« Depuis que le Soudan a cessé d’être une colonie militaire, il est en effet entré dans une période de conquête et de combats sanglants. Dans la région du sud-est, une de nos reconnaissances de tirailleurs auxiliaires a rencontré une colonne anglaise partie de Sierra-Leone avec 600 hommes ; les deux troupes se sont prises réciproquement pour des bandes de Samory et ont engagé une affaire sur laquelle je n’ai pas de détails, mais qui a dû être assez chaude. Nos indigènes, soldats irréguliers, ont tenu en échec les troupes de la Reine […]. Voilà qui doit être fixé en France : 1° sur la valeur de nos troupes auxiliaires indigènes ; 2° sur la force des bandes de Samory, puisqu’on peut confondre avec elles des troupes régulières européennes. »[1]
Voici un surprenant constat comparant une force native ouest-africaine avec des troupes régulières européennes. Constat dressé par nul autre que Charles Mangin[2], officier français auteur de La Force Noire, ouvrage défendant l’emploi des tirailleurs africains en cas de guerre européenne. Car ce fut au Soudan français (actuel Mali), que le jeune officier fit ses premières armes. Il fut donc un témoin des plus utiles pour se plonger dans l’art de la guerre africain au XIXe siècle, sujet dont les sources sont éparses, rares et proviennent majoritairement d’observateurs européens.
À plusieurs reprises par ailleurs, Charles Mangin risqua sa vie aux côtés de supplétifs africains contre les troupes de Samory, élément non-négligeable pour saisir sa réflexion sur la valeur des troupes coloniales. De fait, il ne faut pas sous-estimer les armées africaines : certaines firent preuve d’une résistance acharnée. Usuellement, celles qui parvenaient à tenir tête, ne serait-ce qu’en partie, aux forces du Vieux Continent, appartenaient à des puissances régionales majeures. Leur résistance était donc souvent en corrélation avec la situation précoloniale de leur entité politique.
Il est vrai que, de manière générale, les impérialismes occidentaux ont difficilement rencontré de résistance suffisamment forte, à même de les faire renoncer définitivement à leurs entreprises coloniales. Les Anglais ont connu un désastre sanglant le 22 janvier 1879 à Isandhlwana face aux Zoulous mais, hormis ce revers et quelques rares autres exemples, le sort de la guerre était connu d’avance et celle-ci ne s’éternisait pas.
La pénétration française en Afrique de l’Ouest se fit prudemment, jouant des rivalités locales pour affaiblir les potentiels adversaires en raison du nombre d’effectifs disponibles réduit. Parmi l’ensemble des acteurs régionaux confrontés à la pénétration française, l’un d’entre eux se démarquait aisément : l’Empire wassoulou[3]. S’étendant en partie sur les actuels Sierra-Leone / Guinée à l’ouest, Côte-d’Ivoire au sud, Burkina Faso à l’est et Mali au Nord, il fallut plus d’une dizaine d’années pour neutraliser celui-ci, à travers une succession de campagnes. En effet, l’Empire wassoulou tînt tête. Son fondateur, Samory Touré, l’édifia par les armes. En chef redoutable, il allait opposer une résistance acharnée aux forces françaises.

La constitution de l’Empire wassoulou : l’art de la guerre africain
L’expansionnisme wassoulou s’ancrait naturellement dans les pratiques guerrières africaines traditionnelles, à l’exception près d’une réorganisation militaire s’inspirant des standards européens. La naissance de l’Empire wassoulou s’effectuait alors qu’un autre grand empire africain déclinait : l’Empire toucouleur, royaume musulman fondé vers 1850 et s’étendant sur l’actuel Mali. Après la mystérieuse disparition de son fondateur, El Hadj Omar, l’empire s’affaiblit et se divisa sous les impulsions indépendantistes de ses différentes entités. C’est dans ce contexte qu’évolua Samory Touré.
