d’une mission transcendante à tous : lutter pour la civilisation et face à l’ennemi allemand qui bafoue les lois de la guerre, notamment par le massacre de civils. C’est également l’opportunité pour certains et certaines de participer au conflit à leur échelle, par exemple pour les hommes non mobilisés, trop jeunes ou trop vieux pour combattre. Il peut également s’agir d’une forme de solidarité avec les soldats au front qui ont montré l’exemple. Cette solidarité est renforcée lorsque ce sont des membres de la famille et donne alors à ceux-ci le sentiment de faire leur part pour ramener au plus vite les soldats. Mais aussi, des mères, sœurs ou épouses peuvent vouloir lutter contre l’impuissance dans leur situation de femmes occupées, subissant le double rapport de l’occupant sur l’occupé, et de l’homme sur la femme. Enfin, d’autres sont également attirés par la possibilité de toucher de l’argent, mais cela est souvent tu afin de ne pas entacher le motif patriotique. Ce mouvement résistant est largement inspiré par les grandes figures belges, telles que le cardinal Mercier, qui incite à la résistance dans sa lettre pastorale Patriotisme et endurance en décembre 1914, et incarne l’opposition religieuse ; le bourgmestre de Bruxelles Adolphe Max, qui refuse d’exercer son mandat sous l’autorité allemande et est emprisonné en Allemagne ; enfin le roi Albert, commandant en chef de l’armée belge et dès lors vu comme le commandant de la résistance du pays face à l’envahisseur, il invite la Belgique entière à résister lors de son Discours du Trône prononcé le 4 août 1914[13].

Cette résistance est tout d’abord spontanée, entraînée parfois par des concours de circonstances. L’engagement peut arriver parce qu’un voisin a caché des soldats français et a besoin de votre aide, et voilà que vous êtes membre d’un service d’évasion. Mais aussi, un recruteur de services de renseignements alliés vous a peut être contacté car vous avez été recommandé…

La résistance se structure progressivement ou garde son caractère plus local et amateur. Elle peut prendre de nombreuses formes, à l’exception de la résistance armée qui est un fait de la Seconde Guerre mondiale. Tout d’abord, certains s’adonnent à l’espionnage et à la récolte de renseignements. Une véritable guerre secrète est menée dans les territoires occupés par environ 250 à 300 services[14], dépendant variablement des services secrets belges, français ou britanniques installés aux Pays-Bas restés neutres. Ces services mettent en place des postes d’observation et de récolte de renseignement particulièrement sur les déplacements stratégiques et ferroviaires de l’ennemi, et ensuite des systèmes pour les récolter et les transmettre rapidement aux Pays-Bas par le passage clandestin de la frontière belgo-hollandaise.

D’autres se spécialisent dans la circulation transfrontalière des personnes. Suite à la bataille des Frontières, particulièrement aux batailles de Mons ou de l’Ardenne belge (Rossignol, Maissin, Luchy…) de nombreux soldats français et anglais n’ayant pu se retirer avec leurs troupes suite à la violence des affrontements se retrouvent coincés derrière les lignes allemandes, en territoire occupé, sans possibilité de s’échapper (principalement dans le sud du Namurois, du Hainaut, et en Ardenne). Cachés ou perdus, ils sont progressivement ravitaillés et logés par les civils belges. Ensuite, ces derniers mettent en place des services d’évasion/d’évacuation afin de soustraire les soldats à la surveillance allemande toujours plus renforcée du territoire et à la menace d’un emprisonnement en Allemagne. Ces soldats sont acheminés à la frontière belgo-hollandaise par des civils belges qui se constituent en filière de passage. Arrivés aux Pays-Bas,  ils sont récupérés par  les consulats belges, français et anglais, qui les conduisent alors en Grande-Bretagne, afin qu’ils puissent rejoindre le front en France libre. L’exemple le plus connu de tels services d’évasion est celui du réseau Edith Cavell, animé par l’infirmière britannique éponyme et l’architecte belge Philippe Baucq, qui s’étend du Nord de la France, jusque Bruxelles en passant par Mons. Ces filières d’évasion, outre le passage des militaires, font également transiter des volontaires de guerre et ouvriers belges qui, partant vers la Hollande, la France ou l’Angleterre, cherche à fuir le chômage chronique en Belgique et travailler dans l’industrie de guerre alliée[15]. Un autre type d’action est l’organisation du passage clandestin de courrier entre le pays occupé et le front ayant pour objectif de maintenir le lien entre eux afin de soutenir le moral des deux côtés du front[16]. Enfin, la création d’organes de presse clandestins permet également d’entretenir le moral de la population occupée en lui faisant parvenir des informations normalement touchées par la censure de la presse ; véritables nouvelles du front et du déroulement de la guerre, dessins satiriques, encouragements, ce type de presse distribué sous le manteau joue un rôle important dans la guerre morale qui se joue[17]. L’exemple le plus connu est celui de la Libre Belgique, publiée clandestinement et ponctuellement de 1915 à 1918.

