L’histoire militaire à travers les séries télévisées : l’exemple de « Band of Brothers »

L’histoire militaire est dépeinte dans la littérature, le cinéma et de nombreux autres supports dont celui des séries télévisées. Contrairement au cinéma, le format de la série télévisée permet un plus grand attachement du téléspectateur aux personnages car ils y sont dépeints de manière plus détaillée, plus complexe et plus réelle. Par ailleurs, l’inscription de ces personnages dans un contexte de conflit armé, voire de guerre, permet au réalisateur de mettre en avant, dénoncer ou revendiquer un message. 

 


Des fictions basées sur des faits réels

L’une des séries traumatiques les plus populaires de ces dernières années est la série Band of Brothers de Tom Hanks et Steven Spielberg, adaptation de l’ouvrage éponyme de Stephen Ambrose. 

La première mini-série date de 2001 et décrit le parcours de la Easy Company du 2e bataillon du 506e régiment d’infanterie parachutée, une unité de la 101e division aéroportée de l’armée américaine. La plupart des personnages mis en avant ont réellement servi la Easy Company durant la Seconde Guerre Mondiale, tels que Carwood Lipton, Herbert Sobel, Eugene Roe, Lewis Nixon III et certains des personnages secondaires de la série ont également réellement existé comme l’infirmière belge Renée Lemaire. Les lieux (Carentan, Bastogne, Foy, Haguenaux) comme les opérations militaires (par exemple Market Garden) renvoient eux aussi à des réalités historiques. 

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Affiche de la mini-série Band of Brothers (HBO)

Malgré cela, la mini-série comporte des erreurs. La plupart ne sont pas bien graves car elles ont trait à la date ou la cause de décès de certains militaires. Cela peut éventuellement heurter des personnes se sentant plus ou moins liées à ces soldats mais d’un point de vue historique, cela n’a pas d’incidence sur la compréhension et la représentation générale du conflit. Deux erreurs plus sérieuses mais factuelles sont présentes dans la série. La première concerne la découverte d’un camp de concentration dans l’épisode 9 mais nous reviendrons sur ce point plus tard, et la deuxième concerne le suicide d’Hitler. Dans l’épisode 9, Pourquoi nous combattons, les soldats de la Easy Company sont informés du suicide d’Adolf Hitler par le Capitaine Lewis Nixon. Cette scène se tient le 11 avril 1945 (date indiquée dans la série) alors qu’Hitler s’est suicidé le 30 avril 1945. C’est une erreur sérieuse mais purement factuelle, qui ne soulève donc pas de débat idéologique. 

 

La deuxième mini-série, Band of Brothers : l’Enfer du Pacifique, date de 2010 et décrit le parcours de trois militaires américains de la 1ère division des Marines durant la Seconde Guerre Mondiale : Robert Leckie, Eugene B. Sledge et John Basilone. Ces trois soldats sont de véritables vétérans du corps des Marines et deux d’entre eux ont témoigné de leurs expériences dans le Pacifique dans des livres (With the Old Breed At Peleliu And Okinawa d’Eugene Sledge et Helmet for my Pillow de Robert Leckie). Tout comme la première mini-série, celle de 2010 relate les grandes batailles qui ont eu lieu dans le Pacifique durant cette guerre : la bataille de Guadalcanal (plus précisément la bataille navale de l’île de Savo et la bataille de Tenaru), la bataille de Peleliu, la bataille d’Iwo Jima et enfin celle d’Okinawa. 

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Affiche de la mini-série The Pacific (HBO)

Cette deuxième mini-série comporte aussi de petites erreurs factuelles (par exemple dans l’épisode 2, Basilone, une carte du monde est affichée derrière un officier qui fait un discours. Sur la carte, l’Islande est en rouge et marquée par la croix gammée alors que le pays n’a jamais été sous occupation allemande ou allié à l’Allemagne nazie) mais le principal point de controverse est dans l’épisode 3, Melbourne. Dans cet épisode, les Marines américains se reposent en Australie après quatre mois de combats et se rapprochent de jeunes femmes. L’un des Marines, Leckie, rencontre une femme Grecque et les deux personnages échangent sur l’occupation d’Izmir/Smyrne par la Turquie (ou la Grèce selon les points de vue) et l’Incendie d’Izmir. Au-delà du débat historique, mettre en scène ce dialogue ne semble pas très pertinent ni adapté à la série. Elle traite des Marines combattant dans le Pacifique durant la Seconde Guerre Mondiale, pas du théâtre méditerranéen en 1919-1922, d’autant plus que Robert Leckie n’évoque nullement ce point dans son livre. 

