« L’armée de Rome : La puissance et la gloire » – Compte-rendu de l’exposition du musée Arles antique

Le musée départemental Arles Antique et son exposition sur « L’armée de Rome : la puissance et la gloire »

Une exposition sur Rome et son armée s’est tenue au musée de l’Arles Antique au premier semestre de l’année 2019. Profitons de notre dossier Antiquité pour prendre en exemple une cité comme celle d’Arles, qui nous a offert d’importants témoignages du passé par ses multiples vestiges, afin d’avoir une approche anthropologique et matérielle de l’armée romaine. Nous nous intéresserons dans un premier temps à l’histoire d’Arles et au musée de l’Arles Antique, puis dans un second temps nous voyagerons au cœur de l’exposition grâce aux photographies (pardonnez leur piètre qualité) de notre envoyé sur place. Elle nous permettra en outre d’analyser l’évolution et la constitution de l’armée romaine sous les époques républicaines et impériales.

  1. Arles et le musée : une richesse historique, archéologique et anthropologique

Le 22 avril 2019 se clôturait l’exposition temporaire « L’armée de Rome, la puissance et la gloire » au musée de l’Arles Antique (13, Bouches-du-Rhône). Après une immersion dans la vie gallo-romaine proposée par les collections permanentes du musée, le visiteur est invité à découvrir l’armée romaine dans ses grands traits.

Le musée est d’une très grande richesse. En 1968, le conservateur des Musées d’Arles, Jean-Maurice Rouquette, a le désir de rassembler dans un même édifice l’ensemble des collections archéologiques arlésiennes. Le musée d’Arles Antique devient une réalité, et se fixe deux missions principales : « conserver, enrichir, restaurer, étudier ce patrimoine ; et transmettre ce patrimoine au public, lui proposer différents programmes de formation ainsi qu’un accès à une documentation spécialisée.[1] »

Grâce à son histoire, le musée dispose de riches collections. En effet, cette ville brille par son histoire prestigieuse et dense depuis l’Antiquité. Située sur le delta du Rhône, entre terres provençales et camarguaises, Arles existait sous forme de bourgade durant l’Antiquité. Vers 540 av. J.-C., les Grecs organisent le premier habitat sur le sommet de la colline d’Arles, désignant la ville de Théliné, c’est-à-dire de « nourricière », une dénomination qui démontre son important potentiel. Elle connaît un développement en s’appuyant sur Massilia. Vers la fin du IVe siècle av. J.-C. Théliné devient Arelate, c’est-à-dire « la cité au milieu des marais ».

Son essor est attesté à la fin du IIe siècle av. J.-C. lorsque le consul romain Caius Marius installe ses légions à proximité de la ville en -104, afin de faire face aux Cimbres et aux Teutons. En effet, ces derniers ont décimé une armée romaine de 80 000 légionnaires à Orange en -105. Depuis la bataille de Cannes en 216 av. J.-C. l’armée romaine n’avait pas essuyé de nouveau un si violent échec. Les Romains placent alors leur salut entre les mains de Marius en l’envoyant en Gaule transalpine, à proximité d’Arles. Il en profite pour développer les alentours, notamment en achevant le canal (éponyme) des Fosses Mariennes reliant la ville au port de Fos. En -102 Marius bat les terrifiants teutons à proximité d’Aix-en-Provence[2] et assure de fait l’importance de la Gaule transalpine pour Rome. Ce développement de l’espace arlésien par Rome permet d’en faire un appui militaire et économique en Gaule transalpine en cette fin de IIe siècle av. J.-C., marquant l’accroissement important de la Ville Eternelle.