Une du journal La Libre Belgique, juin 1915

La lutte clandestine face à l’occupant allemand mobilise plusieurs milliers de personnes, civils comme militaires, jeunes et vieux, hommes ou femmes, qui entrent en action à leur propre échelle[18]. La diversité au sein de cette résistance civile est très forte. Habituellement cantonnées lors des guerres aux rôles en accord avec leur sexe, soit dans les corps médicaux, dans les cantines ou encore dans les œuvres caritatives, les femmes entrent largement en action au sein de la résistance. Selon Eliane Gubin, environ 30 % de la population résistante est composée de femmes[19]. Cependant, ce chiffre doit probablement être vu à la hausse, car de nombreuses femmes, épouses, filles, voisines, gravitent autour des réseaux résistants sans pour autant en faire officiellement partie. Leur participation, pourtant essentielle, se limite souvent à la sphère domestique ou familiale, ces femmes restant anonymes et constituant ce qu’Eliane Gubin appelle « la nébuleuse féminine »[20]. Il est intéressant de noter qu’au sein des services, les tâches sont globalement réparties entre les deux sexes. Certaines sont exclusivement féminines ou masculines, et les femmes occupant dans bien des cas des fonctions transgressant totalement les normes de genre, par exemple la direction des services. En s’engageant dans la lutte clandestine, les femmes adoptent un nouveau rôle qui détonne avec leurs habitudes d’avant-guerre. Cependant, elles « coulent ce patriotisme dans un moule masculin »[21], en incarnant bravoure, virilité, haine de l’ennemi, le désir de se battre et « témoignent de leur adhésion à un système de valeur somme toute masculin »[22]. Beaucoup sont confrontées à des situations difficiles, éprouvantes, qui « contrastent brutalement avec leur existence antérieure », bouleversant leur système de valeurs et leur mode de vie[23].

            Les services usent également à leur avantage les stéréotypes culturels de genre partagés entre occupants et occupés. Par exemple, les femmes sont au début de la guerre moins soupçonnées par les occupants et bénéficient d’une présomption d’innocence. Elles passent dès lors bien plus facilement les postes de contrôle. On leur assigne des tâches en fonction de leurs qualités, par exemple leurs corps plus frêles et plus légers sont très pratiques pour, par exemple, le passage de frontière.

Mais alors que les réseaux clandestins se mettent en place et se développent, la police secrète allemande, la Zentralpolizeistelle, répartie dans le territoire occupé, s’attèle à trouver et démanteler les services de résistance, à en arrêter et à en juger les membres. Pour ce faire, ils mettent de nombreuses stratégies en œuvre, comme l’engagement de Belges ou d’Allemands, infiltrés dans ces réseaux comme « taupes », qui repèrent des éléments de preuve et permettent l’arrestation de plusieurs membres. Les résistants soupçonnés sont perquisitionnés, enfermés en prison préventive, interrogés et confrontés entre eux sur leurs dépositions. C’est un régime de terreur qui est mis en place entre les murs de ces cellules, dans lesquelles les bourreaux utilisent chantages, coups, menaces, fausses promesses et autres astuces pour tenter de faire tomber un individu et, ainsi, tout le réseau. De fait, à cause du caractère civil des services de résistance, ceux-ci sont bien souvent amateurs, non-préparés à de telles mesures et manquent de cloisonnement et de sécurité. Les dénonciations fréquentes causent beaucoup de dégâts au sein des filières. Certains, fidèles à leur engagement, prennent sur eux le poids des accusations, ou restent muets face aux violences psychologiques et physiques. D’autres, épuisés, effrayés, tentant de sauver leur peau, entraîneront dans leur chute bien d’autres destins.