« il est, dit-on, de basse origine, fils d’un dioula de Sanankoro, dans le Ouassoulou. Mais la légende s’est déjà emparée de l’histoire de ses jeunes années, et il est bien difficile de savoir exactement la vérité sur ses débuts »[4]
Comme le relate le général Faidherbe dans l’extrait cité ci-dessus, il est difficile de définir avec certitude comment se déroulèrent les premières années de la vie de Samory Touré. Néanmoins, certains éléments reviennent suffisamment dans les sources pour établir, en quelque sorte, une synthèse de son parcours jusqu’à l’établissement de son empire. Fils d’un marchand, il aurait choisi la voie des armes pour libérer sa mère captive, faute de moyens financiers, en s’engageant dans l’armée de son ravisseur, le roi Sory Ibrahima. Après un service de sept ans, durant lequel il se serait grandement illustré, il aurait obtenu la libération de sa mère.
Libéré aussi de son serment au roi Ibrahima, il ne serait toutefois pas rentré chez lui et serait devenu le chef des armées d’un autre seigneur, le roi du Toron, Bitiké-Souané. Ses différents engagements lui permirent de développer ses compétences militaires, mais aussi de juger des capacités de ses différents employeurs. Ainsi, Samory Touré ne tarda pas à supplanter le roi Bitiké et, à la tête d’une armée nombreuse par sa renommée, se lança dans une campagne expansionniste entre 1866 et 1874. Plusieurs royaumes voisins, dont celui de son premier employeur, Sory Ibrahima, furent défaits : c’était la naissance de l’Empire samoréen.
L’art de la guerre en Afrique s’avérait alors encore féodal : le conflit armé était l’affaire de chefs de guerre et de royaumes, qui luttaient pour le butin, la gloire ou les gains territoriaux. En fonction de la topographie et des moyens, il est possible de distinguer deux types de royaumes : ceux de cavalerie et ceux d’infanterie. Les premiers évoluaient dans des zones géographiques ouvertes, comme la savane et s’appuyaient sur une noblesse à cheval, redoutable en terrain ouvert.
Le second, faute de moyens où en raison de conditions climatiques ou géographiques (forêts, montagnes…) inadaptées, s’appuyait davantage sur le nombre et la force de ses fantassins. Les troupes étaient non-permanentes – exception faite des gardes rapprochées des chefs et d’unités d’élite – et composées de captifs, d’esclaves entraînés au métier des armes, de volontaires et de conscrits. L’armement était varié et il était généralement attendu des guerriers qu’ils se le procurèrent eux-mêmes. Les armes blanches et de jets formaient l’essentiel de l’arsenal offensif, tandis que celui défensif s’avérait plus disparate, les armures pouvant côtoyer de simples tuniques, voire le dénuement partiel ou total.
Cependant, il nous faut préciser la perméabilité du continent à l’influence occidentale. Des armes à feu, relativement archaïques au départ (voire inopérantes), équipaient les troupes des chefs locaux : des mousquets et arquebuses furent obtenus dans le cadre des relations commerciales avec les comptoirs européens du littoral et des marchands d’Afrique du Nord[5]. Les affrontements entre les nombreux royaumes et empires qui parsemaient le continent africain au XIXe siècle pouvaient alors opposer des formations denses de combattants prenant avantage du terrain. L’infanterie formait la ligne, attaquait principalement de front et pouvait tenter de déborder le dispositif adverse, tandis que la cavalerie, sur les flancs, servait surtout au choc, à la reconnaissance, à l’attaque des flancs et des arrières, et à la poursuite.
Néanmoins, ce modèle n’est qu’une esquisse de pratiques parmi tant d’autres. Il n’existe pas, à proprement parler, de modèle véritablement standard d’art de la guerre africain, puisqu’en fonction des moyens à disposition et de l’environnement, les puissances régionales reposaient sur des fondations différentes, adaptées à leur contexte. À côté de cette guerre ouverte, une forme plus limitée, à base de raids, pouvait aussi être menée, avec des formations plus lâches et limitées en effectifs, favorisant les tactiques irrégulières. Cette forme de guerre avait un but matériel, comme celui de faire des prisonniers, qui étaient ensuite réduits en esclavage pour venir alimenter les échanges commerciaux. En raison de cet environnement violent, les villes et villages se fortifiaient en conséquence. L’assaut de ces lieux pouvait alors rapidement devenir un cauchemar pour l’assaillant, chaque habitation représentant ainsi un danger.