Au-delà de ces quelques erreurs factuelles et du point de controverse, ces deux mini-séries restent des fictions. Afin d’attirer le téléspectateur, certains points sont mis en avant (l’héroïsme des militaires) tandis que d’autres sont parfois minimisés (les violences sexuelles par exemple). De plus, les réalisateurs ont fait le choix d’accorder plus de places aux « histoires d’amour » dans la deuxième mini-série, probablement pour contrebalancer la grande violence des scènes de combats et pour humaniser un peu plus les militaires. 

 


La mise en scène de phénomènes de guerres

Malgré quelques erreurs, Band of Brothers a le mérite de rappeler aux téléspectateurs certains faits, certaines batailles et de mettre en scène la mémoire de certains lieux et de beaucoup de Nations. Grâce au format de la série, qui donne aux personnages un visage plus complexe et plus humain (donc plus identifiable pour le téléspectateur), les réalisateurs peuvent, de manière plus ou moins insidieuse, nous faire prendre conscience de certains phénomènes inhérents aux conflits armés.

 Le premier relève de la nature même de l’armée dans les pays démocratiques. Dans les pays régis de cette manière et solidement structurés, l’armée et la défense de manière plus générale sont soumises au politique. Le politique, incarné par le chef de l’Etat, le gouvernement et plus ou moins par le Parlement (dans le domaine de la défense), décide de l’enclenchement et de la fin d’une guerre. Le politique est en communication constante avec l’état-major militaire pour être conseillé et pour décider de la réalisation ou non des opérations. Les renseignements, militaires et civils, font également parties de ces échanges. Premièrement, dans tout Etat existe une rivalité plus ou moins grande entre services donc les échanges d’informations ne sont pas toujours complets. Deuxièmement, les États-majors des armées ne communiquent pas l’ensemble des informations aux soldats du rang. Le rôle de ces derniers est uniquement, mais dans sa totalité, de suivre les instructions et d’effectuer une mission. Il y a donc plusieurs déconnexions entre le politique et le militaire, et au sein des militaires entre les officiers, les sous-officiers et les militaires du rang. Cela s’applique à tous les États structurés selon leurs propres organisations étatiques et militaires. Ces déconnexions ont des impacts très concrets sur les théâtres des conflits. Dans Band of Brothers, nous pouvons voir par exemple que l’état de fatigue des militaires est peu pris en compte, tout comme la détresse psychologique de certains. L’exemple le plus frappant de ces déconnexions se trouve dans l’épisode 9, Pourquoi nous combattons, de la première mini-série. Dans cet épisode, les militaires de la Easy Company découvre un camp de concentration. Malgré toutes les horreurs qu’ils ont vécu et vu, la découverte du camp est un véritable choc pour eux. Premièrement, il faut noter qu’il s’agit d’une erreur factuelle, probablement volontaire. La Easy Company n’a jamais découvert de camp de concentration, ni même de transit. Il s’agit en réalité de la 12ème division blindée qui a effectivement libéré le camp de Landsberg, le sous-camp de Dachau, le 27 avril 1945. Les réalisateurs ont probablement présenté la situation de cette façon afin de rappeler la réalité de l’existence et de l’horreur de ces camps, et puisque la série porte sur la Easy Company, il était plus facile de faire découvrir ce camp de concentration par cette unité que par la 12ème division blindée. Deuxièmement, la découverte du camp de Landsberg par les militaires américains et le choc que celle-ci entraîne chez eux montre implicitement la déconnexion qu’il existe entre les différentes entités déjà évoquées. En effet, les historiens ont prouvé que les Etats-Unis (et bien d’autres Etats bien sûr) avaient connaissance de l’existence des camps de concentration et des camps d’extermination. Les soldats du rang, comme ceux que nous suivons dans la série, ont connaissance de certains faits, mais encore à l’état de rumeurs, non confirmées au niveau politique. 

