La figure de l’otage entre les XIe et XVe siècles

1152, le royaume d’Angleterre est plongé dans The Anarchy, une guerre civile où s’affrontent pour le trône Mathilde l’Empress et le roi Étienne, respectivement fille et neveu d’Henri Ier. Le roi Étienne assiège le château de Newsbury où sont repliés Jean le Maréchal et ses hommes. Il tient en son pouvoir le fils de Jean, Guillaume, futur Guillaume le Maréchal surnommé « le meilleur chevalier du monde », âgé alors de 7 ans. Jean le Maréchal l’a en effet volontairement remis au roi afin de le convaincre qu’il va se soumettre à une trêve. En réalité il cherche à renforcer les défenses du château. Lorsqu’Étienne se rend compte de la tromperie, il menace d’exécuter le garçon. Le père répond qu’il a d’autres fils et qu’il peut encore en avoir d’autres. L’exécution de Guillaume est alors ordonnée mais ne sera pas menée à bout1. Guillaume le Maréchal est selon la mentalité médiévale, un otage.

Un otage à cette époque est généralement une garantie dans le contexte d’une négociation en vue d’un traité, d’une trêve ou encore d’une rançon. Ainsi, à la suite de la guerre de Saint-Sardos en 1324, opposant les Royaumes de France et d’Angleterre pour le contrôle de l’Aquitaine, des otages sont livrés aux Français par Edmond de Woodstock suite à la reddition de la ville de La Réole. En effet, une trêve a été signée le 22 septembre par ce dernier mais il faut encore qu’Édouard II d’Angleterre signe lui aussi cette trêve. Il a jusqu’à la Pâque 1325 pour le faire. Les otages sont là pour s’assurer de la bonne disposition des Anglais.

La figure de l’otage prend diverses apparences. Il serait compliqué de toutes les traiter mais nous tâcherons d’évoquer différentes facettes de ce personnage.


L’otage peut, par exemple, être gardé captif pour une durée de temps indéfinie dans le cas d’une soumission d’ennemis. En 1066, alors que Guillaume de Normandie, le Conquérant, a vaincu les troupes royales anglaises à Hastings, des otages lui sont remis en signe de soumission par les villes de Douvres et de Londres. Une fois couronné, il ramène avec lui en Normandie un groupe de nobles en tant qu’otages. Il s’agit alors pour lui de s’assurer de la coopération des élites anglaises et de soumettre les régions problématiques. L’otage prend alors la forme d’un chantage. À travers sa personne celui qui le détient possède un pouvoir d’influence sur des populations, des familles, ou encore un individu en particulier. Il arrive également qu’un prince envoie son frère cadet comme otage en soumission à un autre prince. Ainsi, en 1241, alors qu’Henri III d’Angleterre a envahi le Pays de Galles, le prince gallois Dafydd ap Llywelyn envoie son frère Gruffyd. Ce dernier était en effet une menace à l’autorité de Daffyd. Henri III obtient alors une emprise forte sur le prince gallois, car si jamais ce dernier se rebellait, il n’avait qu’à libérer l’otage.

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Dafydd ap Llywelyn et son frère Gruffydd au chevet de leur père Llywelyn le Grand (Matthew Paris, aux environs de 1259)

Pourtant, l’essentiel de la figure de l’otage est concentré dans son rôle au sein des négociations. À cette époque, c’est une figure liée à l’art des pourparlers. De nombreux traités des XIe, XIIe et XIIIe siècles contiennent une clause indiquant que, si défaut est fait au traité, des garants devront se livrer comme otages. Toutefois, la plupart du temps des otages étaient échangés afin d’assurer l’accomplissement du traité ou du payement d’une rançon. L’otage était traité selon son rang, il ne devait pas être malmené. Bien que captif, il n’était pas prisonnier.