Dans ce contexte, l’armée de Samory Touré est un cas digne d’intérêt du fait de la métamorphose qu’elle subit au cours de la seconde moitié du XIXe siècle : d’une force ancrée dans la logique continentale, celle-ci, par l’impulsion et l’ambition de son chef, se modernisa et s’inspira des standards européens.
L’armée, outil de la domination samorienne
Les forces armées déployées par Samory Touré ne dérogeaient pas au modèle précédemment évoqué. En raison de l’environnement impropre à l’élevage équestre, celles-ci étaient majoritairement composées d’infanterie. Plusieurs milliers, voire dizaines de milliers, d’hommes pouvaient être levés sur une base provinciale[6] et 1 500 cavaliers volontaires pouvaient se joindre à ces troupes. Pour assurer leur cohésion, Samory Touré pouvait compter sur plusieurs facteurs. Tout d’abord les membres de son clan et des volontaires d’autres, attirés par la gloire de Samory ou offrant leurs services pour assurer des alliances, constituaient ses premières recrues. En effet, la filiation et le volontariat assuraient une certaine allégeance.
Ensuite, des captifs voués au métier des armes depuis leur enfance constituaient le gros de l’armée dite régulière, composée d’entre 2 000 et 3 500 combattants (aux alentours de 1885) appelés sofas[7]. Pour s’assurer de leur loyauté, des récompenses[8] pouvaient leur être accordées, mais il semblerait aussi que des mesures coercitives aient pu être employées, comme la prise en otage de leurs familles ou la menace de sanctions pouvant aller jusqu’à la mort[9]. Les plus braves formaient la garde personnelle de Samory Touré, tandis qu’un corps d’élite de 500 sofas était constitué sur des critères d’intelligence et de capacité physiques : c’est de ce vivier qu’étaient issus les cadres (tous à cheval) et instructeurs de l’armée samorienne.
Enfin, venaient les contingents alliés et les levées populaires des zones sous contrôle, formant une armée de réserve[10], qui renforçait le noyau constitué par l’armée régulière. Généralement, un homme sur dix de chaque village était mobilisé, mais en cas de campagne conséquente, le recrutement concernait un homme sur deux, excepté les chefs de familles et certaines castes[11] exemptées de tout service. Les forces se répartissaient en corps de 5 000 hommes, subdivisés en bataillons de 1 000, compagnies de 100 et groupes de combat de 10[12]. La région étant, par ailleurs, marquée par une forte présence musulmane, Samory Touré se convertit à l’islam. Entre 1873 et 1874, il prit le titre d’almami, guide religieux, renforçant d’autant plus sa légitimité[13]. Ce facteur religieux lui permit également de cimenter progressivement ses conquêtes et de fonder une base stable pour son État.
Néanmoins, l’expansion territoriale ne devint conséquente qu’une fois la supériorité de ses forces assurée : des liens commerciaux furent noués dans ce but avec des marchands en Sierra Leone, à Freetown, et au nord / nord-ouest, dans la zone sahélienne. Ces partenariats commerciaux se traduisaient par l’octroi aux forces de fusils en nombre suffisants et de chevaux, dans une zone qui ne permettait pas leur élevage[14].