Face aux conseils de guerre, les prévenus sont jugés lors de procès expéditifs. La plupart des condamnés sont déportés dans des prisons allemandes, comme à Siegburg, Rheinbach, où les conditions de vie sont particulièrement difficiles. La faim est quotidienne, le rationnement de la nourriture étant notamment aggravé par le blocus britannique qui affame l’Allemagne, cette dernière faisant alors des économies sur l’alimentation des prisonniers de guerre. Les gardiens et l’administration des établissements se montrent hostiles envers les détenus, considérés comme partiellement responsables du déroulement et de la longévité de la guerre. Le travail forcé, effectué au bénéfice de l’armée allemande à raison de 12 heures par jour, six jours par semaine, est dur pour les hommes, là où les femmes sont assignées à des tâches plus adaptées à leur « nature féminine », soit des travaux de coutures, mais aussi parfois le travail dans les champs ou la production de petites briques de cinq kilogrammes[24]. L’hygiène y est tout aussi déplorable, notamment en raison du manque de nourriture, de la prolifération de maladies et du manque de soins fournis.

D’autres, en revanche, n’ont pas la « chance » d’être envoyés en Allemagne. Pour leur action patriotique, ils sont condamnés à mort. Certains peuvent bénéficier, in extremis, d’une intervention des consulats en pays neutres, comme l’Espagne ou les Pays-Bas, et sont graciés. Les autres sont alors enfermés à proximité de leur lieu d’exécution et sont, après de longues nuits en cellule, passés par les armes[25]. Ce sont principalement les hommes qui sont condamnés à une telle peine mais des femmes sont également exécutées : on parle de 20 femmes sur 277 résistants passés par les armes. C’est le cas d’Edith Cavell, l’infirmière anglaise cheffe de service, exécutée en octobre 1915. Ces exceptions féminines causent de véritable tollés dans la sphère diplomatique internationale, et elles sont largement reprises dans la propagande du camp allié. Von Bissing, gouverneur général de Belgique, défend ces décisions, en dénonçant l’attitude toujours plus provocante des femmes belges qui pensent pouvoir participer à la guerre en toute impunité[26]. Sadi Kirschen, avocat belge d’Edith Cavell devant le tribunal de guerre allemand, témoigne : « nous pensions tous que jamais ce tribunal de soldats ne verserait le sang d’une femme »[27].

Portrait d’Edith Cavell

Face au peloton d’exécution, les comportements des patriotes varient. Les sources, toujours de seconde main, illustrent des éléments repris et tournés afin de convenir à la propagande durant la guerre et héroïser les martyres belges dans la mémoire collective. Par exemple, on raconte que la jeune Gabrielle Petit, exécutée à 23 ans le 1er avril 1916, aurait dit au peloton avant d’être passée par les armes : « Vous allez voir comment une jeune fille belge sait mourir ! »[28]. Même si cela n’est probablement pas véridique, Gabrielle devient le corps de cet esprit de sacrifice des civils belges qui meurent, comme des soldats, pour leur patrie face à l’ennemi barbare.

Dans la sortie de guerre, ceux et celles qui sont morts en martyrs restent dans la mémoire collective. Les fusillés ont ainsi droit à des funérailles nationales grandioses. Les autres civils, bien vivants mais parfois revenus considérablement affaiblis ou traumatisés des prisons allemandes, doivent reconstruire leur vie après cet engagement qui parfois leur a tout pris. Pourtant, à l’exception de quelques hommages locaux, leurs noms n’ayant jamais été inscrits dans le marbre tombent rapidement dans l’oubli.