Mais un événement va changer son destin : les guerres civiles romaines au Ier siècle av. J.-C.. En effet, César a pu compter sur le soutien d’Arelate qui lui apporte de l’aide contre Massilia en 49 av. J.-C[3]. Les douze vaisseaux de guerre construits en trente jours par les Arlésiens sont envoyés contre Marseille, en soutien du siège de la ville fait par César contre L. Domitius, un lieutenant de Pompée. Les trois légions césariennes et la flotte permettent à César de remporter le siège de la cité. Le dictateur à vie se souviendra du geste des Arlésiens et élève la ville au statut de cité en 46 av. J.-C. Cette grâce de César permet à Arelate de connaître un bon développement économique. Il y place à ce titre une de ses légions de vétérans, la Legio VII Claudia Pia Fidelis (la dévouée et loyale). Devenant une ville riche et prospère, elle connaît un bon dynamisme grâce à sa situation sur le Rhône, où transite une grande partie du commerce d’Europe septentrionale. Enfin, ce développement pendant plusieurs siècles s’explique par la paix que connaît cette région du sud de la Gaule ainsi que sa proximité avec l’Italie et d’importantes cités (comme Massila, Nemausus ou Narbo Martius – Marseille (13), Nîmes (30), Narbonne (11)). Pour preuve de son importance, l’empereur Constantin réunit un important concile en août 314 à Arles afin d’élucider la question du donatisme.

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Buste de César. Marbre, trouvé dans le Rhône en automne 2007. Son authenticité, sa particularité (César est représenté comme un homme vieillissant) et probablement le fait unique que le buste date du vivant de César lui ont permis de connaître un grand succès et des critiques à l’international.

 

 

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Sarcophage de l’Anastasis. Marbre de Carrare, proviendrait des Alyscamps, fin du IVe siècle. C’est un sarcophage chrétien où nous remarquons une croix de la résurrection au centre (il manque une branche). Il aurait été utilisé par Constantin II (317-340) puis par l’évêque Aeonius (449-502).

 

Ce dynamisme au cours de l’histoire permet à la ville d’accroître ses richesses et de devenir une cité prospère. Son développement est encore aisément visible aujourd’hui, avec un patrimoine à ciel ouvert : les arènes d’Arles, le théâtre, les cryptoportiques, l’abbaye Saint-Césaire, le cimetière des Alyscamps (litt. Champs-Élysées en provençal), ou encore sur la place du forum. Pour l’anecdote, les Arlésiens peuvent perdre de longues années à attendre la fin de certains travaux, car en creusant des vestiges sont souvent découverts. Il existe donc un véritable trésor archéologique romain sous les pieds des Arlésiens.

Un dernier lieu reste une source considérable pour les trésors archéologiques : le Rhône. Ce fleuve regorge de mystères, les livrant année après année lors des fouilles sous-marines. À ce titre, dans les années 2000 un bateau (un chaland) de trente mètres a été retrouvé dans un état de conservation presque parfait. Également, le Rhône nous a livré un magnifique buste de Jules César, peut-être l’unique réalisé de son vivant. Plusieurs raisons expliquent les richesses que nous retrouvons dans ce fleuve. Tout d’abord, il a été utilisé comme une poubelle par les Gallo-Romains. La ville étant riche, tous les objets qui n’étaient plus forcément utiles y ont été jetés, c’est pourquoi nous retrouvons un très grand nombre d’amphores, d’outils, et d’œuvres d’art de piètre qualité. Les invasions barbares des IVe et Ve siècles ont aussi dévasté la ville d’Arles. Les barbares ont jeté un grand nombre d’objets du quotidien et les Arlésiens ont dispersé des trésors dans le fleuve. Enfin, si nous retrouvons tous ces témoignages archéologiques d’une époque gallo-romaine, c’est grâce à l’action du fleuve : les différentes couches sédimentaires ont permis de conserver naturellement tous ces vestiges.

            Tous ces trouvailles archéologiques romains sont conservées au musée de l’Arles-Antique. Il retrace l’histoire de la ville et l’évolution anthropologique de sa société en se basant sur les vestiges retrouvés dans la cité, ses alentours et dans le Rhône. Le musée se divise donc en plusieurs parties, chacune consacrée à une thématique  : « famille », « religion », « se divertir », « le commerce », « l’argent », « la mort », « se nourrir », « l’armée » ou encore « l’architecture ». Le musée nous permet de faire un voyage dans le passé d’Arles, mais aussi gallo-romain. L’importance  de la ville pour le commerce nous offre également un aperçu du monde romain à son apogée entre le Ier et le IIIe siècle ap. J.-C.

