« I don’t want any damned Dien Bien Phu » : Khe Sanh, un siège emblématique ?

Aborder le siège de Khe Sanh (1968), c’est avant tout aborder la Guerre du Vietnam dans sa globalité. L’histoire complexe de ce pays tient aux deux guerres d’indépendance menées durant la seconde moitié du XXe siècle. La « première guerre » du Vietnam, dite la guerre d’Indochine (1946-1954), opposa les troupes françaises aux troupes d’insurrection vietnamiennes (Việt Minh) menées par le leader de la révolte, Hồ Chí Minh (1890-1969). Cette guerre se solda par la défaite française de Điện Biên Phủ (1953-1954), accélérant les négociations et, en définitive, la partition du Vietnam en deux (le Nord et le Sud), le 17e parallèle étant choisis comme frontière lors des accords de Genève du 21 juillet 1954[1]. Cette défaite de la France dans l’une de ses colonies eut des répercussions à court et à plus long terme sur la trajectoire du Vietnam. Elle sonna également pour la France la fin de sa présence au sein de son empire d’Extrême-Orient. Ainsi, les derniers contingents militaires français ayant été retirés du Vietnam laissèrent derrière eux un pays meurtri par plus de huit années de guerre et plus que jamais divisé dans sa chair. De cette division naquit une rancœur suivie d’une guerre intestine qui opposa un an plus tard (1955) deux bannières : celle de la République du Vietnam (Việt Nam Công-Hòa) et celle de la République Démocratique du Vietnam (Việt Nam Dân Chủ Cộng Hòa), chacune d’elle ayant une vision divergente sur les intérêts et la bonne marche que le pays devait suivre afin d’assurer une pérennité stable. De plus, les démarches initiées par les deux camps ne se firent pas sans heurts après l’échec à l’été 1956 d’un référendum suite aux accords de Genève que le président Ngô Đình Diệm (1901-1963) et son gouvernement refusèrent de tenir. De par ce référendum manqué, la RVN (République du Vietnam) ouvrit une brèche à la RDVN (République démocratique du Vietnam) afin que celle-ci puisse mettre à exécution sa stratégie de réunification des deux Vietnam sous le joug du Nord.

C’est ainsi que commença une lutte acharnée entre les deux camps et la création d’un mouvement, « Le Front national de libération du Sud Việt Nam » (Mặt trận Dân tộc giải phóng miền Nam Việt Nam), qui vit le jour au Sud Vietnam sous l’impulsion d’anciens cadres Việt Minh dormant, en guise de désobéissance au régime sudiste de Ngô Đình Diệm, mais également à celle de la doctrine américaine. Elle précipita le pays, dans une « seconde guerre », celle de la Guerre du Vietnam (1955-1975), qui vit une participation accrue de l’armée américaine pour appuyer dans un premier temps le régime de Diệm, puis celui de ses successeurs. Par ailleurs, tout au long de cette guerre, qui opposa les troupes américaines et sud-vietnamiennes aux forces du Việt Cộng soutenues par le régime démocratique vietnamien, les tensions allèrent de cristallisations en cristallisations. Mais l’histoire, et plus particulièrement militaire, en retint des moments d’affrontements parfois intenses. Car comme pour toutes les guerres, celle du Vietnam fut entrecoupée d’événements emblématiques. Et l’un d’entre eux, le siège de la base des Marines à Khe Sanh en 1968, nous semble particulièrement important. Mais en quoi ce siège devint-il emblématique ? Dans une première partie, nous vous présenterons les généralités de la base de Khe Sanh, puis nous vous narrerons les combats au sein de cette base, et pour clôturer cet article, nous vous présenterons les faits ayant mené ce siège à la postérité.

Khe Sanh, une base de combat au cœur d’un verrou stratégique

Janvier 1968, la guerre du  Vietnam battait son plein et de nombreux combats s’intensifiaient dans la région. Les troupes nord-vietnamiennes et les Américains se livraient une lutte sans merci afin d’affirmer leur suprématie et de rappeler à leur adversaire les principes qui fondaient leur engagement. C’est au cours de l’une des batailles les plus célèbres de cette guerre que la base de Khe Sanh fut le théâtre d’un siège des plus remarquables.

