La guerre d’Algérie à travers la presse et la littérature

De 1954 à 1962, ce sont près de huit ans d’une guerre terrible qui secouent l’Algérie. Appelée « guerre d’Algérie » ou « guerre d’indépendance algérienne » selon les terminologies officielles des gouvernements français et algériens, elle renvoie à des années d’une violence terrible marquées par la torture, les massacres et les attentats perpétrés par les partisans des deux camps. Nonobstant, cette guerre d’indépendance se révèle rapidement comme une guerre des idées partagée entre une presse et une littérature engagées. C’est à travers des points de vues journalistiques et littéraires que nous tâcherons d’appréhender ce conflit majeur de la deuxième moitié du XXème siècle. 

Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954 éclatent une série d’attentats sur le sol algérien. Ils sont revendiqués par une nouvelle organisation, le Front de Libération nationale (FLN) qui combat pour l’indépendance de l’Algérie. Le lendemain, le quotidien algérois Journal d’Alger, crée en 1946, consacre une partie de sa une pour évoquer ces événements.

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Une du Journal d’Alger en date du 2 novembre 1954 (https://algerieprofonde.wordpress.com/2017/09/09/2-novembre-1954/).

Dans une allocution radiophonique, François Mitterrand alors ministre de l’Intérieur, déclare le 7 novembre 1954: « L’Algérie, c’est la France et la France ne reconnaîtra pas chez elle d’autre autorité que la sienne. » En 1954, que ce soit le gouvernement français, la presse ou les intellectuels français, personne ne conçoit la possibilité d’une indépendance pour ce territoire colonisé sous la Monarchie de Juillet depuis les années 1830. L’Algérie est alors constituée de trois départements faisant partie intégrante de la France. En 1954, personne ne se rend compte de l’ampleur de ce qui vient de commencer. 

Il est intéressant d’étudier dans quelle mesure, le temps du conflit algérien, l’engagement de la presse et de la littérature est changeant. Il peut représenter le reflet de la politique gouvernementale française ou celui d’un mal-être grandissant dans la population face à cette guerre qui ne dit pas son nom. Enfin, cela peut aussi être le reflet de l’injustice dénoncée par les intellectuels français. 


1954-1956. La minimisation du conflit algérien par la presse:

Dans les années 1950, lorsque qu’éclate la guerre d’Algérie, la presse est le moyen d’information principal devant la radio et la télévision. Celle-ci a été particulièrement fructueuse durant le second conflit mondial et sa place reste incontestée. On distingue dans la presse écrite, la presse d’information ou d’opinion parmi lesquels de grands quotidiens comme France-Soir, Le Parisien libéré, L’Aurore ou encore Le Monde, mais aussi les journaux reliés aux partis politiques comme L’Humanité, qui connaît cependant un fort déclin après la Seconde Guerre mondiale. Enfin, on retrouve les hebdomadaires, qui commencent à se tailler la grosse part du marché et vont contribuer à garder le débat sur le conflit algérien toujours vivace. Parmi eux, à la gauche de l’échiquier politique, on retrouve France Observateur, L’Express ou encore Témoignage chrétien, et à l’extrême-droite, Carrefour et Rivarol

Au début du conflit, l’Algérie est loin de faire la une des journaux français. La presse ne sait pas réellement comment couvrir un conflit qui n’a pas encore de définition puisque l’on parle alors « d’événements ». La confusion de la celle-ci face à la situation en Algérie découle de la timidité du pouvoir qui ne veut reconnaître ce conflit comme une guerre. Pour l’historien Benjamin Stora, « Nommer la guerre, ce serait reconnaître une existence séparée de l’Algérie, ce serait admettre une « autre histoire ». » Car finalement à cette époque, autant pour le gouvernement français que pour l’opinion publique, les troubles en Algérie ne sont pas faits pour durer et l’idée d’une indépendance est impensable pour tous les partis politiques en place. Le constat est clair: l’Algérie est française et restera française et les événements qui secouent l’Algérie ne sont que l’oeuvre d’une bande de rebelles. Cela se traduit alors par une faible place laissée aux actualités s’y déroulant dans les journaux métropolitains. L’historien Michel Winock constate qu’il y a alors « peu de voix discordantes ». L’ordre du jour étant de rassurer la population sur ce conflit qui n’est pas fait pour durer. 

