Bonaparte au pont de Lodi, mai 1796, ou comment naissent les Légendes

Bonaparte se voit décerner le grade honorifique de caporal par ses hommes (Source-Gravure de JOB, collection de l’auteur).

En cette toute fin d’avril 1796, le feld-maréchal autrichien Beaulieu, commandant les armées autrichiennes d’Italie du nord, n’y comprend rien : tous ses rapports sont accablants, désespérants, incompréhensibles ! Mais que l’on vienne lui dire qui est cet inconnu, ce Buonaparte, qui, depuis une vingtaine de jours, se permet de voler de victoire en victoire contre les alliés piémontais d’abord, contre les troupes impériales autrichiennes ensuite ? Qui est-il ce freluquet républicain avec son armée de va-nu-pieds, de sans-culottes déguenillés, de sauvages tricolores qui s’autorise le droit d’humilier le roi de Piémont-Sardaigne en l’obligeant à signer un piteux armistice le 27 avril à Cherasco, mettant le Piémont hors-jeu en moins d’un mois de campagne ? Ce jeune général que les Autrichiens et bientôt toute l’Europe entière s’apprêtent à connaître, est Corse, n’a pas encore 27 ans, parle du nez avec un accent italien parfois difficilement compréhensible, fait peur aussi bien dans sa maigreur maladive que dans son regard perçant d’aigle: il s’appelle Napoléon Bonaparte. Pour lui, parti de Nice le 26 mars 1796, la route de sa propre légende ne fait que commencer mais un peu plus d’un mois plus tard, le 10 mai, elle va prendre une tournure décisive au pont de Lodi.

Une manœuvre de génie : échec au roi pour l’armée autrichienne dans la plaine du Pô


Laissons pour commencer, l’un des très proches de Bonaparte, son aide-de-camp Marmont[1], décrire cette fin de mois d’avril alors que le Piémont-Sardaigne, allié des Autrichiens, vient de jeter l’éponge face à la France : « Dans ce mémorable début de la campagne, en moins de vingt jours, deux armées, chacune presque aussi forte que la nôtre, avaient été battues et séparées ; cinq places de guerre avaient ouvert leurs portes ; le Piémont avait été réduit à demander la paix et les Autrichiens forcés à repasser le Pô. Cette même armée, dépourvue de tout, que Schérer, un mois auparavant, commandait et disait être insuffisante pour la défensive dans les montagnes était triomphante, avait dicté des lois, allait envahir le cœur de l’Italie et échanger sa misère, ses privations et ses souffrances contre l’abondance, la richesse et les jouissances de toutes espèces. »

Mais justement, pour arriver à ce cœur de l’Italie que sont notamment la plaine du Pô, le Milanais, la Lombardie et l’Emilie-Romagne avec Parme et Bologne, Bonaparte doit prendre de court les quelques 32 000 hommes de l’armée autrichienne du feld-maréchal Beaulieu qui s’étalent en couverture de Milan et de la ligne du Pô. Tous les passages de ces fleuves sont soit fortement gardés soit détruits : les Autrichiens veillent. Leur chef, Jean-Pierre de Beaulieu, n’est pas un novice. Âgé de 70 ans, ce Belge au service de l’Autriche, est un grand noble aussi exigeant et irritable que parfois mesquin envers ses subordonnés. Ayant connu une jeunesse fougueuse dans les armées impériales combattant la Prusse de Frédéric II, il s’est à peine assagi ; s’il vient d’arriver en Italie, c’est pour lui un désaveu terrible car c’est surtout en raison de ses échecs dans les Flandres avec l’élite de l’armée autrichienne en 1792, notamment la défaite de Jemmapes. Aussi, veut-il se rattraper en Italie du nord pour finir sa carrière en beauté. Et s’il dispose d’une armée secondaire, il a tout de même de très bon atouts dans sa manche : d’excellents officiers venus de tout l’Empire comme Vukasovič le Croate, Sebottendorf l’Allemand, Liptay le Hongrois… Ses régiments autrichiens, hongrois, italiens et balkaniques sont en majorité très aguerris et il a même reçu le renfort de la cavalerie alliée du Royaume de Naples, des unités d’élite par définition. Exploitant parfaitement ses positions, il s’est placé dans le coude ouest du Pô en barrage du franchissement de ce fleuve pour les Français concentrés dans le Piémont et la Ligurie et n’entend pas leur permettre quoique que ce soit en attendant de reprendre l’offensive. Ayant concentré son armée juste en face des Français soit vers le passage de Valenza, il a dégarni les passages plus lointains en amont sur le Pô mais ce serait bien le Diable si les Français se portaient jusqu’à Piacenza, à plus de 90 kilomètres de leurs positions actuelles ! Néanmoins, le comte hongrois Anton Liptay garde tout de même cette zone avec près de 6000 hommes dont la moitié de cavaliers.