« Il songea qu’il avait, à dix journées de marche, dans une montagne inaccessible, 100 000 de ces cartouches et qu’un nombre égal lui venait par caravane, avec les 1 000 fusils envoyés par les traitants anglais de Sierra-Leone. »[15]

Équipées de fusils à pierre, de sabres recourbés, de chevaux, entraînées et organisées, les forces de Samory disposaient dès lors d’avantages importants sur les petits royaumes voisins. La première phase de conquête, entre 1866 et 1874, lui a assuré un large territoire, dont les frontières étaient en perpétuel mouvement : l’afflux d’esclaves et de richesses lié aux conquêtes, s’avérait en effet essentiel à la viabilité économique du royaume samoréen[16]. Le cœur de celui-ci fut, au départ, Sanankoro où se concentraient ses forces, puis, lorsque les conquêtes se multiplièrent, Bissandougou[17].
Il ne faut cependant pas imaginer un royaume à l’organisation financière poussée : la vente des biens de Samory, d’une partie spécifique des récoltes des villages et le commerce étaient les sources principales de revenus, servant notamment à équiper l’armée. Ses troupes étaient alors parmi les plus expérimentées et efficaces de la région. Toutefois, en progressant toujours plus vers l’ouest et le nord, notamment vers la région de Buré, où se trouvaient des mines d’or, l’expansion samoréenne heurta de plein fouet l’influence française. En effet, la fin du XIXe siècle marqua l’apogée du partage de l’Afrique, mais aussi celle de la pénétration française en Afrique de l’Ouest.
La confrontation avec la France (1882-1898) : apogée et déclin d’un empire

La confrontation avec l’impérialisme français s’étendit de 1882 jusqu’à la capture de Samory par les forces françaises le 29 septembre 1898. Entre ces deux dates, il est possible de distinguer trois phases distinctes, entrecoupées de périodes où les deux camps consolidaient leurs positions.
La première, de 1882 à 1886, vit les premiers affrontements entre la République française et l’Empire wassoulou. Malgré une résistance farouche et une expansion vers le sud pour protéger ses routes commerciales avec le littoral, Samory fut contraint de reconnaître les gains français. Il comprit néanmoins la menace qui pesait sur lui et tenta d’adapter son armée.
Puis, de 1891 à 1897, les affrontements gagnèrent en intensité et les colonnes françaises parvinrent à pénétrer au cœur de l’Empire. Samory mena alors une stratégie de la terre brûlée, couplée à une expansion territoriale vers l’est avec ses guerriers et une partie de sa population. Il opposa simultanément ses forces aux Français et à des acteurs régionaux récalcitrants.
Enfin, 1898 marqua l’ultime campagne, où l’empire de Samory fut réduit drastiquement par la progression française et les dissensions internes provoquées par ces derniers. Il fut capturé le 29 septembre.
De ce rappel succinct, il est possible de remarquer trois éléments dignes d’intérêt : la résistance de l’armée samorienne, l’expansion vers l’est et la multiplication des fronts simultanés. En effet, aussi bien l’armée que l’entité politique et territoriale samorienne firent preuve de résilience face aux Français. L’armée subit une véritable transformation au cours des années 1880. Lors des premières confrontations, le fossé entre les deux camps était tel que les troupes de Samory, composées généralement de réservistes encadrés de sofas et attaquant de front, peinèrent à maintenir leurs positions face au feu français : le rechargement de leurs fusils à pierre ou à percussion, par la gueule, les obligeait à rester debout et prenait un certain temps. Pour recharger leurs armes, les guerriers devaient donc s’exposer au feu adversaire en maintenant leur position ou quitter la ligne pour recharger à couvert.
