L’État islamique est-il défait ? - Myriam Benraad

L’État islamique est-il défait ? – Myriam Benraad

Le titre est limpide, le propos va à l’essentiel. En un peu plus d’une centaine de pages, Myriam Benraad, politologue et docteure de l’Institut d’études politiques (IEP, communément connu comme Sciences Po) de Paris, livre une analyse complète, et amplement documentée par des références à la recherche francophone et anglophone, sur une interrogation au cœur de l’actualité des dernières années.

La défaite de l’organisation terroriste jihadiste dénommée État islamique (ou EI), en arabe Daesh pour al-dawla al-islāmiyya, a été annoncée, ou jugée acquise, à au moins quatre reprises par ses ennemis sur le théâtre syro-irakien. Une première fois à l’été 2017, lorsque le gouvernement irakien lui reprit la ville de Mossoul, une deuxième fois à la chute de son bastion syrien à Raqqa à l’automne suivant, une autre fin 2018 par la première administration Trump et, enfin, en mars 2019 par les Forces démocratiques syriennes soutenues par la coalition internationale. C’est dire la difficulté à appréhender pareille entité politico-militaire ayant proclamé un rétablissement du califat sur une vaste zone s’étendant de la Syrie à l’Irak.

Le propos de Myriam Benraad, structuré en deux parties, fait preuve d’un grand sens de la nuance. À une conquête supposément foudroyante d’une vaste zone entre Syrie et Irak, consacrée par la proclamation du califat en 2014, ne succède pas une annihilation pure et dure. L’histoire du groupe jihadiste sunnite est plus complexe. Alors que « l’histoire nous enseigne que d’autres soulèvements armés de ce type se sont décomposés »[1] et malgré de multiples revers, l’EI « a quant à lui réussi à se muer d’une rébellion localisée à une révolte transnationale », contrôlant une zone gigantesque, en « une sorte de prouesse ». Toutefois, « cette ambition territoriale, synonyme d’hybris et de démesure, n’avait objectivement aucune chance de résister à l’offensive acharnée des pays de la coalition pour défaire le mouvement »[2]. L’autrice parle, outre de l’opération Inherent Resolve lancée par Barack Obama contre l’EI, d’une « guerre d’extermination »[3] que la France aurait livrée à l’EI après les attentats de novembre 2015… Ce choix de mots a de quoi interroger, dans la mesure où, plus loin, elle parle également de « guerre d’extermination »[4] pour désigner, cette fois, l’action de l’EI envers les chiites présents sur les terres sous son contrôle.

Les territoires contrôlés par l'organisation État islamique en mai 2015
Les territoires contrôlés par l’organisation État islamique en mai 2015. Séhmur & Flappiefh, 2015, Wikimedia Commons

L’aspect proprement militaire de l’ouvrage s’arrête à ces dimensions, excepté quelques considérations bienvenues sur la guerre asymétrique, c’est-à-dire la guerre opposant des belligérants de nature et de moyens inégaux, comme un groupe insurrectionnel et un État. Le rapport de force ne pouvait, selon l’autrice, aboutir à autre chose, aussi ne développe-t-elle pas davantage les hostilités armées en tant que telles. De fait, le phénomène EI « surpasse sa seule dimension armée »[5], aussi le cœur du propos tient-il à d’autres aspects.

Tout au long de son existence, l’EI a connu bien des difficultés. À l’origine, une « construction médiatique biaisée autour de la personnalité d’Al-Zarqawi », fondateur du groupe Al-Tahwid wa-l-Jihad, matrice de l’État islamique, a « contribué à forger une image de surpuissance, alors que le mouvement était loin de dominer l’insurrection locale »[6], étant commanditaire d’à peine 14 % des attaques insurgées en Irak. En effet, Al-Zarqawi bénéficia d’une « surmédiatisation » lorsque le Secrétaire d’État Colin Powell le mentionna à son discours mensonger au Conseil de sécurité de l’ONU en 2003, censé apporter les preuves d’une coopération entre l’Irak et Al-Qaïda pour mieux justifier l’invasion imminente de l’Irak. Ce chef, dépeint comme bien plus important qu’il ne l’était réellement à ce moment-là, suscita dès lors « des centaines de recrues désireuses de servir l’Etat islamique [alors Al-Qaïda en Irak], lequel a ensuite survécu à la disparition » d’Al-Zarqawi.

