Jean-Charles Jauffret, Ces officiers qui ont dit non à la torture, Algérie 1954-1962, Paris, Autrement, 2005.

Présentation de l’auteur et de l’ouvrage

Jean-Charles Jauffret est agrégé d’histoire, diplômé de l’IEP d’Aix-en-Provence. Cet historien est spécialiste de l’histoire militaire contemporaine. Il a une appétence pour le Maghreb et plus particulièrement l’Algérie, qu’il connaît bien. Son dernier séjour en Algérie remonte à 2015. Il a été directeur du département d’histoire au sein du CHERPA, le laboratoire de recherche du CNRS de Sciences Po Aix. Jean-Charles Jauffret est un grand spécialiste contemporain de la guerre d’Algérie. Il a dirigé six colloques mais aussi les deux premiers tomes d’archives militaires jamais consacrés au conflit algérien en 1988 et 1998 et rédigé plus d’une centaine de communications et d’articles. Pour ne citer que quelques travaux, il publie en 2000 aux éditions Autrement : Soldats en Algérie 1954-1962, Expériences contrastées des hommes du contingent. Plus récemment, en 2016, paraît chez Odile Jacob la synthèse d’une enquête de vingt-et-un ans sur la guerre d’Algérie : La Guerre d’Algérie : Les combattants français et leur mémoire. Jean-Charles Jauffret y concentre ses recherches sur l’armée française pendant la guerre d’Algérie, un de ses sujets de prédilection. Ainsi, nous remarquons que Ces officiers qui ont dit non à la torture est plutôt novateur dans le spectre de ses travaux et publications dans la mesure où dans celui-ci, Jauffret s’intéresse à un thème précis, la torture.

Il s’agit d’un document universitaire d’histoire abordant la torture pendant la guerre d’Algérie. Le titre est très évocateur puisqu’il indique le point de vue choisi par l’auteur : celui des officiers qui ont refusé la torture. La chronologie de l’ouvrage respecte celle des dates officielles de la guerre d’Algérie, à savoir de 1954 à 1962. La première de couverture est une photographie de trois officiers de l’armée française de dos, que nous devinons en train d’interroger et/ou de fouiller un Algérien musulman. Bien que des centaines de clichés comme celui-ci existent, cette prise de vue illustre bien la principale dualité étudiée par l’ouvrage, c’est-à-dire l’armée française opposée à l’ALN/FLN[1] et plus largement aux Algériens musulmans aidant cette organisation.

Ce livre se divise en deux parties qui reflètent une réflexion à deux niveaux. Chaque partie est composée de trois chapitres. Dans la première, intitulée « Une question de commandement », Jauffret choisit de se plonger au coeur de l’armée française combattant en Algérie de 1954 à 1962 afin de montrer comment la torture est perpétrée, dans quel cadre, quelles aires géographiques et dans quels objectifs. Il fait notamment une distinction nette entre l’utilisation de la torture avant la bataille d’Alger[2] et le tournant qui se produit à ce moment-là en 1957. La seconde partie, « Une question de conscience », est davantage théorique et s’attèle à diviser en trois groupes distincts les officiers qui ont dit non à la torture, selon les résultats d’une enquête menée par le groupe de recherche de Jean-Charles Jauffret au CNRS : les officiers chrétiens, les officiers d’obédience marxiste et ceux qui ne rentrent dans aucune des deux catégories précédentes. Enfin, l’ouvrage se termine par une conclusion originale qui ne vise pas tant à reprendre le cheminement du document mais plutôt à comparer le conflit algérien aux affrontements plus contemporains (notamment la guerre d’Irak en cours lors de la publication de l’ouvrage en 2005) et à tenter de définir un code du soldat universel qui empêcherait que la torture soit encore utilisée dans certains endroits du monde. On y retrouve à cette occasion un long développement sur le cas de la prison de Guantanamo à Cuba. Plusieurs annexes viennent étayer les réflexions de ce travail : on retrouve une chronologie de la guerre d’Algérie dont le début est fixé à la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954 ainsi que deux cartes. L’une représentant les départements d’Algérie et du Sahara en 1957, la seconde, le découpage politico-militaire et l’implantation des unités de l’ALN au 1er octobre 1958. Elles permettent une meilleure compréhension de l’étendue de l’implantation de l’armée française, surtout au sein de zones plus sensibles comme c’est le cas pour la wilaya[3] III, la Kabylie du colonel Amirouche. En outre, on note dans cet ouvrage une place prégnante accordée aux sources. Ces dernières sont d’abord militaires, avec les archives du Service Historique de l’Armée de Terre (SHAT) conservées au Château de Vincennes mais convoquent également un travail d’enquête mené depuis 1995 par Jauffret et son équipe du CNRS sur les combattants français de la guerre d’Algérie. Cette étude a permis à la fois la découverte de fonds privés confiés par les officiers d’active et de réserve interrogés mais aussi des résultats probants suite à une technique d’enquête, la méthode semi-dirigée[4]. Trente-sept officiers d’active et soixante-dix officiers de réserve ont ainsi été interrogés. Les sources sont complétées par des témoignages filmés.