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Statue colossale d’Auguste. Provient du Théâtre antique, vers 12-10 av. J.-C., marbre. Cette œuvre a dû être créée et placée lors de l’achèvement de la construction du théâtre vers 12-10 av. J.-C. Sa majesté et la place qui lui estaccordée n’est pas sans rappeler l’importance d’Auguste pour l’embellissement d’Arles.
  1. L’exposition : L’armée de Rome : la puissance et la gloire

La thématique propre à « l’armée » est, à la fin de la visite, mise en avant avec l’exposition temporaire « L’armée de Rome : la puissance et la gloire ». Observons à présent cette exposition en suivant ses thématiques et les pièces exposées afin de caractériser cette armée romaine et son évolution.

« L’art de la guerre embrassant tous les aspects de la vie humaine, du politique à l’économie, en passant par la religion, l’instruction et l’évolution des techniques, l’exposition questionne et actualise à la fois, nos connaissances sur la Rome antique et ses nombreux héritages.[4] »

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I- Le chef des armées

Au cours de la Rome républicaine (529-27 av. J.-C.), le haut commandement de l’armée est confié pour une année par le Sénat à un magistrat supérieur comme le consul. Il était revêtu de l’imperium, mêlant les pouvoirs militaires, juridiques, religieux et civils. Lorsque Rome était directement menacée, cet homme pouvait avoir les pleins pouvoir pour un temps limité et était alors appelé dictateur. A la fin de la République certains hommes se partagent et/ou se disputent ces commandements afin d’accroître leur prestige et leurs richesses dans Rome. En atteste ainsi le nombre d’imperatores, comme ce fut le cas pour Marius, Pompée, Crassus ou César.

A l’époque impériale, c’est l’empereur qui concentre les pouvoirs militaires en détenant l’imperium. Paradoxalement, certains empereurs s’écartent des champs de batailles mais demeurent plus que jamais présent au sein des légions et de la vie quotidienne du soldat grâce aux insignes et à la religion romaine le divinisant. Malgré sa distance du champ de bataille, ce n’est que l’empereur qui triomphe désormais puisque le combat a été mené en son nom et à la gloire de l’Empire. Les généraux connaissent des récompenses sous forme de décorations ou de titres.

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Torse cuirassé. Marbre, période flavienne (fin du Ier s. ap. J.-C.), musée d’Art Classique de Mougins. Cette statue cuirassée de type laricatus fait partie des représentations traditionnelles d’empereur. Ces statues, richement décorées, étaient réservées aux officiers supérieurs et aux empereurs. Le décor sur cette cuirasse signifie la victoire sur un peuple et sa soumission à l’empire.

II- La réforme de Marius

Nous avons précédemment fait allusion au rôle du consul Caius Marius pour la ville d’Arles à la fin du IIe siècle av. J.-C.. Il a également un rôle de taille pour l’armée romaine entre 106 et 103 av. J.-C. en étant l’instigateur d’une importante réforme. Il est à l’origine de la professionnalisation et de la refonte de la légion, en réorganisant l’exercice, en introduisant l’aigle, en standardisant le matériel et en réformant le recrutement. Une légion passe alors de 4 000 à 6 000 hommes.

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Frise aux aigles. Calcaire coquillier, époque romaine, rempart tardif rue Porte de Laure (Arles), 1902. Nous retrouvons l’aigle impériale introduit chez les légionnaires par Marius dans sa réforme militaire.

Afin de faire de la légion romaine un outil de guerre rapide, Marius supprime les transports de matériels et autonomise le légionnaire. Désormais, chaque soldat doit porter ses affaires personnelles, ainsi que trois à quinze jours de vivres, un manteau (sagum), deux pieux de la palissade du camp retranché et des outils, soit un paquetage de 40 kg. La légion n’est plus ralentie par les longs convois et chaque homme gagne en autonomie malgré le poids du paquetage. L’objectif étant de pouvoir parcourir en une journée de marche presque 30km!

