En ce mois de septembre 1543, un soleil teinté des premières lueurs de l’automne se couchait sur la petite île de Tanegashima et, depuis quelques jours, une rumeur courait de villages en villages. Tout le monde racontait que le 23 du même mois, une jonque se serait échouée dans la crique de Mae no Hama, au sud de l’île. Le chef du village le plus proche aurait même, dit-on, échangé quelques mots avec l’équipage, avant de prévenir le seigneur Tanegashima Tokitaka. Une escorte aurait alors accompagné en ville le capitaine du navire, un Chinois, suivi de deux étrangers à la physionomie singulière détenant un type d’objet particulièrement mystérieux.

Grâce au prêtre du sanctuaire Jion qui maîtrisait la langue chinoise, le seigneur Tanegashima aurait réussi à s’entretenir avec les voyageurs, puis aurait invité ces derniers à rester auprès de lui. Intrigué, il les aurait questionnés sur ce drôle d’objet oblong qu’ils possédaient. Un des étrangers aurait alors expliqué qu’il s’agissait d’une arme et décidé d’effectuer une démonstration. Une cible fut placée au loin, l’homme ferma un œil, se concentra et tira. Un bruit effrayant retentit. La foule fut stupéfaite ; le seigneur, lui, avait trouvé la nouvelle arme dont il avait besoin pour reconquérir ses terres. Il la nomma teppō et ordonna à son forgeron, Yaita Kinbē Kiyosada, d’en concevoir une copie.
Voici le début du récit que l’on raconte, lorsqu’il est question des toutes premières arquebuses au Japon. Centrale, cette histoire tirée de la « Chronique des armes à feu » (Teppōki) et de la « Chronique de la famille Tanegashima » (Tanegashima kafu), nous renseigne sur l’arrivée des Portugais dans l’archipel, ainsi que sur l’introduction des serpentines, des fusils utilisant la technique de la platine à mèche. Bien que la véracité de la première source soit aujourd’hui remise en question, car elle glorifie particulièrement la famille Tanegashima, la seconde s’avère plus factuelle, dans la mesure où elle fait mention de dates précises. Ces chroniques, qui nous livrent de nombreux détails, avancent même, par exemple, que la manufacture d’arquebuses fut si rapidement mise en œuvre qu’elles furent en usage dès le 27 janvier 1544[1], soit quatre mois seulement après l’arrivée des Portugais.
Pourtant, aucune des deux sources ne mentionne une seule fois le prix que le forgeron Kiyosada fut prêt à payer pour obtenir le secret de la fabrication de la fameuse arquebuse. En effet, ni la « Chronique des armes à feu », ni la « Chronique de la famille Tanegashima » ne livrent d’éléments sur la légende de Wakasa, la fille du forgeron Kiyosada, offerte en mariage par son père à l’un des deux Portugais. Voici son histoire :
« Lors de la huitième lune de la douzième année, un navire barbare à la dérive accosta sur les berges de Nishi no mura. [Les barbares du sud à bord de ce bateau] transportaient des mousquets et en offrirent deux aux seigneurs de l’île [le seigneur Shigetoki et le seigneur Tokitaka]. Ces derniers se réjouirent de ces merveilleux présents venus d’une terre étrangère, et ordonnèrent au forgeron Kiyosada de parvenir à maîtriser, avec ses apprentis, la technique de leur fabrication.
Kiyosada ne doutait pas de l’honnêteté des barbares étrangers, mais il n’osait pas s’en approcher. Il préféra envoyer sa fille auprès du capitaine du navire, Murashukusha, en espérant qu’ils se marient après une journée d’amitié. Ainsi pourrait-il apprendre la fabrication de l’arquebuse. Son plan fonctionna à merveille et il eut ce qu’il voulait. Cependant, même en se creusant la tête, il ne réussit pas à maîtriser la technique de fermeture de l’arrière du canon. Après quelques mois, le navire barbare leva l’ancre, emportant sa fille avec lui. Au moment du départ, Kiyosada reçut un certain nombre de présents de la part du barbare.
L’année suivante, un autre navire des barbares du sud arriva et jeta l’ancre en dehors de Kumano, près de Sakaimura. À bord, se trouvait sa fille et le [père et la fille] se retrouvèrent. Par chance, un forgeron accompagnait l’équipage et, grâce à lui, Kiyosada put maîtriser la technique de fermeture de l’arrière du canon. À ce moment précis, il y avait aussi Tachibana Matasaburō, venu de Sakai de la province d’Izumi, qui s’était émerveillé devant l’arquebuse [teppō] et qui fit de Kiyosada son maître afin qu’il lui enseigne ses techniques.
Les seigneurs estimèrent alors que les deux arquebuses étaient destinées à faire la gloire du Japon. Ils demeurèrent les trésors de cette famille pendant des années, mais furent perdus dans un incendie. Kiyosada mourut le huitième jour du neuvième mois de la première année de l’ère Genki (1570) et prit le nom bouddhique de Shūyū.
Sa fille, Wakasa, naquit le quinzième jour du quatrième mois de la septième année de l’ère Taiei (1527) et sa mère venait de la famille Narahara. Wakasa fut mariée à Murashukusha durant le huitième mois de la douzième année de l’ère Tenbun (1543) et partit pour la terre des barbares. Pleurant son pays et songeant à son foyer, elle composa un poème : “Je soupire pour la lune et le soleil de ma terre natale, Yamato, songeant à mes parents qui y demeurent”. La treizième année de l’ère Tenbun (1544), elle revînt portée par les navires barbares et père et fille se retrouvèrent. Quelques jours plus tard, elle tomba gravement malade et mourut. Un cercueil fut fabriqué et elle reçut les hommages qui lui étaient dus. Le barbare comprit qu’il avait été dupé et ne versa aucune larme. »[2]

