L’Art de la Guerre de Machiavel

Davantage connu pour son ouvrage Le Prince, sorte de manuel pratique dont les préceptes sont censés permettre une gouvernance efficace, Machiavel est aussi l’auteur de L’Art de la Guerre.

A l’image de son œuvre la plus célèbre, cet ouvrage s’organise aussi comme un manuel pratique sous couvert d’une conversation théâtralisée entre Fabrizio Colonna, grand chef mercenaire contemporain de Machiavel et quatre jeunes gens s’intéressant au fait militaire. Plus qu’une analyse de l’art militaire en ces XVe et XVIe siècles, en pleine invasion de la péninsule italique par les forces françaises en 1494, on distingue nettement en filigrane un plaidoyer pour la défense de la conscription par les cités-états italiennes.

En effet, cette période est celle des grands chefs mercenaires, à l’image de Colonna et des bandes armées louant leurs services au(x) plus offrant(s). Mais l’efficacité de tels effectifs est sujette à caution et c’est là tout l’intérêt de cet ouvrage. En détaillant en partie la guerre, les tactiques et les stratégies employées par ses contemporains, dans l’erreur à ses yeux, Machiavel dresse un portrait très peu flatteur de ceux-ci, plus mus par l’appât du gain et la gloriole plutôt que pour l’intérêt commun ou national. Les victoires françaises ont en effet souligné et mis en relief les failles des doctrines utilisées par les troupes italiennes, notamment les carrés de piquiers, dont l’armement et les protections trop légères ne permettent pas de soutenir un corps-à-corps face à des troupes armées d’épées et suffisamment bien protégées. De même le rôle de l’artillerie est à minimiser.

Machiavel, pour résoudre ces lacunes, s’appuie sur deux éléments :

Tout d’abord une conscription sur les terres du Prince, des hommes valides de 17 à 40 ans, qu’il faudrait entraîner un certain nombre de jours par mois, pour les rendre aptes au combat tout en diminuant les risques de séditions ou de rébellions (les armes ne seront pas distribuées en dehors des périodes d’entraînement). Favoriser les sujets du Prince ou les citoyens d’une cité aux hordes de mercenaires est un réel avantage : au lieu de se battre pour le profit, ces troupes se battront pour défendre leur liberté, leur gouvernement ou leur mode de vie. On y voit une ébauche du citoyen-soldat et l’esquisse d’un nationalisme fédérateur.

D’autre part, Machiavel s’appuie sur les récits et traités de stratégie de l’antiquité, mettant grandement à profit les enseignements des Anciens, auteurs comme stratèges grecs ou romains. L’organisation de l’armée, les compétences de ses chefs, ainsi que les stratégies et les tactiques à employer sont tirées tout droit de ceux-ci. Ainsi, les carrés de piquiers en usage, formant une ligne de front unique doivent céder leur place à une combinaison des phalanges grecques et des légions romaines, permettant d’approfondir les formations afin de soutenir plusieurs assauts en multipliant les lignes. De même, épées, piques et protections doivent être combinées judicieusement afin de maximiser le rendement et l’efficacité des forces. Les préceptes anciens servent aussi pour souligner l’importance du renseignement et de la topographie et servent de bases pour l’organisation du campement et des dispositifs d’attaques et de défenses dans le domaine de la poliorcétique, sans négliger l’apport de l’artillerie.

L’Art de la Guerre permet, ainsi, de véritablement plonger dans les tactiques et stratégies employées lors de l’antiquité et d’avoir un aperçu de l’art de la guerre aux XVe et XVIe siècles. Néanmoins, l’ouvrage n’est pas exempt de défauts. En effet, de nombreux principes évoqués semblent désuets et inefficaces, car Machiavel manque d’un œil critique quant à ce qu’il avance. Ainsi, lorsque Colonna fait la description de la bataille parfaite selon lui, les choix de l’ennemi, de même que sa valeur au combat et sa stratégie vont dans le sens de la pensée de l’orateur. Or, le brouillard qui régit la guerre semble ici totalement mis de côté. Difficile donc d’être partisan à 100 % avec le mercenaire. Enfin, Machiavel porte trop d’importance aux écrits antiques, manquant d’esprit critique là aussi. Ainsi, il ne remet jamais en question les effectifs évoqués dans ces derniers, alors que, par calcul politique, ceux-ci étaient généralement gonflés de même que la combativité des ennemis, afin de mettre en relief le courage des principaux acteurs et d’en faire l’éloge, du moins un bel hommage de leur bravoure.

L’Art de la Guerre reste tout de même un bon ouvrage pour quiconque s’intéresse à l’histoire militaire.

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