Pour Bonaparte, il faut donc trouver une solution… Et le génie va fuser tel un éclair transcendant : on frappera bien évidemment là où l’Autrichien n’attend pas ! C’est-à-dire à Piacenza ! Oui mais pour cela, il faudrait que l’armée française longe le Pô gardé par les Autrichiens sur près de 90 kilomètres sans se faire repérer ? Qu’à cela ne tienne ! La vitesse sera mère de la victoire ! Bonaparte envoie ses ordres : c’est parti !

Bonaparte menant ses hommes (Source-collection Vinkhuijzen, New York Public Library Digital Collection).

Le 1er mai, l’armée française reçoit ses ordres de marche, millimétrés au détail près : les divisions Laharpe, Masséna, Augereau, Sérurier doivent, dans cet ordre, se porter au plus vite sous Piacenza d’ici une semaine, y franchir le Pô, surprendre les Autrichiens et les couper de leurs lignes de communications ! Rien que ça ! Il faut donc se débrouiller pour franchir 90 kilomètres sans se faire découvrir ! Pour accélérer la marche, Bonaparte constitue alors une avant-garde légère composée des bataillons de grenadiers et de carabiniers, les meilleurs tireurs et les plus courageux soldats de l’armée ; il la confie au général Dallemagne, magnifique officier de 42 ans, un coriace savoyard du Bugey qui a fait ses classes lors de la guerre en Amérique où il avait été promu sergent à 25 ans. Ses deux seconds sont exceptionnels : Pierre-Louis Dupas, 36 ans, savoyard lui aussi, d’Evian, ancien de l’armée sarde, véritable tête brûlée ; Jean Lannes, 27 ans, un gars du sud-ouest, de Lectoure, fils de cultivateur et apprenti teinturier avant d’être pris par la guerre, aussi beau et brave que les chevaliers des chansons de geste, le patriotisme en plus.

Avec des hommes de cette trempe, les premiers objectifs sont rapidement atteints : alors que des troupes françaises simulent un passage du Pô à Valenza pour continuer à tromper Beaulieu et les Autrichiens, Dallemagne, Lannes et Dupas, partis le 4 mai, effectuent l’exploit de parcourir, à pied, plus de 80 kilomètres en 36 heures se présentant devant Piacenza le 7 mai au matin. La division de Laharpe, 41 ans, un Suisse du canton de Vaud, condamné à mort dans son pays pour républicanisme, excellent tacticien et toujours le premier dans la brèche, suit à moins d’une demi-journée de marche. Bonaparte, Masséna et Augereau ne sont qu’à un jour de marche, Sérurier à trois.

Le mouvement tournant des Français début mai 1796 (Source-Google Maps modifié par l’auteur).

Sitôt Piacenza en vue, Dallemagne prend ses dispositions pour passer le fleuve en dehors de la ville et tromper les Autrichiens de Liptay. Utilisant quelques barques de fortune, grenadiers et carabiniers de Lannes, soit 900 hommes, s’élancent les premiers : voilà le Pô traversé et les Autrichiens mystifiés ! Seuls 200 à 300 hussards hongrois essayent de s’interposer, il est trop tard ! Dallemagne suit rapidement avec le reste des hommes, 1500 fantassins et 1500 cavaliers, tandis que la division Laharpe traverse en fin de journée du 7 : une solide tête de pont s’est établie pour les Français et déjà, Liptay, averti, se voit débordé avec ces 3000 fantassins et 2000 cavaliers. Dès le lendemain, Bonaparte arrive au pas de course et fait en sorte qu’à la mi-journée du 8, les divisions Augereau et Masséna soient déjà passées. Pendant, ce temps, Laharpe et Dallemagne, n’attendant pas le reste de l’armée, continuent à avancer, bousculant tout sur leur passage ! Liptay envoie des messages de détresse à Beaulieu qui comprend enfin qu’il a été roulé ! Un danger immense pèse alors sur son armée : si Bonaparte réussit son coup, les Autrichiens vont être encerclés et écrasés entre le Pô à l’ouest et au sud et l’Adda à l’est, un puissant affluent du Pô ! Hors de question de finir dans ce piège à rat ! Alors, les ordres partent au quartier-général autrichien : tandis que Beaulieu lui-même se charge d’envoyer sept bataillons à la rescousse de Liptay, le reste de l’armée doit, au plus vite, marcher au nord vers le pont de Lodi et se retirer à l’abri de l’Adda. L’excellent général Sebottendorf, avec ses bataillons de Croates sous Vukasovič notamment, fermera la marche et formera l’arrière-garde chargée de protéger le passage de Lodi. Mais Bonaparte a très bien saisi ce mouvement et la ville de Lodi devient bientôt l’objet de toutes les convoitises, autrichiennes comme françaises : les grenadiers de l’avant-garde de Dallemagne n’en sont plus qu’à une trentaine de kilomètres !