À partir de 1955, la donne change lorsque l’Assemblée des Nations Unies inscrit le problème algérien à l’ordre du jour de sa session ordinaire. Cela marque l’internationalisation du conflit. L’Algérie s’immisce au cœur des débats politiques et ainsi de la presse d’opinion et d’information. 

Le conflit algérien s’enlise. Sous le gouvernement Edgar est adoptée la loi du 3 avril 1955 créant l’état d’urgence. Ce dernier constitue un régime d’exception qui donne de plus grandes prérogatives de restriction des libertés aux autorités administratives. Il est établi sur le territoire algérien pour une durée de six mois. Cet état de faits montre que le conflit grandit de jour en jour malgré la volonté des journaux de minimiser la gravité de celui-ci de par les termes prudents employés comme « pacification » ou encore « maintien de l’ordre ». Finalement, comme le fait remarquer Michel Winock, l’hebdomadaire illustré Paris Match crée en 1949 est celui qui révèle à travers ses photos aux yeux de l’opinion publique que la France mène bien une guerre et pas seulement des « opérations de maintien de l’ordre ». Ainsi, le discours officiel du gouvernement tient difficilement la route face aux images et aux nouvelles qui viennent d’Algérie. 

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Page 13 du n°336 (3 au 10 septembre 1955) de Paris Match. L’hebdomadaire n’a jamais voulu volontairement contrer le discours officiel du gouvernement français. Cependant, ses photos montrent malgré elles le caractère guerrier des événements d’Algérie. (https://ecrirelaguerredalgerie.wordpress.com/ressources/articles-de-presse/paris-match/)

Albert Camus, écrivain et journaliste engagé pendant la guerre d’Algérie: 

Suite aux élections du 2 janvier 1956, le président René Coty désigne le socialiste Guy Mollet pour former un gouvernement. Ce dernier décide l’envoi du contingent. Des jeunes hommes entre 18 et 22 ans sont ainsi appelés pour aller combattre en Algérie. Cette décision marque un tournant symbolique dans le conflit algérien puisque pour certains Français qui percevaient alors l’Algérie comme une terre lointaine à laquelle ils n’avaient aucun attachement, voient leurs fils et frères partir et parfois y mourir. 

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Albert Camus lisant le journal, Agence France-Presse.

Pour d’autres, l’attachement à l’Algérie est viscéral. C’est le cas d’Albert Camus, né le 7 novembre 1913 près de Bône (Annaba), en Algérie. Cet écrivain, ayant grandi dans le quartier populaire de Belcourt à Alger, s’est toujours intéressé à l’Algérie et à ses injustices. À 22 ans, il s’engage au Parti communiste algérien pendant deux ans, de 1935 à 1937, sur les conseils de son professeur de philosophie, Jean Grenier. Après cette première expérience, il fait ses armes politiques dans le monde journalistique où il apprend à dénoncer, à combattre, à proposer et à apaiser. Il débute dans le journalisme en 1938 à Alger républicain, un quotidien algérois qui milite notamment pour des réformes du régime colonial et lutte contre le fascisme et l’hitlérisme. Il y rédige en 1939 un célèbre reportage journalistique sur la « Misère en Kabylie » où il dénonce les conditions de vie désastreuses du peuple kabyle accusant par là même le gouvernement qu’il juge responsable de cette situation. Plus tard, le 21 août 1944, après la Libération, Camus entre dans l’organe de presse du mouvement de résistance Combat où il devient rédacteur en chef. Il y écrit près de 165 articles éclairant l’actualité politique de son temps et notamment les réformes qu’il souhaite voir advenir en Algérie. Dans une série d’articles, il évoque les massacres de Sétif et de Guelma du 8 mai 1945. Il est alors une des seules voix à s’élever contre le régime colonial. C’est ainsi un Camus aguerri politiquement, après avoir su faire de la presse son meilleur allié, qui s’engage dans le conflit algérien. 