Ainsi, un personnage important pouvait jouir d’une liberté relative. Lors du traité de Picquigny en 1475, Édouard IV d’Angleterre doit remettre en otages à Louis XI, Lord Howard et sir John Cheyne, deux membres éminents de son entourage. Ceux-ci se voient offrir des jeux et des banquets à Paris. La vie de l’otage semble alors protégée par le principe de l’hospitalité. Mais il y a des exceptions. En 1195, des otages siciliens d’Henri VI sont aveuglés. Ce dernier prétend en effet que la noblesse sicilienne conspire contre lui malgré le traité de soumission du royaume2.

Être un otage pouvait être perçu comme un honneur que ce soit par le danger encouru ou par le service fait à son seigneur. Édouard Ier d’Angleterre est médiateur entre l’Aragon et la France dans le conflit qui oppose ces deux royaumes autour de la Sicile dans les années 1280-1290. Le prince de Salerne, Charles II d’Anjou, est capturé par les troupes aragonaises en juin 1284. Des tractations pour sa libération sont alors entreprises et l’affaire est partiellement résolu à Canfranc en octobre 1288. Le monarque anglais propose d’envoyer lui-même des otages au roi d’Aragon en échange de la libération du prince de Salerne. Il remet donc aux Aragonais des sujets de son duché en Aquitaine. Parmi eux on retrouve des personnages importants ainsi que des officiers du roi tel que : Gaston de Béarn, vicomte du Béarn ; des membres des familles bordelaises des Colomb et des Soler, très puissantes dans cette ville ; Pierre Ier de Grailly, fils du sénéchal du duché Jean de Grailly ; Bertand de Podensac, qui était maire et gouverneur de Bayonne depuis 1254 ; Auger Mote, qui avait été sous-sénéchal de l’Agenais jusqu’en 1285 au moins ; Jean de Saint-John, lieutenant de Jean de Grailly ; Jean de Vesci, présent lors des négociations pour le mariage entre Alphonse III d’Aragon et la fille d’Édouard Ier, ainsi qu’Othon de Grandson, chevalier savoyard très proche d’Édouard Ier. À la demande de leur seigneur, ils aliénèrent leur liberté. Tout le duché s’intéresse à leur sort et les principales villes garantissent solennellement en présence des procureurs du roi d’Aragon le paiement de l’argent dû en caution des engagements inscrits au traité. Leur captivité dure quatre mois et dès mars 1289 ils sont de retour au duché. Gaston de Béarn est récompensé avec le château de Lados.

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Miniature de la chronique de France ou de Saint Denis, XIIIe et XIVe siècles (Inconnu, British Library). On y voit Charles II d’Anjou, prisonnier, amené devant le roi Alphonse d’Aragon.

Il faut donc se défaire des images contemporaines de l’otage pour essayer de comprendre cette figure à l’époque médiévale. Les otages font parti des négociations et sont l’un des éléments des pratiques diplomatiques de l’époque. Ils servent de caution aux deux parties, de garantie à la bonne foi et à l’honnêteté de celui qui les remet. Ils sont en quelque sorte la matérialité d’une promesse. Cette figure nous permet de remettre en question nos aprioris sur cette époque et de comprendre un des aspects de la mentalité de certaines sociétés de celle-ci.

Bibliographie:

  • Adam J. KOSTO, Hostages in the Middle Ages, Oxford, Oxford University Press, 2012.
  • Jean-Marie MOEGLIN, Stéphane PÉQUIGNOT, Diplomatie et « relations internationales » au Moyen Âge (IXe-XVe siècle), Paris, PUF (Nouvelle Clio), 2017.
  • Georges DUBY, Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde, Paris, Folio, 1986.
  • Divers exemples ont été trouvés par l’auteur lors de recherches dans le cadre d’un mémoire d’études.

1 Voir. George Duby, Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde, Paris, Folio, 1986.

2 Jean-Marie Moeglin, Stéphane Péquignot, Diplomatie et “relations internationales” au Moyen Âge (IXe-XVe siècle), Paris, PUF (Nouvelle Clio), 2017, p. 534.

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