  • La définition de la torture et le débat public autour de cette question

La torture est un thème qui fait débat depuis la fin du conflit algérien. Déjà au coeur de cette guerre, la torture éclate aux yeux du grand public suite à la publication en 1958 de La Question, témoignage censuré où Henri Alleg raconte les sévices qu’il a subi. Ainsi, l’ouvrage de Jauffret s’inclut directement dans le débat déjà existant sur la torture en se concentrant plus précisément sur les officiers de l’armée française qui ont fait le choix de refuser cette pratique. Ce travail  relève de questions éthiques et politiques à travers un point de vue novateur : le croisement de sources.

Dès l’introduction, Jean-Charles Jauffret combat l’idée reçue dans les travaux de recherches universitaires selon laquelle un tournant aurait été amorcé en 2004/2005, mettant fin à une « pseudo-amnésie[5] » autour de la guerre d’Algérie. Pour Jauffret, les historiens se sont toujours intéressés à ce conflit qu’il désigne comme « la fracture la plus importante de la conscience nationale française contemporaine après l’affaire Dreyfus et juin 1940[6] ». Le débat public autour de la guerre d’Algérie est constant, et ce spécifiquement depuis les années 1980 avec les premiers grands colloques tel que celui de Jean-Pierre Rioux en 1988 : La Guerre d’Algérie et les Français, mais aussi les grandes thèses : celles de Guy Pervillé ou de Boucif Mekhaled, et de manière plus générale avec la multiplication de publications traitant de cette guerre. L’historiographie sur la guerre d’Algérie démontre un solide acquis scientifique du côté français.

La torture peut se définir, et est définie ici par les textes de droit international, notamment par l’article 1 de la Convention internationale des Nations unies de 1984 comme : « Tout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës, physiques ou mentales, sont intentionnellement infligées à une personne aux fins notamment d’obtenir d’elle ou d’une tierce personne des renseignements ou des aveux ». Il est à souligner que cette définition, précédemment évoquée par les conventions de Genève de 1949, fait l’objet d’une réflexion chez Albert Camus dans sa pièce Les Justes représentée la même année et qui s’interroge ainsi : Est-ce qu’il y a des violences nécessaires pour mettre fin à ce qu’on estime être une plus grande violence ? Finalement, est-ce que la fin justifie les moyens ? L’écrivain français d’Algérie fait de la non-violence – autant celle de l’armée française que celle de l’ALN/FLN – son principal combat dans le conflit algérien, ce qui lui vaudra d’être écarté du débat politique par les autres intellectuels. En évoquant la torture en mai 1958, il écrit :

« Les représailles [de l’armée française] contre les populations civiles et les pratiques de tortures sont des crimes dont nous sommes tous solidaires. Que ces faits aient pu se produire parmi nous, c’est une humiliation à quoi il faudra à jamais faire face. En attendant, nous devons du moins refuser toute justification, fût-ce par l’efficacité, à ces méthodes. Dès l’instant, en effet, où, même indirectement, on les justifie, il n’y a plus de règles ni de valeurs, toutes les causes se valent et la guerre sans buts ni lois consacre le triomphe du nihilisme[7]. »