Pour les intellectuels, la presse est perçue comme la tribune idéale pour exprimer ses opinions. Albert Camus l’a compris lorsqu’il s’engage dans le journal de Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise Giroud, L’Express. Il confie à Jean Daniel, collaborateur du journal: « (…) le journalisme m’est toujours apparu comme la forme la plus agréable pour moi de l’engagement, à la condition toutefois de tout dire. » La ligne éditoriale du journal se veut de centre-gauche, anti-gaulliste et surtout porte-parole du président du Conseil Pierre Mendès-France. Camus, qui souhaite soutenir le gouvernement Front républicain de Mendès-France aux élections législatives de janvier 1956, rédige trente-cinq éditoriaux évoquant principalement la tragédie algérienne. Il espère un dialogue et une solution pacifique en Algérie. Il engage son propos dans l’article « L’Absente » du 15 octobre 1955 où il déplore que l’Algérie ne soit pas une priorité dans les débats au Parlement:

« Mais qui pense au drame des rappelés, à la solitude des Français d’Algérie, à l’angoisse du peuple arabe? L’Algérie n’est pas la France, elle n’est même pas l’Algérie, elle est cette terre ignorée, perdue au loin, avec ses indigènes incompréhensibles, ses soldats gênants et ses Français exotiques, dans un brouillard de sang. » 

Au travers des pages du journal, l’écrivain dénonce inlassablement l’incapacité du gouvernement à mener et à comprendre cette guerre. Au fil de ses contestations, il développe l’idée d’une trêve civile, une occasion du moins une dernière chance d’apporter un dialogue entre les deux communautés, les Algériens musulmans et les Français d’Algérie, avant qu’un trop grand fossé ne se forme entre elles. Il préconise donc un arrêt des massacres de civils pour établir une discussion entre les protagonistes du conflit algérien. Cette fenêtre d’espoir aboutit le 22 janvier 1956 lorsque Camus lance à Alger son Appel à la Trêve civile entouré par les « Libéraux » d’Algérie. Ils constituent une minorité d’Européens qui cherchent à apaiser le conflit et dénoncer les abus coloniaux. L’Appel est un échec puisque le gouvernement de Guy Mollet n’y donne pas suite. En 1956, les camps se forment entre les partisans de l’Algérie française, représentés par les journaux de droite et d’extrême-droite, et les partisans d’une possible indépendance algérienne, incarnée en France par les hebdomadaires de gauche àl’instar de L’Express ou France Observateur et les revues politico-littéraires comme Les Temps modernes fondée en 1945 par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Albert Camus lui, homme de gauche, se place hors de l’échiquier politique traditionnel ne prônant ni l’indépendance algérienne qu’il pense inconcevable, ni le maintien d’une Algérie française injuste et inégalitaire. Albert Camus détonne par son positionnement singulier, atypique, qui n’est pas l’illustration d’un manichéisme prédominant durant la Guerre Froide. L’écrivain choisit alors de se résoudre au « silence », ce qui est très mal reçu dans la sphère intellectuelle française de l’époque à l’heure de « l’intellectuel engagé » prôné par Jean-Paul Sartre. 

L’exemple d’Albert Camus est intéressant dans la mesure où il montre l’engagement journalistique et littéraire d’un intellectuel pour une cause qu’il défend. Bien que l’écrivain a un discours en marge, qui n’est pas mis en relation avec le discours dominant porté par les intellectuels de gauche « sartrienne », il est une de ces voix discordantes pendant la guerre d’Algérie. 


1956-1958. L’Algérie, au coeur du débat public:

En 1956, autant la télévision, la radio, toutes deux contrôlées par l’État, que la grande presse continuent à relayer l’idée d’une armée de « pacification » qui ne fait pas la guerre. Nonobstant, l’opinion métropolitaine n’est plus dupe en voyant ses fils mourir au combat. Elle prend réellement conscience du drame algérien. La presse rattachée au pouvoir se couvre d’un voile invisible quant aux événements en Algérie. Paris Match arrête de montrer des photos de morts ou de blessés. La guerre n’est plus visible dans l’espace public métropolitain. Le gouvernement contrôle les médias en cherchant toujours à rassurer et à persuader l’opinion française de l’efficacité et la force de son armée. Pendant ce temps, la réalité du conflit algérien est incarnée par la prolongation de la durée de service des appelés mais aussi le renforcement des effectifs. Le 12 mars 1956 est votée la loi sur les pouvoirs spéciaux, ce qui donne au gouvernement Mollet de plus larges prérogatives, notamment dans les domaines juridiques, économiques et administratifs. Concrètement, cela se traduit par l’attribution aux militaires de pouvoirs de police, la législation des camps d’internement et la création d’une procédure de justice où un individu peut être traduit sans instruction. Ces nouvelles mesures marquent un point de non-retour. 

