Le guide du Paris occupé

Le guide du Paris occupé – Jean-Baptiste ORDAS

Cette recension a préalablement été publiée dans la lettre n°14 BIS de la Commission Française d’Histoire Militaire en avril 2022. Nous partageons ce texte avec leur autorisation et celle de l’auteur, José MAIGRE

Comment dire le choc ressenti en ouvrant ce guide d’un temps révolu, et souvent occulté par les nouvelles générations ? Il m’a renvoyé à celui ressenti lors de l’exposition en 2008 des photos en couleurs d’André Zucca sur les Parisiens sous l’Occupation. Zucca, un « Doisneau » compromis par ses reportages dans Signal, avait admirablement perçu la résilience du peuple de la capitale, dans toute sa diversité, face à l’omniprésence dans ses rues des soldats en vert-de-gris et des « souris grises ». On ressentait l’impression, photo après photo, que les Parisiens ne les « voyaient » même plus, tout en se méfiant bien sûr de leurs réactions. Tout le monde savait qu’un combat clandestin et dangereux contre l’occupant se jouait dans les coulisses d’un décor quotidien d’apparence paisible, mais l’essentiel pour l’immense majorité de la population française, à Paris comme ailleurs, c’était d’éviter de « prendre des coups » et d’assurer sa pitance au milieu de toutes les pénuries… en soutenant au moins moralement la Résistance, et en attendant une libération tant souhaitée. Cela étant dit, revenons au propos de Jean-Baptiste Ordas qui rejoint pleinement cette analyse.

Au matin du 14 juin 1940, la Wehrmacht fait son entrée dans Paris sans combattre, la ville ayant été déclarée ville ouverte. Bien peu de Parisiens assistent à ce triste spectacle. Un de ses premiers visiteurs, très discret lui, est le führer Adolf Hitler en personne qui n’a jamais caché son intérêt pour tout ce qui touche à l’architecture. L’armée allemande va très vite trouver ses marques dans la capitale, et y jouer un rôle de locataire abusif qui oublie de payer son loyer. à ses yeux, Paris la Ville Lumière, au charme incomparable, capitale des Arts et des Lettresc’est aussi la ville de tous les excès, le lupanar de l’Europe, dont elle va vite s’approprier les codes et les jouissances faciles en pillant sans vergogne tous les secteurs de notre économie et en allant à la conquête des « petites femmes de Paris », du moins de celles qui s’accommodent sans difficulté de la présence de ces envahisseurs qui paraissent polis et pas méchants, du moins au début… Les Allemands sont gens méticuleux, c’est bien connu. Rien n’est laissé au hasard dans la mainmise très rapide de la vitrine de notre savoir-faire et de notre vieille unité nationale, Vichy n’ayant pas son mot à dire. Le commandement du Gross-Paris regroupe alors Paris et tout le département de la Seine, occupant grands hôtels et bâtiments publics où l’oriflamme nazie remplace les trois couleurs, l’administration municipale et préfectorale maintenue étant évidemment aux ordres.