Trois casques d’infanterie: le premier (à droite) date de l’époque de Marius. Casque de type Montefortino, bronze, 103-101 av. J.-C. Le second  (au centre) est un casque de type Weisenau, bronze étamé, fin Ier s. av. J.-C. ou début Ier s. ap. J.-C. Le dernier (à gauche), est un casque de parade en bronze étamé de la fin du Ier s. ap. ou du début du IIe s. ap. J.-C. 

III- Les légions

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Applique représentant un légionnaire terrassant un barbare. Bronze, II-IVe s. ap. J.-C., Elusa, domus de Cieutat; abbaye de Flaran, Gers.

Contrairement à d’autres cités ou peuples de l’Antiquité, Rome puise sa force militaire dans l’infanterie. Les légions romaines sont encadrées par les consuls, tribuns, les centurions et les décurions. Si l’enrôlement se fait à Rome, la légion peut compter sur des auxiliaires, c’est-à-dire des militaires étrangers. Lorsqu’un consul entre en fonction, il possède généralement deux légions, mais si Rome est menacée, se nombre se multiplie alors facilement. Lorsque Hannibal franchit les Alpes en 218 av. J.-C., il y avait environ 20 légions. En Gaule, César a eu sous ses ordres jusqu’à 12 légions.

Chacune dispose de son enseigne, de son symbole, de son histoire et d’un aigle aux ailes ouvertes serrant dans ses serres la foudre. Le numéro de la légion est progressivement complété à la fin de la République par un nom, comme celle des « Alouettes ». Sous l’Empire, le nom de l’empereur peut s’y greffer, ou bien une vertu (cf. carte ci-contre).

 

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Carte de l’Empire romain et de l’emplacement des légions

IV- La cavalerie

Sous l’époque républicaine, la cavalerie est un élément assez minime de l’armée. En effet, chaque légion compte un corps de 300 cavaliers, composé par les citoyens les plus aisés. Ce n’est pas pour rien que le rang équestre est prestigieux à Rome. Contrairement à des peuples comme les Parthes ou les Thraces, les Romains ne sont pas un peuple de cavaliers. Alors que certains utilisaient la cavalerie à grande échelle et diversifiaient ainsi les tactiques (par exemple l’archerie montée), les Romains utilisent les cavaliers pour le combat à la lance et la charge sur un point précis de l’effectif adversaire. Lors du déploiement d’une légion, la cavalerie était généralement placée sur l’aile droite.

A la fin du IIe s. av. J.-.C. l’utilisation de la cavalerie évolue, gagnant surtout en flexibilité. Les corps se divisent en escadrons d’environ trente cavaliers, qui doivent protéger les flancs de la légion et harceler l’ennemi par des attaques éclaires sur des positions précises. La cavalerie se professionnalise au cours du siècle suivant, avant l’empire. Les citoyens sont alors remplacés progressivement par des auxiliaires étrangers, diversifiant de fait l’emploi et la forme de la cavalerie. Chaque peuple apporte ainsi ses spécificités. Il existe désormais une archerie montée, des cuirassiers ou des lanciers. Par ailleurs, certains escadrons se mêlent parmi l’infanterie, créant un métissage tactique intéressant.

Ce nouveau potentiel que connaît la cavalerie se développe au cours du Ier siècle av. J.-C. et le premier de notre ère. Au début du IIe siècle ap. J.-C., nous pouvons compter le ratio d’un cavalier pour quatre fantassins.

V- La marine

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Reconstitution d’une bataille navale à l’époque romaine, aquarelle par Jean-Claude Golvin.

La marine romaine ne doit pas être négligée car elle a contribué à l’expansion romaine. Lors des guerres puniques, elle assure une défense maritime face aux troupes carthaginoises. Mais, les Romains et le Sénat favorisent ouvertement la légion. En effet, lorsqu’un danger est écarté les marins sont envoyés dans les légions. Ils ne sont d’ailleurs pas bien considérés et mal payés sur mer. Encore au Ve siècle la marine est assez peu reconnue par certains contemporains comme le prouve la petite place accordée par Végèce sur cette question dans son De rei militari. Toujours est-il que Rome peut compter sur des auxiliaires, comme Rhodes, pour venir renforcer les escadres maritimes.