De même, les embuscades s’avéraient peu efficaces, puisque le feu ne pouvait être maintenu longtemps pour les raisons précédemment citées. La cavalerie notamment, qui n’était pas employée pour le choc frontal, mais pour la reconnaissance, la poursuite et le contournement, devait démonter pour ouvrir le feu lors de ses actions de harcèlement. Les combattants avaient donc tendance à fuir une fois leur situation compromise et ne cherchaient souvent pas à se reformer sur de nouvelles positions. Toutefois, la résistance opposée aux soldats français ne faiblit pas. Progressivement, ces derniers constataient que l’armée samorienne s’adaptait :
« L’affaire est plus chaude que celle du Diamanko du mois d’avril précédent. L’ennemi a fait de grands progrès au point de vue militaire. Des sonneries, identiques aux nôtres, commandent “Cessez le feu” ou “Rassemblement” au point que nos hommes s’y trompent. Son audace s’est accrue aussi par l’armement perfectionné dont il dispose maintenant. L’impétuosité de nos tirailleurs a raison de cette première résistance les sofas reculent, seulement c’est pour se reformer à 5 kilomètres plus loin, au marigot de Diamanko, où s’est déjà battue la colonne Archinard. Le combat est encore plus vif que celui de la matinée : au Sombiko, nous n’avions eu que 3 tirailleurs tués et 10 blessés ; nous avions brûlé 17,000 cartouches, autant que les sofas de Samory. Or, au Diamanko, le feu de l’ennemi nous a coûté 3 Européens tués, dont le sous-lieutenant Mazerand, 5 Européens blessés et une vingtaine d’indigènes hors de combat dont 7 tués. Les troupes de Samory ont brûlé plus de 25,000 cartouches. »[18]
Dans cet extrait du supplément illustré du quotidien Le Temps, intitulé « Au Soudan français », il est possible de souligner l’aguerrissement des troupes de Samory. D’une part, celles-ci se reformaient en arrière pour prolonger le combat, soutenaient le feu et en délivraient un particulièrement intense. Mais, surtout, les ordres étaient transmis par sonneries que l’auteur de ce compte-rendu juge « identiques aux nôtres ». En effet, les forces samoriennes suivirent un entraînement afin de se discipliner et de parvenir à tenir tête aux formations adverses. Des tirailleurs transfuges vinrent entraîner et encadrer les guerriers, et leur transmettaient alors l’instruction acquise dans les rangs français[19].
La dotation en fusil se chargeant par la culasse devint plus importante par le commerce, les butins, mais aussi l’apparition de manufactures locales. Cet arsenal permit de délivrer un feu précis plus longtemps, sans devoir rompre la ligne, se mettre à découvert ou descendre de cheval pour recharger. Il était donc possible d’employer moins de combattants, tout en fournissant un feu aussi, voire plus, intense qu’au cours des premiers affrontements. Le nombre des sofas, qui étaient jusqu’alors utilisés avec parcimonie, devint plus important dans les troupes déployées. Les combattants s’avéraient ainsi plus efficaces, provoquant des pertes sensibles chez leurs adversaires.
En outre, la tactique frontale laissa la place à des attaques sur les flancs et les arrières, menées par des colonnes mobiles. De fait, pour rester insaisissable, tout en couvrant un maximum de surface, Samory divisait ses forces et plaçait à leur tête des officiers de confiance, comme ses proches[20]. Stratégiquement, des alliances furent signées avec d’autres acteurs régionaux en lutte contre les Français, comme Ahmadou, héritier d’El Hadj Omar à la tête de l’Empire toucouleur[21]. Les pertes demeuraient cependant toujours lourdes côté samorien, mais la désorganisation des arrières de l’ennemi et le harcèlement de ses colonnes obligeaient souvent ce dernier à stopper ses entreprises. Cet arrêt était alors perçu comme une victoire sur l’envahisseur blanc, augmentant le prestige, mais aussi les soutiens de Samory Touré.

Les Français n’en restèrent pas moins maîtres de la stratégie de pacification. Ils profitèrent des rivalités claniques et des rebellions qui éclataient dans l’Empire samorien pour saper les fondations de ce dernier, fragiliser les alliances et étendre progressivement leur influence. Malgré des traités et des périodes de calme successifs suspendant les hostilités[22], celles-ci reprennent régulièrement. L’approvisionnement en armes devint également compliqué pour Samory Touré. Les Britanniques souhaitaient respecter la convention de Bruxelles signée en 1890 contre la traite africaine et qui limite, entre autres, dans ce but « l’importation des armes à feu, au moins des armes perfectionnées et des munitions dans toute l’étendue des territoires atteints par la traite »[23]. Malgré une résistance acharnée, coûteuse en hommes, les forces françaises ne cessent d’avancer et la capitale Bissandougou, désertée, fut finalement investie en 1892.