Élément de la présentation de Colin Powell du 5 février 2003 au Conseil de sécurité de l’ONU, montrant Abou Moussab al-Zarqawi comme à la tête d’un réseau impliquant l’Irak
Élément de la présentation de Colin Powell du 5 février 2003 au Conseil de sécurité de l’ONU, montrant Abou Moussab al-Zarqawi comme à la tête d’un réseau impliquant l’Irak. United States Department of State, 2003, Wikimedia Commons

Toutefois, en 2011, année du retrait des dernières troupes américaines d’Irak, l’EI est « revenu à sa forme embryonnaire initiale »[7], après avoir été malmené par Washington. Ses victoires dans les années suivantes, par lesquelles il prend le contrôle d’un nombre croissant de localités, doivent beaucoup à « d’occultes tractations avec des forces locales corrompues »[8]. Mossoul passe sous le contrôle de l’EI en 2014, « moins en raison de ses capacités militaires que des complicités dont les jihadistes bénéficiaient depuis des années ». Sa survie doit beaucoup à la capacité des jihadistes à « mobiliser autour d’eux »[9], notamment des sunnites irakiens alors sous le coup d’une répression organisée par le gouvernement du pays. Ceux-là « n’étaient pas nécessairement acquis à son idéologie », mais ils « croyaient – et ils allaient vite être déçus – que le sacrifice en valait la chandelle »[10]. Parmi eux, « d’anciens baathistes et autres éléments aliénés du régime défunt » qui « ont apporté à l’Etat islamique leur savoir-faire militaire ainsi que leur parfaite connaissance des techniques du renseignement »[11]. Une plus-value dont le groupe avait grand besoin, n’étant pas en soi une entité très puissante sur le plan militaire.

L’État islamique sut aussi tirer profit des « nouvelles opportunités stratégiques »[12] apportées par la guerre en Syrie. Les assises de la puissance du groupe ont toujours été fragiles, ses succès étant pour partie liés au contexte dans lequel il prospéra, aussi ne pouvait-il survivre militairement à une opération internationale de grande ampleur contre lui.

Sur le plan politique également, l’échec final de l’EI semblait pour partie écrit. Le groupe s’est rendu incapable de créer une quelconque adhésion des populations à son projet, au vu de son « action horrifique »[13] répétée, des nombreux crimes qui furent les siens. Ce, particulièrement envers de nombreux musulmans, excommuniés à l’envi et assassinés. L’EI se voulait un État souverain, à même de se substituer aux « États défaillants »[14] de la région et promettant, entre autres, de rétablir des services publics mis à mal par ceux-ci. Il a en fait « imposé une gouvernance arbitraire, inachevée, par une invasion, puis une occupation meurtrière, un système d’oppression totalitaire. Preuve de sa défaite, le mouvement n’a pas suivi le programme politique qu’il s’était fixé, échouant de ce fait à pérenniser son autorité »[15]. « Par leur intransigeance et les vagues de violences inouïes qu’ils ont causées, les jihadistes sont au fond les premiers acteurs de leur défaite »[16].

En résumé, si l’État islamique échoua, c’est en partie parce qu’il ne devint jamais véritablement ce qu’il revendiquait être : un État. Non seulement ses forces armées ne pouvaient faire le poids face à celles de véritables puissances installées de longue date, mais il ne se rendit jamais indispensable au plus grand nombre, qui aspirait avant tout à un retour de l’État. L’autrice va plus loin dans ce constat, rappelant que l’EI ne se conforma jamais aux normes des États définies par les conventions de Vienne – codifiant les relations internationales, signée en 1969 – et de Montevideo – relative aux droits et devoirs des États, signée en 1933 -, notamment en termes d’usage de la force et de coopération pacifique avec les autres États. Si ces observations sont exactes, on peut néanmoins douter que les causes de l’échec de l’EI soient à chercher du côté de ces facteurs. Sa promesse ne fut jamais celle-ci, l’organisation ayant en grande partie pour raison d’être – et, un temps, de succès – sa volonté d’en finir avec l’ordre interétatique prévalant au Proche et Moyen-Orient, aussi est-il discutable que cela lui ait causé de réels torts.

