Les Extravagances d’El Picaro : le général Antoine-Charles de Lasalle par ceux qui l’ont connu (Partie 1/2)

Antoine-Charles-Louis comte de Lasalle peut se targuer de posséder parmi les plus beaux états de service de l’armée française de tous les temps. Il a été et restera comme le plus brillant officier de cavalerie légère que jamais la cavalerie française possédât. Issu de la petite noblesse lorraine, né à Metz le 10 mai 1775, il est capitaine à 21 ans, chef d’escadron à 23 ans, colonel à 25 ans, général à 30 ans, général de division à 32 ans, commandant de corps d’armée à 33 ans…avant de disparaître au sommet de sa gloire à l’âge de 34 ans… Comme ce cavalier l’avait toujours rêvé, un soir de victoire, alors qu’il mène ses hommes pour une dernière charge sur l’ennemi en déroute…Une balle en plein front, rapide, instantanée évitant les horreurs d’une blessure… Une mort sans tâches à l’image d’une carrière éblouissante… C’est l’Italie avec Bonaparte en 1796 où ce jeune officier se targuant de traverser les lignes autrichiennes avec 50 cavaliers pour ramener des informations au général en chef réussit cet exploit invraisemblable, ou bien ce jour de 1797, où Lasalle défend, avec pour seul compagnon, un sergent de dragon, la rue d’un village contre plus de 70 hussards autrichiens pendant plusieurs minutes… C’est Rivoli en 1797, la bataille qui ouvre les portes de l’Autriche à Bonaparte où Lasalle charge jusqu’à l’épuisement total les colonnes autrichiennes tant et si bien qu’à la fin de la bataille, Bonaparte lui déclare en désignant les drapeaux pris aux Autrichiens : « Vas-y, Lasalle, couche-toi dessus, tu l’as bien mérité ! » … C’est l’Egypte où, promu colonel, il enchaîne les combats au sabre contre les Mamelouks et les guerriers bédouins devant les Pyramides, dans le désert du Sinaï, sur les rives de la Mer Rouge, devant les ruines de Thèbes… C’est l’Italie de nouveau en 1800 où, lors d’un combat, on le voit briser sept sabres dans un même combat… Devenu général pour l’Empire, il acquiert une renommée sans pareilles lors de la campagne de 1806 face à la Prusse : avec sa seule brigade de 500 hussards, rapidement surnommée l’Infernale, il s’empare par ruse de la grande ville de Leipzig puis poursuit sans relâche les Prussiens en retraite ramassant un nombre incroyable de prisonniers avant l’apothéose : la capitulation de la place forte de Stettin comptant plus de 6000 hommes de garnison par un coup de bluff incroyable ! 1807 et voilà Lasalle promu général de division : c’est bientôt Heilsberg, formidable bataille de cavalerie où s’affrontent près de 10 000 chevaux dans la plaine polonaise : Lasalle y sauve le maréchal Murat dans un combat singulier rappelant les combats de chevaliers d’un autre temps, Murat faisant de même pour Lasalle quelques instants plus tard…Au sommet de sa gloire, Lasalle part pour l’Espagne avec des troupes mi aguerries mi-conscrits en 1808 : là encore, celui que les Espagnols surnomment El Picaro pour son comportement fantasque, se montre le parfait second du roi Joseph, le frère que Napoléon a voulu placé sur le trône de Madrid… C’est la bataille de Medina del Rio Seco où, en une seule charge, Lasalle annule tous les succès espagnols précédents et met en déroute la totalité de l’armée adverse, c’est Medellin en mars 1809 où, dans une plaine d’Extremadura hantée par les souvenirs d’une défaite des Maures face aux chevaliers de Castille, Lasalle écrase littéralement une armée espagnole se pensant déjà vainqueur et qui perd ce jour près de 15 000 morts… Mais voilà, l’Empereur a besoin de lui car l’Autriche réarme et attaque dès avril 1809 : Lasalle revenu précipitamment fin mai, a tout juste le temps de prendre en charge deux superbes divisions de cavalerie légères, multiplie les charges désespérées pour sauver l’armée à Essling, se mue en ingénieur pour aller faire le siège réussi de la ville de Raab en Hongrie et puis la bataille de Wagram, enfin les 5 et 6 juillet 1809… Une bataille titanesque de plus de deux jours où les Autrichiens ne lâchent rien et se montrent terriblement coriaces… Au second jour, le feu fracassant des batteries françaises, plus de 120 pièces de canons réunies sur un point, les fait se retirer mais ils ne sont pas vaincus… Pour Lasalle qui a passé la journée à charger avec ses hussards et chasseurs à cheval, la retraite peut se transformer en déroute si la cavalerie se jette sur les fantassins… Mais ces cavaliers légers sont épuisés, aussi avise-t-il un régiment de cuirassiers et se met-il à leur tête… Tout le monde connaît sa réputation et le suit mais les cuirassiers sont bien lents avec leurs cuirasses d’acier et leurs lourds chevaux… Le soir commence à tomber… Le soleil se pose à l’horizon… Lasalle, fantastique sur son cheval a pris une longue avance sur les cuirassiers… Un groupe de grenadiers hongrois en retraite essaye de s’extirper tant bien que mal de ce carnage mais l’un d’entre eux voit ce cavalier léger se rapprochant trop dangereusement d’eux… Il décide de tenter un dernier coup… Ce sera lui ou le cavalier de toute façon… Il s’agenouille, vise posément… Le coup part, parfait… La légende est tombée… Laissant, derrière lui, une armée entière pour le pleurer…