Khe Sanh, capitale du district de Hướng Hoá dans la province du Quảng Trị, alors au nord du Sud-Vietnam, abritait un petit village perché sur un plateau. La base de combat des Marines fut établie à l’extrême nord de ce village éponyme et au commencement de la zone montagneuse, à environ 100 km de distance de Hué, l’ancienne cité impériale. La base opérationnelle avancée était idéalement située, puisqu’elle se trouvait à 10 km de la frontière laotienne, mais également à quelque 25 km au sud de la zone démilitarisée. Ainsi, dès 1962, les forces spéciales américaines entreprirent la construction de la base opérationnelle avancée de Khe Sanh qui servit dans un premier temps de centre d’entraînement pour l’un de leurs groupes anti-guérilla. Elle fut agrémentée d’une piste d’atterrissage longue de 1200 mètres pour une superficie de 1500 km². En 1967, les premières unités de Marines s’y installèrent.

Carte situant Khe Sanh. Notez la frontière laotienne, la DMZ et la base de Lang Vei. (Captain Moyars S. Shore II, The Battle for Khe Sanh. Washington DC: US Marine Corps Historical Branch, 1969, wikimedia commons) https://commons.m.wikimedia.org/wiki/File:DMZ1.jpg

En faisant le choix d’établir leur base près du village de Khe Sanh, le haut commandement américain voyait un avantage considérable pour la suite de ses opérations. D’un point de vue militaire, la base de Khe Sanh était stratégique car établie sur un petit plateau à l’extrême nord du Sud-Vietnam, lui conférant une position dominante sur les alentours. De plus, elle surplombait un axe routier pour le moins hautement stratégique, « la Route n°9 », qui permettait de relier le Laos à Quảng Trị et Huê. Par ailleurs, la Route n°9 longeait également la DMZ (Zone démilitarisée) qui traversait à son tour par l’est la rivière Rào Quán. Cette base assurait ainsi la protection de la cité impériale de Huê. Mais son principal atout résidait dans le fait qu’elle se situait dans une zone tampon entre, d’un côté le Nord-Vietnam, et de l’autre côté le Sud-Vietnam. L’armée américaine et le corps des marines pouvaient ainsi contrôler plus facilement les allers et venus des Việt Cộng et leurs flots logistiques de matériel d’une partie à l’autre. Quant au siège, il commença le 21 janvier 1968 et se termina le 8 avril de la même année, soit durant plus de soixante-dix-sept jours. Il fut l’occasion pour les deux camps, celui du Général William Westmorland (1914-2005) et celui du Général Võ Nguyên Giáp (1911-2013), d’opposer leurs puissances de feu et leurs visions stratégiques du conflit pour acquérir une victoire décisive sur l’adversaire.

Mais avant d’aborder le siège de Khe Sanh en lui-même, il est important de revenir sur un événement déterminant pour la suite des combats à venir. Il s’agit de la chute de Lang Vei (Làng Vây). Lang Vei était une base des forces spéciales américaines qui abritait une petite unité de bérets verts et quatre-cents irréguliers montagnards et laotiens. Elle se trouvait à environ 8 km de la base principale de Khe Sanh reliée par la route n°9. Lang Vei avait pour mission principale la reconnaissance le long de la piste Hồ Chí Minh et les opérations clandestines de guérilla en zone hostile à frontière du Laos. Cette base permettait aussi  de protéger cette dernière contre toute infiltration de la part des Nord-Vietnamiens et des Việt Cộng. Ainsi, de par la nature sensible de ses opérations en territoire ennemi, le camp des bérets vert en fit une cible impérative à abattre pour le Général communiste Võ Nguyên Giáp et les forces de l’ANV.

Carte représentant la bataille de Lang Vei (Pearson, Willard (1975) The War in the Northern Provinces 1966–1968, Vietnam Studies, Washington, DC: Department of the Army ISBN: 978-0-16-092093-6.) https://commons.m.wikimedia.org/wiki/File:Khe_Sanh_Lang_Vei_SF-Camp_Map.gif