À ce moment du conflit, et malgré la propagande officielle voulue par le gouvernement à travers les médias, certaines voix commencent à s’élever pour protester. Ces contestations passent principalement par l’écrit, dans les journaux, les revues, les livres et les tracts, la télévision et la radio étant monopoles d’État. 

La presse dite de gauche s’éloigne du gouvernement socialiste au pouvoir qui assume la guerre. Le Parti communiste français qui alors cherchait à faire un « front unique » avec le gouvernement, s’éloigne aussi de leur politique et cela s’en ressent dans les journaux affiliés comme L’Humanité. Cette opposition à la guerre d’Algérie s’incarne surtout à travers quatre hebdomadaires de gauche non-communiste. Tout d’abord l’hebdomadaire politique L’Express, fondé en 1953, qui compte parmi ses collaborateurs de grandes plumes comme François Mauriac, André Malraux ou encore Jean-Paul Sartre. À partir de 1956, il s’écarte de la politique socialiste de Guy Mollet et penche en faveur de l’indépendance algérienne. Plus à gauche que L’Express, France Observateur, né en 1950, est le premier hebdomadaire à parler de « guerre d’Algérie ». Sur une ligne plus modérée, on retrouve Témoignage chrétien, hebdomadaire catholique de gauche crée en 1941 pendant l’Occupation. Enfin, de par son audience considérable en France comme à l’étranger, Le Monde, se distingue par un ton plus mesuré mais tout aussi engagé. Il dépasse les 200 000 exemplaires vendus en 1957. Il devient rapidement la cible des gouvernements successifs de la IVème République dans la mesure où il touche une audience plus élitiste et étendue que les autres journaux. De surcroît, d’autres titres s’engagent dans la contestation de cette guerre comme l’hebdomadaire satirique Le Canard Enchaîné ou encore La Croix, qui voient leurs ventes augmenter pendant ces années de guerre.

 

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Une du n°358 de France Observateur en date du 21 mars 1957. (http://expositions.bnf.fr/presse/grandmobile/pre_147.php)

Parmi les grands combats de ces journaux un fait figure d’exemple: la question de la torture. Une ordonnance de Robert Lacoste, ministre résident et gouverneur général de l’Algérie, en date du 7 janvier 1957 confie au général Massu les pleins pouvoirs de police afin d’enrayer le terrorisme dans la zone d’Alger. Cela permet à Massu de contrôler près de 800 000 habitants avec ses 6 000 parachutistes. Afin de parvenir à l’extorsion de renseignements chez les suspects, ses hommes utilisent notamment la torture. Dès 1955, la question de l’utilisation de la torture par l’armée française se fait connaître du grand public notamment à travers l’article fondateur de François Mauriac dans L’Express daté du 15 janvier 1955. Dans « La Question », il rapporte un témoignage sous la forme d’un dialogue. Il se prend à répondre à la question suivante: La torture peut-elle être considérée comme un mal nécessaire à la lutte contre le terrorisme? À la suite de ce premier article, les témoignages vont se succéder dans les années suivantes. La question de la torture émeut l’opinion française et internationale. En mars 1957, le général Jacques Pâris de Bollardière demande à être relevé de son commandement ne cautionnant pas l’usage de la torture. Comme lui, certains vont jusqu’à oser aller à l’encontre des devoirs du soldat. Ce général représente l’archétype du refus. Selon l’historien Jean-Charles Jauffret, c’est sa conscience d’officier chrétien mais aussi d’ancien de la France libre qui l’empêche de tolérer tout emploi de la torture. Le journal L’Express publie le 27 mars une lettre du général à Jean-Jacques Servan-Schreiber, alors inculpé d’atteinte au moral de l’armée à cause de certains articles dénonciateurs: 

 

« Je pense qu’il était hautement souhaitable (…) que vous fassiez votre métier de journaliste en soulignant à l’opinion publique les aspects dramatiques de la guerre révolutionnaire à laquelle nous faisions face, et l’effroyable danger qu’il y aurait pour nous à perdre de vue, sous le prétexte fallacieux de l’efficacité immédiate, les valeurs morales qui seules ont fait jusqu’à maintenant la grandeur de notre civilisation et de notre armée. » 