Le général Lasalle et les hussards du 5ème (Source-Aquarelle de Maurice Toussaint, vente Phidias, lot 135, Paris, Septembre 2017)

Au-delà du guerrier, du stratège et du formidable meneur d’hommes que Lasalle était au combat, si le général lorrain était unanimement apprécié aussi bien par la troupe que par ses supérieurs, c’est qu’il était un esprit noble, fantasque, gai, aimant faire la fête, généreux, théâtral, parfois comique, parfois exaspérant, sorte de mélange entre un Scaramouche tragique et un Figaro romantique et qui mérita plus d’une fois le surnom de Picaro que lui donnèrent les Espagnols en référence à un héros de la littérature espagnole du XVIIème siècle réputé pour son espièglerie sans bornes, ses manières de bohémien et sa ruse digne d’un bandit de grands chemins…


Lasalle, incorrigible farceur…

Ce qui caractérise particulièrement Lasalle dans le souvenir qu’il a laissé à ses contemporains, c’est son côté fantasque, casse-cou, parfois proche d’une certaine forme d’extravagance qui s’échappait de sa personne. À la guerre, rien ne le surpassait mais sitôt remis dans l’ennui de la vie de garnison, alors il ne pouvait se passer de faire des actions d’éclat d’une nature toute différente démontrant là ses talents pour l’espièglerie et un certain côté taquin…

Lasalle et ses hommes surprenant les Autrichiens en Italie en 1796 (Source-Gravure de Job, Etienne Charavay, 1895, réseau canopé, BNF)

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Après la victoire de Rivoli et quelques ultimes batailles dans le Tyrol au printemps 1797, les Autrichiens abandonnent l’Italie à Bonaparte qui peut y installer ses troupes à sa guise. C’est le moment de goûter des joies de la paix et Lasalle, chef d’escadron au 6ème régiment de hussards, est allé tenir garnison dans la région de Rome. Dans Rome même mais aussi dans des villes comme Perugia ou Terni, la grande aristocratie locale italienne essaye de continuer à mener son train de vie flamboyant en invitant parfois des généraux français tout en méprisant les soldats et officiers de cette armée républicaine… Lasalle, déçu d’être traité ainsi, monte alors un coup pour se rappeler au bon souvenir de cette aristocratie… Paul Thiébault (1769-1846), l’un des meilleurs amis de Lasalle, nous raconte cette soirée peu banale :  