L’après-midi du 8 est mouvementée pour les Autrichiens : tandis que les bataillons de renforts se dirigent vers Casalpusterlengo, 15 kilomètres au nord de Piacenza, les troupes de Liptay postées à Codogno, à seulement 4 kilomètres, sont violemment attaquées par Laharpe et les grenadiers de Lannes : Liptay ne peut tenir le choc des enragés de la République et subit de lourdes pertes, près de 800 hommes et trois drapeaux ; il se replie alors vers le fleuve Adda mais ne voulant pas y être acculé, il préfère le traverser à Pizzighettone, environ 9 kilomètres à l’est et se mettre à l’abri de cette ville fortifiée. Les Français, débarrassés de Liptay, peuvent désormais se concentrer sur Beaulieu. Celui-ci, arrivant en fin de soirée à Casalpusterlengo, tente une attaque surprise sur Codogno, pensant les Français insouciants ; cette attaque échoue lamentablement, Dallemagne et ses grenadiers réagissent avec violence, les Autrichiens doivent se retirer avec fracas mais les Français font une grave perte en la personne du général Laharpe qui, voulant réorganiser ses troupes dans la nuit, est frappé à mort par un tir inconnu certainement tiré par un de ses hommes. Arrivé en toute hâte, le major-général de l’armée et second de Bonaparte, le général Alexandre Berthier, prend immédiatement en main sa division pour poursuivre les opérations.

Le général Claude Dallemagne (1754-1813) à la tête de ses troupes (Source-Tableau de Jules-Firmin Delangle, 1895, Musée de l’Armée, Paris, RMN-Images d’art).
Portrait de Jean Lannes (1769-1809), alors jeune officier de la République (Source-Huile sur toile de Paulin-Jean-Baptiste Guérin, 1835, château de Versailles, RMN-Images d’art).

Au matin du 9 mai, la poursuite reprend inlassablement, les ordres de Bonaparte vont dans toutes les directions : un petit détachement s’occupe de surveiller Liptay à Pizzighettone, Dallemagne prend illico la route de Lodi ; Masséna qui obtient le commandement de l’avant-garde car sa division est trop lente arrive à toute vitesse depuis Piacenza, Jean-Baptiste Meynier son second, énergique et méthodique officier provençal de 47 ans, suit à la sortie de Piacenza mais malade, il n’arrive pas à imprimer un rythme d’enfer à ses troupes. Aussi, Jean-Baptiste Cervoni, un Corse prometteur de 27 ans, prend la relève avec fougue ; Augereau a reçu ordre de s’avancer à la rencontre de Beaulieu en longeant le Pô tandis que Sérurier qui effectue son passage à Piacenza doit suivre Augereau…

Pour Beaulieu, la nasse est proche de se refermer mais tout de même excellent tacticien, il a pu prévoir des solutions : l’essentiel de son armée se trouvera bien, le 9 mai au soir, de l’autre côté de l’Adda et les points de passage principaux sont fortement gardés : l’un à Pizzighettone par Liptay qui bénéficie de la protection de cette place forte, l’autre à Lodi qui n’est certes pas une place forte mais où Sebottendorf, avec des troupes d’élite et près de 20 canons, s’apprête à faire chèrement payer le passage aux Français. Pour Beaulieu, il est vital de conserver ces deux points car cela permet de tenir ouverte la communication avec Milan ; s’il en perdait un, il serait obligé de se retirer sur le fleuve Mincio avec Mantoue, Vérone, Brescia et les Français seraient désormais maîtres du Milanais et de la plaine du Pô. Et cela est inacceptable.

La ‘‘campagne’’ amenant à la bataille du pont de Lodi (Source-Google Maps modifié par l’auteur).