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Coupe  verticale d’une galère lance-harpax. Aquarelle de Marc Bollon pour le musée Arles antique. Pour combattre efficacement les flottes adverses rapides, Agrippa inventa une nouvelle arme: l’harpax. Ce lance-engin permettait d’harponner les navires ennemis afin de les rapprocher et de passer à l’abordage. Une galère était généralement équipée de deux harpax, des rameurs et des unités militaires.
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Eperon de galère militaire (Rostre N.10). Bronze, h: 91 cm; l: 85 cm; d. : 37cm, retrouvé au large de Capo Grosso, Levanzo, milieu du IIIe s. av. J.-C. Cet éperon de galère a été retrouvé au large de la Sicile avec d’autres éperons, des casques, des armes et des céramiques. C’est la preuve archéologique d’une très grande bataille navale, celle des Egades en 241 av. J.-C. clôturant la première guerre punique par une victoire romaine, ouvrant ainsi Rome sur le monde et la conquête de la Méditerranée.

Mais Auguste, qui aura vu en 31 av. J.-C. l’importance de la marine à Actium, en battant son ennemi Marc-Antoine sur mer grâce à Agrippa , décide de développer une marine compétente. Il confie cette tâche à ce dernier, qui base la flotte impériale à Fréjus (83, Var) puis à Ravenne (Italie). Les arsenaux se développent ainsi que les escadres sillonnant la Méditerranée afin d’assurer une protection sur la mer de l’Empire. Sur le Rhin et le Danube des petites embarcations à but militaire se développent également. Les escadres maritimes impériales vont se développer jusqu’à Alexandrie et la Mer noire. Grâce à Auguste et Agrippa, Rome réussit à développer sa marine afin de contrôler l’Empire.

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Reconstitution du port antique de Misena par Jean-Claude Golvin.
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Reconstitution du port antique de Rhodos par Jean-Claude Golvin.

VI- L’artillerie romaine

L’étymologie d’artillerie est assez complexe. En effet, les Romains employaient surtout des termes comme tormentum – signifiant machine de guerre à lancer. Artillum pouvait également être utilisé puisque nous pouvons le traduire par engin.

Chacune des légions était dotée d’un contingent spécialisé d’artilleurs devant construire, maintenir et utiliser des engins. Seuls les machines légères pouvaient être transportées par la troupe. Similairement au Moyen Âge, l’artillerie lourde n’était pas transportée par les soldats lors des campagnes mais construite sur place. L’apparition de l’artillerie à poudre, notamment avec les canons, ne permet plus cela et oblige les armées à se déplacer avec leurs engins dès le XVIe siècle.

L’artillerie a plusieurs utilités : en siège ; lors de la défense d’un pont ou d’un passage ou encore le tir à distance lors d’une bataille. Cet armement pouvait être redoutable, comme les balistes de 7 mètres capable de projeter un projectile de 80 kg. Ceux-ci sont généralement des billes de plomb, des pierres ou des traits (des pieux). Ils peuvent être tiré par des balistes (voir images ci-dessous pour l’exemple d’une petite baliste), des scorpions ou des onagres.

VII- Le combat

L’armée romaine sous la République et le début de l’Empire a connu peu de défaites, mais celles-ci ont toujours été d’une grande violence : la bataille de Cannes en 216 av. J.-C. opposant les consuls C. Varron et L. Paullus aux Carthaginois d’Hannibal se solde par un anéantissement total des troupes romaines (morts et prisonniers) du fait de leur encerclement par les Carthaginois ; les Cimbres et les Teutons exterminent les 80 000 légionnaires romains lors de la bataille d’Orange en 105 av. J.-C. ; la bataille de Carrhes en 53 av. J.-C. voit les 11 légions du triumvir Crassus se faire vaincre par les Parthes (il y meurt et selon la légende les Parthes, connaissant sa vénalité, remplirent, sa tête d’or fondu avant de l’envoyer à Rome) ; en 9 ap. J.-C. dans la forêt de Teutobourg les trois légions de Quintus Varus sont détruites par les forces germaniques.

 

Poignard militaire (pugio) de type dangstetten (gauche), fer et alliage cuivreux, fin Ier s. av. J.-C. / Epée longue (spatha), bronze et fer, IIIe s. ap. J.-C., retrouvée dans le Rhône en 2011.