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La carte des camps de concentration et d’extermination : Par © Dna-Dennis, Sémhur / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Le deuxième phénomène inhérent aux conflits armés que nous pouvons voir dans la série est celui de la violence illégitime. Rappelons tout d’abord que la violence légitime est un monopole étatique, c’est le droit qu’a l’Etat d’exercer certaines formes de violence pour maintenir ou rétablir l’ordre public et c’est également un pouvoir régalien de l’Etat en temps de guerre ou de risque de guerre. Cette violence légitime s’exerce dans des cadres définis et obéit à des règles. Si ces règles sont violées, alors cette violence devient illégitime.Dans Band of Brothers, les réalisateurs n’ont pas caché les violences illégitimes qui ont caractérisé la Deuxième Guerre mondiale. Dans la première minisérie, un homme habillé en civil est exécuté, sans procès ni jugement, car il s’avérerait être le commandant du camp de concentration de Landsberg d’après les informations recueillies auprès des rescapés. Dans la deuxième mini-série, les soldats abattent des militaires japonais désarmés et qui ont capitulé. D’un point de vue strictement légal, ces actions sont des actes de violence illégitime. L’une des violences illégitimes est cependant minimisée, c’est celle des violences sexuelles et des viols envers les populations locales. Dans la première mini-série par exemple, un soldat américain agresse sexuellement une femme. Un autre soldat américain tente de l’arrêter mais abandonne au bout de la troisième tentative. Finalement, la jeune femme n’est pas violée car elle va gifler le soldat. Il est peu probable qu’une simple gifle soit en réalité suffisante pour arrêter un tel acte de violence et ce dans un contexte où cette dernière est généralisée et peut être empreinte d’un sentiment d’impunité. 

Pour finir, le troisième phénomène inhérent aux conflits armés est celui de la désorganisation de la société dans la période d’après-guerre. Dans Band of Brothers, plusieurs passages, mis en second plan mais bien présents, poussent le téléspectateur à prendre conscience de toutes ces problématiques d’après-guerre. Par exemples, lorsque les militaires américains libèrent peu à peu les villes et les villages, on peut voir des scènes de violences envers les « collaborateurs », plus particulièrement envers les femmes ayant entretenu des liaisons avec l’ennemi. Des femmes sont rasées, déshabillées et injuriées sur la place publique. D’autres tentent de partir et de trouver de la nourriture pour elles et leurs enfants nés d’une relation avec l’ennemi. Ce sont des actes de violence plus ou moins aveugle et animale de la foule. Enfin, des actes de vengeance, à la suite des dénonciations, sont perpétrés. En mettant en scène ces situations, les réalisateurs mettent en avant le fait que la victoire des Alliés ne marque pas véritablement le retour à la paix, ce n’est que la première étape d’un processus pour reconstruire l’Europe. La question du retour du soldat se pose également. Qu’il s’agisse des soldats européens fait prisonniers dans les camps allemands ou des soldats américains qui rentrent chez eux, la série met bien en scène les questions d’alcoolisme et des troubles comportementaux de guerre.

Band of Brothers, par son format et le jeu des acteurs, permet aux téléspectateurs de se rappeler de certains événements historiques mais surtout de percevoir certaines complexités inhérentes à la guerre. A voir, ou à revoir.


 

Sources :

  • Tom Hanks, Steven Spielberg (créateurs et producteurs), 2001, Frères d’armes (Band of Brothers), Etats-Unis, Royaume-Uni, HBO.

 

  • Tom Hanks, Steven Spielberg (créateurs), Tom Hanks, Steven Spielberg, Gary Goetzman (producteurs), 2010, Band of Brothers: l’Enfer du Pacifique (The Pacific), Etats-Unis, Australie, HBO. 

 

  • La page HBO de Band of Brothers :

https://www.hbo.com/band-of-brothers

  • La page HBO de The Pacific :

https://www.hbo.com/the-pacific

  • United State Holocaust Memorial Museum :

https://www.ushmm.org/  

  • La liste des unites américaines ayant libéré des camps de concentration :

https://www.ushmm.org/fr/frequently-asked-questions/camps#Quelles%20sont%20les%20unit%C3%A9s%20de%20l’arm%C3%A9e%20qui%20ont%20lib%C3%A9r%C3%A9%20les%20camps%20de%20concentration?

  • La page IMDb de Band of Brothers :

https://www.imdb.com/title/tt0185906/?ref_=tt_sims_tt

  • La page IMDb de The Pacific :

https://www.imdb.com/title/tt0374463/?ref_=ttgf_gf_tt

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