Stèle de victoire de Narâm-Sîn, roi d’Akkad

Stèle de la victoire de Narâm-Sîn, roi d_Akkad (vers 2250 av. n. è.). Musée du Louvre.

La Stèle de victoire de Narâm-Sîn est l’une des œuvres d’art les plus connues de Mésopotamie. Monument haut de 2 mètres, sculpté dans un calcaire rose, elle est une des œuvres majeures témoignant de l’art sculptural de la dynastie d’Akkad . Découverte en 1898 par Jacques de Morgan à Suse, où elle avait été transportée comme butin après un raid réussi du roi élamite[1] Šutruk-Naḫḫunte contre Sippar au XIIe  siècle avant notre ère; elle est aujourd’hui conservée au Musée du Louvre.

Narâm-Sîn est le petit-fils de Sargon (sharru-kîn, « le roi est juste » en akkadien), fondateur de l’empire d’Akkad (2324-2154 av. n. è.

L’empire de Sargon au IIIe millénaire.

Cette stèle, unique à deux égards, commémore la victoire de Narâm-Sîn sur Satuni, roi des Lullubi, un peuple montagnard de la région du Zagros central.

L’inscription d’origine, en akkadien, était placée au-dessus de la tête du roi, dans un espace vide entre Narâm-Sîn et les symboles divins. « Narâm-Sîn, le puissant [environ 10 lignes perdues] (prince de) Sidur… Satuni (prince) des Lullubi se réunirent [ environ 15 lignes perdues] a dédié… [environ 10 lignes perdues]. »

Environ mille ans après la fin de l’empire d’Akkad, en 1158, le roi d’Elam Šutruk-Naḫḫunte (1184-1155 av. n. è.) se lance dans une expédition militaire en direction du royaume de Babylone. Il amasse un important butin de sa campagne, ce qui explique pourquoi tant d’œuvres babyloniennes ont été retrouvées à Suse, telles la stèle de Narâm-Sîn ou le Code de Hammurabi. Sur plusieurs de ces œuvres, il a fait ajouter une inscription en langue élamite dédiée à sa propre gloire.

“I (am) Shutruk-Nahhunte, son of Hallutush-Inshushinak, beloved servant of Inshushinak, king of Anshan (and) Susa, enlarger of my realm, protector of Elam, prince of Elam. At the command of Inshushinak, I struck down Sippar. I took the stele of Naram-Sin in my hand, and I carried it off and brought it back to Elam. I set it up in dedication to my lord, Inshushinak. » (König, 1965).

« Moi Šutruk-Naḫḫunte, fils de Ḥallutuš In Šušinak, rejeton cheri de In Šušinak, roi d’Anzan et Suse, illustre prince chef de Ḥapirti, roi de Ḥapirti, l’élu de In Šušinak mon dieu; Sippar, je pris, la stèle de Naram-Sin je trouvai et enlevai et au pays de Ḥapirti je transportai et à In Šušinak mon dieu je vouai ! » (Scheil, 1901).

Pour en revenir au récit de la stèle, le sculpteur s’affranchit, pour la première fois,  de la traditionnelle division en registres superposés , soit scène , pour présenter une composition plus dynamique, sur une seule scène construite autour de la figure du souverain. Ce choix semble refléter l’idéologie expansionniste et « impérialiste » de la dynastie d’Akkad. Sur le flanc gauche, les soldats akkadiens gravissent les pentes escarpées du pays ennemi. La forme donnée à la composition suggère un mouvement vertical d’ascension balayant toute résistance, accentué par la forme générale du monument. A droite, des ennemis vaincus sont jetés du haut de la montagne, empalés par des lances, fuyant et implorant grâce, ou sont foulés aux pieds par Narâm-Sîn lui-même. Cette scène, d’une grande violence, caractéristique de l’art akkadien, vise à justifier la conquête d’un groupe vu comme non civilisé et barbare.

Le sculpteur établit également une relation morphologique et symbolique entre la montagne et la victoire de Narâm-Sîn. Le souverain est représenté, comme le veut la tradition, avec une taille supérieure à celle des autres hommes et son regard est tourné vers le sommet de la montagne, qui est aussi le sommet de sa gloire.

Les astres visibles au-dessus de Narâm-Sîn représentent les dieux qui font rayonner leur protection sur lui, tandis qu’il s’élève à leur rencontre.

Et c’est là le deuxième aspect unique de la stèle. Narâm-Sîn, pour la première fois de l’histoire, est divinisé de son vivant. Armé d’un arc, d’une hache et d’une javeline, le souverain akkadien porte une tiare à cornes, symbole typique des divinités. L’importance de ce document va alors au-delà de la simple représentation d’un événement historique, car la victoire sur les Lullubi devient un prétexte pour illustrer le programme politique et idéologique de Narâm-Sîn. En rupture avec ses prédécesseurs, son régime véhicule l’image d’une royauté héroïque au travers de l’art officiel et de la religion impériale.

Il ne faut pas négliger le pouvoir des textes et des images dans le Proche-Orient ancien. Il ne s’agit pas seulement d’objets de mémoire. Au travers de ces œuvres, les rois défunts continuent d’exercer leur influence. Leur vol est ainsi un acte de guerre courant et quand Šutruk-Naḫḫunte y ajoute sa propre inscription, il s’approprie par là le pouvoir de Narâm-Sîn.

Bibliographie

AMIET (Pierre), L’Art d’Agadé au musée du Louvre, Paris, éditions de la Réunion des Musées Nationaux, 1976, p. 29-32.

  1. DE DE MORGAN (Jacques), Mémoires, I, Paris, 1900, p. 106 p., 144 sq, pl. X.

FRAYNE (Douglas), « Sargonic and Gutian Periods (2334-2113 BC) », Royal inscriptions of Mesopotamia : Early periods, vol. 2, Toronto, University of Toronto Press, 1993, 144.

KÖNIG (Friedrich Wilhelm),  Die elamischen Königinschriften, AfO supplément 16, Graz, Im Selbstverlage des Herausgebers, 1965, n. 22, 76 p.

VAN DE MIEROOP (Marc), A History of the Ancient Near East : ca. 3000-323 BC, Oxford, Wiley-Blackwell, 2015, ed. III, p. 198-200.

NIGRO (Lorenzo), Per una analisi formale dello schema compositivo della stele di Naram-Sin, Contributie materialidi archeologia orientale IV, 1992, p. 61-100.

PARROT (André), Sumer, Paris, éditions Gallimard, 1960, fig. 212-213.

SCHEIL (Victor), Mémoires, II, Paris, 1900, p. 53 sq, pl. II.

SCHEIL (Victor), Mémoires, III, Paris, 1901, p. 40 sq, pl. II.

[1]. La civilisation élamite se situe sur le plateau iranien, avec une prééminence de la culture montagnarde; Anšan et Suse en sont les principales villes au IIIème millénaire.

[2]. Avant notre ère.

[3]. Texte historiographique retraçant l’histoire de la royauté en Mésopotamie depuis les dynasties antédiluviennes. Sa plus ancienne version connue à ce jour, date de la troisième dynastie d’Ur (XXIe siècle av. n. è.).

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