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Des traits sur une carte – L’invention d’une frontière – Benoît Vaillot – 2023

Si tout à chacun voyage en quittant son pays et, à fortiori, dans un pays qui n’appartient pas à l’espace Schengen, il est attendu que l’on porte sur nous un document d’identité nationale expressément pensé pour le voyage international. Ce passeport assigne de facto une nationalité à un individu. De cette nationalité découlent certaines facilités ou étapes administratives ; ainsi, un ressortissant afghan ne jouit pas des mêmes facilités de passage aux frontières qu’un ressortissant français. Le national français subit un traitement relativement similaire à un national allemand tant les pays européens sont dans la moyenne haute selon les classements de « puissance de passeport »[1].

De ce premier paragraphe, l’auteur souhaite faire émerger deux notions, la frontière et la nationalité, qui sont les deux cadastres du sujet d’étude de l’historien Benoît Vaillot dans un livre issu de sa thèse. Pour disserter sur la tangibilité d’une frontière et la séparation effective entre nationaux de deux États distincts, l’auteur s’attarde sur un sujet évident pour des habitants d’un territoire autrefois regroupé sous la tutelle de l’empereur Charlemagne[2] : la frontière franco-allemande. Maintes fois disputée et tracée, cette frontière, symbolisée par l’Alsace et la Lorraine, semble avoir été le laboratoire de la frontière moderne.

Photographie de l’ouvrage L’invention d’une frontière : entre France et Allemagne, 1871-1914 de Benoît Vaillot, ©Corneille Ben Kemoun, 2024

Les peuples germanique et franc se regardent en chien de faïence, obligés de se côtoyer par leur proximité géographique. Et qui dit proximité immédiate, dit séparation influençant les écoles de pensée qui s’opposent en tout point. Au travers de la deuxième partie[3], l’auteur explique que les Français cherchent à étendre leurs frontières jusqu’aux limites naturelles[4] du territoire hexagonal, considérant le Rhin comme frontière logique, tandis que les Allemands se fondent sur une dimension ethnique, revendiquant ainsi les populations et territoires qu’ils considèrent comme partie intégrante du peuple germanique. Ces deux visions semblent difficilement compatibles. Et certaines populations seront plus exposées que d’autres[5].

Cette « dispute » est l’un des prétextes pour des nombreuses bisbilles diplomatiques et, dans les cas les plus graves, de fièvres nationalistes poussant à la guerre. Le Second Empire défait et la IIIe République instaurée, cette dernière hérite de la charge du conflit avec l’Empire allemand. Le chancelier Bismarck[6], en position de force dans les négociations entamées, ne fait pas grand mystère des prétentions de son pays sur les territoires à l’est des Vosges. Et c’est ainsi, au fil des différentes négociations et aller-retours diplomatiques, que la France cède une partie de ses terres situées en Alsace et en Lorraine.

Néanmoins, ce transfert de territoire (et d’habitants !) ne signe pas la fin des commissions transnationales entre la France et l’Allemagne, bien au contraire. Les problèmes judiciaires, administratifs et diplomatiques ne font que commencer. C’est là finalement l’intérêt du travail de Benoît Vaillot. Il ne cherche pas à retravailler la grande Histoire, maintes fois décortiquée, mais bien à axer son travail sur l’impact (les impacts en vérité) que ce transfert de souveraineté a sur les populations. Si l’intérêt est de moins chercher à comprendre le ressort des décisions des chancelleries, il est en revanche question de se mettre au niveau des « petites gens » pour analyser ce qui a changé pour eux.

Ainsi, que se passe-t-il concrètement pour un propriétaire terrien dont certains champs sont désormais sur deux pays différents (dont les relations ne sont à fortiori pas amicales) ? Quelles sont les implications pour les jeunes hommes en âge de servir dans l’armée, mais qui risquent l’incorporation dans l’armée allemande honnie ? Comment le Reich[7] peut-il s’assurer de la loyauté d’un territoire qui lui est majoritairement hostile ? Comment, enfin, permettre les déplacements dans une région dont l’histoire et les habitants forment un tout qui n’est pas séparable par un simple trait sur une carte ?

