Conquérir, administrer, ritualiser : guerre, culture martiale et gouvernement impérial sous les Qing

Article écrit par Tewfik HAMEL, docteur en histoire militaire et études de défense

Introduction

L’idée d’une Chine impériale fondamentalement anti-militaire1 repose sur une opposition ancienne entre le wen文 et le wu武 : d’un côté, l’écriture, les examens, le rite, la civilité lettrée et le gouvernement bureaucratique ; de l’autre, la guerre, l’arc, l’équitation, la chasse, le commandement militaire et la violence des marges. Cette opposition n’est pas sans fondement : dans de nombreuses représentations impériales, le lettré occupe une position supérieure au soldat et l’ordre civilisé se définit par sa capacité à contenir ou ritualiser la force. Mais cette hiérarchie devient trompeuse lorsqu’elle est transformée en essence historique.

Le cas Qing oblige à déplacer le problème. Entre 1636 et 1799, le pouvoir mandchou ne se contente pas de gouverner la Chine intérieure ; il conquiert, incorpore, cartographie, fortifie, ritualise, administre et surveille un espace impérial multiethnique dont les frontières sont terrestres, steppiques, montagneuses, littorales et maritimes. La guerre n’y est donc pas un accident périphérique. Elle fournit au souverain des territoires, mais aussi des preuves de vertu, des récits de légitimité, des images de puissance, des archives, des monuments et des paysages impériaux.

La temporalité retenue est celle du haut Qing, entre 1636 et 1799, avec un prolongement final limité à 1795-1820. Le point de départ est 1636, parce que l’empire Qing est proclamé avant la conquête de Pékin ; le point d’arrivée est 1799, parce que la mort de Qianlong clôt la grande séquence conquérante, commémorative et ritualisatrice. Trois moments sont à distinguer : 1636-1681, temps de fondation et de consolidation ; 1681-1760, temps d’expansion vers l’Asie intérieure, de confrontation avec les Dzoungars et d’annexion du Xinjiang ; 1760-1799, temps de stabilisation, de monumentalisation de la victoire et de gouvernement des marges. La séquence 1795-1820 n’est pas le cœur du sujet, mais le seuil d’un problème nouveau : il n’est plus temps de conquérir mais de tenir, surveiller, financer, classer et réformer. Cette périodisation évite de projeter sur le XVIIIe siècle les défaites du XIXe et les lectures rétrospectives du « déclin ». Par « haut Qing », on entend ici la phase d’apogée associée aux règnes Kangxi (1661-1722), Yongzheng (1722-1735) et Qianlong (règne 1736-1795 ; mort en 1799) ; la catégorie n’a pas de bornes fixes : Mühlhahn l’emploie surtout pour l’âge de prospérité et de croissance vers 1700-1800, tandis que Rowe et Waley-Cohen l’articulent plus directement aux cycles de conquête, d’expansion et de stabilisation du long XVIIIe siècle de la dynastie Qing.

La thèse défendue ici est précise : sous les Qing, la guerre devient un principe de gouvernement impérial. Elle ne se réduit ni à l’affrontement armé, ni à l’organisation des armées, ni à la conquête territoriale. Elle fonctionne comme opérateur de souveraineté. Elle permet aux empereurs mandchous d’apparaître simultanément comme souverains confucéens, khans guerriers, patrons du bouddhisme tibétain, protecteurs de l’ordre mongol, administrateurs d’un empire pluriel et gardiens d’une « grande unité » impériale. La « militarisation de la culture » ne désigne pas la disparition du civil ni la transformation de l’empire en société de caserne ; elle désigne l’injection de thèmes militaires et impériaux dans les arts, l’architecture, les textes, les rituels, les images, les archives, la religion, les institutions et les paysages. Le wu n’abolit pas le wen : il devient visible comme condition impériale de l’ordre civil. L’expression est donc employée ici comme catégorie historiographique, non comme jugement de valeur ni comme synonyme de militarisme moderne2.

Cette approche suppose une double prudence. Elle s’appuie sur les acquis de la New Qing History, mais sans en faire une orthodoxie. Les Qing ne doivent pas être réduits à une dynastie non-Han automatiquement absorbée par une sinisation linéaire, ni décrits comme un empire mandchou entièrement extérieur à l’histoire chinoise. Ils forment une construction impériale composite, polyglotte et différenciée, mobilisant des registres chinois, mandchous, mongols, tibéto-bouddhiques, islamiques et maritimes. Il faut aussi éviter tout déterminisme culturaliste. La culture n’est pas un script qui dicterait mécaniquement l’action ; elle est un répertoire d’idées, de symboles et de pratiques que les acteurs sélectionnent, instrumentalisent ou transforment. La culture martiale Qing ne prouve donc ni une essence guerrière chinoise, ni une « façon orientale » de faire la guerre. Elle révèle la manière dont un pouvoir historique convertit la guerre en légitimité, en administration, en rite et en espace. Cette formulation vise à éviter le vieux schéma assimilationniste : les Qing utilisent des institutions chinoises, mais ils gouvernent aussi par des dispositifs mandchous, mongols, tibétains et frontaliers3.

L’article procède en quatre temps. Il revient d’abord sur le cliché anti-militaire et sur la recomposition Qing du rapport wen/wu, en insistant sur les Bannières, c’est-à-dire les corps militaro-sociaux du pouvoir mandchou et la production impériale des identités. Il examine ensuite la conquête de l’Eurasie intérieure, la destruction du pouvoir dzoungar et l’intégration du monde mongol. Il analyse ensuite le gouvernement rituel de l’empire : Chengde, bouddhisme tibétain, relation lama-patron, urne d’or et mémoire qianlongienne de la victoire. Il montre enfin que cette culture martiale repose sur des infrastructures matérielles et informationnelles : Sichuan stratégique, routes, garnisons, ateliers, navires, règlements, ambans, communications mandchoues, douanes maritimes et gestion des tensions sociales. La guerre devient ainsi un fait total : militaire, culturel, religieux, administratif, spatial, économique et documentaire.