« Bref, rentrant, la nuit venue, de je ne sais quelle course ou expédition, il voit l’hôtel de Mme Cesarini entièrement éclairé, et apprend que cette dame, veuve, encore jeune, fort belle, et tenant à Perugia le premier rang, donnait un bal. Une idée extravagante s’empare de lui ; incapable d’y résister, il fait arrêter son escadron et, couvert de poussière, sans descendre de cheval, entre dans le vestibule ; au risque de se rompre cent fois le cou, il monte le bel escalier en pierre de taille qui conduit au premier, passe en caracolant sur les dalles de marbre des paliers, sur les parquets des salons qu’il couvre d’éraflures ; il arrive au galop dans la salle de bal et, à l’épouvante de toutes les danseuses, se lance au milieu de la contredanse. Bientôt maître de l’espace comme du reste, il ordonne à l’orchestre de continuer à jouer et fait achever à son cheval la contredanse commencée ; puis, après s’être servi du punch, avoir fait avaler des limonades et des gâteaux à son cheval, après l’avoir fait regarder par la fenêtre pour se montrer à ses hussards, après l’avoir obligé à saluer la maîtresse de céans et toute la compagnie, il part sans avoir mis pied à terre, et, malgré tout ce que l’on peut observer et crier, il descend comme il l’a monté cet escalier de pierre et de marbre, et rejoint ses hussards qui l’idolâtraient et le reçoivent en l’acclamant. »

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Lasalle en Egypte affrontant les Mamelouks lors du combat de Salahieh le 11 août 1798 (Source-Aquarelle de Lucien Rousselot pour le livre Lasalle de François-Guy Hourtoulle, collection de l’auteur)

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Nous sommes en 1801 et le Premier Consul Bonaparte a envoyé un corps expéditionnaire de 30 000 hommes de troupes françaises en Espagne en vertu d’un accord passé avec ce pays pour le soutenir dans sa guerre contre le Portugal. Cette guerre est de très faible intensité et les Espagnols ont fini les opérations avant même l’arrivée des Français qui ne savent plus trop quoi faire. Lasalle, alors colonel du 10ème régiment de hussards, tient garnison à Salamanque aux environs du 10 août 1802, où il a la chance de retrouver un de ses grands amis, le général Paul Thiébault. Ce dernier nous raconte à quoi s’amuse Lasalle au retour d’une nuit assez arrosée…

« Après une nuit de désordre passée Dieu ne sait où, avec un de ses capitaines, nommé Thirion, ils rentraient chez eux vers six heures du matin ; se trouvant devant la grand’garde, La Salle s’arrête et apostrophant son compagnon de sottises : « Et vous croyez, lui dit-il que je tolèrerai une conduite aussi scandaleuse que la vôtre ; que je souffrirai dans le régiment d’aussi fâcheux exemples, que l’impunité vous enhardirait à vous imiter ? Aussitôt il le fait empoigner, et, malgré tout ce que Thirion, qui d’abord n’a vu là qu’une plaisanterie, peut lui dire, il le fait conduire en prison. Réveillé par sa bruyante arrivée et ses éclats de rire, j’apprends sa prouesse. Je fais tout au monde pour qu’il relâche Thirion ; mais je le demande en vain et en me répétant : « Il faut qu’il s’en souvienne », et il ne le remit en liberté que le lendemain. » 

Salamanque se souviendra longtemps de Lasalle et de ces ‘’blagues’’ spéciales notamment envers les femmes de la ville qui pensaient pouvoir vaquer à leurs occupations quotidiennes jusqu’à ce qu’une idée bien étrange vienne s’emparer du colonel Lasalle… Thiébault raconte toujours : 

« La saleté est une calamité du midi. Les vasarès de Marseille existent dans toute la Péninsule ; seulement, au lieu de jeter ces horreurs par la fenêtre, on avait, à Salamanque par exemple, l’usage de les recueillir dans de longs pots en terre, qu’à l’entrée de la nuit les criadas (servantes) portaient sur leur tête pour aller les vider en différents endroits, et, le croirait-on ? notamment au milieu de la Place d’Armes, où cela devenait ce qu’il plaisait aux chiens, à la pluie, au soleil d’en faire. Le moment de ces dégoutantes vidanges venu, on voyait donc ces filles arriver en foule et se débarrasser en toute hâte de leur infect fardeau ce qui, un soir, inspira à Lasalle la folle idée d’employer quelques hussards à leur barrer l’entrée de la place, à les forcer de s’agglomérer dans une rue attenante et à les y bloquer. Or, il arriva qu’elles s’impatientèrent et se fâchèrent ; qu’en se fâchant et s’agitant, serrées comme elles l’étaient, elles et leurs pots s’entre-choquèrent ; que, en se cognant, leurs pots se brisèrent et qu’elles en furent indignement souillées ; que les premières à qui ces incidents arrivèrent les multiplièrent encore par la manière brusque dont en se sauvant elles bousculèrent tout ce qui les entourait. Scène au-dessus de tout ce qu’on ne peut imaginer, mais que les cris, la colère, provoqués par les plus abominables résultats, finirent par rendre au dernier point comique. »


