L’engagement poussé à son paroxysme : Au nom du Japon – Onoda Hirō (2020)

Photographie de l’ouvrage d’Onoda Hirō,  Au nom du Japon, Paris, La Manufacture de livres, 2020 – ©Corneille Ben Kemoun, 2021

La nature même de l’engagement peut sembler surannée dans une société occidentale où l’individualisme – certains parleront d’égoïsme – et le repli dans ses sphères familiales semblent être les nouvelles normes. Paradoxal, pourtant, dans un monde de plus en plus globalisé. Cependant, certaines causes nous transcendent, qu’elles semblent concrètes (l’acquisition de nouveaux droits) ou plus abstraites (la nation, le sens de la patrie ou même la défense de la liberté et de nos valeurs).

Si l’Homme a appris très tôt à être à la recherche de son propre intérêt, il a aussi appris à se dépasser et à se battre pour des causes plus larges. Ce n’est pas Onoda Hirō qui contredira ce sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi. Ainsi nous est contée la stupéfiante histoire du jeune lieutenant Onoda de la 33e compagnie à Futamata, annexe de l’école de Nakano, spécialisée dans l’apprentissage des techniques de guérilla.

Finalement traduite en 2020 dans la langue de Molière, cette biographie est une clé essentielle pour l’analyse de l’engagement des sujets japonais pour leur Empire pendant la Seconde Guerre mondiale.  Si la société japonaise a évolué depuis 1945, les notions de culture japonaise et de nation imprègnent toujours cet archipel. Sentiment d’autant plus vivace sous l’Empire alors en pleine expansion territoriale sur le continent asiatique et dans les archipels du Pacifique. C’est ainsi que notre jeune soldat est désigné pour intégrer cette nouvelle section de Futamata où l’art et les techniques de la guérilla vont lui être enseignés. La nouvelle doctrine théorisée semble d’ailleurs aberrante à de nombreux coreligionnaires de notre narrateur : il ne s’agit plus d’attaquer de front un ennemi mais de ruser, de tendre des pièges et d’attendre son heure, bref de jouer à l’espion ! Il s’agit d’oublier les honneurs militaires ou de respecter les règles intériorisées de combat pour passer à une approche plus libérale de la guerre. Désormais, seule compte la victoire et ce, quels que soient les moyens. Ainsi que l’exprime notre narrateur : « En ce sens, ce que nous apprenions à Futamata était l’exact opposé de ce que nous avions appris avant »[1].

Ce développement de nouvelles techniques de combat est aussi inhérent à la situation géographique du Japon. Le cœur névralgique de l’Empire est un territoire entouré d’océans (Pacifique, mer de Chine) et à proximité de nombreux pays insulaires comme lui. Notamment les Philippines. Sur ces îles et archipels, une véritable stratégie de conquête très localisée se met alors en place. Il s’agit de bloquer l’installation d’équipements aéroportuaires étatsuniens sur chacun de ces bouts de terre. Et ce, de façon parallèle aux combats aériens et maritimes entre les deux armées. Toute installation sécurisée par les troupes alliées devient une menace pour les forces japonaises qui se battent dans leur région maritime. L’idée est donc, en plus des forces régulières, de ralentir l’ennemi autant que possible. Ces soldats de l’ombre vont donc être formés puis détachés dans les nombreuses îles de cette zone qui va des côtes chinoises jusque dans le Pacifique à l’est en léchant les côtes australiennes au sud. Chaque île assure à un camp des opportunités de ravitaillements et de portée d’action. Cette réalité militaire a, par exemple, abouti à la mise en place des ZEE (Zones Économiques Exclusives) qui garantit à un État une mainmise des ressources naturelles dans la zone proche des côtes et une souveraineté sur les couloirs maritimes afférents. Ce partage des zones maritimes est aujourd’hui au cœur de nombreux conflits militaro-politiques entre nations (Grèce – Turquie ou encore Chine et la majorité de ses voisins). 

Contrôler ces bouts de territoire disparates ou saborder les installations ennemies, tels sont les objectifs d’une mission périlleuse et sans honneur.

