Cette recension est une version modifiée d’un devoir personnel de l’auteur, originellement réalisé dans le cadre du programme de master Histoire maritime de la Sorbonne en décembre 2021.
Depuis l’Antiquité, le bassin méditerranéen représente un enjeu économique, politique et militaire très important pour les civilisations installées dans cette région. Plus spécifiquement, à partir du XVIe siècle, les conquêtes des terres inconnues et les développements techniques mettent en avant l’importance de contrôler cette zone géographique afin d’acquérir la possession des routes commerciales maritimes.
Dans ce contexte, avec son ouvrage Les défis de la souveraineté maritime, Christopher Denis-Delacour met en lumière la navigation napolitaine en mer ottomane, en étudiant les échanges interculturels, inter-économiques, diplomatiques et militaires, ainsi que l’enjeu de souveraineté et de territorialité napolitain[1]. Cet ouvrage met en avant ces thèmes principaux entre les années 1734 et 1856.
D’une manière historiographique, cet ouvrage est une synthèse de plusieurs publications sur le même sujet. Avant tout, il faut dire que le sujet traité est encore un sujet d’actualité. Comme mentionné dans l’ouvrage, le récent conflit de 2020 entre deux destroyers, turc et français, au large de la Libye au sujet de l’inspection du cargo turc Çirkin, montre encore que le bassin méditerranéen est au cœur des enjeux politiques, diplomatiques, économiques, militaires et géopolitiques.
Ainsi, l’auteur nous propose une grille de lecture assez synthétique et diversifiée. D’autre part, il faut aussi préciser qu’il y a d’autres historiens qui travaillent, ou ont travaillé précédemment, sur la navigation napolitaine. Guillaume Calafat, dans son ouvrage Une mer jalousée : contribution à l’histoire de la souveraineté : Méditerranée, XVIIe siècle, paru en 2019, explique la question du dispositif juridique et politique en Méditerranée.
En outre, en 2014, Biagio Salvemini et Christopher Denis-Delacour soulignent la concurrence maritime pendant le XVIIIe siècle en Méditerranée sous les angles administratif, juridique et commercial[2]. L’historien français Daniel Panzac, dans son ouvrage intitulé La caravane maritime : marins européens et marchands ottomans en Méditerranée (1680-1830), publié en 2004 par les éditions du CNRS, met davantage l’accent sur les routes marchandes en Méditerranée et sur la transaction et l’interaction entre les Ottomans et les États européens. Il est assez clair que Christopher Denis-Delacour tire beaucoup d’informations de cet ouvrage en faisant une bonne synthèse de présentation. Par ailleurs, les historiens Christian Windler, Jean François Chanet et l’auteur de la préface de ce livre, Roberto Zaugg, effectuent des recherches sur le thème en question[3].

L’ouvrage de Christopher Denis-Delacour nous dévoile principalement la recherche de l’identité maritime du régime napolitain. Cette recherche est basée sur la souveraineté maritime, définie comme un processus de territorialisation pour s’affirmer. À partir du moment où Charles III devient le roi de Naples (1735), la politique napolitaine commence à suivre une vision plus planifiée, basée sur le développement de sa flotte marchande et militaire. Naples étant un État faible à l’époque, sa capacité maritime est capable de lui donner une possibilité pour s’affirmer. Ayant trouvé une identité dans l’idée mare nostrum[4], le régime napolitain commence à créer une puissance maritime. De ce fait, le royaume renforce sa marine à partir de l’année 1734 afin d’atteindre une ampleur maximale commerciale. L’auteur décrit cette période comme une portée napolitaine. Cette décision a plusieurs causes, notamment le fait que le royaume de Naples est un point d’exportation des matières premières vers d’autres pays, comme la France et l’Empire ottoman. Cela met en place beaucoup d’interactions économiques, commerciales et militaires avec ces deux empires. Le mercantilisme devient ainsi le point stimulant pour les Napolitains afin de devenir une force maritime marchande majeure dans le bassin méditerranéen.