Défaire le cliché anti-militaire : wen, wu, bannières et identités impériales

Le cliché d’une Chine impériale anti-militaire est d’abord un effet de rétrospection. Les défaites du XIXe siècle ‒ guerres de l’Opium, crise des armées traditionnelles, interventions occidentales, guerre sino-japonaise de 1894-1895 ‒ ont encouragé une lecture téléologique selon laquelle la faiblesse militaire tardive révélerait une incapacité ancienne. Cette reconstruction écrase les différences de période. Le haut Qing n’est pas l’empire en crise du XIXe siècle. Au milieu du XVIIIe siècle, il atteint une extension territoriale sans précédent pour un pouvoir gouverné depuis Pékin. Il domine non seulement les provinces intérieures han, mais aussi la Mandchourie, la Mongolie, le Tibet, Taïwan et les régions d’Asie centrale progressivement désignées comme Xinjiang. Cette expansion ne relève pas d’une simple continuité administrative héritée des Ming ; elle résulte d’alliances, de campagnes, de destructions d’adversaires politiques et d’une politique culturelle destinée à rendre la puissance militaire visible4.

Les Qing ne sont pas simplement des conquérants qui auraient conservé intactes des vertus guerrières originelles. Ils gouvernent des publics différents et doivent être reconnus par chacun d’eux dans des langues politiques distinctes. En Chine intérieure, ils maintiennent les examens, restaurent les rites dynastiques, patronnent les classiques et gouvernent par les édits, les codes et les fonctionnaires. En Asie intérieure, ils doivent parler un autre langage : héritage gengiskhanide, relation lama-patron, bouddhisme tibétain, bannières, équitation, chasse et conquête. Leur souveraineté naît de cette superposition. Elle n’est ni seulement chinoise, ni seulement mandchoue ; elle combine plusieurs traditions, parfois complémentaires, parfois concurrentes. La martialité impériale ne dérive donc pas d’une essence culturelle unique, mais d’un besoin politique : gouverner un empire composite en mobilisant plusieurs registres de légitimité.5

Le rapport wen/wu doit être compris comme une tension. Le wen renvoie à l’écriture, à la norme rituelle, à l’érudition classique et à la mise en ordre bureaucratique du monde. Le wu renvoie aux vertus militaires, mais aussi à une économie morale de la maîtrise corporelle : tir à l’arc, équitation, chasse, endurance, frugalité, discipline, capacité à commander et à vaincre. Les empereurs du haut Qing ne cherchent pas à abolir le wen, encore moins à humilier les lettrés dont ils ont besoin pour gouverner. Ils veulent faire du wu une composante visible de la souveraineté. La référence à Tang Taizong6 est significative : ce souverain est valorisé comme modèle d’équilibre entre vertus civiles et militaires. Les Qing, loin de substituer le militaire au civil, affirment que l’ordre civil impérial dépend d’une puissance militaire capable de le fonder, de l’élargir et de le protéger7.

Victoire à Heluo Heshi. Cette gravure par Jean Denis Attiret, réalisée vers 1765-1774, est tirée d’un ensemble de 16 œuvres intitulé « Scènes de bataille illustrant la répression des rébellions dans les régions occidentales, accompagnées de poèmes impériaux ».  Cette série, commandée par Qianlong en 1765 et gravée sous la direction de Charles-Nicolas Cochin, met en scène les actions des troupes de Qianlong lors de la répression des rébellions dans les « Régions occidentales » (actuelle province du Xinjiang). Des poèmes de l’empereur sont aussi présents sur chaque gravure, par lesquels il témoigne de sa reconnaissance et de sa fierté envers ses troupes et leurs actions. The Cleveland Museum of Art, John L. Severance Fund, 1998.103.4.

Les Huit Bannières occupent dans cette configuration une place centrale. Elles forment une structure à la fois militaire, sociale, fiscale, identitaire et politique. Elles organisent des populations, des statuts, des obligations, des privilèges, des mémoires de conquête et des relations directes au trône. Il serait inexact de les réduire à des bannières exclusivement mandchoues : l’institution comprend aussi des composantes mongoles et hanjun. Elle incarne donc la pluralité de l’ordre Qing. Les bannières doivent conserver l’énergie martiale de la conquête tout en s’insérant dans un empire bureaucratisé, urbain, fiscalisé et ritualisé. Cette tension explique l’insistance impériale sur l’entraînement, les inspections, les chasses et les rituels militaires. L’enjeu dépasse la disponibilité de soldats : il consiste à préserver une culture de souveraineté dans laquelle l’identité dynastique reste liée à la capacité guerrière. Créées et consolidées par les souverains mandchous avant et pendant la conquête, elles forment une organisation militaro-administrative héréditaire, divisée en unités bannière, qui rassemble des composantes mandchoues, mongoles et hanjun. Elles ne doivent pas être confondues avec les Quarante-Neuf Bannières de Mongolie intérieure mentionnées plus loin : les premières relèvent du noyau militaro-social bannerman de l’État Qing, tandis que les secondes désignent l’organisation territoriale et aristocratique des groupes mongols méridionaux incorporés à l’ordre impérial8.

Le militaire participe aussi à la production des identités impériales. Il faut éviter de traiter les catégories « Mandchou », « Mongol », « Han » ou « Tibétain » comme des blocs naturels et entièrement stabilisés avant l’État Qing. Les empires de conquête construisent des catégories d’appartenance compatibles avec plusieurs codes simultanés de légitimité souveraine. Sous les Qing, l’architecture, les rituels, les publications impériales, les généalogies, les bannières, les langues administratives et les représentations du souverain contribuent à classer et hiérarchiser les populations. La culture martiale ne se contente donc pas d’exprimer une identité mandchoue préexistante ; elle aide à la produire, à la maintenir et à la distinguer. L’arc, le cheval, la chasse et la frugalité deviennent des signes normatifs, rappelant aux hommes des bannières qu’ils ne doivent pas se dissoudre dans le monde civil qu’ils administrent9.

La subordination symbolique du militaire au civil ne signifie pas une absence de pensée militaire. La culture lettrée impériale a souvent domestiqué la guerre par le texte, mais cette textualisation même montre que la guerre était pensée, classée et enseignée. Les classiques militaires — notamment les textes du canon des Sept Classiques militaires, dont le Sunzi, le Wuzi et le Sima fa — transmis, commentés et, à partir des Song, intégrés à un canon orthodoxe, interdisent de confondre prestige du lettré et vide doctrinal. Il n’y a donc pas d’un côté une Chine du texte et, de l’autre, une guerre extérieure au texte. Il existe plutôt une manière de soumettre la guerre au commentaire, à la classification et à la norme. Sous les Qing, cette tradition textuelle rencontre une autre exigence : rendre le wu visible dans les institutions et les paysages du pouvoir. Le soldat reste socialement subordonné au lettré dans de nombreux contextes, mais la puissance militaire devient l’un des langages de l’empire10.