Excepté ces grandes défaites, l’armée romaine a surtout connu de nombreuses victoires lors de ses campagnes. Les auteurs de l’Antiquité ont cherché les raisons de l’expansion de Rome et de ses victoires militaires. Par exemple, Polybe – au IIe av. J.-C. – s’oriente dans ce but vers la politique et l’administration de Rome. Les conditions de ces succès sont en réalité complexe à expliquer, mais elles se retrouvent généralement dans la tactique romaine qui se fonde sur l’ordre et la discipline, ainsi que sur l’armement employé comme l’artillerie. L’entrainement et l’obligation de respecter des ordres (l’encontre pouvant conduire à la peine de mort) expliquent aussi la discipline romaine pour les manœuvres lors des déplacements en colonne ou en bataille.

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Pointe d’une lance romaine, fer, Ier ou IIe siècle ap. J.-C., Mayence.
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Chasse-trape (Tribulus), bronze. Ancêtre de la mine anti-personnel, le chasse-trape était surtout utile contre la cavalerie ou l’infanterie s’il était bien dissimulé.

Dans les premiers temps de la République la légion se formait en bloc au combat, un peu comme les phalanges hellénistiques. Mais cette tactique compacte connait des limites et les Romains décident de diviser leurs forces en manipules afin de gagner en rapidité. Par la suite, la légion se forme sur trois lignes maitresses, dont la première est constituée par les hastati (les combattants les plus jeunes), suivis des principes et enfin, les vétérans, les triarii, formant la troisième ligne. Ces trois corps forment la triplex acies. Dans ce cadre, le recours aux triarii était fait en cas de défaite imminente. Il y avait également une première ligne de vélites, qui lançait des javelots (le pilum), lorsque l’armée ennemie approchait, avant de se retirer pour laisser place aux hastati. La triplex acies est une formation de trois fois dix manipules positionnés en quinconce. Ce fonctionnement évolue avec Auguste (27 av. J.-C. – 14 ap. J.-C.) qui forme des cohortes où les âges et les expériences des soldats se mélangent.

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Relief du Dace. Marbre, premier quart du IIe s. ap. J.-C., découvert à Rome, Paris, Musée du Louvre. Dans cette scène de bataille un barbare échevelé brandit au-dessus de sa tête une épée à pommeau rond, face à un soldat romain portant une cuirasse à écaille, un bouclier et un casque décoré: foudre sur les couvres joues, frise d’armes sur la visière, couronne de laurier sur la calotte et cimier à double rang de plumes. Ce relief illustrerait les campagnes les plus prestigieuses de Trajan pur conquérir la Dacie (actuelle Roumanie).

 

VIII- La garnison

Le soldat romain passe de longues années loin de son foyer. Avec la dilatatio imperii et son apogée au Ier et IIe siècle ap. J.-C., un soldat peut autant se retrouver à lutter contre des Barbares sur le Danube ou en Britannia, qu’à patrouiller en Afrique du Nord et dans le désert. C’est pourquoi le soin physique et moral des soldats est important. Pouvant être entre 160 000 et 400 000 soldats sur l’ensemble de l’Empire, il faut à tout prix entretenir leur confort afin d’éviter la rébellion et pour protéger les limes (frontières).

En temps de paix, la vie du soldat en garnison est divisée entre l’entrainement, la patrouille, les corvées (des constructions de route par exemple), et les distractions (comme les jeux). A proximité des camps fortifiés les concubines et les enfants sont acceptés dans des villes où nous retrouvons toutes formes de distractions et de commerces. Afin d’assurer une bonne hygiène, les garnisons ont accès à des latrines et des bains, ainsi qu’à une très bonne alimentation (blé, viande, poisson, fromage, vin, huile d’olive ou encore fruits et légumes en fonction du lieu).

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Reconstitution du camp de Lambèse, sur le limes (nord-est de l’Algérie actuelle). Aquarelle par Jean-Claude Golvin pour le musée Arles Antique.