L’expérience de l’occupation de la Belgique et de la résistance de ses civils peut paraître anecdotique à l’échelle du conflit planétaire et meurtrier qu’est la Première Guerre mondiale. Cependant, cette résistance civile est un bel exemple de la totalisation du conflit par cet engagement absolu par amour de la patrie, par haine de l’autre, par solidarité avec les soldats du front, etc… Les raisons intimes d’un tel engagement se jouent, lorsque sa propre vie et celle de sa famille est menacée, au plus profond de soi. Comme nous l’avons vu, la résistance civile a pris des formes variées : les services de renseignement, d’évasion, de presse clandestine ou encore de courrier. Elle a été à la fois improvisée ou organisée et supervisée par des institutions alliées ; sous forme d’un engagement complet, ou d’une aide ponctuelle. Elle a été libératrice parfois, notamment pour des femmes qui ont fait l’expérience  pour la première fois des rôles de leadership ou de responsabilité, mais ont été aussi sources de très lourdes sentences de prisons, voire de la peine de mort. Cette résistance ne correspond donc pas à la conception habituelle que l’on en a, moulée par l’expérience de la Seconde Guerre mondiale et qui prend la grande majorité de l’espace mémoriel résistant en Europe occidentale durant les deux guerres mondiales. Les héros civils de 14-18, particulièrement les martyrs, occupent une place centrale dans la mémoire collective belge dans l’entre-deux-guerre, toutefois  ils sombrent  rapidement dans l’ombre du second conflit mondial et son lot d’horreurs,  ainsi que de sa propre résistance et ses héros.

Aujourd’hui, à l’exception de quelques statues sur des squares ou des noms de rue éponymes de résistants morts pour la patrie, les noms de ceux qui ont mené la lutte clandestine civile de la Grande Guerre, dorment dans les archives, certains étant objets de la recherche  historique mais pratiquement tous sont des oubliés de la mémoire collective.

Edige Rombaux, « Statue de Gabrielle Petit à Bruxelles », 2014

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[1] DE MONGE Gabrielle, Les heures tragiques de ma vie, Ohey, Asbl Syndicat d’Initiative et de Tourisme d’Ohey en collaboration avec la famille de Monge, 2014, 464 p., p. 29.

[2] Surnom donné à la Belgique.

[3] Sur la Belgique au coeur de la bataille des frontières, voir : FOLIE Clara, « Poor Little Belgium : la Belgique neutre au cœur de la bataille des frontières d’août 1914 », dans La Revue d’Histoire Militaire, Les Lilas, La Revue d’Histoire Militaire, 2021, [en ligne] https://larevuedhistoiremilitaire.fr/2021/07/19/poor-little-belgium-la-belgique-neutre-au-coeur-de-la-bataille-des-frontieres-daout-1914/?fbclid=IwAR3Cc-sMfsKhvT319gnuaT5b0L2wPA2c8iI_4YHxgoK45lPjC-J5Tz6kBTM (dernière consultation le 11/09/2021)

[4] WEGNER  Larissa, « Occupation during the War (Belgium and France) », dans 14-18 online, Berlin, Freie Universität Berlin, 2014, [en ligne] https://encyclopedia.1914-1918-online.net/article/occupation_during_the_war_belgium_and_france (dernière consultation le 02/09/2021).

[5] D’abord le baron von der Goltz (août 1914 – novembre 1914), ensuite le baron von Bissing (novembre 1914 – avril 1917) et enfin le baron von Falkenhausen (avril 1917 – novembre 1918).

[6] DE SCHAEPDRIJVER Sophie, « Bruges occupée et la Marinegebiet, 1914-1918 », dans Cahiers Bruxellois, n°XLVI, Bruxelles, Musées et Archives de la Ville de Bruxelles, 2014, 280 p., pp. 96-108, p. 96, [en ligne] https://www.cairn.info/revue-cahiers-bruxellois-2014-1F-page-96.html (dernière consultation le 11/09/2021).

[7] Situées dans les grandes communes du pays, les Kommandanturen appliquent les lois et édits promulgués par les instances centrales (le Gouvernement Général) afin de régir la vie quotidienne. Leur pouvoir s’applique sur des zones variables. Il s’agit donc d’un échelon local du pouvoir occupant.

