Alger, la Mecque des révolutionnaires (1962-1974) de Mohammed Ben Slama

Le 19 mars 1962, à midi, était déclaré en Algérie un cessez-le-feu mettant fin à huit ans d’une guerre terrible. Cet événement a ouvert la voie à une longue période de négociations entre le gouvernement français et le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Le 5 juillet 1962, l’indépendance est déclarée en Algérie après 132 ans de colonisation française. Les rues sont en liesse. La joie de la liberté acquise se lit sur tous les visages. Tout semble alors possible dans ce nouveau pays. L’année 1962 marque le début d’une faste période d’espoir pour tout un peuple.

C’est à cette période qui suit la guerre d’indépendance algérienne que s’intéresse le reportage Alger, la Mecque des révolutionnaires (1962-1974) diffusé par Arte en mai 2017. Produit par Mohammed Ben Slama, ce documentaire à base d’archives revient sur une période peu connue de la diplomatie algérienne. Il contribue à lever le voile sur l’après-guerre d’Algérie. De 1962 à 1974, selon les mots du guinéen Amilcar Cabral, fondateur du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), Alger est « la Mecque des révolutionnaires ». Sa formule tient ainsi en une phrase : « Les musulmans vont en pèlerinage à la Mecque, les chrétiens au Vatican, et les mouvements de libération à Alger ». Pendant plus d’une décennie « Alger la blanche » devient « Alger la rouge ». La ville est au cœur de la lutte anticolonialiste et révolutionnaire. Ce documentaire s’attache à montrer le rôle déterminant joué par l’Algérie sur la scène diplomatique internationale.

De 1954 à 1962, les indépendantistes algériens ont combattu la puissance coloniale française par les armes et la diplomatie. Une fois leur indépendance acquise, le nouveau gouvernement algérien fait le choix de soutenir les mouvements anticoloniaux et révolutionnaires du monde entier pour les aider dans leurs luttes. À la tête de l’État algérien, deux hommes. D’un côté le véritable héros du peuple, Ahmed Ben Bella, Président de l’Algérie nouvelle. De l’autre, Houari Boumédiène qui a le poste symbolique de chef de l’armée.

En octobre 1962, Ahmed Ben Bella se rend à Cuba. Le territoire cubain est alors sous blocus des États-Unis et possède des missiles nucléaires soviétiques. Le monde est au bord d’une guerre nucléaire. Le Président algérien est accueilli en triomphe par les Cubains et ce qui ne devait être qu’une simple visite sur l’île se transforme en un véritable soutien de l’Algérie envers Cuba. Il y rencontre Ernesto Guevara qui se préoccupe de l’Afrique qu’il décrit comme le maillon faible de l’impérialisme. Pour lui, l’Algérie est un modèle tant sur le point militaire que sur la scène diplomatique. Il souhaite venir en aide aux États africains qui luttent contre les différents régimes coloniaux et l’apartheid.

En Afrique, un autre homme se bat contre l’apartheid, Nelson Mandela. Membre du Congrès national africain (ANC), il recherche sur le continent de l’aide et des soutiens. Nelson Mandela croit à la non-violence mais après le massacre de Sharpeville en 1960 en Afrique du Sud, il juge que la lutte armée est son seul choix. Il est invité à Oudja, au Maroc, pour participer à des leçons de stratégie révolutionnaire données par l’armée algérienne. Il n’oubliera jamais l’aide apportée par les Algériens. En mai 1990, trois mois après sa libération de prison, il revient sur cette terre remercier le peuple algérien en proclamant : « Algeria is my country ».

Photographie de Ahmed Ben Bella discutant avec Fidel Castro et Che Guevara à Cuba, octobre 1962, Aziz3d, Wikimedia, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ben_Bella_a_la_Havane_-_Cuba.jpg

L’Algérie s’impose alors à ce moment-là comme l’apôtre des pays d’Afrique en lutte. À Alger, des villas du centre-ville accueillent les mouvements de libération internationaux. L’ANC est ainsi présente à Alger dès 1963, mais aussi les mouvements du Mozambique, du Cap-Vert, de la Guinée-Bissau ou encore de l’Angola.

L’Algérie apporte alors à ces pays un soutien militaire, financier mais aussi une aide diplomatique. Ben Bella se voit en Castro africain. Il marque son mandat par des actions symboliques comme la destruction de bidonvilles. Il décrète l’auto-gestion par le peuple des propriétés abandonnées par les colons. Le gouvernement algérien prône l’option socialiste avec l’idée d’un socialisme compatible avec l’islam. Il fait interdire le Parti communiste afin de se tourner vers un régime de parti unique. De surcroît, une campagne massive d’arabisation est lancée. Néanmoins, ces choix politiques voilent une réalité très contrastée sur le plan de la politique intérieure marquée par un chômage massif mais aussi de fortes difficultés économiques.

Le 19 juin 1965, Houari Boumédiène est à la tête d’un coup d’État qui renverse Ben Bella. Un drame interne se joue au cœur du pouvoir. Un Conseil de la Révolution est alors créé. Les putschistes disent vouloir revenir à la source révolutionnaire héritée du 1er novembre 1954, date officielle du début de la guerre de libération nationale. Boumédiène devient le Président du Conseil et le ministre de la Défense. L’armée algérienne devient progressivement plus structurée et équipée.

En ce qui concerne le soutien aux mouvements anticoloniaux et révolutionnaires, le nouveau gouvernement reste fidèle à ses engagements et continue de les accueillir. Une vingtaine d’organisations sont présentes à Alger comme le Front de Libération du Québec, le Front de Libération de la Bretagne Libre ou encore l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) de Yasser Arafat. Plusieurs milliers de Palestiniens vivent à Alger au milieu des années 1960, principalement des travailleurs, des étudiants et des réfugiés. En juillet 1969, le Festival panafricain réitère le rayonnement mondial d’Alger comme tribune des peuples. L’Algérie indépendante y côtoie l’Afrique combattante.

Au début des années 1970, l’Algérie de Boumédiène jouit d’un grand prestige mais le pays souffre de sous-développement. Le combat est mené pour ouvrir la voie au développement économique. Cela passe par le contrôle du pétrole, qui est la matière première nationale. Le Conseil de la Révolution et le gouvernement décident de prendre 51 % des parts des sociétés pétrolières françaises. L’Algérie devient ainsi le premier pays à réussir la nationalisation de son industrie d’hydrocarbures dans le contexte d’un choc pétrolier mondial.

De 1962 au début des années 1970, l’Algérie met sa diplomatie au service des causes anticolonialistes et révolutionnaires, en soutien aux peuples colonisés du monde entier. L’apogée est atteint en septembre 1973 lorsque Boumédiène accueille le sommet des non-alignés prônant l’union des pays pauvres contre les pays riches. À l’ONU en avril 1974, c’est l’idée d’un nouvel ordre économique mondial qu’il défend. 

Pendant plus d’une décennie, l’Algérie rebelle se confronte donc aux grandes puissances et apporte son soutien à ceux qui luttent pour leur liberté. Tiraillé entre un idéal révolutionnaire hérité de sa guerre de libération et les exigences d’un peuple avide de progrès économique et de liberté démocratique, ce jeune pays qu’était alors l’Algérie a réussi à rayonner sur la scène diplomatique internationale.

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