La journée du 10 mai 1796 : Le jour du ‘‘Petit Caporal’’


Bonaparte, qui a passé une nuit de quelques heures à Casalpusterlengo, veut absolument retrouver son avant-garde pour maintenant continuer les opérations à la tête de ses troupes : parti à 3 heures du matin, il la retrouve à l’aurore, 5 kilomètres plus loin à Zorlesco sur la route de Lodi, qui ne se trouve plus qu’à 16 kilomètres. Masséna qui a rejoint l’avant-garde la veille au soir, Dallemagne, Lannes sont là ! En avant ! Meynier et sa division enfin partis de Piacenza à quatre heures du matin, se font fort de rejoindre dans la journée ! Il ne s’agirait pas de manquer la bataille !

Les kilomètres sont avalés et voilà que les Français sont en vue de Lodi, jolie petite ville médiévale de 12 000 habitants. La ville même est située sur la rive ouest de l’Adda et le pont vital pour les Français comme les Autrichiens est donc à l’extérieur : mais on n’y accède que par la ville.

Le jeune Marmont, 21 ans, alors aide-de-camp de Bonaparte, a été mis à la tête de l’avant-garde et avec ses hussards du 7ème régiment bis, arrive très vite devant les portes de la ville de Lodi : les hussards hongrois et dragons autrichiens qui la couvrent, rapidement sabrés par la Furia Francese, se repliant en désordre vers le pont. Marmont et les siens entrent dans Lodi, s’emparent de six canons, traversent les rues de la ville comme des foudres mais finalement sont obligés de s’arrêter devant le pont : l’opposition y est trop forte.

En effet, Sebottendorf s’est parfaitement préparé. Âgé de 46 ans, cet officier allemand vient du Luxembourg. D’une famille de militaires, il sort de la prestigieuse école militaire de Wiener-Neustadt. Colonel en 1787, général-major en 1793, il s’est tout récemment distingué contre les Français d’abord sur le Rhin en 1793-1794 ensuite dans cette campagne d’Italie en prenant par surprise des détachements français isolés. Son second, Josip Vukasovič, 40 ans, un natif de la Croatie littorale autrichienne près de Zadar, est un excellent officier et qui, dès ses 17 ans, étonnait déjà l’impératrice Marie-Thérèse par son audace. Rapidement promu, il vient de sortir de longues années de guerre contre les Ottomans où il a pu perfectionner tout son sens de la guerre non conventionnelle au sens européen.

Josip Vukasovič (1755-1809) avec l’uniforme traditionnel croate (Source-Wikimédia Commons).
Régiment de la ‘Frontière’’ croate au service autrichien (Source-Teuber & Ottenfeld, collection Vinkhuijzen, New York Public Library Digital Collection).

Disposant de quelque 9000 hommes, Sebottendorf a réparti l’élite de ses troupes, les trois bataillons de frontaliers croates aux ordres de Vukasovič, en bordure du fleuve pour défendre le pont même. Quatorze pièces d’artillerie sont disposées devant le pont de manière à prendre en enfilade tout assaillant. Une petite avant-garde de 900 Hongrois (infanterie et cavalerie) tient la ville de Lodi même. Le général Gerardo Rosselmini, 51 ans, officier italien assez expérimenté au service de l’Autriche, fils du chambellan du grand-duché de Toscane et vétéran de campagnes sur le Danube contre les Ottomans ou sur le Rhin contre les Français, les commande. Mais celui-ci, on l’a vu, s’est déjà fait repousser par Marmont et doit repasser l’Adda. Une centaine de mètres en arrière du pont, cinq bataillons de réserve d’infanterie autrichienne et six escadrons de hussards se tiennent prêts. Enfin, trois bataillons d’infanterie sous le général italien Nicoletti gardent ouverte la route du Sud vers Formigara et le gros de l’armée autrichienne de Beaulieu. Malgré ces dispositions formidables pour la défensive, Marmont avec son œil d’artilleur, a vite repéré la faille : avancées comme elles le sont pour défendre le pont, les troupes autrichiennes seront très sensibles à une attaque de flanc par le nord mais encore faudrait-il trouver un gué pour les surprendre. Marmont va faire son rapport à Bonaparte qui arrivent juste après avec l’essentiel de l’avant-garde ; Meynier et Cervoni, au pas de course, doivent déboucher sous une heure, Augereau n’est plus si loin et sera là dans trois heures ; nous sommes, sans doute, aux environs de 13 heures.