La levée du voile sur la torture ouvre la voie à nombre de témoignages. Ils se multiplient dans la presse en 1957. Face à cette déferlante d’articles à propos de la torture qui sont d’autant d’actes d’engagement dans le conflit algérien, le gouvernement fait le choix de saisir ces journaux. En effet, l’état français ne se reconnaît pas officiellement en guerre et ne peut donc usiter de la censure, sauf dans le cas de l’état d’urgence. Avouer que la France était en guerre contre l’Algérie aurait été reconnaître un conflit entre deux peuples. Ainsi, le pouvoir utilisait la saisie des journaux pour empêcher que certains articles ou dossiers ne soient publiés. La technique de saisies des journaux se révèle peu efficace et donne même l’effet contraire. Michel Winock nous dit que les deux objectifs des saisies sont à la fois d’intimider les journalistes mais aussi d’atteindre les finances du journal. Dans le cas de la guerre du pouvoir contre l’hebdomadaire L’Express, les saisies offrent même une plus grande visibilité au journal. Le journal La Croix, en Algérie, a été saisi 40 fois de 1957 à 1960. Les journaux qui osent parler de la torture sont ainsi systématiquement saisis. 

Côté littérature, nous pourrions citer le pamphlet de l’écrivain et critique littéraire Pierre-Henri Simon, Contre la torture, publié au Seuil en 1957, qui lui vaut des poursuites par le gouvernement français. Cependant, il est un témoignage qui marque particulièrement les consciences, celui d’Henri Alleg. Ce Français d’Algérie alors membre du Parti communiste français fait publier aux éditions de Minuit, La Question, en 1958. Dans ce livre autobiographique, il raconte sa séquestration à El-Biar  par la 10ème division parachutiste et la torture qu’il y a subit. À partir de son propre témoignage, il ouvre son propos sur la dénonciation de la torture des civils pendant la guerre d’Algérie. Dès sa publication, l’ouvrage est immédiatement censuré. L’éditeur Nils Andersson le réédite en Suisse. Ce livre a un grand impact puisqu’il contribue à révéler le phénomène de la torture et surtout à montrer qu’elle ne touche pas que les rebelles algériens, mais aussi des civils français. 

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Affiche annonçant la sortie du livre La Question d’Henri Alleg en 1958. Keystone-France. 

En plus des témoignages sur la torture qui sont les sources premières pour dénoncer ce phénomène, d’autres intellectuels s’attèlent à la dénoncer par l’intermédiaire de travaux universitaires. Pierre Vidal-Naquet réalise tout un travail d’historien à partir de 1957 pour défendre la thèse de l’assassinat du militant communiste Maurice Audin par l’armée française en Algérie. La thèse officielle maintient alors que Maurice Audin a disparu suite à une évasion. Ce travail historique réalisé à l’initiative du comité Audin, permet de rendre justice et surtout de faire la lumière sur cette affaire. 

La question de la torture constitue l’un des principaux combats des intellectuels. L’existence de ce phénomène et d’autres exactions commises par l’armée française  (rappelons que les différents belligérants les ont pratiqué à un moment ou à un autre) contribuent à renforcer la position de la plupart des intellectuels français en faveur d’une indépendance algérienne. Colette et Francis Jeanson affirment leur position en faveur des combattants algériens dans L’Algérie hors la loi en 1955. Raymond Aron argumente dans son livre La Tragédie algérienne sur le caractère inévitable de cette indépendance.


1958-1962. L’acmé de l’engagement du monde journalistique et littéraire dans la guerre d’Algérie:

Le retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958 amorce un changement fondamental dans le conflit algérien. C’est en partie la presse qui a contribué à son retour. L’Express à travers la plume de François Mauriac et Hubert Beuve-Méry dans Le Monde soutiennent le retour de De Gaulle au pouvoir. 

Charles de Gaulle revient à la tête de l’État en tant que dernier Président du Conseil de la IVème République. L’avènement d’une nouvelle constitution et d’une nouvelle République favorisent une refonte des médias. La radio et la télévision deviennent les instruments de la nouvelle politique gaullienne au détriment de la presse. Michel Winock défend dans son article l’idée que les médias audiovisuels ont épousé l’évolution de sa politique. La propagande médiatique soutient dorénavant l’évolution du statut de l’Algérie au détriment de la revendication du maintien de la France sur le territoire algérien. 