Alors que l’offensive du Tết ébranlait un peu partout le pays, dans la nuit du 6 au 7 février 1968, peu après minuit, une fusée éclairante déchira le ciel au-dessus du poste d’observation de Lang Vei : le signal était donné. Les hommes de l’ANV ouvrirent les hostilités, les Bérets verts avec l’appui des soldats laotiens tentèrent vaillamment de défendre le camp, mais les assauts à répétition des Nord-Vietnamiens furent d’une telle violence qu’ils contraignirent les forces spéciales à un repli. Livrés à eux-mêmes et sans le moindre appui venant de Khe Sanh, les Bérets verts et leurs auxiliaires durent tenir. Les rapports de force étaient disproportionnés. L’ANV, numériquement supérieure et disposant de chars soviétiques, prit de court ses adversaires sous-équipés pour riposter efficacement à cette attaque. Finalement, après des heures de lutte acharnée et déséquilibrée, le poste de combat de Lang Vei céda sous les coups de boutoir de l’ennemi. Des Bérets verts furent capturés et d’autres secourus à temps par voie aérienne.

Mais que signifiait cette attaque contre Lang Vei ? Le Général Giáp avait-il une autre idée en tête en ordonnant à ses hommes l’attaque de cette base ? Le siège de la petite base de Lang Vei n’aurait été qu’une feinte de la part des communistes et visait à détourner une partie des troupes de la base Khe Sanh vers Lang Vei afin d’y soutenir leurs frères d’armes en grande difficulté. Néanmoins, cette espérance s’avéra veine : la base de Khe Sanh ne fournit que très tardivement un appui feu à l’aide notamment de son artillerie… Ainsi, les renforts terrestres de marines tant espérés par les communistes n’arrivèrent pas. Cela aurait pu permettre à l’ANV de dégarnir les défenses de Khe Sanh et peut-être de s’en emparer plus aisément. Même s’il est à noter que le siège de Lang Vei n’en reste pas moins marginal au regard de celui de Khe Sanh, il eut tout de même des conséquences morales notables.

Un siège déterminant pour la suite des opérations

De retour à Khe Sanh, il semblerait qu’une seule injonction ait été de mise : tenir ! Voici le mot d’ordre du Président Lyndon Johnson (1908-1973) intimé envers le haut commandement américain. Tenir cette base coûte que coûte était  impératif, car les enjeux politique et militaire étaient de la plus haute importance, et prévalaient pour les deux camps. Perdre celle-ci aurait eu des conséquences dramatiques sur le devenir de l’engagement américain au Vietnam. Ce fut au colonel David E. Lownds (1920-2011), commandant les troupes à Khe Sanh, de faire exécuter cet ordre. Pour tous les militaires présents, le combat s’annonçait de taille, car l’adversaire restait déterminé à tenir le siège qu’il imposait. Pour Giáp et ses hommes, l’excitation était à son comble, encercler les  marines demeurait l’objectif pour pouvoir mieux les écraser sous un déluge de feu et de tirs nourris. Car rien, absolument rien ne devait entraver les plans préétablis par les Nord-Vietnamiens. Ainsi, le général Võ Nguyên Giáp signa à Khe Sanh une partition qu’il connaissait bien, et pour cause ! Quatorze ans plus tôt, à Điện Biên Phủ, Giáp avait fait de même face au général Henry Navarre (1898-1983) et aux troupes commandées par le colonel Christian de La Croix de Castries (1902-1991) en adoptant une stratégie pour le moins des plus vicieuse : celle du siège. Assiéger l’ennemi est une arme des plus efficace qui fait partie de l’arsenal militaire. Au cours de l’histoire, ce moyen montra sa redoutable efficacité, car celui-ci laisse très peu d’option à la partie adverse : se battre ou être contraint à la reddition. Mais que l’on soit assiégeant ou assiégé, tous gardent à l’esprit une notion importante : celle de « l’objectif », car ceci conditionnera l’issue de la bataille. Que l’on soit celui qui impose un siège ou celui qui le subit, les stratégies mises en place ne sont pas les mêmes : pour l’assiégeant des moyens humains et matériels en nombre conséquent sont nécessaires pour tenir le siège, à l’inverse pour l’assiégé il est question de durée dans le temps. Mais n’oublions pas que dans les deux cas de figure, le ravitaillement joue un rôle hautement stratégique.