IX- La religion du soldat

La vie du soldat est jalonnée par la célébration de nombreuses fêtes religieuses. Les plus importantes sont liées au culte de l’empereur en signe de loyauté et de fidélité à l’Etat. A ce titre, un serment annuel lui est renouvelé dans chaque légion au cours d’une cérémonie. Outre la dévotion à la triade capitoline – Jupiter, Minerve et Junon – le soldat vénère Mars, dieu de la guerre, et les allégories divinisées comme la Victoire, la Fortune, le Courage ou la Discipline.

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Tête du dieu Mars. Marbre, seconde moitié du IIe s. ap. J.-C., retrouvée dans le Rhône en 2009.

Certains cultes orientaux existent au sein de l’armée de Rome, comme à l’égard de Mithra, un culte monothéiste développant l’idée d’une vie après la mort. En Gaule, certaines divinités gauloises demeurent, notamment chez les cavaliers auxiliaires.

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Statuette de Mars Ultor. Bronze doré, Empire romain, Ier ou IIe s. ap. J.-C.

Entre le IIe et le IVe siècle, avec le développement progressif du christianisme dans l’Empire la religion du soldat devient plus complexe. En effet, les apologétiques démontrent que les soldats chrétiens, tout en étant loyaux à l’égard de l’empereur et de l’Empire, ne peuvent imaginer vouer un culte à l’empereur. Par ailleurs, les différents sacrifices existant dans la religion du soldat romain polythéiste développent les différends. Cependant, cela n’a pas fragilisé l’armée romaine puisqu’au IVe siècle l’armée demeure malgré la légalisation du christianisme par Constantin Ier puis son affirmation en religion d’Etat par Théodose Ier.

X- La retraite du soldat

Un soldat sert généralement entre 20 et 25 années dans la légion. Lorsqu’il quitte l’armée, il reçoit une prime en terre, avec des outils et des semences afin de développer une exploitation rentable et vivable après sa vie militaire. Il pourra alors se marier officiellement en sortant de l’armée. Un légionnaire possède une modeste solde une fois son service terminé. Mais si ses relations ou sa valeur lui ont permis de monter en grade il peut connaître une certaine aisance lorsqu’il arrive à la retraite.

Hadrien (117-138) a du faire face à la fin du développement territorial de l’Empire et à l’importante armée romaine. C’est pourquoi il décide de ne plus livrer de terres agricoles en prime lorsqu’un soldat part à la retraite, offrant plutôt une prime pécuniaire équivalente à treize années de solde. Les auxiliaires, s’ils ont fait preuve de courage, peuvent recevoir la citoyenneté romaine (un siècle plus tard, en 212, Caracalla ouvre plus largement la citoyenneté).

XI- Les triomphes

Le triomphe est une cérémonie d’essence et de nature militaires, imprégnée de religiosité et ayant une finalité politique. Un succès militaire donne lieu à Rome à la cérémonie du triomphe, se traduisant dans les faits par un défilé fastueux, récompensant les généraux et les soldats. Au cours de ce défilé, les peuples vaincus et les biens pillés sont exhibés dans Rome. Parfois, le chef ennemi est tué devant les Romains au cours de la cérémonie.

Il y a une hiérarchie dans les triomphes. Le Sénat décide du triomphe ou de l’ovatio (ovation). Cette forme de triomphe est moins prestigieuse puisque le général parade à pied et non sur un char, coiffé d’une couronne de myrte et non de laurier. En outre, c’est une brebis qui est sacrifiée et non les bœufs au cours de l’ovatio, contrairement au triomphe.

Le triomphe est un véritable outil politique. La frontière entre l’armée et le monde politique était très fine à Rome. De la fin du IIe siècle av. J.-C. à la fin de la République, des hommes se sont placés sur le devant de la scène politique grâce à l’armée: Marius, Sylla, Pompée, Marc-Antoine, César… Ce dernier profite de ses multiples campagnes et victoires pour se former une armée vivant et combattant pour lui, ainsi que des triomphes pour exhiber devant Rome sa puissance publique. Il faut donc prendre compte du triomphe et de l’armée pour la carrière politique d’un homme romain, notamment au cours du Ier siècle av. J.-C. Par ailleurs, cette période a provoqué la fin de la République romaine et des guerres civiles où l’armée de Rome a joué un rôle de taille, n’étant pas uniquement symbole de grandeur mais aussi de douleur pour les Romains.