Deuxièmement, afin de renforcer sa capacité maritime, le royaume de Naples inaugure quatre écoles navales entre 1770 et 1807. Le but de ces inaugurations est de disposer de bons marins, principalement marchands, en vue de poursuivre les activités maritimes sans cesse. De plus, il met en vigueur des institutions maritimes dans l’objectif de réglementer et protéger ses droits maritimes (à ses fins) et son pavillon qui affirme la présence de ce royaume en mer. Pour assurer la continuité de ce trafic marchand, le royaume de Naples signe un traité le 7 avril 1790 avec l’Empire ottoman. Initialement pour des raisons purement économiques, les napolitains accordent une importance non négligeable à ce traité afin de normaliser les relations avec les Ottomans en mer Méditerranée. C’est le premier pas des Napolitains pour essayer de profiter des capitulations[5]. Ceci est suivi par l’installation d’une légation napolitaine à Istanbul. En conclusion, nous observons, par ce biais, l’ouverture de 26 implantations consulaires napolitaines dans le territoire ottoman[6].
Le choix napolitain, qui est d’opter pour entamer les échanges commerciaux avec les Ottomans, n’est pas une décision quelconque. À partir de la fin du XVIIe siècle, nous notons également le bouleversement du concept marchand maritime qui arrive à faire du commerce activement dans le bassin méditerranéen. Plus spécifiquement, vers la fin du XVIIIe siècle, à côté de la présence napolitaine, nous observons la forte présence des marchands musulmans, ainsi que l’apparition des nouveaux acteurs commerçants et un contrôle des routes marchandes maritimes en Méditerranée[7]. La domination musulmane, basée autour du commerce ottoman, est visible. Entre 1779-1781, les commerçants musulmans contrôlent au minimum deux contrats de commerce sur trois dans le bassin méditerranéen[8]. Par le biais de cette prédominance, des régences sous contrôle des musulmans réclament plus de taxes et d’exonération auprès des États, comme la régence de Tripoli contre les Napolitains. À cette époque, ces points sont une source de préoccupation et d’inquiétude chez les Napolitains.
Cependant, grâce aux interactions marchandes établies par les capitulations ottomanes, les Napolitains se rendent compte de la possibilité d’élargir leurs routes marchandes en mer Noire, notamment avec l’Empire russe de Catherine II. Déjà depuis 1777, les diplomates napolitains et russes organisent des visites réciproques afin de mettre en place des relations diplomatiques et commerciales[9]. Toutefois, le conflit turco-russe de 1787-1792 en particulier et l’avancement russe poussent les États italiens, dont les Napolitains, à entamer des relations plus profondes avec la Russie. Signé en 1787, ce traité entre l’Empire russe et le royaume de Naples est un pas majeur pour développer une relation commerciale et politique importante entre ces deux États. Avant toute entrée en vigueur pour douze ans, ce traité est la première tentative napolitaine d’intégrer le marché en mer Noire, même si le nouvel échange commercial avec l’Empire russe reste assez faible au début de cette interaction. Pour ainsi dire, il s’agit d’un processus d’établissement d’une souveraineté maritime napolitaine. Dans ce contexte, utilisant Istanbul comme un point de saut, les pavillonnaires napolitains peuvent accéder au territoire russe afin d’entamer une vie commerciale.

Au XIXe siècle, nous observons un bouleversement politique et militaire. Initié par les guerres napoléoniennes, ce bouleversement met en danger le royaume de Naples. Faisant partie de la troisième coalition, le roi de Naples Ferdinand IV perd son trône après les batailles d’Austerlitz et de Campo Tenese, et devient le roi des Deux-Siciles sous le nom de Ferdinand Ier[10]. Le royaume de Naples, sous le règne de Joachim Murat, commence à hisser le drapeau français à bord de ses embarcations[11]. Cette période est intitulée decennio francese[12]. Cela met en danger les relations turco-napolitaines, puisque la France est en plein conflit à ce moment avec l’Empire ottoman. La paix signée en 1802 est bien accueillie par les Napolitains, qui espèrent rétablir les relations avec les Ottomans. Les relations avec l’Empire russe restent stables, car le traité signé avec ce dernier permet aux Napolitains d’arborer le pavillon russe à condition que leur navigation sous celui-ci soit approuvée par l’Empire russe. Cette demande se fait par le consul napolitain situé à Istanbul auprès des fonctionnaires russes.