Lasalle, le fantasque spadassin

Hussard jusqu’à la moelle de ses os, Lasalle était évidemment un maître dans l’art de manier son sabre et donc du duel. Aussi, bien peu osèrent le défier d’autant qu’il accordait une importance toute particulière à posséder des armes de la plus haute qualité comme nous le montre cet extrait des Mémoires du général Thiébault : 

« Il nous montrait un jour ses armes, il en avait de fort belles, notamment un sabre en damas noir, sabre qui valait alors douze mille francs. Pour nous faire apprécier la qualité supérieure de cette lame, il en frappa des barres de fer, dans lesquelles ils fit de fortes entailles ; mais il voulut couper une branche d’arbre, et, soit que celle-ci fût trop forte, soit que le coup ne fût pas donné assez d’aplomb, la lame cassa en deux. Nous fûmes pétrifiés ; quant à lui ayant à peine donné un temps à la surprise, il jeta par-dessus sa tête et le fourreau du sabre et le tronçon qui était resté à sa main, et s’en alla sans embarrasser même de ces précieux débris, en continuant ses gambades et ses grimaces. » 

Encore une fois, Lasalle se distingue par son recours au ressort comique. C’est aussi ce qu’il va mettre en scène dans ce second extrait où un officier a eu le malheur de vouloir le défier en duel : le malheureux voulait défendre l’honneur de sa nouvelle conquête féminine ! L’inévitable Thiébault raconte : 

« Un capitaine du génie avait à Salamanque une très jolie maîtresse. Ce démon de La Salle qui, chaque jour écrivait une lettre d’amour à sa femme mais qui chaque jour lui faisait des infidélités, dépista cette jeune Espagnole, pénétra chez elle je ne sais comment, ni à quelle heure et profita tant soit peu en pandour d’un moment de surprise et de frayeur. L’amant, outré du fait, furieux du moyen, exaspéré des indiscrétions qui devenaient un tort de plus vis-à-vis de tous deux, se déclara insulté : il en résulta un duel au sabre, arme à laquelle La Salle, si fort et si souple, était l’homme du monde le plus terrible. Il ne restait donc de salut pour ce capitaine que dans la générosité de son adversaire ; elle n’était pas douteuse mais il n’était pas douteux non plus qu’il ne la fit servir à quelques folies ; en effet, ayant jugé de suite la disproportion des forces, il s’abstint de toute attaque et se borna à parer mais s’attacha à le faire avec tant de vigueur que le poignet du pauvre ingénieur en était brisé ; et dans les instants où le malheureux se remettait d’une si rude fatigue, mon La Salle faisait une volte autour de lui, au milieu de mille plaisanteries, singeries et grimaces, jouant avec la mort comme avec l’amour ; il lui campait d’un coup de plat de sabre sur le derrière et partait d’un éclat de rire. Dix fois ce manège fut recommencé, et, quelle que fût la rage de ce malheureux officier, il finit par être exténué. Lorsque ce fut évident qu’il n’en pouvait plus, La Salle, mettant fin au combat, lui dit : « Si vous m’aviez mieux connu, vous auriez attaché moins d’importance au fait qui vous a blessé et, si je vous avez mieux connu, je me serais abstenu d’aller sur vos brisées. Recevez cette déclaration et terminons ce combat trop inégal, mais qui n’en a que mieux révélé à quel point que vous êtes un hommes d’honneur. »