Si ce récit, parvenu jusqu’à nous grâce à la « Généalogie de la famille Yaita Kiyosada » (Yaitashi ichiryū Kiyosada no keizu) et à d’autres traditions orales, s’avérait être vrai, Kiyosada, le concepteur de la première arquebuse produite au Japon, aurait donc offert sa fille en mariage en échange du secret de fabrication de cette nouvelle arme. Cependant, un détail de cette histoire sème le doute parmi les historiens. En effet, la légende dit que la jeune Wakasa se serait mariée avec le capitaine du navire, un Portugais du nom de Murashukusha, tandis que la « Chronique des armes à feu » et la « Chronique de la famille Tanegashima » avancent que ce même capitaine était en réalité chinois et se nommait Gohō (Wu Feng).
L’historienne Olof Lidin s’interroge sur un autre élément qui laisserait à penser que toute cette histoire serait fausse : aucune référence à ce mariage n’est faite dans la « Pérégrination » (Peregrinação) de Fernão Mendes Pinto, un des plus grands aventuriers portugais du XVIe siècle parti en Asie. Selon Lidin, le récit de la jeune Wakasa aurait « sûrement donné à Pinto l’occasion d’en écrire un long passage accompagné de nombreuses fioritures. Mais rien n’est écrit à ce sujet »[3].
Toujours selon Lidin, l’histoire, si tenté qu’elle soit vraie, aurait pu se dérouler ainsi :
« Le forgeron Yaita, à bout d’imagination, eut l’idée de présenter sa fille au Portugais qui offrit une (ou deux) arquebuse à Tokitaka. Il était sous pression et passer des sabres à quelque chose d’aussi compliqué que l’arquebuse représentait pour lui un véritable défi. Il avait besoin d’aide et voulait s’attirer les bonnes grâces du Portugais qui connaissait sûrement la fabrication de cette arme. Trop pauvre pour se payer son aide, il décida alors d’offrir sa fille de 16 ans à Murashukusha, à savoir Francisco Zeimoto, qui accepta la proposition. Une autre possibilité est que ce fut Murashukusha qui s’enticha de Wakasa et voulut l’épouser. Hélas, il s’avéra que ce dernier connaissait peu de choses ou rien sur les arquebuses, en dehors de leur usage. Ce fut dans cette situation que Murashukusha partit avec sa jeune épouse en jonque à Ning-po, pour y trouver un forgeron portugais. Cette initiative fut un succès et ce bateau barbare (nanbansen) fut peut-être le premier navire portugais à atteindre le Japon (ou était-ce encore une jonque chinoise ?) l’année suivante. Le sacrifice de Wakasa ne fut pas vain et son père reçut l’aide dont il avait besoin pour terminer la première arquebuse japonaise. La tâche de Wakasa étant terminée, ils pouvaient finalement laisser croire qu’elle était morte après être tombée malade. Murashukusha ayant peut-être compris le subterfuge ne versa, bien sûr, aucune larme aux funérailles »[4]
Réalité ou fiction ? Il est difficile de répondre à cette question, et il est fort probable que nous ne sachions jamais si la jeune Wakasa connut un destin aussi tragique. Quoiqu’il en soit, la légende fait désormais partie intégrante du folklore de l’île de Tanegashima et ajoute une touche romanesque à l’introduction des armes à feu au Japon. En outre, plusieurs lieux contribuent à sa mémoire : on trouve ainsi à Nishi no Omote (au nord de l’île de Tanegashima) sa statue tenant une arquebuse dans les mains, mais aussi un parc portant son nom, le Wakasa kōen, ou encore, à Kumonjō, un mémorial élevé en son honneur en 1909.
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Bibliographie :
LIDIN Olof G., Tanegashima: The Arrival of Europe in Japan, Taylor & Francis e-Library, 2005, 230 p.
[1] Quatrième jour du premier mois de la treizième année de l’ère Tenbun.
[2] Yaitashi ichiryū Kiyosada no keizu cité partiellement en anglais dans LIDIN Olof G., Tanegashima: The Arrival of Europe in Japan, Taylor & Francis e-Library, 2005, 230 p., p. 7, traduit de l’anglais par l’auteur de cet article
[3] LIDIN Olof G., Tanegashima: The Arrival of Europe in Japan, Taylor & Francis e-Library, 2005, 230 p., p. 12, traduit de l’anglais par l’auteur de cet article
[4] Ibid., p. 11

Une réflexion sur “La première arquebuse japonaise et la légende de la jeune Wakasa”