Cette période comprend aussi le congrès de Vienne. En 1814, les pays les plus avancés de l’Europe, que sont le Royaume-Uni, l’Autriche, la Russie et le royaume de Prusse, décident d’appliquer des mesures afin de mettre en place une sécurité sans conflit en Europe. Après la bataille de Waterloo[13], la résolution de ce congrès est trouvée dans le démantèlement de l’Empire ottoman, dont le territoire est partagé entre les pays participants[14]. Cette nouvelle politique aide les Napolitains à accroître leur commerce avec la Russie. En effet, en 1815, il n’y a que trois embarcations napolitaines qui abordent à Odessa. Cependant, à partir de l’année 1816, nous commençons à observer plus de navires napolitains en Russie, du fait du développement du marché de céréales et de blé. Néanmoins, à Istanbul, en raison de la tension politique entre les pays européens et l’Empire ottoman, ce dernier commence à contrôler plus strictement les papiers, ce qui pose un problème pour les navires marchands, dont les napolitains et les siciliens. Les affaires frauduleuses commencent donc à devenir l’actualité de l’époque afin de contourner les contrôles. Durant cette période, parmi les États qui ne sont pas politiquement forts, comme les pays du Concert des Nations, le seul État considérable capable de mener des opérations maritimes marchandes était le royaume des Deux-Siciles, qui marque la fin de l’époque napolitaine dans tous les domaines, surtout dans le contexte maritime et institutionnel sur la régulation maritime.
Enfin, il faut brièvement parler de l’état de l’Empire ottoman. Encore à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, nous observons une présence ottomane prépondérante dans le bassin méditerranéen. Ceci aussi est une conséquence des réformes initiées par le sultan Selim III, pendant la dernière décennie du XVIIIe siècle, suivies par les réformes du sultan Mahmoud II (Mahmud en turc)[15].
D’un point de vue diplomatique, l’Empire ottoman commence à agir plus tardivement que les autres États avec qui il est en relation depuis longtemps. Le premier consul permanent ottoman est nommé en 1793, alors que les Napolitains, les Russes, les Français et d’autres pays avaient déjà des consuls permanents. Le représentant ottoman devient politiquement actif à Naples en 1801. Déjà, à partir du XIXe siècle, nous observons que l’Empire ottoman commence à se faire surclasser par les autres pays occidentaux. Le déclin de l’Empire s’accélère à partir de ce moment. Même si le sultan signe les décrets impériaux[16] visant à donner certaines prérogatives commerciales, sociales et juridiques, cela n’empêche pas le déclin. Ironie de l’Histoire, la vie de l’Empire ottoman dure plus longtemps que celle du royaume des Deux-Siciles, qui est uni au royaume d’Italie en 1860 suite à un plébiscite.
Pour conclure, de nos jours, le bassin méditerranéen demeure le centre de plusieurs conflits, notamment politiques, géopolitiques, militaires, et aussi humanitaires. Cette réalité attise beaucoup de divergences administratives et juridiques auprès des pays. D’une manière générale, chaque État essaie de protéger et de garantir ses intérêts. De ce fait, basés sur des enjeux principalement économiques, ces conflits perdurent généralement pendant un certain temps.
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Bibliographie :
ARIKAN Zeki (éd.), BOSTAN Idris (éd.) ÖZBARAN Salih (éd.) et SANCAR Lütfü (éd.), Türk Denizcilik Tarihi,(« L’histoire navale turque »), vol. 1, Ankara, Deniz Kuvvetleri Komutanlığı Yayınları, 2009, 732 p.
BUTI Gilbert (éd.), DENIS-DELACOUR Christopher (éd.), RAVEUX Olivier (éd.) et SALVEMINI Biagio (éd.), Moralités marchandes dans l’Europe méditerranéenne au XVIIIe siècle : institutions, appartenances, pratiques, Marseille, UMR TELEMME, 2014, 178 p.
CALAFAT Guillaume, Une mer jalousée : contribution à l’histoire de la souveraineté : Méditerranée, XVIIe siècle, Paris, Éditions Seuil, 2019, 446 p.
CHANET Jean-François (dir.) et WINDLER Christian (dir.), Les ressources des faibles : neutralités, sauvegardes, accommodements en temps de guerre, XVIe-XVIIIe siècle (actes des journées d’étude, Berne, 9-10 novembre 2007), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, 462 p.
DENIS-DELACOUR Christopher, Les défis de la souveraineté maritime : navigations napolitaines en mer ottomane, 1734-1856, Paris, Classiques Garnier, 2021, 246 p.
PANZAC Daniel, La caravane maritime : marins européens et marchands ottomans en Méditerranée (1680-1830), Paris, CNRS Éditions, 2004, 230 p.