Conquérir l’Eurasie intérieure : Dzoungars, Mongols, Xinjiang et ordre impérial

La conquête de l’Eurasie centrale doit être replacée dans un cadre plus large que celui d’une expansion chinoise vers l’ouest. Les campagnes contre les Dzoungars relèvent d’un conflit impérial eurasiatique, opposant les Qing, la Russie et un pouvoir dzoungar capable de rivaliser militairement, diplomatiquement et commercialement avec ses voisins. L’espace concerné n’est pas une marge vide : c’est une zone de circulation, de pâturage, de commerce, de rivalités religieuses, de mobilité armée et de compétition impériale. Les communications y sont lentes, les distances immenses, les lignes de ravitaillement vulnérables, les alliances instables. L’enjeu dépasse la conquête territoriale : il s’agit de savoir quel type de pouvoir peut contrôler les routes, les oasis, les peuples nomades, les ressources fiscales, les relations avec le Tibet et les échanges entre Chine intérieure, Mongolie, Turkestan et Russie. Dans ce passage, l’Eurasie centrale renvoie principalement à la Dzoungarie, au bassin de l’Ili, aux Tian Shan, au bassin du Tarim et aux zones de contact entre Mongolie, Tibet, Russie et oasis turciques musulmanes11.

Cette conquête n’est pas une simple marche d’une « Chine » préconstituée vers son futur territoire national. Les acteurs du XVIIIe siècle ne pensent pas dans les catégories de l’État-nation moderne. Les Qing sont un pouvoir mandchou gouvernant la Chine intérieure et projetant sa puissance en Asie intérieure ; les Dzoungars sont une formation politique mongole-oïrate ; la Russie avance en Sibérie et vers les steppes. Le vocabulaire a donc son importance. Parler d’« unification » efface la violence de la conquête ; parler d’« invasion mandchoue » peut réduire la complexité des alliances locales ; parler de « conquête Qing » permet de conserver l’agent impérial sans projeter rétrospectivement une nationalité chinoise moderne. Cette précision est indispensable, car le Xinjiang conquis au XVIIIe siècle devient plus tard un objet de nationalisation historiographique, de mémoire impériale et de souveraineté moderne12.

Qianlong jin gu yu di tu (乾隆今古輿地圖). Il s’agit d’une carte réalisée entre 1746 et 1749 représentant le territoire de l’empire de Qianlong, avec ses frontières et divisions administratives.

Les guerres contre les Dzoungars transforment aussi la manière dont l’empire administre l’espace. La victoire ne consiste pas seulement à détruire un adversaire. Elle suppose de tenir des territoires lointains, d’établir des colonies militaires, de financer des garnisons, de contrôler les routes, de nourrir les troupes, de stabiliser les oasis et de produire une connaissance cartographique. Les campagnes exigent canons transportés par chameaux, greniers, convois, levées de main-d’œuvre, monnaies, circuits commerciaux et rapports diplomatiques avec la Russie. La guerre devient ainsi une opération de transformation spatiale. Les Qing ne se contentent pas de vaincre les Dzoungars ; ils transforment une zone de rivalité mobile en frontière gouvernable. La carte, le poste militaire, la colonie, le rapport administratif et la stèle prolongent le champ de bataille13.

Cette conquête produit aussi une mémoire officielle. Les campagnes sont intégrées aux « Dix grandes victoires », aux inscriptions, aux poèmes, aux images et aux récits de souveraineté. Le souverain n’apparaît pas seulement comme chef militaire ; il devient celui qui rétablit l’ordre dans un espace troublé, protège les populations soumises, punit les rebelles, fixe les frontières et inscrit le tout dans l’histoire universelle de son règne. Cette écriture de l’histoire n’est pas extérieure au gouvernement. Elle transforme la violence de conquête en justification morale. Elle hiérarchise les acteurs, efface certains alliés, dramatise les ennemis, moralise les victoires. L’empire ne se contente pas d’occuper ; il raconte pourquoi son occupation est légitime. Dans cette perspective, la guerre Qing est inséparable de l’archive impériale et de la production du passé14.

Le monde mongol fournit un autre registre de cette construction impériale. Un texte mongol du XVIIe siècle, rédigé en 1662 après l’intégration de nombreux Mongols dans l’ordre Qing, permet de saisir certaines justifications de l’alliance avec les Mandchous. Il ne doit pas être pris comme expression de « la » pensée mongole ; il est aristocratique, bouddhique et situé. Mais il montre comment la domination Qing pouvait être présentée par certaines élites comme la restauration d’un ordre après la fragmentation. La notion d’ulus désigne une communauté liée à un territoire et à un chef reconnu ; le törö renvoie aux coutumes ou institutions de gouvernement. Dans cette logique, un État peut être conquis sans que les communautés qui le composent soient annihilées. La domination Qing peut ainsi apparaître comme incorporation dans une nouvelle architecture impériale, plutôt que comme destruction pure du monde mongol15.

Cette traduction passe par la cooptation des aristocraties. Au début du XVIIe siècle, les descendants de Dayan Khan sont divisés et Ligdan Khan ne parvient pas à maintenir l’unité16. Plusieurs groupes et princes mongols de Mongolie méridionale, notamment des Khorchin, des Kharchin, des Ordos et des factions khalkha ou chakhar hostiles à Ligdan Khan, cherchent stabilité et protection auprès des Mandchous. Plusieurs dirigeants s’allient au nouveau pouvoir, puis sont intégrés dans la noblesse mongole des Quarante-Neuf Bannières de Mongolie intérieure. Ce processus ne doit pas être idéalisé : la contrainte, la guerre et l’opportunisme y occupent une place importante. Mais il montre que l’empire se construit aussi par alliance, hiérarchisation et adaptation aux langages politiques locaux. Les Qing ne disposent pas d’une légitimité gengiskhanide directe ; ils compensent cette faiblesse par l’intégration des élites, par l’institution de la bannière, par le patronage bouddhique et par l’affirmation d’un ordre capable de pacifier les rivalités de la steppe17.

La conquête de l’Eurasie intérieure modifie donc la thèse générale. Il ne suffit pas de dire que les Qing commémorent la guerre ; il faut dire que la guerre produit l’empire. Cette dynamique de conquête élimine des concurrents, fixe des frontières, classe des populations, transforme des routes et crée des dispositifs d’administration. Elle permet aussi d’assurer la cohérence entre plusieurs temporalités : le souvenir gengiskhanide, l’héritage mandchou, l’ordre confucéen, la protection bouddhique, l’écriture impériale de la victoire et la cartographie des nouveaux territoires. Les Qing ne sont pas un État civil qui ajoute une dimension militaire à son gouvernement ; ils sont un empire dont la souveraineté se forme dans la guerre, puis se stabilise par le rituel, l’archive, la carte et la logistique. La conquête de l’ouest n’est donc pas un épisode périphérique ; elle est l’un des lieux où l’empire devient pleinement impérial. Par empire, on entend ici une formation politique composite, hiérarchisée et différenciée, gouvernant des populations et des espaces hétérogènes par plusieurs registres de souveraineté ‒ militaire, rituel, fiscal, religieux, documentaire et territorial ‒ sans les réduire à un modèle national homogène.

