essai sur la non-bataille

Essai sur la non-bataille

Il y a beaucoup à dire sur Essai sur la non-bataille de Guy Brossollet. Rédigé entre 1972 et 1974 alors que son auteur fréquente l’École supérieure de guerre, cet ouvrage se veut la synthèse d’une pensée à contre-courant du dispositif militaire français terrestre prévu en cas d’invasion du sanctuaire national. Dans ce contexte de Guerre froide et alors que la France a quitté l’organisation intégrée de l’OTAN en 1966, la disproportion des forces avec l’ennemi désigné de l’époque, le pacte de Varsovie, est critique. Les forces françaises s’articulent alors entre celles de sécurité générale – force territoriale de réserve -, des troupes d’intervention, un corps de bataille et des forces nucléaires.

Parmi les menaces auxquelles ces dispositifs pourraient être confrontés, Guy Brossollet distingue les crises (qui n’impliquent donc pas forcément de confrontations armées) et les conflits de basse intensité servant à tester la volonté de la France. Les troupes d’intervention seraient alors suffisantes, malgré leur manque de moyens. Néanmoins, dans le cas d’une invasion générale couplée ou non à des opérations en profondeur, la situation serait susceptible de varier considérablement en raison de la disproportion des moyens déployés de part et d’autre : même avec le soutien américain et des autres nations européennes, la balance reste inégale. La défense du territoire national impliquerait toutes les forces, mais celle des frontières concernerait tout particulièrement le corps de bataille, équipé d’un arsenal nucléaire tactique.

En effet, la dissuasion est au cœur de la doctrine française. Celle-ci s’incarne toutefois en deux volets, l’un tactique, lié à ce corps de bataille conventionnel, et l’autre stratégique – les forces nucléaires. C’est ce modèle, et non pas le principe de dissuasion, qu’analyse et critique l’Essai sur la non-bataille en proposant un nouveau système, que l’auteur espère plus adapté.

Guy Brossollet explique que, pour assurer son efficacité, la dissuasion se doit d’être une alternative détachée des moyens conventionnels dont elle vient justement entraver l’action. La simple présence de l’atome dans le corps de bataille rend inefficientes ses capacités dissuasives (puisqu’il est censé être engagé en totalité), tout en limitant la marge de manœuvre politique. De plus, le corps de bataille, dont le rôle est la protection du sanctuaire national, est, selon l’auteur, un instrument lourd et difficilement maniable, donc peu adéquat dans le contexte d’une invasion par des effectifs supérieurs en nombre.

Ce corps de bataille est en effet fondé  sur des conceptions dépassées, comme la primauté des blindés, auxquels tous les autres moyens doivent emboîter le pas (infanterie mécanisée, artillerie autopropulsée…), alors même que leur suprématie est contestée par un armement individuel de plus en plus étoffé, à l’image des missiles filoguidés, ainsi que par des coûts importants ; un commandement trop dense et rigide, empêchant une réaction prompte et rapide face à l’enchaînement des événements ; enfin, la recherche de la bataille qui serait, devant la disproportion des forces, de toute évidence difficile, si ce n’est impossible, à remporter, même avec le soutien des alliés.

Cette impossibilité de vaincre par la bataille classique donne alors naissance au concept de non-bataille, en lien avec celui de dissuasion : il ne faut pas chercher une résolution directe par les armes, il faut signifier à l’ennemi la détermination du pays par une résistance acharnée (donc le convaincre), qui, simultanément, donnerait temps et informations nécessaires pour la décision politique concernant l’usage ou non de l’atome. La dissuasion stratégique ne pourrait en sortir que grandie.

Guy Brossollet propose donc dans ce but un modèle de Techno-guérilla, reposant sur le maillage du territoire où viendraient évoluer divers modules, avec des zones et missions propres.

Il y distingue des modules de présence, composés de fantassins, armés de missiles filoguidés et de mortiers. Leur objectif serait de ralentir les forces adverses tout en recueillant du renseignement à même d’orienter la décision politique d’utilisation ou non de l’atome.

Sont mentionnés ensuite des modules aériens, groupes d’hélicoptères chassant librement sur, ainsi qu’au-devant du maillage : face à un ennemi pouvant déployer de nombreux blindés, la mobilité et la puissance de feu de ces appareils en font d’excellentes armes antichars.

Les modules lourds, composés des blindés du corps de bataille conventionnel, porteraient des coups bruts sur les flancs adverses, causant de nombreuses pertes et pouvant même rompre la cohésion de l’ennemi.

Enfin, pour coordonner l’ensemble des éléments précédemment cités, Guy Brossollet décrit des modules de liaison, sorte de courroie hiérarchique fluide et directe.