WINDLER Christian, La diplomatie comme expérience de l’autre : consuls français au Maghreb, 1700-1840, Genève, Droz, 2002, 633 p.
[1] Christopher Denis-Delacour est un chercheur français et un docteur en philosophie, qui travaille actuellement au sein de l’université RMIT Vietnam. Il étudie des thèmes comme les sujets socio-économiques, l’interculturalité, l’éthique de travail et l’analyse institutionnelle. Après son service dans la Marine nationale en tant que sous-officier, il obtient son diplôme de licence en histoire à la Scuola Normale Superiore di Pisa et il obtient son doctorat au sein de l’université Aix-Marseille.
[2] DENIS-DELACOUR Christopher et SALVEMINI Biagio, « Introduction. Moralités marchandes du XVIIIe siècle », dans BUTI Gilbert (éd.), DENIS-DELACOUR Christopher (éd.), RAVEUX Olivier (éd.), SALVEMINI Biagio (éd.), Moralités marchandes dans l’Europe méditerranéenne au XVIIIe siècle : institutions, appartenances, pratiques, Marseille, UMR TELEMME, 2014, 178 p., pp. 5-16
[3] WINDLER Christian, La diplomatie comme expérience de l’autre : consuls français au Maghreb, 1700-1840, Genève, Droz, 2002, 633 p. ; CHANET Jean-François (dir.) et WINDLER Christian (dir.), Les ressources des faibles : neutralités, sauvegardes, accommodements en temps de guerre, XVIe-XVIIIe siècle (actes des journées d’étude, Berne, 9-10 novembre 2007), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, 462 p.
[4] Mare nostrum, « notre mer » en français, est une expression utilisée à l’époque romaine afin de qualifier l’emprise romaine sur le bassin méditerranéen. Cette domination maritime crée donc une thalassocratie, ce qui signifie une puissance formée par un contrôle des voies maritimes.
[5] Selon l’ouvrage, les Napolitains prennent l’exemple des capitulations accordées aux Français en 1740.
[6] Ibid., p. 79
[7] Comme la république de Raguse, qui est une cité-État située au niveau de l’actuelle Dubrovnik entre 1358 et 1808, ainsi que l’insurrection menée par Yousouf Karamanli Bey, qui est un pacha de la dynastie Karamanli, la famille dirigeante de l’État de Trablus ottoman, et l’entrée en lice des cargos américains en Méditerranée.
[8] Pour plus d’informations, voir ibid. pp. 100-123etPANZAC Daniel, La caravane maritime : marins européens et marchands ottomans en Méditerranée (1680-1830), Paris, CNRS Éditions, 2004, 230 p., pp. 139-159
[9] Ibid., pp. 125-126
[10] La troisième coalition est une union militaire et politique formée par la Russie, le Royaume-Uni, le royaume de Naples et l’Autriche contre l’avancement de l’armée napoléonienne. Les batailles d’Austerlitz en 1805 et de Campo Tenese en 1806, qui font partie de la guerre de la Troisième Coalition, se concluent par la domination française en Europe.
[11] Joachim Murat est un haut dignitaire et militaire français, devenant le beau-frère de Napoléon Bonaparte après son mariage avec la sœur de ce dernier. Il est le roi de Naples entre 1808 et 1815, jusqu’à la défaite contre les Autrichiens.
[12] Decennio francese : une décennie française ; ibid., p. 129
[13] La bataille de Waterloo, datée du 15 juin 1815, voit l’armée de Napoléon Ier être défaite en Belgique par celle des Alliés, menée par le duc de Wellington, et celle de la Prusse. Cette bataille marque la perte définitive du pouvoir par Napoléon.
[14] Lors du Congrès de Vienne en 1815, la théorie de Metternich est mise en place. Elle vise à appliquer un contrôle total sur les mouvements nationalistes, ainsi qu’à adopter un système de gouvernance commune pour l’Europe. Ce projet écarte l’Empire ottoman de ce nouveau concept de dirigeance européenne.
[15] À titre informatif, il y a un autre règne entre ceux de ces deux sultans : celui du sultan Mustapha (Mustafa en turc) IV, qui ne dure qu’un an et un mois. Il est détrôné par un coup organisé par un général en 1808.
[16] Tanzimat en 1839 et Islahat en 1856.