Ritualiser la souveraineté : Chengde, Tibet, bouddhisme et mémoire de la victoire

Le gouvernement de l’Asie intérieure passe non seulement par les armées, mais aussi par des espaces rituels où le souverain peut apparaître sous plusieurs visages. Chengde (Rehe/Jehol dans de nombreuses sources anciennes), résidence impériale située au nord-est de Pékin et associée aux espaces mongols et mandchous, doit ici être traité comme un cas probatoire, non comme un décor secondaire. Situé à l’articulation de la Chine intérieure, de la Mongolie et de la Mandchourie, ce complexe est bien plus qu’un palais d’été. Il est une capitale rituelle d’Asie intérieure, un théâtre impérial où se combinent chasse, banquets, réception des élites mongoles, tibétaines et turciques, temples bouddhiques, inscriptions, architecture d’imitation et représentation de l’empereur universel. L’importance de Chengde tient précisément à cette pluralité : on y voit un pouvoir qui ne gouverne pas seulement depuis Pékin selon les codes de la bureaucratie chinoise, mais qui met en scène une souveraineté capable de parler aux mondes de la steppe, du Tibet et du Xinjiang18.

La chasse de Mulan19 participe de cette souveraineté. Loin de se limiter à une distraction aristocratique, elle rappelle les compétences équestres et martiales des hommes des bannières, réactive l’identité de conquête, rassemble les élites, organise la proximité contrôlée du souverain avec ses serviteurs militaires et inscrit la mobilité impériale dans l’espace d’Asie intérieure. Les banquets, les routes, les campements, les audiences et les rituels de réception produisent une géographie du pouvoir. La cour en déplacement montre que l’empereur n’est pas prisonnier du palais pékinois ; il peut être souverain chasseur, maître des périphéries, protecteur du bouddhisme et arbitre des hiérarchies frontalières. Dans cette scénographie, le wu est à la fois célébré, pratiqué, discipliné et rendu visible à travers le corps même du souverain. Mulan désigne ici la grande réserve de chasse impériale située au nord de la Grande Muraille, liée au complexe de Chengde et mobilisée par les empereurs Qing comme espace d’entraînement, d’audience et de diplomatie frontalière20.

L’empereur Qianlong et sa concubine abattant un cerf (乾隆帝及妃威弧获鹿图卷), rouleau conservé au Musée du Palais de Pékin. Il montre Qianlong à cheval, armé d’un arc, pendant la chasse d’automne de Mulan. https://www.dpm.org.cn/collection/paint/233717.html Giuseppe Castiglione (nom chinois Lang Shining, 1688-1766) Rouleau horizontal. Dynastie Qing, période Qianlong, milieu du XVIIIe siècle, 37,6 cm de haut, 195,5 cm de large.

Le bouddhisme tibétain fournit un autre langage de gouvernement. Depuis Khubilai Khan, souverain mongol de la dynastie Yuan, et Phagpa, maître tibétain sakya, le rapport lama-patron, c’est-à-dire une relation de protection temporelle et de légitimation religieuse, offre un modèle politico-religieux dans lequel un souverain temporel protège l’ordre bouddhique tandis que le lama confère une forme de consécration. Les Qing reprennent ce langage en l’adaptant à leur propre souveraineté. Les relations avec le Tibet permettent de parler aux Mongols, de concurrencer les Dzoungars et de contrôler l’accès à un capital religieux essentiel. La représentation de l’empereur comme Manjusri, bodhisattva de la sagesse, les temples de Chengde, les thangkas, peintures religieuses tibétaines sur toile, les inscriptions et la réception de prélats tibétains ne relèvent pas de la dévotion privée. Ils constituent des instruments de gouvernement. Le souverain mandchou ne se présente pas uniquement comme empereur de Chine ; il cherche aussi à apparaître comme protecteur du bouddhisme et successeur symbolique des grands souverains d’Asie intérieure.21

Le cas tibétain permet de pousser plus loin l’analyse. À la fin du XVIIIe siècle, la guerre contre les Gurkhas ne conduit pas seulement à une réforme militaire ou administrative. L’invasion népalaise, le pillage de Tashilhunpo et la contre-offensive Qing dirigée par Fuk’anggan produisent une crise de sécurité, mais aussi une crise de confiance dans les mécanismes tibéto-bouddhiques de légitimation. La cour Qing, sous Qianlong, identifie alors un problème plus profond : l’incertitude entourant les réincarnations, les oracles, les procédures de divination et les intérêts aristocratiques ou monastiques. L’urne d’or, introduite en 1792, répond à cette incertitude par un objet rituel qui est en réalité une technique bureaucratique déplacée. Le tirage au sort administratif est traduit dans un dispositif tibéto-bouddhique destiné à reconnaître des incarnations22.

Cette procédure révèle une forme de souveraineté rituelle. Contrôler le Tibet ne signifie pas seulement défendre Lhassa, nommer des ambans, représentants impériaux Qing chargés de surveiller, informer et relayer l’autorité de la cour, ou stationner une garnison ; cela implique aussi d’intervenir dans les mécanismes qui produisent les autorités religieuses reconnues par les populations tibétaines, mongoles et d’Asie intérieure. L’urne d’or administre en ritualisant. Elle reconfigure le langage local plus qu’elle ne le détruit. Elle se présente comme correction des abus, non comme abolition des coutumes. Elle permet à l’empereur d’affirmer qu’il n’impose pas une assimilation complète, mais qu’il rectifie les procédures afin de rendre la reconnaissance des réincarnations moins captive des intérêts familiaux, monastiques ou aristocratiques. Cette logique condense trois dimensions : souveraineté, foi et loi. L’autorité impériale ne se limite pas au territoire ; elle pénètre les procédures de légitimation23.