À partir de juillet 2000, on assiste selon l’historien Benjamin Stora à une « explosion mémorielle[8] » sur la question de la torture. Serait-ce un moyen d’oublier ce qu’il se passait alors en Algérie durant la décennie noire[9] ? La thèse de l’historienne Raphaëlle Branche soutenue en 2000 sur l’armée et la torture pendant la guerre d’Algérie montre que, malgré tout, certains officiers ont refusé de s’adonner à cette pratique. C’est sur cet objet de recherche que se concentre l’étude de Jauffret, sur ces cas de cadres d’active ou de réserve qui ont protesté de l’intérieur, allant à l’encontre des règles et devoirs du soldat. L’ouvrage parcourt toute la période de la guerre d’Algérie et met en exergue un tournant qui se serait dessiné en 1957 lors de la bataille d’Alger en ce qui concerne l’utilisation de la torture. En effet, ces dix mois entérinent une pratique plus fréquente et banalisée de cette dernière, suite aux résultats obtenus rapidement par son biais. De ce fait, la torture devient, à partir de 1957, le moyen phare du renseignement.

  • L’utilisation banalisée de la torture par l’armée française pendant la guerre d’Algérie et le combat courageux de quelques hommes contre cette pratique

Dans une première partie, l’auteur s’intéresse à montrer comment la torture est devenue, non pas une pratique généralisée, mais banalisée dans l’armée française puisque tous les secteurs et les unités n’étaient pas concernés.

Avant le début du conflit algérien, une circulaire envoyée aux préfets par le gouverneur général, Marcel-Edmond Naegelen, condamne l’utilisation de la torture : « La violence doit être prohibée d’une manière absolue en tant que méthode d’investigation[10] ». Par ailleurs, tout au long de la guerre d’Algérie, de hauts responsables militaires envoient à leurs hommes des notes ou des circulaires condamnant l’usage de méthodes fortes, signe que la torture n’est pas une pratique généralisée.

Le premier dérapage commence après le renversement du gouvernement Pierre Mendès-France en février 1955. En Algérie, les forces de l’ordre tendent à sous-estimer l’adversaire et se retrouvent débordées, incapables d’assurer la sécurité de tous. Les massacres d’août 1955 dans le Constantinois[11] marquent un point de non-retour après le 8 mai 1945 et le 1er novembre 1954 qui ouvraient déjà le « cycle de la violence massive[12] » selon Jean-Pierre Rioux. Face à un renseignement qui était « une bataille perdue[13] » jusqu’en 1957 selon le général Henri Jacquin, aux attaques de l’adversaire et plus généralement devant le climat de peur entretenu par le FLN, l’armée française tombe dans le piège de la guerre contre-révolutionnaire en employant les mêmes armes que l’ALN/FLN. La perspective de rétablir un équilibre de la terreur mène à un engrenage fatal qui pousse l’armée française sur la voie de la torture.

Dans ce conflit où il y a une accoutumance à la violence ordinaire, la torture est pratiquée, même si aucun ordre explicite n’a accompagné son utilisation. A ce terme de “torture” sont préférées des périphrases plus implicites comme « méthodes fortes ». Cela pousse certains officiers à faire une différence entre l’utilisation de violences « mesurées » et la torture. Aussi, cette pratique subit une « carence législative » : la justice française n’étant pas adaptée à la guerre subversive, il n’y a pas ou peu de lois pour la proscrire. De plus, le fait que la torture soit pratiquée sur le sol français constitue une non-application des conventions internationales. A ce titre, il est intéressant de rappeler qu’en 1950 la France signe la Convention européenne des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales sans toutefois l’appliquer en Algérie.

Cependant, après avoir décrit la pratique de la torture comme un phénomène non isolé, Jauffret s’attèle à montrer que des hommes d’exception vont s’élever contre ces excès. Au nom de l’éthique, plusieurs officiers ne tolèrent pas la torture surtout si peu de temps après les atrocités nazies. Ainsi, par exemple, le chef de bataillon Lenoir écrit dans une note à ses hommes en août et septembre 1955 : « Veiller particulièrement à éviter toute brutalité inutile » (carton d’archives 2/7 U 3027, SHAT).