[8] BECKER Annette, « Le sort des femmes pendant l’occupation allemande du Nord de la France » dans MORIN-ROTUREAU Evelyne (dir.), Combats de femmes 1914-1918 : les femmes, pilier de l’effort de guerre, Paris, Autrement, 2004, 288 p., pp. 151-171.

[9] DE SMAELE Henk et GUBIN Eliane, Femmes et hommes en guerre, 1914-1918 : gender@war, Bruxelles, La renaissance du livre, 2015, 160 p., p. 11.

[10] WEGNER Larissa, op. cit.

[11] DEBRUYNE Emmanuel et  PATERNOSTRE Jehanne, La résistance au quotidien. 1914-1918. Témoignages inédits, Bruxelles, Racine-AGR, 2009, 221 p., p. 17.

[12] DE SMAELE Henk et GUBIN Eliane, op. cit., p. 17.

[13] ANTIER Chantal, « La guerre secrète des résistantes et espionnes françaises et belges en 1914-1918 ? », dans VANDENBUSSCHE Robert (dir.), La résistance en France et en Belgique occupées 1914-1918, Villeneuve-d’Ascq, IRHis-CEGES, Centre de gestion de l’édition scientifique, Université Charles-de-Gaulle-Lille, 2012, 127-138 p., p. 113.

[14] Le plus connu de ces services de renseignement est la Dame Blanche. À ce sujet, voir : DECOCK Pierre, « La Dame Blanche », dans 14-18 online, Berlin, Freie Universität Berlin, 2014, [en ligne] https://encyclopedia.1914-1918-online.net/article/la_dame_blanche (dernière consultation le 02/09/2021)

[15] DEBRUYNE Emmanuel et  PATERNOSTRE Jehanne, op. cit., pp. 18-19.

[16] Ibid., pp. 17-18.

[17] Ibid., pp. 17-18.

[18] VAN YPERSELE Laurence, « En guise de conclusion, les résistances belges et françaises en 14-18 », dans VANDENBUSSCHE Robert (dir.), La résistance en France et en Belgique occupées 1914-1918, Villeneuve-d’Ascq, IRHis-CEGES, Centre de gestion de l’édition scientifique, Université Charles-de-Gaulle-Lille, 2012, 232 p., pp. 207-216, p. 213.

[19] GUBIN Eliane, « Guerre 1914-1918 », dans GUBIN Eliane (dir.) et JACQUES Catherine (dir.), Encyclopédie d’histoire des femmes Belgique, XIXe-XXe siècles, Bruxelles, Racine, 2018, 655 p., pp. 266-273, p. 270.

[20] GUBIN Eliane, « Les femmes dans la « résistance » civile en 1914-1918 », dans JAUMAIN Serge e. a. (dir.), Une guerre totale ? La Belgique dans la Première Guerre mondiale. Nouvelles tendances de la recherche historique. Actes du colloque international organisé à l’ULB du 15 au 17 janvier 2003, Bruxelles, Archives générales du Royaume, 2005, 663 p., pp. 145-156, p. 146.

[21] Ibid., p. 155.

[22] Ibid., p. 155.

[23] Ibid., p. 155.

[24] DEBRUYNE Emmanuel, Le réseau Edith Cavell. Des femmes et des hommes en résistance, Bruxelles, Racine, 2015, 283 p., p. 155.

[25] DEBRUYNE Emmanuel et PATERNOSTRE Jehanne, op. cit., p. 27.

[26] DE SMAELE Henk et GUBIN Eliane , op. cit., p. 117.

[27] KIRSCHEN Sadi, Devant les Conseils de Guerre allemands, Bruxelles, Rossel, 1919, 508 p., p. 54.

[28] HOUWAERT-WINBERG Mireille, « Gabrielle Petit, la grande fusillée », dans DE LOOK Francis (éd.) et LOODTS Patrick (éd.), Médecins de la Grande Guerre, 2005, [en ligne] https://www.1914-1918.be/civil_gabrielle_petit.php (dernière consultation le 02/09/2021).

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