Il faut cependant éviter une narration trop linéaire. L’introduction de l’urne n’est pas l’application d’un plan ancien de domination totale. Elle naît d’une crise, de débats, d’hésitations et d’ajustements. Les ambans manquent parfois de prise sur les affaires du Ganden Podrang, gouvernement tibétain associé à l’autorité des dalaï-lamas ; les autorités tibétaines conservent des ressources propres ; les oracles et les usages locaux ne disparaissent pas. La souveraineté Qing demeure médiatisée, intermittente et polyglotte. Elle passe par des mémoriaux, des traductions, des rapports, des agents, des rituels et des négociations. Son efficacité n’est jamais absolue. Mais l’urne crée un précédent : elle inscrit la reconnaissance des trülku, maîtres reconnus comme réincarnations d’autorités religieuses antérieures, dans un circuit impérial de supervision. Son usage ultérieur par des lignées locales, parfois à leur propre demande, montre qu’un dispositif de domination peut aussi devenir une ressource pour des acteurs locaux souhaitant stabiliser leurs successions. L’urne d’or doit donc être comprise comme une procédure Qing de supervision des reconnaissances religieuses, non comme une simple curiosité rituelle24.

La mise en scène qianlongienne de la victoire doit être située dans ce même système. Les « Dix grandes victoires » ne doivent pas être lues comme un simple bilan opérationnel : elles composent un programme de mémoire. Elles ordonnent le passé récent, hiérarchisent les succès, convertissent les campagnes en signes de grandeur et imposent une lecture impériale des événements. Les stèles, les poèmes, les peintures, les portraits de généraux, les cérémonies et les archives produisent une vérité officielle : l’empire est vaste parce qu’il est victorieux ; il est légitime parce qu’il peut ordonner ses victoires dans un récit universel. Cette mise en récit n’est pas séparée de l’action militaire. Elle en prolonge les effets. Elle transforme des opérations coûteuses, parfois incertaines, en preuves durables de vertu souveraine25.

Les stèles, peintures et monuments jouent ici un rôle central. Les stèles fixent la victoire ; les images la rendent sensible ; les rites la rejouent ; les archives la classent ; les cartes la spatialisent ; les monuments l’incorporent au paysage. Certaines inscriptions sont multilingues, adaptées à des publics différents. Les peintures de guerre, les portraits de fonctionnaires méritants, les rouleaux cérémoniels et les gravures sur cuivre ne sont pas des ornements secondaires. Ils documentent, publicisent et ritualisent la réussite militaire. Les tours du Jinchuan en fournissent un exemple particulièrement éclairant : des formes architecturales rencontrées dans une guerre de frontière sont déplacées près de la capitale, transformées en objets d’entraînement, de mémoire et de domination visuelle. Le paysage proche de Pékin devient ainsi un conservatoire architectural de la puissance impériale26.

Produire et maintenir l’empire : Sichuan, logistique, ateliers, mer et coûts de la guerre

La culture martiale Qing ne flotte pas au-dessus de l’administration. Elle repose sur des institutions, des ateliers, des routes, des greniers, des circuits de production, des normes techniques et des savoirs documentaires. Les secteurs productifs intéressant le gouvernement ne se limitent pas au luxe de cour. Ils comprennent bâtiments publics et religieux, soieries, armes, armures, céramiques, objets de cour, construction navale, fonte monétaire et imprimerie. À Pékin, ces tâches relèvent surtout du ministère des Travaux publics, de la Maison impériale et du ministère du Revenu ; en province, elles touchent aussi les bâtiments militaires, les routes, les armements, les munitions et les navires. La puissance impériale ne s’exprime donc pas seulement par la cérémonie. Elle suppose matériaux, artisans, budgets, devis, inspections, délais, transports et contrôles27.

Les règlements artisanaux sont particulièrement révélateurs. Sans toujours détailler les gestes techniques nécessaires à la fabrication d’un objet, ils indiquent souvent les matériaux, les prix, les temps de travail et les coûts, afin de permettre aux fonctionnaires de superviser, contrôler et vérifier. L’État administre la production plus qu’il ne possède nécessairement toute la compétence artisanale. Cette nuance est importante. L’empire Qing n’est pas un Léviathan industriel ; il combine ateliers publics, compétences privées, contrats, réquisitions, normes et surveillance comptable. Dans ce système, la guerre exige une économie politique de la fabrication. Un navire, une armure, une cloche, une route, une fortification ou une stèle constituent, dans ce cadre, autant de points de rencontre entre savoir-faire, contrôle bureaucratique et finalités impériales28.

Le Sichuan donne à cette matérialité une épaisseur stratégique. Cette province n’est pas naturellement une frontière centrale ; elle le devient. Dévastée par la transition Ming-Qing puis par la rébellion de Wu Sangui29, elle reçoit d’abord peu d’attention. Mais lorsque le pouvoir Qing comprend que le Tibet est indispensable à la pacification des Mongols et menacé par les Dzoungars, Sichuan est transformé en base d’opérations vers les marches tibétaines. Sa position relative change : de province périphérique et appauvrie, elle devient zone stratégique clé. L’État y renforce les garnisons, reconfigure le commandement provincial, ménage les ressources fiscales et construit des capacités logistiques. La frontière n’est donc pas une ligne ; c’est une infrastructure régionale. Elle associe routes, céréales, troupes, relais, argent, chevaux, porteurs, gouverneurs généraux et relations avec les sociétés locales. Les repères chronologiques sont ici essentiels : la transition Ming-Qing déstabilise la province dans les années 1640-1650 ; la rébellion de Wu Sangui s’inscrit dans la guerre des Trois Feudataires (1673-1681) ; les guerres du Jinchuan (1747-1749 et 1771-1776) confirment ensuite le rôle stratégique du Sichuan dans les marches tibétaines30.

Cette transformation a un coût social et économique. La stratégie impériale conduit à limiter l’extraction fiscale directe afin de préserver les ressources nécessaires aux campagnes et au soutien de la frontière tibétaine. Elle stimule aussi des circulations marchandes, des migrations, des exportations de grains et une recomposition sociale. Mais elle crée une tension durable entre centre et province. Les autorités locales disposent de ressources et d’autonomie opérationnelle, précisément parce que l’espace est stratégique et difficile d’accès. La guerre produit donc une double dynamique : elle renforce l’État dans la région, mais elle donne aussi aux représentants régionaux des marges d’action accrues. Ce point est décisif pour comprendre le gouvernement impérial. La puissance Qing ne s’exerce pas uniquement de haut en bas ; elle dépend de médiations provinciales, de compromis, de surveillances et d’ajustements constants31.