Des épouses de combattants de l’EI évacuant la ville de Baghouz, l’un des derniers bastions du groupe le 8 mars 2019, face à la victoire des Forces démocratiques syriennes
Des épouses de combattants de l’EI évacuant la ville de Baghouz, l’un des derniers bastions du groupe le 8 mars 2019, face à la victoire des Forces démocratiques syriennes. Voice of America, 2019, Wikimedia Commons

Considéré en termes de territoire, d’organisation et d’appareil bureaucratique, le destin du groupe semble avoir été celui d’une défaite dans une certaine mesure annoncée. Néanmoins, le groupe et son « pouvoir de nuisance »[17] n’ont pas disparu. On l’a dit, ces jihadistes se sont épanouis en partie grâce à un contexte qui leur était favorable, à des facteurs régionaux et internationaux liés notamment aux tensions préexistantes en Irak. Or, ceux-ci n’ont pas complètement disparu. Le groupe « continue d’exploiter l’existence de griefs irrésolus »[18] et « son élite », pour partie décimée, « s’est renouvelée »[19] malgré un nombre décroissant de partisans. Le califat s’est également étendu sur la Syrie en état de guerre civile, et ce dernier conflit n’a pas pris fin. La chute du régime Al-Assad, survenue pendant la rédaction de cet article, est apparue à beaucoup comme très inattendue, après plusieurs années de quasi-immobilisme, et fait craindre à certains une résurgence de l’EI, suscitant de nouvelles frappes américaines.

« Un schéma analogue » s’observe dans les pays du Sahel, où les États sont vivement contestés et où l’EI s’implante. Le groupe a opté rapidement, anticipant sa propre débâcle militaire, pour une « transnationalisation »[20] de ses combats, de sorte que ses partisans « ont frappé depuis aux quatre coins du monde »[21]. L’EI compte aujourd’hui une trentaine de « provinces »[22], comme celle du Khorassan en Afghanistan, celle du Grand Sahara ou une autre aux Philippines qui ont connu des succès à relativiser – le nombre d’attentats en Europe ayant notamment beaucoup diminué – et dont « les rapports au commandement central restent troubles ». Myriam Benraad souligne, ici comme à d’autres occasions, que la recherche reste divisée sur cette problématique de la « spatialisation de la défaite »[23]. Peut-être est-il trop tôt pour trancher sur cette évolution de l’EI.

Surtout, les moyens d’embrigadement de l’EI sur internet – réseaux sociaux, mais aussi applications et contenus audiovisuels – sont encore entretenus par des militants ou des sympathisants, ce qui ne pourrait changer qu’au moyen d’une « régulation d’Internet tangible »[24]. Ces « “freelances” de l’État islamique »[25], dont le rôle contredit « la thèse éculée du “loup solitaire” », ont « opéré la digitalisation massive de sa narration militante », faute de possibilité, désormais, d’aller en personne sur le territoire du djihad. Le territoire califal n’est plus, le cyberespace qui a fait sa puissance demeure.

Y persiste, entre autres, sa « matrice idéologique » qui « n’a pas disparu et c’est certainement elle qui est la plus susceptible de nuancer la défaite du groupe terroriste »[26]. Malgré les progrès des services de renseignement et des efforts de « déradicalisation », son discours reste largement invaincu, recouvrant « une continuité, une essence, évidemment plus difficilement défaite qu’un territoire et une organisation ». Le groupe compta ainsi dans ses rangs, à son apogée, 6 600 occidentaux[27]. Malgré les promesses non tenues et les exactions massives, particulièrement contre les chiites, le narratif de l’EI semble garder de son attractivité. Là aussi, la recherche a encore du mal à l’expliquer.

Un élément capital de ce narratif, aujourd’hui, est la compréhension de la défaite militaire du groupe comme « une étape transitoire avant le triomphe final »[28], « une retraite parmi d’autres, le long d’un continuum d’avancées et de revers militaires, comme une phase censée lui permettre de mieux renaître pour mieux “rester et s’étendre” »[29], « un simple recul, une séquence éphémère, une épreuve souhaitée par Dieu et son prophète, qui implique en contrepartie une endurance sans faille parmi les militants »[30]. Cette compréhension s’appuie sur la notion islamique de « sabr », la patience attendue des croyants.