Un rapide conseil de guerre a lieu entre Bonaparte et ses généraux. Que faire ? Ce pont fortement gardé doit être le signe que l’on a en face une assez grande partie de l’armée de Beaulieu : l’occasion rêvée d’une victoire décisive ! Mais comment s’y prendre ? Il est clair que franchir un pont en bois très étroit (environ 6 à 8 mètres de large) de près de 195 mètres de long sous une grêle de balles et de boulets est presque suicidaire… Certains proposent alors de contourner Lodi en prenant au nord par le pont de Cassano pour prendre les Autrichiens de revers ; refus net de Bonaparte ! Cassano est à 34 kilomètres au nord, ce serait perdre deux jours et les Autrichiens ne seront alors peut-être plus là ! Et qui plus est, ils auront sûrement eu le temps de détruire ce pont vital ! Alors ? Alors, Bonaparte laisse parler son étoile : il en est persuadé, sa volonté va se transformer en acte de ses soldats, comme toujours. Et puis, il a bien entendu, il a vu l’enthousiasme délirant des grenadiers et carabiniers de Lannes et Dallemagne qui réclament à cor et à cri d’être lancés contre les Autrichiens. Victorieux depuis des jours, ils ne peuvent accepter de se voir ainsi stoppés ! Et puis, il y a les autres régiments qui arrivent à la suite et aimeraient enfin prendre part à une bataille d’importance après toutes ces marches harassantes : tout le monde veut y aller ? Alors, qu’on aille, que l’on prenne le pont ! Il est 14 heures passées.

Sitôt l’ordre envoyé, chacun se disperse pour se mettre à la tête de son unité ou porter des ordres. Bonaparte lui-même, aidé de Berthier, va à la porte ouest de Lodi pour faire mettre en batterie tous les canons disponibles : ils devront couvrir le passage par un barrage de feu. À Marmont, qu’il aille longer le fleuve vers le sud pour voir ce qui s’y passe, à Masséna et Dallemagne qu’ils préparent leurs hommes pour la charge, à Meynier qui vient enfin d’arriver qu’il se charge de préparer l’arrière-garde, à Augereau qui se dirige sur Lodi d’hâter le pas, au général Marc-Antoine de Beaumont, 33 ans et chef de la cavalerie, d’effectuer une mission spéciale : avec ses 2000 chasseurs à cheval et dragons, cet ancien page de Louis XVI toujours persuadé que son sang noble est un problème dans cet armée républicaine, doit essayer de trouver un passage à gué plus au nord de Lodi pour faire traverser l’Adda à la nage à ses cavaliers et tomber sur les arrières autrichiens… Tout le monde fait ce qu’il faut et bientôt, voilà les Français prêts… Les heures, les minutes passent, on attend les renforts, les brigades au complet de Masséna, Meynier, Cervoni, Augereau… On attaquera un peu avant 18 heures : ce sera à quitte ou double ! Mais l’armée d’Italie, ne connaissant que des succès depuis plus d’un mois, ne peut attendre ne fusse qu’un jour !

Chasseurs à cheval français en 1796 (Source-Collection Vinkhuijzen, New York Public Library Digital Collection)

Il est 17 heures. Masséna, avec son charisme extraordinaire habituel, est en train de faire les derniers arrangements pour mettre en place les colonnes de grenadiers et de carabiniers de Dallemagne qui vont former la tête de charge pour s’emparer du pont lorsqu’il voit arriver à lui le chef de bataillon savoyard Pierre-Louis Dupas, les yeux brillants derrière ses superbes moustaches de sans-culotte. Que veut Dupas ? Tout simplement l’honneur de monter le premier à l’assaut du pont avec ses six compagnies de carabiniers, 200 enragés patriotes, tous des camarades des vertes vallées savoyardes ! Honneur accordé ! On ne refuse rien à des braves pareils !

Portrait d’André Masséna (1758-1817), alors général et futur maréchal d’Empire (Source-New York Public Library Digital Collection).
Carabiniers de l’infanterie légère française (Source-collection Vinkhuijzen, New York Public Library Digital Collection).