Le 16 septembre 1958, le Président donne une allocution radiotélévisée dans laquelle il soumet l’idée d’un « droit des Algériens à l’autodétermination » remettant totalement en cause son discours du 4 septembre 1958. Il propose ainsi trois options: la sécession, la francisation ou l’association. Les partisans d’une Algérie française qui pensaient que De Gaulle était de leur côté, se sentent trahis. Ce discours annonce un tournant majeur dans la politique gaullienne. Dans ce contexte, la presse se divise. D’un côté, on retrouve les journaux pro-Algérie française comme l’Aurore et le Parisien libéré mais aussi les hebdomadaires d’extrême-droite comme Aspects de la France, L’Homme nouveau et Rivarol. De l’autre, Le Figaro, France-Soir ou Paris Match suivent la politique du gouvernement et l’idée d’une Algérie algérienne. Enfin, la presse d’opposition de gauche se maintient dans son soutien à l’indépendance de l’Algérie et se caractère de plus en plus fortement par un antigaullisme marqué. Les intellectuels français réaffirment aussi leur soutien à la cause indépendantiste algérienne comme Francis Jeanson dans Notre guerre en 1960. L’ouvrage est publié aux éditions de Minuit, qui rappellent dans un avant-propos: 

« Vivant sous un régime qui se prévaut de respecter les libertés essentielles des Français, nous sommes heureux d’aider ici un de nos compatriotes à user de la première d’entre elles, la liberté d’expression. »

 À cette même période, la presse acquiert une nouvelle indépendance grâce à la loi du 10 janvier 1957 qui établit un statut particulier de l’Agence France-Presse. Dans son conseil d’administration, le gouvernement est mis en minorité ce qui lui permet d’avoir une plus grande liberté. Ceci contraste avec la télévision et la radio qui restent des instruments de la politique gouvernementale. Nonobstant, dans l’enquête « La République du silence » dans Le Monde du 28 avril au 2 mai 1960, Pierre Viansson-Ponté écrit que « la dégradation des libertés publiques se poursuit insensiblement et menace la liberté de la presse ». En effet, au début des années 60, la liberté de la presse reste menacée. Nombre de journaux sont alors interdits en Algérie. 

De 1960 à 1962, la guerre d’Algérie s’intensifie et entre dans sa phase finale. Le 19 janvier 1960, le général Massu est limogé et muté en métropole. Suite à cela, des activistes menés par Pierre Lagaillarde, avocat et député d’Alger, manifestent dans les rues d’Alger. Le premier jour, des affrontements entre les gendarmes et les activistes mènent à la mort d’une vingtaine de personnes et de plus d’une centaine de blessés. Du 24 janvier au 1er février, le quartier des Facultés à Alger est érigé en barricades. La perspective de l’autodétermination pousse les Français d’Algérie à manifester en faveur d’une Algérie française. Au début mars 1960, le général de Gaulle renouvelle les négociations avec les indépendantistes algériens. Des négociations s’ouvrent ensuite à Melun en juin 1960 entre les membres du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) et le gouvernement français. Elles n’aboutissent pas. Des manifestations éclatent dans plusieurs villes d’Algérie en décembre 1960 en faveur de l’indépendance algérienne. En soutien au FLN et au GPRA, elles sont particulièrement présentes dans les quartiers populaires d’Alger, démontrant que le sentiment nationaliste reste fort parmi la population algérienne. Le 8 janvier 1961, les Français approuvent par référendum l’autodétermination du peuple algérien à 75%. C’est une occasion pour De Gaulle d’affirmer sa légitimité en tant que chef de l’État. Les Pieds-noirs en faveur de l’Algérie française se sentent trahis et pendant une semaine, du 24 janvier au 1er février 1961, ils manifestent dans les rues d’Alger en érigeant des barricades. Cette manifestation est portée principalement par Pierre Lagaillarde. Au moment où la situation dégénère, il fuit à Madrid et fonde l’OAS le 11 février 1961 avec Jean-Jacques Susini, le général Raoul Salan et Joseph Ortiz. Cette organisation prône le maintien de l’Algérie dans le giron français au travers d’actes terroristes. Cette organisation s’attaque notamment aux journaux en organisant une série de plastiquages contre les immeubles des publications. Le Figaro en est la cible le 25 février 1962, soutenant l’indépendance de l’Algérie et se mettant ainsi à dos une partie de son lectorat. Par là même, la presse d’opposition devient celle qui défend l’Algérie française et justifie les actions de l’OAS. En réaction à la politique du général, les généraux Challe, Jouhaud, Salan et Zeller tentent de s’emparer du pouvoir par un putsch à Alger dans la nuit du 21 au 22 avril 1961. À la suite de cela, le Président de la République réinstitue l’état d’urgence par l’article 16 de la Constitution. 