Un bâtiment de l’EI à Manbij, ville reprise par les Forces démocratiques syriennes, en 2016
Un bâtiment de l’EI à Manbij, ville reprise par les Forces démocratiques syriennes, en 2016. Mahmud Balî (VOA), 2019, Wikimedia Commons

Irréfutable par nature, pareil récit qui explique le revers par un dessein supérieur – un motif qui pourrait, théoriquement, se répéter indéfiniment – peut laisser croire à ses partisans à un possible retour du califat. Néanmoins, il se heurte à la réalité matérielle des faits, exposée à plusieurs reprises par Myriam Benraad. L’idée d’une « résurgence »[31] de l’EI est « certes réelle, mais relativement limitée », les jihadistes sont incapables aujourd’hui « de reconstituer le califat qu’ils avaient mis sur pied »[32], « de remettre sur pied leur “État”, tant le rapport de force est en leur défaveur »[33]. Ce, au vu de la destruction de ses ressources, de l’anéantissement de son commandement et de la neutralisation de milliers de ses combattants. En cela, il est peu probable que l’histoire se répète véritablement.

L’État islamique a donc été défait. En a-t-on pour autant fini avec lui ? Nullement. Plutôt que d’enterrer l’EI, il faut procéder à une « évaluation pragmatique de la menace, usant des bons critères d’évaluation »[34]. L’idéologie persiste, diffusée par des canaux qui dépassent largement les acteurs publics qui ont mené la lutte armée contre l’EI, et sa portée ne peut à ce jour être pleinement mesurée. L’autrice alerte : « il est fort à parier que le risque terroriste demeurera à un niveau élevé dans les décennies à venir »[35]. De fait, l’État islamique, qui est « un soulèvement, une politique, une révolte »[36], « ne se résume pas à des modes opératoires terroristes ». Des mots qui somment comme un rappel du fait que la lutte contre un groupe aux méthodes terroristes ne saurait s’entendre comme une vague « guerre contre le terrorisme ». Outre le fait que ce dernier terme ne désigne rien d’autre qu’un mode opératoire, et qu’une « guerre » contre un mode opératoire n’a pas de sens en tant que telle, rappelons que l’EI est pour partie né du chaos créé par l’invasion de l’Irak dans le cadre de cette « guerre » même.

Pour combattre pareil ennemi, il faut venir à bout des causes de son émergence et de ses succès. Parmi celles-ci, la persistance de la séduction exercée par l’idéologie de l’EI, malgré un bilan accablant. Le travail de Myriam Benraad le rappelle : les raisons de ce succès persistant restent une « énigme »[37]. Pour vaincre totalement et définitivement, beaucoup reste donc à faire, du côté du continuum sécurité-défense mais aussi dans la recherche.

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Bibliographie

BENRAAD Myriam, L’État islamique est-il défait ?, Paris, CNRS Éditions, 2023, 123 p.


[1] BENRAAD Myriam, L’État islamique est-il défait ?, Paris, CNRS Éditions, 2023, 123 p., p. 22

[2] Ibid., p. 18

[3] Ibid., p. 34

[4] Ibid., p. 97

[5] Ibid., p. 13

[6] Ibid., p. 24

[7] Ibid., p. 25

[8] Ibid., p. 26

[9] Ibid., p. 22

[10] Ibid., p. 73

[11] Ibid., p. 74

[12] Ibid., p. 26

[13] Ibid., p. 31

[14] Ibid., p. 51

[15] Ibid., p. 53

[16] Ibid., p. 98

[17] Ibid., p. 105

[18] Ibid., p. 75

[19] Ibid., p. 76

[20] Ibid., p. 81

[21] Ibid., p. 82

[22] Ibid., p. 86

[23] Ibid., p. 85

[24] Ibid., p. 79

[25] Ibid., p. 80

[26] Ibid., p. 93

[27] Ibid., p. 82

[28] Ibid., p. 28

[29] Ibid., pp. 106-107

[30] Ibid., p. 100

[31] Ibid., p. 76

[32] Ibid., p. 69

[33] Ibid., p. 117

[34] Ibid., p. 76

[35] Ibid., p. 88

[36] Ibid., p. 119

[37] Ibid., p. 93