Alors que les batteries françaises ont écrasé d’obus les positions autrichiennes depuis plus de deux heures, elles se taisent subitement : il est 18 heures. L’heure de gloire. Avec fracas, les lourdes portes de la ville de Lodi s’ouvrent : Vive la République ! Dupas, en tête, mène la déferlante ! Vive la République ! Ce cri, répercuté aux accents alpins des carabiniers de l’Isère et de la vallée du Rhône, semble venir de quelque horde gauloise de l’Antiquité romaine ! Se précipitant en furie sur le pont, les Français de Dupas ont tôt fait de parcourir les premières dizaines de mètres mais alors le feu autrichien devient trop fort… Les hommes tombent les uns après les autres, Vukasovič ordonne, les Croates, habiles tireurs, font un carnage de feux de salves précis dans cette masse regroupée sur le pont, les canons vomissent la mitraille, les billes de plomb volent, déchirent l’air et les chairs, les premiers rangs s’effondrent, Dupas, blessé, projeté à terre la face en sang, les seconds piétinent sur les premiers tombés… Une cohue se forme… L’increvable Dupas se relève, veut relancer le mouvement ! Vive la République ! Mais ce cri n’a plus la même force, la même vigueur ! Alors ? Tout serait-il fini ? Au loin, Bonaparte, suivant le mouvement, tempête  !

Statue de Pierre-Louis Dupas (1761-1823) dans sa ville natale d’Evian (Source-E-monumen.net).
Le passage du pont de Lodi (Source-Huile sur toile de Louis-François Lejeune, Château de Versailles, RMN-Images d’art).

Alors, voyant l’échec momentané des hommes de Dupas, un mouvement de rage collective s’empare des généraux de l’armée d’Italie : c’est à qui se jettera en premier sur ce pont ! L’intrépide Dallemagne, le bouillant Masséna, Berthier pourtant habitué aux états-majors, Cervoni, le fougueux corse, Jean Lannes, tous, se portant en tête des carabiniers de Dupas et suivis des grenadiers de Lannes et de Dallemagne, forment une espèce de pointe de flèche pour lancer la fusée française sur ce pont ! Et ça marche ! Les soldats, voyant un tel dévouement de leurs officiers, les suivent sans se cacher de la Mort qui fauche indistinctement officiers et soldats… Dallemagne s’effondre, blessé, des dizaines de grenadiers tombent, à droite, à gauche, sur le pont, dans les flots de l’Adda mais l’offensive est irrésistible… Arrivés à mi-pont, les grenadiers découvrent d’ailleurs que la faible profondeur du fleuve et les berges de sable proches permettent de sauter du pont pour continuer à pied… Bien vite, les retranchements autrichiens sont atteints et pris d’assaut ! La Furia Francese se déchaîne ! Le feu des Croates fait toujours de lourdes pertes mais les Français se rapprochent… C’est alors que Sebottendorf est prévenu de l’irruption sur son flanc droit de chasseurs à cheval français qui ont lui ont déjà pris deux pièces et repoussés ses avant-postes : il s’agit des 300 cavaliers de Michel Ordener, un Alsacien aussi téméraire que bouillant, ne parlant exclusivement que le dialecte de son pays et ne traitant qu’avec la gloire. D’autres cavaliers suivent déjà Ordener, ce sont ceux de Beaumont : ils ont donc réussi à trouver un gué ! Certaines unités autrichiennes se dispersent, se jetant sur la route de Crema dans l’espoir d’éviter le sabre des cavaliers français. Pour Sebottendorf, cette irruption et la violence de l’attaque frontale font qu’il est obligé de décrocher : sa mission, la défense du pont, a été accomplie jusqu’aux dernières extrémités, tant pis pour la destruction du pont ; il doit penser à sauver ses hommes. Il n’est pas encore 19 heures mais déjà, le soleil de mai devient rasant.

Grenadiers autrichiens tentant une dernière défense du pont de Lodi (Source-Planche de Richard Knötel, Uniformkunde, collection de l’auteur).

Appelant ses unités de réserve, notamment sa puissante cavalerie, Sebottendorf déploie un rideau de lanciers et hussards hongrois pour protéger la retraite de ses fantassins, spécialement les  héroïques Croates de Vukasovič. Ensuite, les deux régiments de cavalerie napolitains, appelés depuis leur cantonnement de Corte Palasio à trois kilomètres de Lodi, se mettent en place pour charger dans la masse : l’honneur leur dicte leur conduite, ils le garderont en tête.

Dragon du royaume de Naples (Source-collection Vinkhuijzen, New York Public Library Digital Collection).