Le président Johnson briefé sur la situation à Khe Sanh par Walt Rostow (Yoichi Okamoto, National Archives and Records Administration, Wikimedia Commons) https://commons.m.wikimedia.org/wiki/File:Situation_Room,_Walt_Rostow_shows_President_Lyndon_B._Johnson_a_model_of_the_Khe_Sanh_area_-_NARA_-_192584.tif

À Khe Sanh, l’heure était grave. Le colonel David E. Lownds recevait en temps réel les rapports de patrouille des forces spéciales et des marines sur le terrain. Ceux-ci notèrent que les forces nord vietnamiennes se regroupaient massivement dans la région. Et pour cause, Giáp ordonna à toutes ses unités disponibles de faire mouvement en direction de la base des marines en vue des hostilités qui s’annonçaient. Face à l’urgence de la situation, les chefs militaires décidèrent de renforcer davantage les troupes déjà présentes par l’envoie de trois bataillons supplémentaires, ce qui porta à 6000 le nombre d’hommes engagés et cantonnés. Le commandement américain misa également sur la configuration tactique du terrain, qui lui offrit des barrières naturelles qui firent office de protections défensives, notamment par le biais des collines qui surplombaient la base de Khe Sanh. Celles-ci sont aux nombres de sept (881N ; 881S ; 558 ; 861 ; 689 ; 950 et 1050, les marines les identifiaient par un système de point coté permettant l’identification de leurs hauteurs en mètres). Ordre fut aussitôt donné d’envoyer des petites unités de marines tenir ces positions. Le contrôle des hauteurs est une chose essentielle à ne pas négliger si l’on veut dominer l’ennemi. Du côté des Nord-Vietnamiens, le dispositif militaire se mit également en place. Le général Giáp envoya un ordre de mouvement à deux de ses divisions, la 325 C et la 304e, pour les faire converger près de Khe Sanh en passant discrètement par la frontière laotienne afin d’encercler la base. Pour créer l’effet de surprise escompté, la division 325 C arriva par le nord tandis que la seconde la 304e division remonta par le sud. Giáp espérait ainsi créer la confusion dans les rangs des marines. Décision fut prise dans le même temps de poster des batteries de canon longue portée à cette même frontière en prenant garde de les dissimuler soigneusement en attendant l’heure fatidique où celles-ci purent délivrer le feu suprême. L’étau se resserra de plus en plus pour les deux camps et chacun d’eux pensait avoir la meilleure stratégie pour parer les coups de l’autre.

Carte représentant Khe Sanh, ses environs et les troupes déployées par les deux camps (Jack Schulimson, et al., US Marines in Vietnam: 1968. Washington DC: Marine Corps History and Museums Division, 1997, US Navy, Wikimedia Commons) https://commons.m.wikimedia.org/wiki/File:KhSh9.jpg

Jour-J : 20 janvier 1968, à  la nuit tombée les Nord-Vietnamiens, jusque-là tapis dans l’ombre, passèrent à l’offensive, un premier tir de barrage fut mené en direction de la côte 861 et des autres environnantes qui furent les premiers remparts empêchant l’accès à la base de Khe Sanh. C’est une pluie d’obus crachée par des cohortes de canons déchainées qui s’abattit sur ces petits points. Les marines, pris sous le feu, n’eurent d’autres choix que de riposter par des tirs de fusil et de canon afin de protéger la base principale. Il régnait alors un chaos où les ordres n’étaient qu’à peine perceptibles, où les cris des blessés étaient couverts par les cliquetis des armes automatiques balançant leurs projectiles avec une hargne sévère, où les corps des soldats jonchaient la terre meurtrie et rappelaient la dureté des combats. Mais cette nuit-là, un seul mot résonnait dans la tête des marines « Tenir », car en face l’ANV menait des attaques éclairs. Après cinq heures d’âpres combats, Khe Sanh elle-même était sous le feu. Alors que les premiers obus ennemis commençaient à tomber au sein de l’enclave parmi les camions, les bunkers et les aéronefs stationnés sur le parking qui jouxtait la piste de vol, une détonation d’une extrême violence se fit entendre quelques minutes plus tard. Elle arracha aux marines une sueur d’effroi, là sous leurs yeux figés par la stupeur de ce qui était en train de se produire, ils ne purent que constater impuissants que le principal dépôt de munitions avait été touché par un tir d’obus. L’incendie faisait rage à l’intérieur de celui-ci, la chaleur était extrême et les flammes rougeoyantes commençaient à dévorer les caisses entreposées.