La mer ajoute une dimension souvent négligée. Le haut Qing est trop souvent décrit comme une puissance purement continentale. Après la conquête de Taïwan en 1683, le littoral devient un espace impérial qu’il faut patrouiller, fiscaliser, défendre et conceptualiser. La distinction entre mer intérieure et mer extérieure devient un moyen de conceptualiser la frontière maritime. Elle ne correspond pas à une limite naturelle stable : elle définit la portée des responsabilités administratives, navales et fiscales. Certaines zones sont considérées comme incluses dans l’espace impérial ; d’autres sont plus incertaines, plus lointaines, moins directement gouvernables. La mer est donc pensée comme un espace politique gradué. Elle n’est ni pleinement province, ni extérieur absolu. Elle est frontière bleue, espace de patrouille, de commerce, de douane, de contrebande et de souveraineté négociée. Il est donc préférable de raisonner en termes de dispositifs côtiers, de contrôle des circulations et de hiérarchies de juridiction plutôt qu’à partir d’un chiffre linéaire anachronique de côtes32.

Ce cadre maritime ne supprime pas les langages impériaux plus anciens. Le vocabulaire du tianxia et du Mandat du Ciel reste disponible au haut Qing, mais il ne suffit pas à décrire l’ensemble du gouvernement Qing. La souveraineté impériale combine des cercles rituels de centralité, des traités avec la Russie, des dispositifs bannière, le patronage bouddhique tibétain, le contrôle maritime, la diplomatie tributaire et la coercition militaire. Il faut donc parler d’un répertoire pluriel de gouvernement, non d’un modèle sinocentré unique.

La marine Qing doit être replacée dans ce cadre. Sans représenter une puissance navale océanique comparable à la Royal Navy, elle n’est pas inexistante. Elle protège les eaux côtières, surveille les îles, patrouille les routes, réprime la piraterie et soutient le commerce. Les documents administratifs distinguent des responsabilités selon que l’incident se produit en mer intérieure ou en mer plus éloignée : dans certains cas, les autorités civiles et navales sont conjointement responsables ; dans d’autres, la responsabilité incombe surtout à la marine. Le Guangdong offre un exemple parlant, avec une flotte divisée en unités chargées de surveiller les eaux côtières, les ports, les hauts-fonds, les îlots et les zones plus éloignées. La mer est donc administrée par couches. Ce n’est pas une mer libre au sens moderne ; c’est un espace gradué de gouvernement33.

Une bataille navale entre la marine chinoise et des pirates japonais. Cette illustration sur papier a été réalisée entre les XVIIIe et XIXe siècle. Elle fait partie d’un ensemble entreposé au Rijksmuseum, intitulé en néerlandais De wonderen van Mazu (« Les miracles de Mazu »), du nom de la déesse de la mer chinoise Mazu. https://id.rijksmuseum.nl/20044072.

L’administration de l’information doit enfin être intégrée à cette matérialité impériale. Les ambans, les mémoriaux du palais, le Grand Conseil, organe restreint de décision et de communication politico-militaire, le Lifanyuan, bureau chargé des affaires des dépendances d’Asie intérieure, les communications en mandchou, les traductions et les rapports secrets constituent une infrastructure de pouvoir. Gouverner le Tibet, le Xinjiang ou les frontières ne consiste pas seulement à envoyer des troupes. Il faut recevoir des nouvelles, comparer des versions, transmettre des ordres, contrôler les intermédiaires, traduire les termes locaux, archiver les décisions et produire des précédents. La souveraineté Qing est documentaire autant que militaire. Elle circule sous forme de papiers, de cartes, de rapports, de listes, de règlements, de certificats et de récits de campagne. Les objets rituels et les documents administratifs constituent, ensemble, un régime de gouvernement34.

Ce dispositif n’élimine pas les tensions sociales. Le XVIIIe siècle ne se réduit pas à un âge d’expansion et de gloire impériale : il est aussi une période de centralisation, de croissance démographique, de pressions fiscales, de conflits locaux, de pétitions, d’émeutes et de révoltes. Les répertoires de protestation combinent loyauté déclarée au souverain, dénonciation des abus locaux, appels au centre et violence collective. À partir des années 1770, les capacités de secours, de régulation hydraulique et d’administration se dégradent dans plusieurs régions ; la corruption et les tensions locales augmentent. L’empire qui inscrit ses victoires dans la pierre doit donc aussi gérer des résistances. La militarisation culturelle ne supprime pas les fragilités administratives. Elle peut même les masquer partiellement en convertissant des crises en récits d’ordre35.

Le prolongement final 1795-1820 doit être compris dans ce sens. Les révoltes Miao, le Lotus blanc, les troubles locaux et les premières difficultés militaires du XIXe siècle ne relèvent pas encore de la crise externe ouverte par les guerres de l’Opium ; elles montrent cependant que l’empire entre dans un temps de maintenance difficile. Le problème n’est plus principalement de conquérir, mais de tenir, surveiller, financer, classer, fortifier et réformer. L’ordre martial du haut Qing ne disparaît pas ; il devient moins dynamique, plus défensif, plus coûteux. La différence entre victoire, mémoire de victoire et capacité effective à répondre aux nouveaux défis devient plus visible. C’est précisément pourquoi l’analyse doit tenir ensemble deux faits : le haut Qing fut réellement un empire de puissance militaire ; cette puissance ne le rendit pas invulnérable aux contraintes sociales, financières, techniques et maritimes qui s’accumulent ensuite. Cette séquence sert ici de seuil analytique : elle ne relève plus de l’expansion conquérante du haut Qing, mais elle précède encore la crise externe ouverte par les guerres de l’Opium36.

Conclusion

Le cas Qing permet de sortir de deux idées reçues historiographiques plutôt que d’une véritable alternative structurée : celle d’une Chine impériale purement lettrée et pacifiée, et celle, inverse, d’une Chine rétrospectivement militariste. Ni l’un ni l’autre ne rend compte de la complexité historique. Les Qing furent un empire mandchou, multiethnique, continental, maritime et polyglotte, capable de parler plusieurs langues politiques à la fois. Leur puissance ne se réduit pas à la conquête militaire, mais la conquête en fut un ressort majeur. Ils combinèrent culture lettrée et valeurs martiales ; ils se présentèrent comme souverains confucéens, khans guerriers, patrons du bouddhisme tibétain, administrateurs d’un vaste territoire et gardiens d’un ordre moral. Le wu n’abolit pas le wen ; il le complète, le met sous tension et l’inscrit dans une souveraineté impériale plus vaste. L’enjeu n’est donc pas de remplacer un stéréotype par son contraire, mais de penser l’articulation entre gouvernement civil, culture lettrée, institution militaire et souveraineté impériale.