Alors que les Autrichiens se réorganisent, les Français se renforcent puisque juste après le passage de l’avant-garde, le relais est pris par l’infanterie de la division Augereau ; un autre Savoyard, de Thonon cette fois, Joseph-Marie Dessaix, 31 ans, brillant médecin qui a tout quitté pour s’engager dans les armées de la République et surnommé le ‘‘Bayard de la Savoie’’, les dirige. Commandant la 4ème demi-brigade légère, entièrement formée de volontaires alpins des régions de l’Isère, de Nyons et de la vallée du Rhône, il la propulse sur le pont, enjambant les camarades morts et blessés, pour venir fracasser les dernières défenses autrichiennes assurées avec brio par les régiments hongrois, italiens et autrichiens de l’Italien Rosselmini. La nouvelle charge est foudroyante, terrible, digne des mouvements antiques : plusieurs officiers tombent, le lieutenant Belle est tué, le chef de bataillon François Philippe est blessé plus de six fois, morts et blessés s’accumulent mais Dessaix et les siens passent, se déversant de l’autre côté de l’Adda… La 4ème légère se voit alors violemment contre-chargée par les cavaliers napolitains, les lanciers hongrois et un nouveau régiment de hussards hongrois, mais les Français, malgré de lourdes pertes, tiennent le choc opposant un véritable mur de baïonnette. Pendant ce temps, les troupes d’Augereau débouchent ; le téméraire général Rusca, second d’Augereau, voulant arriver au plus vite, prend la tête du 25ème chasseurs à cheval, passe en trombe le pont et vient dégager l’infanterie… La 1ère légère de Cervoni passe à la suite s’emparant de nombreuses barques autrichiennes pleines de vivres… Bientôt les Français sont en nombre suffisant pour écraser les Autrichiens ; Sebottendorf, dans la pénombre de la nuit, peut toutefois retraiter en très bon ordre grâce notamment au sacrifice des deux régiments de cavalerie napolitains qui accusent plus de 25% de pertes, mais aussi à l’excellent travail de ses régiments hongrois, lanciers et hussards.

La poursuite s’arrête ainsi aux alentours de minuit et l’intrépide Dessaix peut noter : « Si nous avions eu le talent de Josué[2] et que nous eussions pu faire rétrograder les ombres de la nuit, il ne serait pas réchappé un seul Autrichien. Il faut cependant avouer qu’ils se battent mieux que les Piémontais. »

Epilogue


Sebottendorf, malgré une perte de 2000 à 3000 hommes (contre environ 500 à 800 pour les Français), arrive finalement à Crema, à une trentaine de kilomètres à l’est et peut s’unir à Beaulieu. Mais pour les Autrichiens, voir les Français traverser l’Adda à Lodi signifie une seule chose : il faut absolument retraiter sur la ligne du Mincio à l’est et se mettre à l’abri des forteresses de Peschiera et surtout de Mantoue où 12 000 hommes de garnison sont jetés. Mais c’est dire adieu à Milan et à sa riche province… Quelle honte face à ces Républicains que les Autrichiens continuent à mépriser : aux Français les richesses de cette Italie du Nord…

En face, Bonaparte ne perd pas son temps : organisant une légère poursuite, il laisse les Autrichiens retraiter et se dirige alors vers son objectif de prestige, Milan. Déjà, il a réglé le sort de Parme, au sud, en imposant une indemnité très lourde à son duc : Bonaparte ne se comporte plus comme un général mais comme un dirigeant, faisant aussi bien de la diplomatie que de la guerre. Finalement, dès le 14 mai, Masséna arrive dans la capitale de la Lombardie et Bonaparte peut y faire une entrée véritablement triomphante le lendemain. Marmont témoigne :

« L’entrée de l’armée française à Milan eut beaucoup d’éclat et fut un véritable triomphe. Un population immense, réunie sur son passage, vint admirer ces braves soldats, dont toute la parure consistait dans un teint basané, une figure martiale et dans l’éclat de leurs actions récentes. Les idées nouvelles avaient fermentées en Italie et il était facile de leur donner du développement. Nous nous annoncions comme les vengeurs des peuples et ces mots n’avaient pas encore perdu leur magie car les peuples ne connaissent l’horrible fardeau apporté par la guerre qu’après en avoir fait l’expérience ; les Allemands n’ont, d’ailleurs, jamais été aimés en Italie. »

Cette bataille de Lodi est donc une immense victoire stratégique pour les Français. Si tactiquement, elle n’a rien d’extraordinaire puisque certes, les Français s’emparent du pont mais que les Autrichiens se retirent tout de même en ordre, elle vient conclure une campagne de dix jours littéralement flamboyante où Bonaparte a toujours joué avec un voire deux coups d’avance sur son adversaire. Un adversaire pourtant redoutable, on l’a vu, avec de bons chefs mais incapable de gérer la fougue des Français de cette armée d’Italie. Une armée d’Italie, la plus méprisée de toutes les armées républicaines, qui vient de prouver qu’elle était capable de tout. Il lui suffisait d’avoir un bon chef. Un chef en qui elle voit un homme capable de l’emmener jusqu’au bout du monde.