Le 7 janvier 1957, le ministre résident Robert Lacoste confie au général Massu, commandant la 10e division parachutiste (DP), les pouvoirs de police dans la zone d’Alger afin de mettre fin au terrorisme urbain. Cette période est marquée par des « disparitions » (comme celle de Maurice Audin[14] le 21 juin 1957), des arrestations massives mais aussi et surtout l’usage de la torture. Afin de démanteler les réseaux du FLN, les officiers pratiquent la torture afin de sous-tirer des informations aux détenus. Le tournant est ainsi marqué. L’emploi de la torture est devenu « normal et nécessaire[15] » d’après les mots du général Paul Aussaresses. Les premiers succès sont là, « grâce » à la torture. On assiste à une forme « d’institutionnalisation » de la torture qui se banalise et, bien qu’elle soit dénoncée par des intellectuels et de grandes personnalités comme l’Abbé Pierre ou l’historien Charles-André Julien, le gouvernement français ne fait et ne dit rien. L’utilisation de la torture est plus ou moins courante et est acceptée de manière plus ou moins implicite. En 1972, le général Massu écrit dans son ouvrage La Vraie Bataille d’Alger que : « La torture a été institutionnalisée, et institutionnaliser la torture, je pense que c’est pire que tout[16] ». L’idée de l’institutionnalisation de la torture implique que celle-ci soit devenue courante au point d’être acceptée comme telle, comme “normale”, entraînant ainsi l’armée française dans un tunnel sans fin.

Portrait de Jacques Massu

Nonobstant – et c’est le parallèle que dresse régulièrement l’ouvrage, la torture n’est pas pratiquée par tous les officiers français. Certains vont jusqu’à oser aller à l’encontre des devoirs du soldat, comme ce fut le cas de l’officier général Jacques Pâris de Bollardière. Il incarne l’archétype du refus de la torture, demandant le 27 mars 1957 à être relevé de son commandement. Selon Jean-Charles Jauffret, c’est sa conscience d’officier chrétien mais aussi d’ancien de la France libre qui l’empêche de tolérer de telles méthodes. On peut alors se demander si le cas Bollardière représente un épiphénomène. Car, en 1957, le fait que la priorité absolue soit la recherche du renseignement semble justifier tous les excès. Néanmoins, si l’ouvrage de Jauffret traite exclusivement de la torture, la fréquence de son usage reste à nuancer puisqu’elle n’était pas la seule méthode employée pendant la guerre d’Algérie. On peut citer notamment la « politique des égards » qui consistait à retourner l’ennemi sans la contrainte. Technique qui s’avère efficace d’après l’expérience du capitaine Pierre Sergent qui, avant de rejoindre l’OAS, réussit à retourner le commissaire politique Aït en Kabylie dont il gagne la confiance[17]. De surcroît, l’ouvrage démontre que l’utilisation de la torture n’est pas constante sur toute la durée de la guerre d’Algérie. Ainsi, après le 13 mai 1958, un espoir renaît chez une partie de l’armée qui croit en une Algérie multiraciale fondée sur l’égalité. Cet espoir a des conséquences directes sur la banalité de la violence de l’armée française, certains officiers préférant alors prôner des actions de pacification envers les populations autochtones.

Dans cette première partie, Jean-Charles Jauffret dresse une forme de chronologie de la torture pendant la guerre d’Algérie. Il y décrit, surtout à partir de la bataille d’Alger, une pratique rapidement banalisée, mais non pas généralisée. En effet, celle-ci est dénoncée par un certain nombre d’officiers dont le nombre exact reste compliqué à établir. Après avoir analysé la réalité complexe de l’utilisation de la torture, changeante selon les lieux et la chronologie, il entreprend d’étudier dans une seconde partie l’idée des « cas de conscience », prenant des approches plus individuelles d’hommes qui ont refusé la pratique de la torture.

  • Les « cas de conscience », ces hommes qui ont dénoncé la torture

Au cours d’une enquête de plus de dix ans durant laquelle ils ont interrogé nombre d’officiers ayant combattu pendant la guerre d’Algérie, Jauffret et son équipe du CNRS ont pu dégager trois types de réponses individuelles chez ces hommes qui ont refusé la torture.