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Emile-Auguste Bégin (1802-1888), un médecin militaire et historien de Metz, fils d’un officier de la Grande Armée, a retranscrit dans sa Biographie de la Moselle, une anecdote très signifiante sur Lasalle, alors colonel du 10ème hussards et qui montre que celui-ci pouvait, parfois, se montrer très irritable voire un véritable fauteur de troubles à l’ordre public : 

« En garnison à Niort, au commencement du règne impérial, il entre un jour au spectacle, et apercevant sur le théâtre plusieurs de ses anciens soldats chargés d’évolutions théâtrales, il leur crie : Hussards, à moi ! Les hussards répondent aussitôt : Présent ! et quittent subitement la scène et les coulisses pour rejoindre, en habit grec ou romain, leur aventureux colonel. La pièce ne put être achevée. Dans un bal donné à la préfecture de cette ville, Lasalle eut une querelle avec le préfet, qui trouvait, avec raison, fort inconvenant qu’un chef de corps se fût permis de se présenter les éperons aux pieds, la cravache à la main. Lasalle s’échauffe et s’oublie au point de frapper le préfet avec sa cravache. Ce dernier part aussitôt pour Paris, se plaint au ministre, à l’Empereur ; mais Napoléon, ayant appris que Lasalle était le coupable, ne donna aucune suite à cette affaire. »

Lasalle interrompant un dîner de notables à Agen (Source-Aquarelle de Jack Girbal, collection de l’auteur)

Les fêtes du général Lasalle : tout un programme !

S’il est bien un trait qui marqua les souvenirs concernant le général Lasalle, ce sont les fêtes et les soirées qu’il organisait pour les hommes sous ses ordres et qui pouvaient, en ces occasions, apprécier la proximité et la générosité que le général aimait à entretenir avec eux. 

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Nous sommes revenus au séjour de Lasalle à Salamanque à l’été 1801. Le général Thiébault, tout heureux de retrouver son ami, ne peut que déplorer le fait que Lasalle ne fasse rien pour faire attention à sa personne, bien au contraire : 

« Ce La Salle qui mettait des grâces infinies à ce qui est le plus opposé aux grâces, je veux dire, qui, avec des manières charmantes, était buveur, libertin, joueur, tapageur et farceur, avait fondé à Salamanque la société des ‘’Altérés’’, association dans laquelle il n’était jamais permis de dire que l’on n’avait pas soif ; je ne sais plus combien d’enragés la composaient mais ce qu’il y a de certain, c’est que, en moins d’un mois, ils eurent bu tout ce qui existait de vins étrangers à Salamanque. Un soir qu’il m’avait fait le dénombrement des bouteilles vides : « Mais lui dis-je, tu veux donc te tuer… Mon ami, me répondit-il, tout hussard qui n’est pas mort à trente ans est un jean-foutre et je m’arrange pour ne pas passer ce terme. »

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Entretenant en 1798 une liaison libre avec une femme de la haute société parisienne, Joséphine d’Aiguillon, mariée avec le général César Berthier, Lasalle voit ses lettres à cette dernière envoyées depuis l’Egypte être capturées puis publiées par les Britanniques dans la presse ! Le scandale est conséquent et Joséphine se doit de divorcer ouvrant la possibilité pour un mariage avec le général. Notons également que Lasalle est peut-être le père du petit Oscar Berthier, né le 21 décembre 1798 et donc conçu au plus fort de cette liaison… Apparemment Lasalle, pourtant, rechigne quelque peu au mariage puisque ce n’est que le 5 décembre 1803 que celui-ci a lieu non sans quelques problèmes financiers comme l’explique le célèbre mémorialiste Marcellin Marbot (1782-1854), alors un fringuant sous-lieutenant au 25ème régiment de chasseurs à cheval : 