Autant de questions dont les réponses sont décortiquées dans ce rendu.

On y voit les diplomates français et allemands jouer aux apprentis sorciers dans une coopération transpartisane, tentant de trouver une solution pratique, et de droit, aux différents problèmes qui ne manquent pas. Cette frontière voit ainsi la mise en place de concept comme la souveraineté dans les airs (les États s’arrogeant le droit de considérer l’espace au-dessus de leur territoire comme « leur » ciel, empêchant notamment le survol des installations militaires critiques) et le recours massif aux passeports. Les individus ne sont plus simplement tenus de justifier de leur nationalité, mais aussi de leur droit de voyager dans le pays voisin.

Cette bureaucratisation se déroule en concomitance avec le développement d’une délimitation physique, rendue tangible par des bornes disposées tout au long de la frontière et des points de contrôle réguliers. Points de contrôle qui se renforcent à mesure que l’automobile prend de la place dans les usages de transport ou que la menace militaire se fait grandissante. Chaque pays répondant aux provocations de la partie adverse.

L’auteur s’attarde aussi sur le sort de ce territoire allemand, partie de l’Empire mais considéré avec méfiance par les autres nations le formant. Les autorités n’hésitent pas à muter les fonctionnaires trop « francophiles » dans les autres Länder[8] et à attirer des « Vieux-Allemands »[9] en Alsace / Lorraine pour germaniser plus rapidement le territoire.

Évolution territoriale des départements de l’Alsace et de la Lorraine avant et après l’Empire allemand (1871-1918), Sémhur et Citypeek, 2010-2013, Wikimedia Commons

L’auteur note que si les autres citoyens de l’Empire sont Allemands, ils le sont par appartenance à des Länder qui composent l’Empire (un Allemand est d’abord Bavarois ou Prussien avant d’être Allemand) alors que les nouveaux Allemands (des territoires incorporés) le sont de plein exercice, car leur territoire n’est pas un État, administrativement parlant. Faisant de facto ces nouveaux citoyens les premiers citoyens allemands, tels que nous les connaissons.

Un siècle après le début de la Première Guerre mondiale, les leçons de cette drôle de frontière sont modernes. Les deux États y ont inventé la surveillance étroite de leur territoire, ont posé les bases de la circulation internationale, à travers le système de visa et ainsi de suite…

Toutes ces notions sont encore plus tangibles quand on étudie des cas pratiques de tous les jours, au-delà des comptes rendus diplomatiques entre deux chancelleries.

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Bibliographie :

Henley Global, « Global Passport Ranking  », St Julian’s, Henley & Partners Group Holdings Ltd., 2024, [en ligne] https://www.henleyglobal.com/passport-index/ranking (dernière consultation le 10/05/2024)

VAILLOT Benoît, L’invention d’une frontière : entre France et Allemagne, 1871-1914, Paris, CNRS éditions, 2023, 509 p.

[1] Henley Global, « Global Passport Ranking  », St Julian’s, Henley & Partners Group Holdings Ltd., 2024, [en ligne] https://www.henleyglobal.com/passport-index/ranking (dernière consultation le 10/05/2024)

[2] Roi des Francs et empereur (742–814).

[3] « La frontière, un laboratoire de la souveraineté et des identités collectives », VAILLOT Benoît, L’invention d’une frontière : entre France et Allemagne, 1871-1914, Paris, CNRS éditions, 2023, 509 p., p. 248

[4] Les frontières dites « naturelles » suivent la géographie d’un territoire comme un fleuve ou la crête d’une montagne.

[5] Ibid., p. 350

[6] Otto von Bismarck (1815–1898), a beaucoup œuvré pour l’unification allemande et a été Chancelier de l’Empire allemand entre 1871 et 1890.

[7] « Reich » signifie « empire » en langue allemande ; sur la période étudiée par cet ouvrage, il est question du Deuxième Reich.

[8] Ou Bundesländer ; divisions administratives des différentes nations qui composent à l’époque l’Empire allemand.

[9] Expression utilisée pour distinguer, et mépriser, les citoyens incorporés en Alsace et Lorraine par rapport aux allemands « de souche » des Länder de l’Empire.

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