Le Guide du Paris occupé, au sens exact du terme, est bien un guide. Il vous conduira pas à pas à travers ce Paris de l’Occupation, dans les rues, sur les grands boulevards ou sur les places, que les bottes des soldats de la Wehrmacht ont fait résonner d’un bruit qui deviendra hélas trop familier à la population citadine revenue de son exode précipité. Durant quatre longues années, la présence allemande va s’inscrire dans le paysage sans retenue, sûre de son bon droit, celui du plus fort, et la communauté juive va en souffrir directement de manière dramatique : personne n’a oublié la rafle du Vel d’Hiv le 16 juillet 1942, mais on a presque oublié celle du « billet vert », dès mai 41. Jean-Baptiste Ordas procède de manière méthodique, arrondissement par arrondissement avec carte à l’appui. Ceux du cœur de la cité sont surreprésentés, et c’est normal : on y trouve le siège du commandement militaire et de ses multiples services ou annexes, mais aussi l’ambassade où Otto Abetz s’est installé dès le 3 août 40, et restera durant toute l’Occupation. Toute l’incroyable variété des bâtiments occupés, qu’ils soient sièges des ministères ou bâtiments administratifs, casernes, grands hôtels réquisitionnés, demeures spoliées appartenant à de riches familles israélites, mais aussi hôpitaux, lycées, gares, théâtres et cinémas, tous donc figurent dans le guide avec une ou plusieurs photos accompagnées de notices explicatives. L’impression qui en ressort avec force, c’est cette omniprésence de l’armée allemande, sans compter celle du redoutable SD et de la Gestapo, les nazis « purs et durs », qui ont hélas trouvé des auxiliaires français pour les aider dans leur sinistre besogne. On retrouve aussi au fil des pages les domiciles des personnalités du monde des arts et de la collaboration, qu’elle soit politique, économique ou culturelle.

Soulignons la grande nouveauté d’une iconographie originale (photos bien sûr, mais aussi affiches, tracts, tickets de transport, billets d’entrée au stade ou à l’Opéra…) qui s’appuie sur une très riche collection personnelle ou sur les trouvailles de première main de l’auteur. On y voit les Allemands dans leur vie quotidienne, souvent très souriants : manger au restaurant ou dans des mess dédiés loin des pénuries qui les entourent ; fréquenter cabarets, bistrots et lieux de plaisir, flâner dans les rues et faire de bonnes emplettes, aller dans des cinémas devenus les leurs, s’entraîner au stade, se détendre sur les champs de course ou à la piscine, c’était certes autrement plus agréable que de se battre sur le front russe ! Et tous espéraient pouvoir continuer longtemps à profiter de cette affectation rêvée. Mais beaucoup durent la quitter quand la situation militaire se dégradera à partir du printemps de 1943.

Après le 15 août 1944, à l’approche des troupes alliées, qui ont vaincu – non sans mal – en Normandie, c’est le métro, artère vitale, qui s’arrête et la préfecture de police se met en grève. Puis la Résistance parisienne donne l’ordre du soulèvement général le 19 août : Paris se hérisse de barricades et les quelques unités de la Wehrmacht encore présentes intramuros sont harcelées, mais restent très agressives. Heureusement, la 2e DB de Leclerc, arrivée en renfort le 25 août, emporte la décision après quelques violents combats contre les derniers points d’appui ennemis : le général von Choltitz se résout à la capitulation …et Paris n’a pas brûlé ! Le général de Gaulle prononce à l’Hôtel-de-Ville le fameux discours : « Paris outragé Paris brisé, Paris martyrisé, mais Paris libéré ! ». Et le lendemain, c’est le ravivage de la Flamme à l’Arc de Triomphe, la descente triomphale des Champs-Élysées et le Te Deum de Notre-Dame.

Pour conclure, conseillons comme le suggère l’auteur, de visiter Paris avec son guide en mains : beaucoup d’endroits ont évidemment changé grâce ou à cause de la rénovation urbaine, mais on y retrouve encore bien des lieux familiers que l’on peut comparer avec la signalétique d’alors qui démontre, si besoin est, que la France – et singulièrement sa capitale – avait vraiment été mise en coupe réglée par un occupant qui savait pleinement savourer sa victoire. Un dernier mot pour donner quitus à Jean-Baptiste Ordas quand il dit dans la dernière page de son guide : « Il est à noter que sans l’aide et la passion de l’histoire qui anime les chercheurs et historiens amateurs, ainsi que les collectionneurs, le récit de cette période resterait incomplet », combien il a raison !

José MAIGRE rédacteur en chef de la Commission Française d’Histoire Militaire

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Bibliographie :

ORDAS Jean-Baptiste, Le guide du Paris occupé, Saint-Pierre-du-Perray, Éditions Memorabilia, 2020, 255 p.

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