La culture sous attaque à l’Imperial War Museum de Londres

« Peut-on s’en prendre à la culture pour gagner une guerre ? Devons-nous protéger les bâtiments historiques dans les zones de conflit ? Protéger un bâtiment vaut-il la peine de se sacrifier ? La musique a-t-elle un but, défend-t-elle des valeurs pendant un conflit ? »

Voici quatre questions soulevées par l’Imperial War Museum de Londres pour introduire son exposition temporaire « Culture under attack » qui se terminait ce 5 janvier 2020. Des questions d’autant plus intéressantes qu’elles se posent encore de nos jours au travers des différents conflits dans le monde. La Revue d’Histoire Militaire s’est donc rendue à cette exposition et vous propose de revenir sur son contenu, pour débuter notre nouveau dossier dédié à l’Histoire Militaire et la Culture.

culture under attack

La culture et la guerre sont liées. Produit de notre passion, de notre imagination et de notre langage, la culture forge nos identités à travers l’architecture, les arts, la musique… En temps de guerre, nos monuments et nos bâtiments, nos œuvres d’art et nos productions artistiques, nos chants et nos concerts subissent la guerre : certains peuvent les menacer, d’autres peuvent braver le danger pour les préserver. Mais la culture n’est pas seulement la cible passive qu’on détruit ou qu’on défend ; lors d’un conflit, elle peut également devenir une source active de légitimation ou de contestation. C’est en tout cas le postulat duquel part L’Imperial War Museum pour construire son exposition, autour de trois grands thèmes : « Sonorités rebelles » (Rebel Sounds) ; « L’art en exil » (Art in Exile) ; « Vestiges » (What remains). Chacun d’eux renvoie à une expression culturelle spécifique – la musique, la peinture, la photographie – et explore leurs dimensions fondamentales. Autrement dit, l’exposition interroge l’expérience vécue en temps de guerre par un mode d’expression et un artefact culturel, par un créateur ou un auteur, par un destructeur, par un protecteur, par un récepteur.

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L’Imperial War Musuem de Londres (wikimedia commons)

Sonorités Rebelles


Tout au long de cette première partie d’exposition, on vit une véritable expérience immersive au sein de la musique contestataire, avec une interrogation constante : comment certaines personnes ont-elles réussi à utiliser la musique pour résister et s’opposer à la guerre ? Quatre moments de notre Histoire sont ainsi présentés pour illustrer cette forme d’expression contestataire, pouvant constituer un élément important dans l’étude des War Studies.

D’abord au travers d’un mouvement de contestation autour du Jazz dans l’Allemagne des années 1940, incarné par le groupe Frankfurt Hot Club. Fondé en 1941 dans la ville de Frankfort, le groupe continue de jouer malgré l’interdiction de la Swing music par le régime nazi. Au tout début, des fans se rassemblent dans le restaurant familial de Horst Lippmann, pour écouter le rythme de sa batterie. De grands noms rejoignent bientôt le groupe, tel que Hans Otto au piano, Carlo Bohländer à la trompette, et jouent en secret le samedi soir dans un bar-hôtel, guettant l’arrivée des jeunesses hitlériennes ou de la Gestapo.

L’exposition nous emmène ensuite au cœur du magasin de disques puis du studio d’enregistrement Good Vibrations, fondé en 1976 par Terri Hooley sur la Great Victoria Street, dans l’un des quartiers les plus bombardés de Belfast. Pendant la guerre civile d’Irlande du Nord opposant catholiques et protestants, Terri Hooley devient alors une icône de la scène punk de Belfast, en éditant les disques de groupes comme Ruefrex ou The Understones. Malgré l’intimidation de certains figures militaires, il ne renonce pas à organiser des concerts, parfois dans des zones tendues.

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Portrait de Terry Hooley

Quinze ans plus tard, une autre figure de la contestation musicale émerge à Belgrade dans les années 1990 : la station de radio serbe Radio B92. Elle est fondée en mai 1989 par des étudiants, au moment même où Slobodan Milošević est élu président de la Serbie. Dans un contexte où la présidence de ce dernier est marquée par un fort nationalisme et une censure, la station de radio diffuse de la musique, des informations tabous, souvent critiques, et défend les droits de l’homme. Malgré quatre interdictions de diffuser entre 1991 et 2000, Radio B92 s’efforce d’innover tant sur la forme que sur le contenu qu’elle propose pour protester et faire entendre sa voix, en utilisant même peu à peu internet ainsi que les nouveaux moyens de communication.