Chacun de ces modules agirait donc dans un espace prédéfini et poursuivrait un objectif précis, notamment la neutralisation d’un certain nombre de soldats et/ou de véhicules. Loin de se contenter de ce simple tableau, Guy Brossollet aborde aussi les différentes configurations d’affrontements possibles. Il tente d’analyser les résultats d’éventuelles confrontations entre le système modulaire et des tentatives adverses diverses, n’excluant aucunement le caractère interarmes fortement probable de l’entreprise, ni l’emploi de l’artillerie et des armes de destructions massives, ni l’éventualité du combat de nuit.

En finalité, l’organisation en modules permettrait de neutraliser de l’ordre de quatre divisions qu’elles soient blindées ou mécanisées. Ces pertes semblent suffisantes aux yeux de l’auteur pour éventuellement obliger l’adversaire à reconsidérer ses prétentions ou alors les confirmer aux yeux des autorités politiques françaises, facilitant ainsi la prise de décision au sujet de l’emploi de l’atome.

Pour appuyer l’ensemble de ses propos, Guy Brossollet établit en fin de son essai un bref devis de son nouveau modèle afin d’en présenter les avantages capacitaires et budgétaires. Le système de modules requiert bien moins de moyens que celui du corps de bataille conventionnel. En effet, ce dernier serait alors en partie remanié, libérant ainsi moyens humains, matériels et financiers. Bien entendu, les chiffres avancés par l’auteur dans cet exercice restent des estimations, mais celles-ci permettent néanmoins de se faire une idée de l’ensemble des coûts et bénéfices impliqués. Un réinvestissement dans les autres composantes des forces terrestres serait ainsi réalisable d’autant que les affrontements de haute intensité ne sont pas les seules menaces qui pèsent sur la France.

En adoptant un tel modèle, les ressources libérées pourraient venir s’agréger à d’autres pans de la défense française. C’est notamment le cas des forces d’intervention, utilisées dans un contexte extérieur comme une réponse conventionnelle à une crise ou un conflit de basse intensité. Guy Brossollet propose d’en augmenter les moyens matériels, notamment en hélicoptères, afin d’accroître leur mobilité et de ce fait, leur efficacité. Par ailleurs, l’auteur aborde aussi les transformations que ce modèle de forces provoquerait au sein même de l’Armée. Il précise ainsi qu’un tel dispositif impacterait l’institution dans son fonctionnement et son administration. Il serait alors possible, mais aussi nécessaire, de rendre les contreparties obtenues au service de la nation plus attirantes et le quotidien des militaires plus supportable.

Concernant l’armement nucléaire, dorénavant indépendant de tout usage du corps de bataille principal, Guy Brossollet s’intéresse à ses vecteurs : missiles et avions. Les missiles manquant d’allonge, l’auteur semble plutôt favorable à l’utilisation des Mirages IV comme vecteurs pilotés. Mais le débat sur cette question étant à cette époque particulièrement délicat, il préfère rester concis sur celle-ci, précisant qu’en matière de dissuasion, « si on demande à l’Atome d’être dissuasif ; c’est la première kilotonne qui compte. Le reste est, dans la plupart des cas, redondance »[1].

Enfin, l’importance d’un système d’alliance est de nouveau réaffirmé par l’auteur, en particulier au niveau européen. Difficile d’aboutir à la constitution d’une institution militaire supranationale en raison des arsenaux nucléaires français et britanniques. La délégation du pouvoir de l’atome à une telle instance pourrait être perçue comme un abandon de souveraineté nationale, compliquant ainsi toute initiative d’alliance.

Devant cette problématique, l’auteur propose alors la recherche de ce qu’il nomme « des voies obliques ». Il ne s’agirait plus d’aboutir à une intégration des différentes armées dans une entité unique – rendue compliquée du fait de ces arsenaux nucléaires – mais simplement d’obtenir un cadre adéquat à l’action commune des forces non-nucléaires européennes. C’est là justement qu’entre en jeu le système modulaire.

En effet, par son caractère polyvalent et sa fluidité d’emploi, ce modèle pourrait servir aux autres pays, afin de constituer d’une part une norme organisationnelle et d’autre part un maillage opérationnel étendu et continu le long des frontières, sans forcément impliquer d’instance supranationale. Toute tentative adverse d’attaquer l’un des pays de l’ensemble, inclurait ainsi le risque de se confronter à une défense multinationale. La dissuasion ne pourrait alors qu’en sortir grandie selon Guy Brossollet, et, comme il l’explique en conclusion, « cette défense n’est-elle pas préférable à l’absence de toute entreprise commune, ou à tout système où l’élément nucléaire affecte à la fois les niveaux tactique et stratégique, et par conséquent frappe l’ensemble du même sceau de l’Incertain ? »[2]. La question est toujours d’actualité…


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[1] BROSSOLLET Guy, Essai sur la non-bataille, Belin, Paris, 1975, 125 p., p. 97

[2] Ibid., p. 110

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