Samory se tourna alors vers l’est avec ses fidèles et se tailla un nouvel empire s’étendant sur le nord de la Côte d’Ivoire et le Ghana actuels, tout en maintenant des colonnes à l’ouest contre les Français. Cette faculté à multiplier les fronts et à les maintenir simultanément souligne ses capacités stratégiques, qui firent de lui un adversaire redoutable, capable de rebâtir un empire malgré les pertes territoriales subies. Samory parvint, en outre, à trouver de nouvelles sources d’armes à feu, notamment via des échanges commerciaux à l’est, mais aussi avec la création d’une industrie locale, quoique limitée en compétences[24].
Cependant, le nouvel emplacement de l’Empire wassoulou n’en fit plus une priorité pour les Français en 1896 qui cherchaient surtout à organiser et à pacifier les nouvelles zones de ce Soudan français institué le 18 août 1890. Samory pouvait ainsi consolider son nouveau royaume et étendre son influence sur ceux voisins.
Néanmoins, les hostilités furent relancées par la neutralisation d’une colonne française devant la ville de Bouna le 20 août 1897 par Saranké Mory, l’un des fils de Samory[25]. La chute successive des autres puissances anticoloniales de la région (Empire toucouleur, royaume du Kénédougou), dont certaines que Samory avait pu approcher pour alliance, permit aux forces françaises d’isoler l’Empire wassoulou. Dès lors, leurs colonnes se multiplièrent et Samory fut contraint une nouvelle fois de fuir. Talonné par les troupes françaises, il tenta en vain de résister. Ses forces furent vaincues à plusieurs reprises, réduisant ses effectifs considérablement au fur et à mesure des défaites et des redditions. Le 29 septembre 1898, la colonne du capitaine Gouraud investit son camp et le captura. S’en était fini de l’épopée de celui qu’on comparait à un Napoléon africain[26].
Conclusion
La résistance samorienne à l’impérialisme français fut le déclencheur d’un processus d’adaptation. D’une armée ancrée dans des logiques régionales, les forces de Samory parvinrent à intégrer certains des éléments majeurs de la puissance militaire de leur adversaire. Elles n’en gardèrent pas moins la faiblesse inhérente à tous les royaumes africains de cette époque : l’importance vitale du chef. En effet, ce dernier était à l’origine de l’entité militaire et politique, qui gravitait autour de lui. Sa renommée agissait alors comme un véritable ciment, attirant soutiens et partisans.
Cependant, le pouvoir étant dynastique, le chef-fondateur était à la fois la force de l’entité, qui pouvait durer tant que la descendance était assurée, mais aussi son talon d’Achille : le chef et sa famille étant les figures centrales de l’entité, leur disparition entraînait généralement la chute ou l’affaiblissement de cette dernière. La capture de Samory signa la fin effective de son royaume. Néanmoins, le souvenir de sa résistance, lui, demeure toujours.
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Bibliographie
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[1] MANGIN Charles, « Lettres du Soudan », dans La Revue des deux mondes : recueil de la politique, de l’administration et des mœurs, t. 57, Paris, Revue des deux mondes, 1930, 960 p., pp. 564-598, p. 594, [en ligne] https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4319480/f4.item (dernière consultation le 06/11/18)
[2] Charles Mangin (1866-1925), officier français, débutant sa carrière sur les théâtres coloniaux à la tête de tirailleurs sénégalais. Il atteignit le grade de général d’armée durant la Première Guerre mondiale.