La guerre devient alors plus qu’un moyen de vaincre. Elle est convertie en mémoire par les stèles, en image par les peintures, en rite par les cérémonies, en espace par les cartes et les monuments, en procédure par l’urne d’or, en administration par les ateliers, les chantiers navals, les règlements et les archives. Elle organise des territoires, mais aussi des preuves de légitimité. Elle transforme des marges en espaces administrables, des élites locales en relais, des objets religieux en instruments de souveraineté, des paysages en lieux de mémoire, des patrouilles maritimes en pratiques de frontière. C’est pourquoi l’expression « culture martiale » ne doit pas être comprise comme goût de la violence. Elle désigne un système de gouvernement où la guerre, le rite, le document, la matière, la frontière et l’espace se répondent.

Cette relecture a deux conséquences. D’abord, elle oblige à réviser les généalogies de la modernité chinoise. Certains rapports entre territoire, armée, mémoire, carte, monument et État ne naissent pas seulement de l’affrontement avec l’Occident au XIXe siècle. Ils ont des antécédents dans les politiques impériales du XVIIIe siècle, même s’ils ne doivent pas être confondus avec les catégories nationales postérieures. Ensuite, elle invite à historiciser la culture stratégique au lieu de l’essentialiser. Les Qing ne prouvent pas qu’il existerait une essence guerrière chinoise. Ils montrent qu’à un moment donné, dans une formation impériale particulière, la guerre put devenir l’un des principaux médiateurs entre conquête, légitimité, religion, administration et culture. L’idée reçue d’une Chine impériale anti-militaire ne résiste pas au cas Qing ; mais la meilleure manière de le réfuter est de montrer que la guerre y fut moins un contraire de la civilisation qu’une technique de gouvernement impérial.

Bibliographie

Ouvrages

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Articles

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1Le terme « anti-militaire » est préféré à « antimilitariste », afin d’éviter un anachronisme lexical et politique. « Antimilitariste » renvoie en effet à une doctrine ou à une attitude explicitement liée à l’antimilitarisme, c’est-à-dire à une opposition déclarée au militarisme ou à l’armée comme institution. Il ne s’agit pas d’attribuer à la Chine impériale une idéologie antimilitariste au sens moderne, mais de désigner une représentation historiographique qui tend à minorer, marginaliser ou dévaluer la place du fait militaire dans le gouvernement impérial. Voir Académie française, « Antimilitarisme », Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., article A9A1984 https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9A1984 ; Académie française, « Antimilitariste », Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., article A9A1985 https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9A1985 ; Centre national de ressources textuelles et lexicales, « Antimilitariste », CNRTL / Trésor de la langue française informatisé https://www.cnrtl.fr/definition/antimilitariste ; WALEY-COHEN Joanna, The Culture of War in China: Empire and the Military under the Qing Dynasty, Londres/New York, I.B. Tauris, 2006, pp. 1-4.

2WALEY-COHEN Joanna, The Culture of War in China, op. cit., pp. xi-xii, 13-14.

3PORTER Patrick, Military Orientalism: Eastern War through Western Eyes, Londres/New York, Hurst/Columbia University Press, 2009, pp. 13-19 ; CROSSLEY Pamela Kyle, A Translucent Mirror: History and Identity in Qing Imperial Ideology, Berkeley/Los Angeles, University of California Press, 1999, pp. 1-6. Sur la critique du modèle linéaire de sinisation et du sinocentrisme, voir DUNNELL Ruth W. et MILLWARD James A., « Introduction », dans MILLWARD James A. et al. (dir.), New Qing Imperial History: The Making of Inner Asian Empire at Qing Chengde, Londres/New York, RoutledgeCurzon, 2004, pp. 1-12 ; ROWE William T., China’s Last Empire, op. cit., pp. 5-8.

4ROWE William T., op. cit., pp. 1-8 ; WALEY-COHEN Joanna, op. cit., pp. 1-3.

5CROSSLEY Pamela Kyle, op. cit., pp. 1-6 ; WALEY-COHEN Joanna, , The Culture of War in China, op. cit., pp. 2-3, 48-53.

6Tang Taizong, nom personnel Li Shimin, régna de 626 à 649 et fut le second empereur des Tang. Son règne de Zhenguan fut durablement construit comme un modèle de bon gouvernement impérial, associant autorité lettrée, écoute des remontrances, ordre rituel et puissance militaire. Dans le contexte Qing, sa mobilisation permettait de penser non pas une opposition entre wen 文 et wu 武, mais leur articulation dans la figure du souverain. Voir WALEY-COHEN Joanna, The Culture of War in China, op.cit., pp. 2-4. Sur la réception de Tang Taizong comme modèle de gouvernement, voir aussi WU Jing, The Essentials of Governance, éd. et trad. DE WEERDT Hilde, DUDBRIDGE Glen et VAN BEIJEREN Gabe, Cambridge, Cambridge University Press, 2021, introduction.

7WALEY-COHEN Joanna, The Culture of War in China, op. cit., pp. 2-4.

8ELLIOTT Mark C., The Manchu Way: The Eight Banners and Ethnic Identity in Late Imperial China, Stanford, Stanford University Press, 2001, pp. 103-104, 192 ; WALEY-COHEN Joanna, The Culture of War in China, op. cit., pp. 89-108. Voir aussi MÜHLHAHN Klaus, op. cit., pp. 49-58, sur les Bannières et le gouvernement différencié des espaces mandchous, mongols et tibétains.

9CROSSLEY Pamela Kyle, op. cit., pp. 1-6, 177-217.

10SAWYER Ralph D., trad., The Seven Military Classics of Ancient China, Boulder, Westview Press, 1993, pp. 1-20, 31-35.

11PERDUE Peter C., China Marches West: The Qing Conquest of Central Eurasia, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2005, pp. 1-15.

12Ibid., pp. xiii-xix, 1-15.

13PERDUE Peter C., China Marches West, op. cit., pp. 15-50, 174-208, 285-310.

14Ibid., pp. 310-336 ; WALEY-COHEN Joanna, , The Culture of War in China, op. cit., pp. 21-45.

15SECHEN Sagang, The Precious Summary: A History of the Mongols from Chinggis Khan to the Qing Dynasty, trad. Johan Elverskog, New York, Columbia University Press, 2023, pp. ix-xxiii.