Dans un dernier sursaut, la guerre s’étend jusqu’à la métropole. Compte tenu de l’escalade des attentats perpétrés par le FLN, un couvre-feu est instauré à Paris et en région parisienne pour les travailleurs algériens de 20h30 à 5h30 du matin par le préfet de police Maurice Papon. Le 17 octobre 1961, des dizaines de milliers de travailleurs algériens musulmans manifestent pacifiquement contre ce couvre-feu. La manifestation est organisée par la Fédération de France du FLN. Se sentent menacée, la police, sous ordre du préfet de Paris, ouvre le feu. La répression est violente. Certains manifestants sont jetés dans la Seine. On dénombre une dizaine de morts. La presse de droite reste silencieuse sur ces actes. En réalité, peu de journaux ont le courage de dénoncer les violences policières. La réalité est minimisée voire occultée par la grande presse. La presse de gauche, elle, dénonce les violences policières mais n’évoque que peu les victimes. Seule L’Humanité du 18 octobre 1961 dénonce les faits tout en rappelant que le journal ne peut tout dire à cause de la censure gaulliste.

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Une du Parisien libéré en date du 18 octobre 1961. Les événements du 17 octobre 1961 sont largement minimisés par l’utilisation du terme « violentes ». L’idée même qu’il y ait eu des morts est occultée de la une, et le restera d’ailleurs longtemps après. (https://www.acrimed.org/Il-y-a-56-ans-les-medias-et-le-massacre-du-17)

En Algérie, les « barbouzes », des brigades pour contrer les attentats de l’OAS qui terrorisent l’Algérie, sont mises en place. Une manifestation est organisée le 8 février 1962 en métropole contre les exactions de l’OAS. La répression policière fait 8 morts au métro Charonne. Finalement, à partir du 7 mars s’ouvrent les négociations d’Évian qui aboutissent à la signature des accords le 18 mars 1962. Les accords d’Évian établissent un accord de cessez-le-feu le 19 mars à 12h et organisent un programme commun qui sera soumis à référendum. Dans les faits, les combats continuent. Le quartier de Bab-el-Oued , bastion de l’OAS est le théâtre d’affrontements avec l’armée. Le 26 mars 1962, 80 manifestants favorables à l’Algérie française trouvent la mort lors de la fusillade de la rue d’Isly. Les accords sont approuvés par référendum à 90% des voix en métropole le 8 avril et à 99% en Algérie le 1er juillet. Le 3 juillet 1962, le général de Gaulle reconnaît l’indépendance de l’Algérie. L’indépendance est proclamée le 5 juillet 1962. Elle met fin à huit années de guerre causant entre 300 000 et 600 000 morts selon les sources diverses. 

L’expression de la presse et de la littérature dans la guerre d’Algérie est très contrastée. D’un côté, la volonté de contrôle des médias par le pouvoir affaiblit la liberté de la presse. Les journaux et livres d’opposition sont saisis et censurés. Les derniers gouvernements de la IVème République abusent des saisies et ce phénomène se répète dans les prémices de la nouvelle République. D’un autre côté, les guerres sont des moments d’engagements politiques importants et la guerre d’Algérie a favorisé l’écriture d’articles dénonciateurs, la publication de livres accusateurs ou encore le développement d’une presse clandestine comme le journal Vérité-Liberté crée en 1960. Une dissonance subsiste entre la constante menace de la liberté d’expression et l’essor d’une presse et d’une littérature plus engagées. 

La guerre d’Algérie est ainsi aussi une guerre des idées. Le rôle des intellectuels s’y dessine. Ils sont à la fois journalistes et écrivains. Pour s’exprimer au mieux dans le débat public, ils recourent autant à la presse qu’à la littérature, favorisant par là même leur renaissance. 

Une réflexion sur “La guerre d’Algérie à travers la presse et la littérature

  1. Article très complet, merci pour cette belle analyse très importante tant pour la fraternité et l’histoire commune qui lie la France à l’Algérie, mais aussi pour la mémoire des écrits si nombreux lors de cette période de tumulte dans l’histoire.

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