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Une émission de la radio B92

Après le Jazz et l’Allemagne, le Punk et L’Irlande, La radio et la Serbie, notre voyage s’achève à Bamako, au Mali. En 2012, se forme en effet le groupe Songhoy Blues, après la victoire des militants djihadistes des groupes armés AQMI et MUJAO dans le nord du pays. Aliou Touré, Oumar Touré et Garba Touré décident alors de s’enfuir et de partir jouer dans la capitale du sud du Mali. Marqués par la guerre, leur groupe ainsi que leur musique naissent du conflit.

L’art en Exil


Lorsque la guerre frappe les villes, les musées ne sont jamais à l’abri des bombes. Comment sauvegarder les trésors qui s’y trouvent ? Dans une situation critique où le temps manque cruellement, comment choisir les œuvres à sauver ? Ces deux questions se sont posées aux équipes de nombreux musées durant la seconde guerre mondiale, qui ont dû planifier, prioriser et organiser la sauvegarde de certaines collections. « Art in exile » met ainsi en lumière une dimension culturelle parfois peu soulevée par l’histoire militaire : la préservation en temps de guerre.

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The Ypres Salient at Night, Paul Nash (1918)

Dès 1939, Londres subit les bombardements répétés de la Luftwaffe. L’Imperial War Museum décide alors de débuter l’évacuation de ses collections. Les équipes du musée savent qu’elles ont peu de chances de préserver la totalité des œuvres. En conséquence, sont sélectionnés quatre types de collections particulières. Tout d’abord, les réalisations des artistes les plus célèbres, comme le tableau moderniste The Ypres Salient at Night réalisé en 1918 par Paul Nash, des portraits connus comme celui du Lieutenant-colonel T.E Lawrence peint en 1918 par James Mcbey ; mais aussi les représentations de femmes, dont The Scottish Women’s Hospital – In the Cloister of the Abbaye at Royaumont. Dr France Ivens inspecting a French Patient, une œuvre réalisée par la très célèbre peintre écossaise Norah Neilson Gray. L’Imperial War Museum ne fut pas le seul musée d’Angleterre à protéger son héritage artistique en 1939. D’autres, comme le British Museum, la National Gallery ou le Victoria and Albert’s Museum, ont beaucoup contribué à cette tâche particulièrement ardue.

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The Scottish Women’s Hospital – In the Cloister of the Abbaye at Royaumont. Dr France Ivens inspecting a French Patient, Norah Neilson Gray (1920)

Après avoir mis en lumière la force, la solidité et l’endurance de l’objet culturel grâce à la musique, l’exposition révèle une autre dimension de la culture au travers de l’histoire militaire. En abordant la vulnérabilité de l’œuvre, elle souligne en effet l’ambivalence d’un support culturel en temps de guerre, cristallisant deux volontés contraires : la destruction et la conservation d’une mémoire.

Vestiges


Dans cette toute dernière partie, l’Imperial War Museum clôt son exposition sur une note beaucoup plus contemporaine, avec une série de clichés représentant des bâtiments ou des monuments détruits. Ces vestiges, ces ruines constituent ici un point de référence pour réfléchir, grâce à la photographie, les causes ou les motivations qui provoquent la destruction comme la protection d’un héritage architectural, classé ou non comme site culturel. Chaque cliché devient l’occasion d’une fine et astucieuse mise en abîme, pour présenter les différents aspects de cette destruction, tout en explorant la vie de ceux qui ciblent et de ceux qui sauvent.

Après une telle visite, peut-on, ou doit-on répondre aux quatre questions posées au début de cet article ? A savoir « Peut-on s’en prendre à la culture pour gagner une guerre ? Devons-nous protéger les bâtiments historiques dans les zones de conflit ? Protéger un bâtiment vaut-il la peine de se sacrifier ? La musique a-t-elle un but, défend-t-elle des valeurs pendant un conflit ? ». L’Imperial War Musuem semble rechercher autre chose qu’une réponse catégorique. L’exposition nous donne en réalité des clefs extrêmement importantes pour réfléchir l’histoire militaire et la culture, une dyade souvent peu considérée. Au final, les trois salles, Sonorités rebelles, Art en Exil et Vestiges constituent ensemble un cheminement au bout duquel le visiteur ne trouve pas forcément une réponse, mais toute une série d’indices pour penser la musique, la peinture et la photographie en temps de guerre.

 

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