Le premier concerne les officiers qui se réclament d’une sensibilité chrétienne. Parmi eux, l’ouvrage étudie particulièrement le cas du père Henri Péninou, lieutenant de réserve devenu aumônier auxiliaire de la 25e DP. Dans son manifeste Réflexions sur le devoir du soldat. Notre vie chrétienne en Algérie (1959), il écrit qu’« il y a une manière humaine et chrétienne de faire la guerre, même révolutionnaire ». Le second type de réponse désigne les cadres d’obédience marxiste qui sont des officiers d’active proches ou membres du parti communiste pendant la guerre d’Algérie. Pour des raisons principalement d’ordre politique, ils condamnent la torture car ils ont du mal à concevoir les excès de la guerre contre-révolutionnaire qui se retourne contre d’autres résistants, les membres de l’ALN/FLN. Eux-mêmes ayant été résistants pendant la Seconde Guerre mondiale, ils ne peuvent admettre que ceux-ci ne soient pas reconnus comme des combattants à part entière. L’étude donne l’exemple du polytechnicien Marc Chervel qui affirme n’avoir jamais tué en Algérie mais seulement mené une tâche de pacification reposant sur une aide humanitaire et une mise en valeur économique[18]. Enfin, le dernier type de réponse renvoie aux cas de conscience inclassables avec l’intéressant témoignage du sous-lieutenant Jean-Pierre Cômes, envoyé dans le DOP (Dispositif Opérationnel de Protection) de Sétif en 1958 et qui raconte comment il est devenu bourreau jusqu’à être pris d’un certain goût pour la torture[19]. Par la suite, il réalise l’horreur de ses actes et refuse d’exécuter les ordres de ses supérieurs, demandant à être muté. Ce témoignage est poignant dans la mesure où il relate l’histoire d’un homme qui est allé jusqu’à torturer son prochain avant de remettre en question son comportement pour finalement dénoncer cette pratique inhumaine.

  • La postérité de la torture dans les conflits contemporains

L’oeuvre de Jauffret se conclut sur une analyse de la postérité de la torture. Aujourd’hui, les règlements qui régissent l’armée française quant au code de conduite qu’elle doit adopter sont issus d’une réflexion profonde qui cherche à tout prix à éviter les erreurs commises pendant la guerre d’Algérie.

Après 1962, les soldats français ayant été mobilisés lors du conflit algérien se murent dans le silence. Ce n’est que très récemment qu’ils le brise. Les écrivains qui osent parler, comme Jules Roy, officier de l’armée de l’air et Français d’Algérie, sont mal vus. Plus que le mutisme de l’armée française, l’amnistie décidée par les accords d’Évian freine toute réflexion rétrospective sur la torture. De surcroît, à partir de 1962, l’armée française veille à rester discrète pour ne pas ternir à nouveau son prestige. Cependant, quelques dérapages marquent les décennies suivantes. Nous pouvons citer par exemple, l’opération Turquoise au Rwanda en 1994. En outre, le modèle de la bataille d’Alger va servir de référence notamment à Saigon (opération Phoenix en 1967) puis, plus tard, à Santiago au Chili et à Buenos Aires. En effet, la journaliste Marie-Monique Robin soutient que des instructeurs français ont appris à leurs homologues argentins, brésiliens et américains les techniques de la guerre contre-révolutionnaire, dont la torture[20]. On fait face à une dualité intéressante entre une armée française qui cherche à faire oublier son passé colonial et l’efficacité (plus ou moins prouvée) de la torture lors de la bataille d’Alger qui sert d’exemple pour les futures guérillas urbaines. Notons que si l’efficacité de cette pratique a été avérée dans certains cas, elle a surtout conduit à un renforcement des maquis, des résistances et des réseaux terroristes.

Ainsi, la guerre d’Algérie s’illustre comme annonciatrice des conflits contemporains, ce qui amène l’auteur à ouvrir sur une réflexion comparative entre les différents clivages actuels localisés au Moyen-Orient. Au moment de la publication de son livre, en 2005, la guerre fait rage en Irak. Il devient alors nécessaire que la France montre l’exemple dans cette guerre « qui prend des tournures vietnamiennes[21] » en montrant qu’elle a appris de ses erreurs. La médiatisation des sévices perpétrés par l’armée américaine en Irak choque l’opinion publique. Les mêmes techniques que lors du conflit algérien sont employées, notamment la torture par l’électricité (la « gégène »). Par ailleurs, concernant les États-Unis, on pourrait aussi évoquer le cas de la prison de Guantanamo à Cuba qui, de par son éloignement géographique des États-Unis, semble être « en marge du droit international depuis 2002[22] ».

