De l’armée aux Motorcycle Clubs : la fureur de vivre

La figure du gang de motards a souvent été mise en scène au cinéma : généralement, elle renvoie à un groupe composé de jeunes hommes et de quelques femmes. Communauté d’individus reconnaissables par leur façon de se vêtir, ils s’affichent en vestes de cuir ou jeans, la mine patibulaire, désabusés. Ce sont des “bagarreurs” qui, à la manière de Johnny – interprété par Marlon Brando – du Black Rebel Motorcycle Club[1] ou, plus récemment, des bikers du Sons of Anarchy Motorcycle Club Redwood Original de la série américaine Sons of Anarchy[2], ne passent pas inaperçus. Cette image est d’autant plus renforcée que certains chapitres de bikers[3] – eux, bien réels – ont entretenu ce pedigree sulfureux, volontairement ou non, comme les Hells Angels ou les Outlaws.

Les Hells Angels formeront un service d’ordre lors du festival d’Altamont en décembre 1969. Au cours du concert des Rolling Stones (à gauche sur la photo), Meredith Hunter, étudiant afro-américain, est repoussé de la scène. C’est alors qu’il brandit une arme. A l’instant même où il réalise ce geste, les Hells Angels se jettent sur lui et le poignardent. La photo ci-dessus illustre cette scène : on peut y voir un Hells Angel se précipiter vers l’étudiant présent dans la foule. Trois autres personnes perdront la vie lors de ce festival (anonyme, AP, Shutterstock, Rolling Stone).

Avec de telles références, on pourrait avoir l’impression que leurs apparitions et leurs actions se sont toujours inscrites dans un contexte de révolte et d’oppositions violentes, forgeant une réputation de personnages sans foi ni loi à ces individus. Pourtant, les réduire à ces avatars violents serait réducteur. C’est en s’intéressant à leur essor qu’émergent des éléments primordiaux capables de resituer les trajectoires et les motivations de ces figures emblématiques.  En effet, celles-ci sont en réalité liées à une conjoncture dont l’un des éléments, profondément psychologique, s’exprime pleinement au sortir de la seconde guerre mondiale. En 1945, bon nombre de jeunes américains, il y a encore peu mobilisés, retournent au pays. Pour eux, la guerre finie, une nouvelle épreuve commence : la réinsertion.

Avec une moyenne d’âge de 26 ans, ayant pour certains partagé l’expérience du front (tous n’ont pas combattu) et évolué dans un cadre spécifique, les voici de retour dans une société qui a vécu le conflit de loin, à travers les journaux, le cinéma et la télévision. Ceux qui ont connu l’épreuve du feu se sentent désormais marginalisés dans une Amérique largement épargnée par les combats – si on omet Pearl Harbor et d’autres îles du Pacifique et proches de l’Alaska – et en plein boom économique. En outre, nombreux sont les vétérans atteints de Troubles de Stress Post-Traumatiques (TSPT), compliquant un éventuel retour à la vie normale.

De retour, une partie des anciens combattants ayant appris à conduire des motos à l’armée s’empressent d’en obtenir. Commence pour eux une vie d’errance où bringues et camaraderie valent mieux qu’une existence rangée à laquelle ils ne sauraient que difficilement s’adapter. Rappelons-le : si les motos sont apparues il y a déjà plusieurs décennies, de même que les premiers groupes de motards, la production en temps de guerre, puis le boom industriel et économique de l’après-guerre ont permis la fabrication de modèles plus performants, nombreux et à moindre coût. De surcroît, les modèles militaires, devenus pour beaucoup inutiles, se vendent facilement. Nombreux sont alors les anciens militaires à s’en dégoter et à se rassembler pour revivre ces instants de camaraderie, ces sensations de danger, d’excitation ; enfin tout simplement  ressentir les effets de cette vie qu’ils ont goûté au front.

Membres des Boozefighters. Ce club de motards crée en 1946 par des vétérans de la Seconde Guerre mondiale, participa aux « émeutes » de Hollister décrites plus bas (Inconnu, Belles Machines).