Les obus, balles et grenades qui y étaient stockés ne résistèrent pas longtemps. Sous l’effet thermique et chauffés à blanc, ils éclatèrent les uns après les autres, provoquant un véritable feu d’artifice et devenant des projectiles dangereux pour les marines. Face à la perte du dépôt de munitions, les chances de défense s’amenuisèrent face aux forces des nord-vietnamiens. Mais alors que tout semblait perdu, le Haut-commandement américain, face à l’urgence, décida l’envoi de renforts opéré depuis un pont aérien. Cette opération porta le nom de « Niagara » et avait pour but de ravitailler Khe Sanh en munitions et en vivres, mais la tâche s’annonçait ardue : les artilleurs nord-vietnamiens savaient dans quel sens les avions de l’US Air Force se posaient et décollaient, mais aussi sur quelle aire les largages étaient effectués. Partant de ce principe, les servants des canons purent régler leurs tirs au plus juste pour pilonner la piste d’atterrissage, réduisant celle-ci de 800 mètres. Pour les pilotes américains, les manœuvres d’approches vers Khe Sanh furent un véritable défi, car les bombardements de la piste se faisaient en permanence lorsque les avions étaient en finale. Pour tous les pilotes envoyés en missions sur cette base, le baptême du feu commençait. Il fallait apprendre à atterrir en volant à 5 pieds et à 110 km/h sur une piste plus courte, puis à décharger le plus vite possible jusqu’à la zone prévu à cet effet, à déverrouiller les palettes pour les faire basculer sur la piste par un système de LAPES (Low Altitude Parachute Extraction System). Cette manœuvre permit aux équipages de l’US Air Force un gain de temps considérable, car aussitôt déchargés les avions pouvaient redécoller afin de réduire au maximum les risques d’exposition aux tirs, même s’il fut noté que certains aéronefs subirent des dommages pendant les phases d’arrondi, de déchargement et de décollage. Pour le reste, l’opération Niagara, par une rotation importante d’hélicoptères (opération Super Gaggle) et d’avions, remplit sa mission en fournissant aux troupes au sol les moyens nécessaires de se battre par un appui aérien soutenu.

C-130 Hercules effectuant un ravitaillement à basse altitude dit LAPES  près de la base de forces spéciales de Du Dop (USAF Wikimedia Commons) https://commons.m.wikimedia.org/wiki/File:Khe_Sanh_LAPES_C-130.jpg

Si l’opération permit aux marines de tenir pendant ces 77 jours, un autre évènement se préparait en amont et dans la plus grande discrétion afin de mettre un coup d’arrêt définitif à ce siège et récupérer les marines assiégés. Il s’agissait de l’opération Pegasus qui eut lieu du 1er au 8 avril 1968, et qui consista en une contre-offensive de l’armée américaine pour mener l’armée Nord-Vietnamienne à la débâcle. Chose qui se produisit, car les troupes de Giáp, acculées de tous les côtés, n’eurent d’autres choix que de se replier, mais il est à noter qu’elles tentèrent en vain de reprendre certaines positions à la suite de différents accrochages avec les troupes américaines. Que pouvons-nous dire exactement de la véritable intention du siège Khe Sanh ? Pourquoi est-il si emblématique ?

Une victoire teintée d’une double revendication

Le siège de Khe Sanh a vu la victoire des forces américaines sur les nord-vietnamiens suite au repli stratégique opéré par Giáp en raison de l’effort militaire déployé par les troupes de marines pour repousser l’ennemi. Il est vrai que les deux protagonistes du conflit virent en Khe Sanh des opportunités stratégiques, militaires et politiques très fortes, appuyées d’un battage médiatique continu. C’est ainsi que les caméras du monde entier braquèrent leurs objectifs sur ce pays d’Asie du Sud-Est et sur sa guerre, avec des images et des vidéos prises par des reporters de guerre civils ou militaires livrant leurs clichés et films aux journaux et chaînes d’informations qui, minute par minute, heure par heure, diffusèrent l’atrocité des combats en direct. La répercussion médiatique est telle qu’outre-manche, elle provoqua au sein d’une partie de la population américaine un émoi tangible et une forte aversion pour cette guerre avec des manifestations enflammées dans tout le pays. Car une partie de la population était exaspérée de voir partir les siens pour une cause qui lui semblait si lointaine.