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La procession du triomphe (détail). Aquarelle de Jean-Claude Golvin pour le musée départemental Arles antique. Nous retrouvons les éléments énoncés précédemment sur le déroulement du triomphe, comme les prisonniers, le butin et les légionnaires.

 

Conclusion

La Revue d’Histoire Militaire a voulu vous faire découvrir ce musée de l’Arles Antique et son exposition sur « L’armée de Rome : la puissance et la gloire » pour la richesse de son patrimoine culturel, ainsi que pour la relation avec notre troisième dossier sur la guerre dans l’Antiquité.

C’est pourquoi nous avons traité les deux parties d’expositions du musée – permanente et temporaire – afin d’observer la réalité anthropologique de la guerre dans l’Antiquité romaine. La guerre est une action militaire encadrée et normalisée. L’étudier et la comprendre dans l’Antiquité demande une analyse de la société en question et oblige donc à emprunter une approche anthropologique. En effet, pour le cas romain, l’armée est une institution qui touche chaque citoyen mâle : il doit y contribuer et défendre sa patrie. Cette vision est propre à une forme de société, que nous pouvons découvrir dans ses grands traits grâce aux expositions permanentes du musée de l’Arles Antique. L’exposition sur l’armée de Rome prouve cette proximité qui existe entre la société et l’armée. Cette conception de la société militaire ressurgit tout particulièrement en France lors de la Révolution française et l’Empire napoléonien, où le Français devient, comme à Rome, un citoyen-soldat. Ce n’est pas pour rien qu’Alfred de Vigny écrit en 1835 que « l’armée est une nation dans la nation ». Le service militaire qui perdure pendant deux siècles s’inscrit dans cette filiation.

 

 

+Pour aller plus loin, nous vous conseillons le livre d’exposition, qui reprend chaque partie de manière thématique, ainsi que l’étude sur la colonne de Trajan (L’armée de Rome : la puissance et la gloire, Musée départemental Arles antique, Milan, SilvanaEditoriale, 2018). Pour l’histoire d’Arles, une cité d’une très grande richesse et d’un intérêt majeur pour l’Antiquité gallo-romaine, nous vous conseillons Éric Teyssier, Arles la Romaine (Nîmes, éd. Alcide, 2016). Pour une étude sur l’armée romaine dans sa globalité nous vous conseillons les ouvrages du professeur Yann Le Bohec, notamment Histoire des guerres romaines : Milieu du VIIIe siècle avant J.-C. -410 après J.-C (Paris, Tallandier, coll. « L’art de la guerre », 2017) qui constitue la somme de ses études précédentes. Par ailleurs, il est intéressant de se confronter à certaines sources, comme César, Guerre des Gaules ou Végèce et son De rei militari. Enfin, nous vous conseillons vivement d’aller au musée de l’Arles Antique. Pour les informations pratiques, nous vous mettons le lien du site internet dudit musée :

http://www.arles-antique.cg13.fr/mdaa_cg13/root/index.htm

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Astérix légionnaire, Goscinny et Uderzo, 1967. Dans le dixième album sur les aventures de nos amis gaulois, nous retrouvons la vision vulgarisée et humoristique de l’armée romaine de la fin de la République. Par exemple, l’entrainement avec la scène de la marche forcée avec des sacs de pierres, la mixité ethnique au sein de l’armée ou encore les formations militaires sont bien tirés de faits réels.

[1] http://www.arles-antique.cg13.fr/mdaa_cg13/r01_musee/010201.htm

[2] Plutarque, Vie de Marius, XIX.

[3] César, De bellum civile, I, 36 : « naues longas Arelate numero XII facere instituit » (trad. « [César a fait] mettre en chantier, à Arles, douze vaisseaux [de guerre] »)

[4] L’armée de Rome : la puissance et la gloire, Musée départemental Arles antique, Milan, SilvanaEditoriale, 2018 ; p.4, présentation par Martine Vassal.

 

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