Zone d’influence de l’Empire pendant la Seconde Guerre mondiale – https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Pacific_Area_-_The_Imperial_Powers_1939_-_Map.jpg

Dépêché sur l’île de Lubang, aujourd’hui territoire philippin, le narrateur va mettre toute son énergie pour ne pas faillir à son empereur. Sa mission commence à son arrivée ce 1er janvier 1945, qu’il ne perçoit pas comme le crépuscule de son Empire bien-aimé. Conforté par l’assurance de ses supérieurs de revenir le chercher à la fin de la guerre, le jeune lieutenant de 23 ans a désormais la charge de déstabiliser les forces alliées présentes sur cette île d’une superficie de 125 km². Au gré de la lecture de cette autobiographie, Onoda nous décrit les différentes étapes de sa mission qui commence par la maîtrise de son environnement, de la reconnaissance des forces en présence et des caches utiles à sa mission. Confronté dès son arrivée à la déroute des forces japonaises, il assume le commandement des survivants et se démène pour continuer le combat malgré les différents obstacles devant lui. Il doit affronter l’environnement hostile de la jungle, les contestations de sa légitimité, les pertes et plus grave encore à ses yeux, les redditions.

Nous avons une description réaliste et humble de la volonté d’un soldat de se battre jusqu’au bout pour sa nation. S’il admet que les ordres puissent être viciés, il maintient son engagement, et cherche coûte que coûte à poursuivre sa mission. Tout sauf le déshonneur de l’abandon. Ou comment une foi, non pas inébranlable mais inévitable, maintient un soldat d’un empire disparu dans une guerre terminée depuis trois décennies. Persuadé de l’immortalité de l’Empire, comment interpréter les différentes tentatives des forces philippines et japonaises pour lui faire rendre des armes sinon comme des mensonges odieux fabriqués de toutes pièces par l’ennemi ? Cette vision absolue et cette force morale sont aussi impressionnantes que tragiques. Comment justifier sinon de ne même pas croire son propre frère qui vous assure que la guerre est finie et que l’empire a failli ? C’est la victoire nette de la passion et de la détermination sur la raison.

L’exemple le plus frappant de cet « aveuglement » est détaillé lorsque notre narrateur se dote d’une radio au milieu des années 1960. Le Japon impérial n’est plus depuis 20 ans, mais toutes les références aux nouvelles relations internationales ne sembleront que pure fabrication de l’ennemi pour induire en erreur. Alors même, que les références au JO de Tōkyō de 1964 et le développement des shinkansen sembleront parfaitement véridiques. Quelle curieuse dualité dans l’accueil des nouvelles du monde extérieure ! Le sens de devoir et la nécessité d’accomplir sa mission ne pouvaient souffrir d’être remis en question par des mensonges éhontés fabriqués par l’ennemi. Onoda ira même jusqu’à reconnaître un talent certain aux forces propagandistes étasuniennes qui dépensent beaucoup d’énergie pour rendre crédible ces informations.

Au-delà de l’histoire passionnante de ce jeune soldat qui mène une guerre déjà perdue, cette autobiographie apparaît – à son corps défendant – comme un véritable manuel de la guérilla. Quiconque se sent inspiré par la survie dans la jungle saura trouver dans ces 317 pages une boîte à outils sur les éléments à prendre en compte si le besoin ou la nécessité de mener une guérilla dans un environnement naturel peu accueillant se fait sentir. Le lecteur saura aussi trouver entre ses lignes de l’amertume et la résolution d’un soldat qui a sacrifié 30 années de sa vie dans des conditions hostiles alors même que ses concitoyens goûtaient au développement économique libéral et à l’industrialisation.

Il apparaît qu’ Au nom du Japon  laisse le lecteur sur un sentiment mitigé. D’une part, nous pouvons admirer la force de caractère d’Onoda et de ce qu’elle dit sur la sincérité de l’engagement ; d’autre part, il en ressortira que ces trois décennies se concluront par un fort sentiment de gâchis. Gâchis d’une jeunesse, gâchis d’une vie et enfin gâchis d’une foi intense dans un monde qui s’écroulait par ailleurs. Combien de temps pouvons-nous croire sincèrement en une idée ou un idéal sans le percevoir réellement mais juste en y croyant ? Au moins 30 ans si on croit l’exemple d’un jeune lieutenant.


[1] Onoda Hirō, Au nom du Japon, Paris, La Manufacture de livres, 2020, p. 45

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