« Il [Napoléon] le gâtait à un point vraiment incroyable, riant de toutes ses fredaines et ne lui laissant jamais payer ses dettes. Lasalle était sur le point d’épouser la dame divorcée dont j’ai parlé plus haut, et Napoléon lui avait fait donner deux cent mille francs sur sa cassette. Huit jours après, il le rencontre aux Tuileries et lui demande : « À quand la noce ? » « Elle aura lieu, Sire, quand j’aurai de quoi acheter la corbeille et les meubles. » « Comment ! Mais je t’ai donné deux cent mille francs la semaine dernière… Qu’en as-tu fait ? » « J’en ai employé la moitié à payer mes dettes, et j’ai perdu le reste au jeu ». Un pareil aveu aurait brisé la carrière de tout autre général ; il fit sourire l’Empereur, qui, se bornant à tirer assez fortement la moustache de Lasalle, ordonna au maréchal Duroc de lui donner encore deux cent mille francs. »

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Le fourrier du 20ème régiment de chasseurs à cheval, régiment placé dans la nouvelle division du général Lasalle en janvier 1807, Denis-Charles Parquin se remémore comment chaque officier de la division avait la possibilité de participer à l’un de ces fameux dîners du général Lasalle si toutefois on connaissait la ‘’méthode’’ un peu particulière du général pour remplir sa table : 

« Le général Lasalle qui commandait notre division avait son quartier général à Elbing [En Pologne]. Ce général qui aime la table autant que la bataille, avait imaginé une manière comique de faire ses invitations à dîner aux officiers de sa division qui se rendaient des cantonnements à Elbing. Le valet de chambre du général, une heure avant dîner, attachait au balcon un bâton sur lequel il posait une serviette déployée : cette serviette restait au balcon tant que les vingt couverts que le général avait à sa table n’étaient pas occupés tous. Les officiers de sa division, tant qu’ils voyaient l’enseigne flotter, pouvaient monter faire leur visite au général, ils étaient sûrs d’être retenus par lui à dîner, mais si la serviette ne flottait plus, il était inutile de monter pour le dîner. La table était au grand complet. »

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Nous sommes à l’été 1807. La France vient de vaincre la Russie à la bataille de Friedland, le 14 juin 1807 et le Czar Alexandre Ier a demandé la paix à Tilsit. Russes et Français, comme leurs empereurs, procèdent à des échanges de bons procédés et le prince russo-géorgien Bagration, l’un des meilleurs généraux russes des guerres napoléoniennes connu également pour sa grande prodigalité, a décidé d’offrir de grandes quantités de café aux troupes françaises en signe du respect qu’il éprouve pour ses adversaires de la veille. Cela n’est pas pour satisfaire tout le monde puisque Napoléon sait bien que ce café provient du commerce de la Russie avec l’Angleterre et que de fait, ce café est un produit de contrebande étant donné que ses troupes devraient, en principe, respecter le Blocus Continental, imposé sur les marchandises anglaises depuis le 21 novembre 1806… Mais certains ont des passe-droits comme nous l’apprend le capitaine Louis Bro (1781-1844), alors au 7ème régiment de hussard au sein de la division de cavalerie légère du général Lasalle : 

 « Le café, prohibé par Napoléon à l’occasion de son fameux blocus continental, fit les délices de nos soirées. Je crois que l’Empereur ferma volontairement les yeux sur l’inobservation de ses ordres. Une fois qu’il passait auprès du général Lasalle, il s’arrêta brusquement et dit : 

« – Savez-vous, monsieur le comte, que le grand Frédéric [de Prusse] payait des renifleurs qui s’en allaient par la ville de Berlin chercher les brûleurs de café, en ce temps soumis à une taxe ? 

– Sire, j’ignorais cette particularité de la vie de Frédéric. 

– Il paraît que votre quartier général est un café ? 

– Sire, c’est un cadeau du prince Bagration. 

– En ce cas, monsieur, buvez le café les fenêtres ouvertes. mais quand nous partirons d’ici, quittez ces mauvaises habitudes qui pourraient avoir de fâcheuses conséquences ! »

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Les troupes françaises prennent peu à peu leurs cantonnements en Pologne durant cet été 1807. Les occupations vraiment intéressantes sont rares et faire la noce est une compensation au fait d’être loin de chez soi… Le lieutenant Victor Dupuy (1777-1857) sert alors au 7ème régiment de hussard qui fait partie de la division du général Lasalle :  