Si pour beaucoup Khe Sanh fut le cœur névralgique des opérations des marines dans la zone au niveau de la piste Hồ Chí Minh et de la frontière laotienne pour des missions de reconnaissances et d’interceptions des éléments Nord-Vietnamiens qui tentaient d’infiltrer le Sud Vietnam, il n’en reste pas moins que la base américaine servit avant tout de garde-fou pour prévenir une intrusion vers le sud. Ainsi furent les missions dévolues à la base de Khe Sanh et à ses troupes. Mais Américains et Vietnamiens lorgnèrent pareillement sur une zone qui revêtait une importance capitale. Rappelez-vous le mot prononcé par le président Johnson : « tenir ». Que signifiait véritablement cette injonction ? Si au cours de son mandat le président jouit d’une opinion publique américaine favorable, les choses se détériorèrent rapidement. Et pour cause, l’armée américaine s’enlisait dans une guerre d’usure face à une partie du peuple vietnamien déterminée à reprendre en main le destin du pays. De plus, le président américain redoutait tellement les retombées médiatiques d’une perte d’une de leurs bases qu’il ordonna cette injonction. Enfin, les Nord-Vietnamiens voulaient également maîtriser ce point de passage, car il donnait directement vers le sud, ce qui permettait à l’ANV de faire passer plus aisément des armes afin de soutenir des éléments de la guérilla infiltrés afin de mener une offensive massive.

Cependant, le siège de Khe Sanh garde avant tout des parts d’ombres importantes. En effet, si les Américains et les Nord-Vietnamiens eurent des objectifs bien précis, il n’en reste pas moins que leurs véritables intentions ne sont pas clairement identifiables. Et pour cause, les Nord-Vietnamiens programmèrent le siège de Khe Sanh pour des raisons restant encore à déterminer aujourd’hui. Pour beaucoup de spécialistes, le siège eut pour but premier d’occuper les Américains et de les fixer en un point donné afin de les détourner de Sài Gòn et du reste des opérations de l’offensive du Têt. Cependant, au cours du siège, les Nord-Vietnamiens décidèrent de faire volte-face brusquement alors qu’ils tenaient en tenaille les marines. Ce changement brusque de stratégie peut avoir deux interprétations possibles : la première consistait à rejouer le siège qu’ils avaient tenu contre les Français qui fit la renommée des troupes vietnamiennes, et la seconde visait à mettre en déroute les Américains du Vietnam. À l’inverse, pour les Américains, tenir le siège était volontaire, car l’enjeu médiatique était tel que l’état-major, en accord avec la Maison-Blanche, dut faire le choix de maintenir celui-ci pour des raisons d’images et d’honneur, car le général Giáp au cours de la guerre utilisa le levier médiatique comme une arme dans sa propagande antiaméricaine. La stratégie américaine fut de fédérer de nouveau son peuple derrière son gouvernement face aux agissements nord-Vietnamien. Mais l’envers du décor se révèla plutôt sombre. L’armée américaine rencontra de vives résistances sur ce théâtre d’opérations, puis sur son propre sol à la suite de fortes manifestations qui minèrent l’objectif initial de l’armée américaine de défaire les nord-vietnamiens et le Việt Cộng. Malgré une victoire en demi-teinte à Khe Sanh, l’intervention en elle-même fut un véritable fiasco.

Ainsi, les deux belligérants prirent part au siège sur fond de visions stratégiques diamétralement opposées. La postérité du siège tient avant tout au fait que sa revendication par les deux belligérants, mais également par le côté énigmatique des Vietnamiens à poursuivre un objectif encore difficile à définir. L’armée américaine sut qu’elle ne pourrait l’emporter. Chose qui se confirma après la chute de Sài Gòn le 30 avril 1975 et le départ des Américains du Vietnam sur fond de vietnamisation du conflit entamée en 1973.