[3] Empire (du) wassoulou, Royaume (du) Wassoulou, Royaume samoréen… Les dénominations sont nombreuses et le terme wassoulou (ouassoulou dans certains textes) renvoie à une région précise d’Afrique de l’Ouest. Quoiqu’il en soit, l’ensemble de ces noms désigne l’entité politique et territoriale constituée et dirigée par Samory Touré, qu’elle soit dans le Wassoulou ou plus à l’est.
[4] FAIDHERBE Léon, Le Sénégal : la France dans l’Afrique occidentale, Paris, Hachette, 1889, 501 p., p. 317, [en ligne] https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k25566w/f3.item (dernière consultation le 12/12/2018)
[5] LEGASSICK Martin, « Firearms, Horses and Samorian Army Organization 1870-1898 », dans The Journal of African History, vol. 7, n°1, Cambridge, Cambridge University Press, 1966, 168 p., pp. 95–115, p. 115, [en ligne] www.jstor.org/stable/179462 (dernière consultation le 10/12/2018)
[6] Il est difficile de dénombrer avec certitude les effectifs, mais il semblerait qu’au moins 20 000 hommes aient pu être déployés en 1885 contre les Français. Ibid., p. 109
[7] Ibid., p. 96
[8] Avancement dans la hiérarchie, fonctions administratives, esclaves…
[9] GUIGNARD Alfred, « Le général Mangin, l’homme et l’écrivain », dans La Revue hebdomadaire : romans, histoire, voyages, n°19, Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1925, pp. 131-252 pp. 171-195, p. 175, [en ligne] https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4062083/f133.item (dernière consultation le 05/12/2018) ; PARISET C., « Au Soudan français », dans Le temps, n°11813s, Paris, Le Temps, 1893, 2 p., [en ligne] https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k233857s/f1 (dernière consultation le 04/12/2018)
[10] PÉROZ Étienne, Au Soudan français : souvenirs de guerre et de mission, Paris, C. Levy, 1889, 467 p., p. 408, [en ligne] https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k104886s/f4.item.r=p%C3%A9roz%20au%20soudan (dernière consultation le 10/12/2018)
[11] Cependant, il est difficile de définir quelles castes étaient concernées : les sources étant floues à leur propos.
[12] Ibid., p. 409
[13] LE CHATELIER Alfred, L’islam dans l’Afrique occidentale, Paris, G. Steinheil, 1899, 376 p., p. 227, [en ligne] https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5784368r/f7.item (dernière consultation le 07/12/2018)
[14] LEGASSICK Martin, art. cit., p. 106
[15] GUIGNARD Alfred, art. cit., p. 177
[16] FAIDHERBE Léon, op. cit., pp. 525-526
[17] PÉROZ Étienne, op. cit., p. 403
[18] PARISET C., art. cit.
[19] LEGASSICK Martin, art. cit., p. 111
[20] PÉROZ Étienne, op. cit., p. 409
[21] PARISET C., art. cit.
[22] « La mort de Samory : anecdotes sur le Napoléon des nègres », dans Le matin : derniers télégrammes de la nuit, n°4866, Paris, 1897, 4 p., p. 1, [en ligne] https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k557091m/f1 (dernière consultation le 05/12/2018) ; l’information sur la mort de Samory publiée dans ce journal s’avéra au final erronée. Il mourut en captivité le 2 juin 1900.
[23] DE CLERQ Jules, Recueil des traités de la France, t. 18, Paris, A. Durand et Pedone-Lauriel, 1893, 756 p., p. 500, [en ligne] https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k96082f/f1.item (dernière consultation le 07/12/2018)
[24] LEGASSICK Martin, art. cit., pp. 104-105
[25] Historique du 2e régiment de tirailleurs sénégalais : 1892 – 1933, Paris, L. Fournier, 1934, 208 p., p. 61, [en ligne] https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k63178642/f5.item (dernière consultation le 30/11/2018)
[26] « La mort de Samory : anecdotes sur le Napoléon des nègres », art. cit.

Une réflexion sur “Quand les empires se faisaient et se défaisaient en Afrique de l’Ouest : le cas Samory Touré”