Et justement, là où cette victoire de Lodi est, sans doute, la plus importante, est dans sa symbolique. Une symbolique qui prend racine dans l’événement se passant au soir du 10 mai. Alors que Bonaparte déambule dans un bivouac, quelques grenadiers viennent le voir pour le convier à une petite cérémonie en son honneur. Intrigué, il s’y rend et voit soudain un grenadier lui tendre un morceau de papier… Tous les autres sont au garde-à-vous… Il lit alors… Au citoyen Bonaparte… Nous, par élection, conférons le grade de caporal… Rappelons que Bonaparte, ayant fait une école militaire, n’avait jamais été sous-officier et en était directement sorti lieutenant : aussi, cette promotion de caporal n’est qu’anecdotique mais elle vient de mettre un point de départ à l’une des plus fabuleuses aventures militaires des temps modernes. En effet, l’union incroyable et porteuse de tous les plus grands exploits possibles entre Napoléon et ses soldats tire ses racines dans l’attachement mutuel qui se produisit dans cette campagne d’Italie et notamment dans ce passage symbolique de Lodi. Désormais, et cela allait prendre encore plus d’ampleur par la suite, tous les soldats jureraient une loyauté éternelle à Napoléon, non parce qu’il était le général en chef, le Premier Consul ou l’Empereur mais parce que pour eux, surtout pour les vétérans de cette campagne d’Italie, il était resté leur Petit Caporal du pont de Lodi et autres lieux d’exploits en Italie ou ailleurs… Napoléon, formidable communicant et homme au charisme extraordinaire, le sait bien… Il sait aussi que la gloire appelle la gloire et que maintenant, il pourra exiger l’impossible de ses hommes… Et c’est effectivement ce qu’il va leur demander… Et l’impossible deviendra possible : une phrase qui, d’ailleurs, pourrait résumer la réponse à la question, Pourquoi Napoléon a-t-il été toujours autant suivi par certains ? Il rendait l’impossible, possible…

Aussi, ne peut-on finir que par les paroles mêmes de l’intéressé qui, alors que Milan célèbre dans la liesse l’arrivée des Français, discute avec son jeune ami Marmont…

« Eh bien Marmont, que croyez-vous qu’on dise de nous à Paris ; est-on content ? Sur la réponse que je lui fis, que l’admiration pour lui et pour nos succès devaient être à son comble, il ajouta : « Ils n’ont encore rien vu… »

Le brevet de caporal attribué à Bonaparte par ses hommes (Source-Tableau d’après Nicolas-Esutache Maurin, Musée de l’île d’Aix, RMN-Images d’art).

Notes

[1]Le futur maréchal.

[2]Référence de l’Ancien Testament de la Bible : Josué est le successeur de Moïse à la tête du peuple d’Israël. Lors d’une bataille contre un peuple ennemi, il est aidé par Dieu qui déchaîne une tempête de grêlons ; Josué obtient alors de la divinité que la nuit retarde son arrivée pour que la tempête perdure, anéantissant ses ennemis.

Bibliographie

-Desjardins C. L. G, Campagne des Français en Italie sous les ordres de Bonaparte jusqu’au traité de Campoformio, Paris, 1802, deux volumes.

-Koch, Mémoires du maréchal Masséna, rédigés d’après ses documents par le général Frédéric Koch, Paris, 1848, Tome II, 544 p.

-Marmont Auguste-Frédéric de Viesse, Mémoires du duc de Raguse, 1856, 3ème édition, Perrotin, Paris, 1857, Tome 1, 454 p.

-Thoumas Charles, Le Maréchal Lannes, Calmann-Lévy, Paris, 1891, 388 p.

-Dessaix Joseph, Le général Dessaix sa vie politique et militaire, Mémoires de l’Académie des Sciences Belles-Lettres et Arts de Savoie, troisième série, Tome V, Annecy, 1879, 544 p.

Une réflexion sur “Bonaparte au pont de Lodi, mai 1796, ou comment naissent les Légendes

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