Ni vainqueur ni vaincu pour le siège de Khe Sanh. Même si pour l’opinion générale occidentale les Américains ont remporté la « victoire », l’histoire, elle, prouve que les Vietnamiens surent  tirer un certain profit, et ce, notamment, sur le plan politique. Du côté vietnamien, si le siège n’a pas permis la reddition des marines, il eut les effets escomptés en prenant de court les Américains au sein de leur propre base, les « communistes » leur infligeant d’entrée de jeu des pertes matérielles et humaines énormes et les paralysant un petit moment. De plus, les stratégies mises en place ont forcé les troupes de marines à se réorganiser pour pouvoir combattre plus efficacement en réadaptant leurs techniques de combat. Ainsi, Giáp a cherché à fragiliser son adversaire sur les plans tactique, stratégique et médiatique en cherchant à inverser le rapport de force, notamment en tentant de les piéger à Lang Vei, démarche qui échoua. Mais qu’il s’agisse des Nord-Vietnamiens ou des Américains, la victoire fut de courte durée : les premiers effectuèrent un repli et subirent de lourdes pertes durant l’offensive du Têt, tandis que les derniers abandonnèrent la base une fois le siège levé. Autant d’arguments venant nourrir les revendications de victoire à Khe Sanh.

Bibliographie :

Nam : L’histoire vécue de la guerre du Viet-Nam, 1965-1975, vol. 2, Paris, Atlas, 1998

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BRUNHAVER John Steven, Lifeline from the Sky: The Doctrinal Implications of Supplying an Enclave from the Air, Maxwell Air Force Base, Air University Press, 1996, 59 p., [en ligne] https://www.jstor.org/stable/resrep13825 (dernière consultation le 06/07/2021)

NGUYEN Hoang Nhien, « Chiến thắng Đường 9 – Khe Sanh, 50 năm nhìn lại » (« Khe Sanh, cinquante ans en arrière la victoire de la route 9 »), Ha Noi, Ministry of National Defence, 3 p., [en ligne] http://mod.gov.vn/wps/portal/!ut/p/b1/vZTZjqs4EIafpR8giiGslxDc7PvODYJA2EIghITl6YeeaY00PTqdm3PavrAs_6Wv6nep9tE-2EfX5FkVyVh11-TycY-I-J3RLIpFGACAjQPxwMiuQm8XhtwE4SY48oyAkQoAlMJvAkZwLdo8HABzeBXv74MgBDN3VwsOBgao-DpyNbWQ1YanS1hnjulBoafDO-FFh11OGc48ucEtR7oMnwS0pwggtYWCz6mM0HiS-UNcMdQ6prstibQm8sl9RCqmmfL96LNXrmEHlJCV68W-0UXM0Y0bYdccl8TwIrVMMeei1ARda5nrqWsorCTzcaKJEEnEz1rBLxYD_lsrz3jvQJRswBxJHD3y2Gf8N4KXXkXfIjDyU_Ddd_wt-KaGcBOQv04S3zv7oA4JmuvEiYf-eQ75mX7o18S6DHAqWr6S-DLx-5Ht7MIvBqkm6IW3T62-nWQjeGR9G-Slc4wSnZFwV-LmGd5rnw1Y1rZZW-zoSox1gY-GXRJoiOYGq9aMpsfA93Iwz2VVEYlo6Kqvi9CVbkLmqbMJH-cTVxd0dT7pFxZF78YApVoc75iKoST5dMzYs8CdIukUsYae3HWL7aZTUKE7v6CQOTko_BpVC7XLb-xNL97eXhhBER9GACy266UX12a16tWc7nCW1BoeEIAuKiRtLYXAySRNbXoZNIhkrxCMiglGzpLHjDMyz3JZhiWHiQtfAbE_DtSFD6Aj4bZuogBDf7pC_LcDpX1UXLp0G2ReED6Vj56F0I_Lk3svAS5WGPU0g2zsl1LyaVZXjK1H1Rv2eJwanOjZIMeqZW7Em5YmTkUg5wZnEuyGM8eD0YZCWPXBAXYcdT16jZudMu8COdfo2jmXUf8YSo91wqjlGYtqWFGPuPPTaD3Pq5S4Wfcw9E6Ple6qJJ1F6-eaA2ZGrNXgN7skzYLrtPWgJnRt_tW2L4PB_L9tYEE1LlPtZnt2waw6grnZNjl0gmhwAQjnLjbEdc0xUTt1gZqln7YdMVfW2RdAAvthoEn-aeDX1gc_bSnx24F96z5lhbCENfh35_yz_WcXb38BlYwFpw!!/dl4/d5/L2dBISEvZ0FBIS9nQSEh/ (dernière consultation le 07/07/2021)


[1]Les accords de Genève n’impactèrent pas que le Vietnam, mais toute la Confédération Indochinoise.

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