« Nous nous mîmes donc en marche, séjournâmes quelque temps à Reyne, jolie petite ville bâtie autour d’un grand lac ; j’y logeai chez un savant qui ne vivait que de salades, nourriture que je trouvai très peu substantielle. De là nous allâmes stationner dans les environs d’Ortelsbourg, petite ville où s’établit le quartier général de notre division. M’y étant rendu un jour avec le lieutenant Lejeune pour y faire quelques emplettes et passant au galop devant la maison habitée par le général Lasalle, il nous aperçut et nous arrêta : « Messieurs, nous dit-il, pied à terre et arrivez ; on ne passe pas ainsi devant son général ! » Nous obéîmes ; entrés dans son salon, après avoir bu avec lui deux ou trois verres de kirchenwasser et fumé deux pipes de tabac, il nous dit : « Allez à vos affaires, messieurs, et rappelez-vous que lorsqu’on a bu la goutte chez Lasalle, on y dîne. » Nous revînmes donc à l’heure du dîner ; l’aimable et bonne madame Lasalle en fit les honneurs ; il fut des plus agréables. Le général, aussi spirituel que brave, l’égaya par ses saillies un peu grivoises ; des chansons du même genre le terminèrent. » 

Le même Dupuy, alors posté à Neisse (actuelle Nysa en Pologne), se retrouve fin août 1807 de nouveau témoin privilégié d’une des ‘’fêtes’’ mouvementées du général Lasalle : 

« Le colonel fit prévenir le général Lasalle, qui se rendit à notre banquet. Connaissant les habitudes de notre valeureux général et étant un des commissaires, je prévins l’aubergiste chargé du repas de ne laisser aucun meuble dans la chambre où nous devions dîner, d’en enlever les bouteilles vides, les assiettes sales à mesure qu’on les remplacerait et de ne laisser enfin que le moins possible à briser. La précaution fut bonne, car la fin du dîner, après de nombreux toasts et force libations de Champagne, le général Lasalle porta la santé du colonel Jacquinot. « Après cette santé, dit-il, on n’en porte plus d’autres ! » et il lança avec force son verre dans une glace qui se trouvait près de lui ; ce fut le signal : en un instant, les verres, les bouteilles, les assiettes turent brisés ; lorsqu’il-n ‘en resta plus, on se jeta sur les tables, les chaises, les croisées. Tout enfin fut mis en pièces et le brisement ne cessa que lorsqu’il n’y eut plus rien d’entier dans l’appartement. C’était une mode assez extravagante que le général avait établie ; elle fut généralement adoptée par les régiments de sa division. Mais ensuite arrivait le quart d’heure de Rabelais, il fallait payer le dégât ; il s’éleva pour nous à trois ou quatre cents francs. La somme eût été bien plus forte sans les précautions préservatrices que j’avais prises. »

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La campagne de 1809 contre les Autrichiens, malgré sa très grande violence, ne marque pas, pour Lasalle le changement de ses habitudes, comme nous le montre de nouveau le capitaine du 7ème hussards Louis Bro, lors d’un dîner homérique se passant à la frontière entre Autriche et Hongrie alors que Lasalle est chargé d’une opération de diversion en s’emparant de la ville de Raab en Hongrie (Györ actuelle) : 

« Ensuite, le général Lasalle, fameux sabreur et noceur intrépide, nous associait à ses manœuvres. Un dîner, auquel il convia vingt officiers, à Frauenkirchen nous laissa le souvenir d’une ripaille extraordinaire. On y dépensa cent soixante bouteilles de vins de Hongrie et du kirchwasser de Silésie en quantité. Nous tînmes la table de six heures du soir à deux heures du matin. Trois dames musiciennes hongroises nous jouèrent du violon. Quatre autres formèrent un quadrille. Si les Autrichiens étaient survenus, plusieurs officiers n’eussent pu monter à cheval ; ils se retrouvèrent au matin dans la paille d’une grange. J’avais bu avec mesure, ce qui me permit de regagner mon cantonnement. »


 

Si vous voulez connaître d’autres facettes de cet extraordinaire personnage qu’était le général Lasalle, rendez-vous dans un prochain article où vous découvrirez la facilité déconcertante du général à jouer avec les mots d’esprit ainsi que la valeur qu’il plaçait au dessus de tout dans sa vie…

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