16Dayan Khan — ou Batu Möngke — est généralement présenté comme le souverain gengiskhanide qui reconstitue, à la charnière des XVe et XVIe siècles, une forme de prééminence mongole après la fragmentation post-yuan ; Ligdan Khan, khan chakhar du premier XVIIe siècle, tente à son tour de réaffirmer une autorité mongole centralisée, mais se heurte simultanément aux Mandchous, aux Ming et aux aristocraties mongoles méridionales dont plusieurs se rallient progressivement au pouvoir mandchou. Voir SECHEN Sagang, The Precious Summary: A History of the Mongols from Chinggis Khan to the Qing Dynasty, trad. Johan Elverskog, New York, Columbia University Press, 2023, pp. ix-xxii ; DI COSMO Nicola, « Military Aspects of the Manchu Wars against the Caqars », dans DI COSMO Nicola (dir.), Warfare in Inner Asian History, Leyde/Boston, Brill, 2002, pp. 333-363 ; DI COSMO Nicola, « The Qing and Inner Asia: 1636-1800 », dans DI COSMO Nicola, FRANK Allen J. et GOLDEN Peter B. (dir.), The Cambridge History of Inner Asia: The Chinggisid Age, Cambridge/New York, Cambridge University Press, 2009, pp. 333-362 ; WANG Yuan-kang, Harmony and War: Confucian Culture and Chinese Power Politics, New York, Columbia University Press, 2011, pp. 126-127.

17Ibid., pp. xiv-xxii. Sur les alliances et défections mongoles autour de Ligdan Khan et des Manchous, voir aussi ELVERSKOG Johan, introduction à SECHEN Sagang, The Precious Summary, op. cit., pp. xiv-xxii.

18MILLWARD James A., DUNNELL Ruth W., ELLIOTT Mark C. et FORÊT Philippe (dir.), New Qing Imperial History: The Making of Inner Asian Empire at Qing Chengde, Londres/New York, RoutledgeCurzon, 2004, pp. 1-12.

19Sur la chasse d’automne de Mulan comme exercice martial, rituel aristocratique et mise en scène de la souveraineté qianlongienne, voir également BATKI Patricia, « Les chasses d’automne de Mulan : l’encerclement », dans La Revue d’Histoire Militaire, 25 mars 2023, en ligne : https://larevuedhistoiremilitaire.fr/2023/03/25/les-chasses-dautomne-de-mulan-lencerclement/ (consulté le 4 juillet 2026).

20ELLIOTT Mark C. et CHIA Ning, « The Qing Hunt at Mulan », dans MILLWARD James A. et al. (dir.), New Qing Imperial History, op. cit., pp. 66-83.

21WALEY-COHEN Joanna, The Culture of War in China, op. cit., pp. 48-65 ; MILLWARD James A. et al. (dir.), New Qing Imperial History, op. cit., pp. 107-205.

22OIDTMANN Max, Forging the Golden Urn: The Qing Empire and the Politics of Reincarnation in Tibet, New York, Columbia University Press, 2018, pp. 4-11, 53-75.

23OIDTMANN Max, Forging the Golden Urn, op. cit., pp. 53-75, 97-122.

24Ibid., pp. 157-166, 207-224.

25WALEY-COHEN Joanna, The Culture of War in China, op. cit., pp. 20-45.

26Ibid., pp. 58-59, 66-87 et 99-108 ; MILLWARD James A. et al. (dir.), New Qing Imperial History, op. cit., pp. 33-52 et 146-164.

27MOLL-MURATA Christine, State and Crafts in the Qing Dynasty (1644-1911), Amsterdam, Amsterdam University Press, 2018, pp. 69-73.

28MOLL-MURATA Christine, State and Crafts in the Qing Dynasty (1644-1911), op. cit., pp. 85-89.

29Wu Sangui, ancien général Ming, joua un rôle décisif dans la conquête Qing en ouvrant le passage de Shanhai aux troupes mandchoues en 1644. Récompensé ensuite par un vaste pouvoir territorial et militaire dans le Sud-Ouest, notamment au Yunnan et au Guizhou, il devint l’un des Trois Feudataires. La décision de Kangxi de réduire puis supprimer ces pouvoirs régionaux provoqua sa révolte en 1673 et ouvrit la guerre des Trois Feudataires, qui se prolongea jusqu’en 1681. Voir DAI Yingcong, The Sichuan Frontier and Tibet: Imperial Strategy in the Early Qing, Seattle/Londres, University of Washington Press, 2009, pp. 3-9 ; ELLEMAN Bruce A. et PAINE S. C. M., Modern China: Continuity and Change, 1644 to the Present, 2e éd., Lanham, Rowman & Littlefield, 2019, pp. 34, 38-39.

30DAI Yingcong, The Sichuan Frontier and Tibet: Imperial Strategy in the Early Qing, Seattle/Londres, University of Washington Press, 2009, pp. 3-9.

31Ibid., pp. 6-9, 147-225.

32PO Ronald C., The Blue Frontier: Maritime Vision and Power in the Qing Empire, Cambridge, Cambridge University Press, 2018, pp. 1-10, 44-69. Sur l’articulation entre vision maritime, juridiction et souveraineté graduée, voir PO Ronald C., op. cit., pp. 1-10, 44-81. Sur le tianxia et le Mandat du Ciel dans le gouvernement impérial, voir MÜHLHAHN Klaus, Making China Modern, op. cit., pp. 37-39 ; sur les limites du modèle sinocentré et du système tributaire comme explication générale des Qing, voir DUNNELL Ruth W. et MILLWARD James A., « Introduction », dans MILLWARD James A. et al. (dir.), New Qing Imperial History, op. cit., pp. 3-5.

33PO Ronald C., The Blue Frontier, op. cit., pp. 69-81, 89-143 et 206-210.

34OIDTMANN Max, Forging the Golden Urn, op. cit., pp. 4-11, 23-30 ; MÜHLHAHN Klaus, Making China Modern, op. cit., pp. 54-58.

35HUNG Ho-fung, Protest with Chinese Characteristics: Demonstrations, Riots, and Petitions in the Mid-Qing Dynasty, New York, Columbia University Press, 2011, pp. 21-35, 47-55.

36ELLEMAN Bruce A., Modern Chinese Warfare, 1795-1989, Londres/New York, Routledge, 2001, pp. 1-20 ; MCMAHON Daniel, China’s Borderlands under the Qing, 1644-1912: Perspectives and Approaches in the Investigation of Imperial Boundary Regions, Londres/New York, Routledge, 2021, pp. 1-3, 97-128. Sur la périodisation 1795-1820 comme seuil entre apogée militaire et maintenance impériale, voir ELLEMAN Bruce A., op. cit., pp. 1-20 ; MÜHLHAHN Klaus, op. cit., pp. 85-153.

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