La création des gangs de bikers ne tient pas essentiellement à ces militaires, mais l’apport de ces derniers à cette culture n’est pas négligeable. Citons trois éléments particulièrement intéressants qui interviennent dans ces communautés de motards anciens militaires : la notion de groupe, le code vestimentaire et l’implication dans les « émeutes » d’Hollister. La notion de groupe est, ici, intrinsèquement liée à celle de camaraderie et souvent, des soldats ayant combattu et évolué ensemble au sein des mêmes unités vont naturellement chercher à reproduire leur cadre. Les noms des groupes de motards ne sont, d’ailleurs, pas sans rappeler ceux que pouvaient donner les équipages de blindés ou d’avions à leurs engins. Il en va de même pour les insignes et l’iconographie. L’exemple des Hells Angels l’illustre bien : leur nom aurait été conseillé par un ancien membre des Flying Tigers[4] opérant en Chine où il aurait été celui d’un appareil ou d’un escadron. Leur symbole renvoie à cette tradition martiale iconographique et s’inspire de ceux du 85e escadron de chasse et du 552e escadron de bombardiers moyens.

A gauche, le symbole des Hells Angels, à droite, les insignes du 85e escadron de chasse et du 552e escadron de bombardiers moyens. Notons la récurrence du motif du crâne ailé (Wearethemighty, Hells Angels).

Vient ensuite la tenue vestimentaire, héritée, semblerait-il, de l’armée de l’air américaine. Le blouson de cuir, particulièrement iconique, aurait été apporté par des pilotes et des membres d’équipages. En effet, ces derniers en portaient en mission, appréciaient leur solidité et leur capacité à les garder au sec et au chaud. De surcroit, les pilotes arboraient casques et lunettes : autant d’accessoires qui se répandirent.

Enfin, en juillet 1947, un événement particulier va porter sur le devant de la scène médiatique ces individus : les « émeutes » d’Hollister. Des milliers de motards – jusqu’à 4 000 selon certaines sources – étaient venus assister aux rallyes se déroulant dans le cadre de ce rassemblement étalé sur trois jours. L’alcool aidant, plusieurs d’entre eux provoquèrent des dégâts, que des journalistes qualifièrent rapidement « d’émeutes ». Le film L’équipée sauvage s’inspire librement de ces faits. On remarquera d’ailleurs que dans celui-ci, la ville n’est pas non plus totalement mise à sac, malgré la destruction de plusieurs vitrines et le pillage de quelques magasins. Une célèbre photo prise lors de ces « émeutes » résume parfaitement l’atmosphère de ce qui s’y déroula : un motard, ivre sur sa moto, entouré de bouteilles vides. Son authenticité demeure, toutefois, sujette à caution ; quelques voix arguant que ce cliché serait en réalité une mise en scène.

La fameuse photographie prise lors des « émeutes » d’Hollister. Le motard, Eddie Davenport de Tulare en Californie, sur sa moto entourée de cadavres de bières. Il existe un autre cliché, bien plus connu, de la même scène, car largement diffusé dans les médias à l’époque. Les différences entre les deux photographies – des bouteilles relevées et l’apparition de la veste sur le jeune homme – ont soulevé quelques soupçons quant à leur authenticité (Barney Perterson, San Fransisco Chronicle).

Beaucoup d’alcool, peu de dégâts matériels, 50 arrestations et une soixantaine de blessés, dont trois graves, – uniquement parmi les motards semblerait-il. Parmi ces derniers, d’anciens militaires incapables de se réinsérer dans la société. Le mythe du gang de Bikers était lancé et l’année suivante, en 1948, les Hells Angels entraient en scène.

[1] Dans le film The Wild One (l’Equipée sauvage), 1953

[2] Diffusée entre 2008 et 2014

[3] Les chapitres désignent des branches locales ou régionales d’un même gang de bikers de telle sorte qu’on pourrait comparer ces formations à des dérivées ou filiales de ce gang.

[4] Les Tigres Volants constituaient, lors de la guerre sino-japonaise, une escadrille de chasse déployée en Chine et composée de volontaires américains.

 
 

2 réflexions sur “De l’armée aux Motorcycle Clubs : la fureur de vivre

  1. Un détail qui n’est pas sans importance : le nom et la légende autour de ce nom – « Hell’s Angels » – étaient célèbres dans la culture populaire américaine depuis le début des années 30, à la suite de la sortie du film éponyme produit par Howard Hugues et consacré aux as de la 1re GM.

    1. Monsieur Henninger, nous vous remercions pour cette précision.

      Ce film était effectivement mentionné sur le site des Hells Angels et parmi d’autres sources plus générales, par rapport à un appareil du 303rd Bombardment Group. Mais comme l’allusion à ce long-métrage était sommaire, je n’ai pas osé en tenir compte. Votre commentaire comble donc cette lacune !

      Nous allons d’ailleurs ajouter ce film sur notre liste d’œuvres cinématographiques à voir et présenter via nos chroniques cinéma sur les réseaux sociaux.

      Cordialement,

      Cyril B.

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