En dernière analyse, il convient de souligner que le travail de Jauffret s’intègre parfaitement dans le débat sur la torture en cours depuis la fin du conflit algérien en France. Son côté novateur de par le point de vue adopté par l’auteur permet d’appréhender une autre image de la torture et de tous ces hommes, souvent noyés dans la masse, qui ont décidé de refuser la torture au nom de l’éthique. La fin de la guerre d’Algérie avec les nombreuses mémoires que ce conflit a créées, est aussi l’occasion de revenir sur les erreurs du passé afin de les corriger pour ne plus les reproduire. Pourtant, les luttes font toujours rage au Moyen-Orient : les images et témoignages des conditions de détention des prisonniers dans le monde démontrent que les leçons du passé ne sont pas toujours travaillées et sont encore loin d’être retenues.

[1] ALN : Armée de libération nationale. FLN : Front de libération nationale.

[2] Désigne les opérations de “pacification” menées par la 10e division parachutiste du général Massu, de janvier à octobre 1957, contre le FLN afin d’enrayer le terrorisme à Alger.

[3] Division militaire créée par le FLN et dirigée par un colonel de l’ALN. Elles sont au nombre de six pendant la guerre d’Algérie.

[4] Technique d’enquête où le discours des personnes interrogées est orienté vers des thèmes définis.

[5] JAUFFRET Jean-Charles, Ces officiers qui ont dit non à la torture, Algérie 1954-1962, Paris, Autrement, 2005, p. 7.

[6] Ibid., p. 7.

[7] Ibid., p. 11.

[8] Expression de Benjamin Stora dans un article du journal algérien Le Jeune Indépendant en date du 1er novembre 2001.

[9] Expression désignant la guerre civile qui oppose le gouvernement algérien et plusieurs groupes islamistes durant la décennie 90.

[10] JAUFFRET Jean-Charles (dir.), La Guerre d’Algérie par les documents, tome II, Les Portes de la guerre, avril 1946-décembre 1954, Vincennes, SHAT, 1998, pp. 296-297.

[11] Tueries perpétrées par le FLN contre des civils, puis par l’armée française contre le FLN.

[12] « La torture », La France en guerre d’Algérie, catalogue de l’exposition de la BDIC, Laurent Gervereau, Jean-Pierre Rioux et Benjamin Stora (dir.), 1992, p. 93.

[13] JACQUIN Henri, La Guerre secrète en Algérie, Paris, Olivier Orban, 1989, p. 97.

[14] Maurice Audin est un militant communiste en faveur de l’indépendance algérienne, qui se retrouve arrêté, torturé et tué par l’armée française lors de la bataille d’Alger en 1957.

[15] “Le général Aussaresses”, émission Métropolis, Arte, 12 mai 2001.

[16] MASSU Jacques, La Vraie Bataille d’Alger, Paris, Plon, 1972.

[17] SERGENT Pierre, Ma peau au bout de mes idées, Paris, La Table ronde, 1967, p. 109.

[18] CHERVEL Marc, De la Résistance aux guerres coloniales. Des officiers républicains témoignent, Paris, L’Harmattan, 2001.

[19] CÔMES Jean-Pierre, « Ma » guerre d’Algérie et la torture. J’étais lieutenant dans les DOP, Paris, L’Harmattan, 2002.

[20] ROBIN Marie-Monique, Escadrons de la mort, l’école française, Paris, La Découverte, 2004, pp. 199-393.

[21] JAUFFRET Jean-Charles, Ces officiers qui ont dit non à la torture, Algérie 1954-1962, Paris, Autrement, 2005, p. 138.

[22] Ibid., p. 139.

Une réflexion sur “Jean-Charles Jauffret, Ces officiers qui ont dit non à la torture, Algérie 1954-1962, Paris, Autrement, 2005.

  1. Mon père, Albert Durand, commandait un escadron de gendarmes mobiles envoyé en Algérie de 1957 à 1959. Il a refusé catégoriquement la torture, et a dû, à cause de cette prise de position, affronter une mutinerie de certains sous-officiers. Il a tenu bon, et a été remercié après la guerre par des chefs de wilayas algériens. Je suis fière de lui.

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